‹ Ésaü le lépreuxChapitre 45 sur 69 · CHARITÉ · texte numérisé non relu

CHARITÉ

Deux mois s'étaient écoulés depuis ia grande bataille de iNavarette.

Don Pedro et le prince Noir avaient fait leur entrée dans la noble cité de Se ville, au milieu des mêmes acclamations enthousiastes qui avaient accueilli l'entrée de don Enrique.

Tom Burdett commençait à se trouver le plus heureux des barons, et la raison en était bien simple. •

Sur une petite place voisine de Triana, il avait avisé, le jour de l'entrée royale, une grande maison mauresque dont les murs, blanchis à la chaux, tranchaient crûment avec l'indigo du ciel : les ombres étant bleues au lieu d'être grises sous ce ciel d'un azur étincelant, la moitié de la place semblait argentée par le clair de lune, et l'autre dorée par le soleil.

Les fenêtres de cette maison se découpaient dans la muraille, avec des balcons, des trèfles et des colonnettes de marbre blanc, encadrées dans de grands panneaux de briques en losanges. C'était le logis de ville du comte Gonzalo Mexia, et la famille de ce seigneur l'habitait encore avant la nouvelle de la défaite de Navarelte.

Le comte, au lieu de garder, commo beaucoup d'autres nobles, une prudente neutralité, s'était jeté, l'épée haute et l'escarcelle

ouverte, dans le parti de don Enrique, 11 s'était rangé sous la bannière de ce prétendant, à la tète de soixante hommes d'armes équipés à ses îi'ais.

Mais Gonzalo Mexia, épouvanté du dénoilment de cette sanglante journée que les plus sages n'avaient pu prévoir, n'osa pas retourner à Séville, et aima mieux se condamner à un exil volontaire que de s'exposer à comparaître au tribunal du justicier. •

Le premier acte de don Pedix) fut de confisquer, au prolU des chevaliers anglais et de ses partisans espagnols, tous les fiefs et domaines abandonnés par les ricos-hombres qui, après avoir servi la cause du bâtard, l'avaient sans doute suivi dans sa fuite. Il se souvenait que don Enrique victorieux avait octroyé à Bertrand Duguesclin lé comté de Trastamaraet la riche seigneurie de 3Iolina, à sir Hugh de Cahverley le comté de Carrion, à son frère d'armes Denica, chef des auxiliaires aragonais, le marquisat de Villena.

Tom Burdelt avait si fort admiré la maison mauresque de Gonzalo Mexia, qu'il n'avait pas voulu choisir d'autre logement. Il s'y était installé de son autorité privée.

11 paraît que cet heureux choix obtint l'approbation du roi de Castille ; car, dès le lendemain, Tom Burdett obtint en avantage, comme faveur de don Pedro, la maison et tous les domaines du comte fugitif.

A partir de ce jour, les largesses du roi ne cessèrent de pleuvoir sur l'heureux baron de Tring et de Wing, dont l'animosité contre son nouveau maître s'éteignait peu à peu, et qui pensa enfin sérieusement à rappeler sa femme en Espagne, espérant l'éblouir par l'éclat de sa brillante position.

Don Pedro tenait en effel à faire oublier au baron gallois tous ses motifs de ressentiment, afin de l'engager si bien à son service, qu'il piU disposer de lui cha([ue fois qu'il en aurait envie.

11 comprenait que la p? ésenre de la Mauresque dans la maison de Hurdett ne permettrait plus h ses frères de lait de continuer le rôle ([uils avaient joué avec autant d'audace que de bonheur au château de sir Stéphen Cosington. Entre autres fonctions le tard-venu aviiit été nommé gouverneur de la citadelle et de la tour de l'Or, dans laquelle le capitaine avait été emprisonné.

Un malin, il reçut la nouvelle que sa femme, à laquelle il avait

mystérieusement mandé de venir le rejoindre, était arrivée à quelques lieues de Séville.

11 résolut d'aller au-devant d'elle et descendit dans le patio ^ cour de la maison, qui était orné de colonnes et pavé en mosaïque, afin de montera cheval sur-le-champ. Pendant qu'il donnait ses ordres à son écuyer et aux pages qui devaient raccompagner, il aperçut sa noble esclave Aïxa assise sur les marches de marbre de la fontaine qui s'élevait au milieu du imtio, entourée de vases de fleurs et de lauriers roses.

Il s'avança vers elle sans que la Mauresque fit mouvement ou parût s'apercevoir de sa présence. Il la toucha du bout de sa houssine ; elle tressaillit et lui décocha un regard d'un éclat insoutenable.

— Aïxa, lui dit-il brusquement, vous êtes-vous enfin décidée à envoyer un messager à votre père?

Elle haussa les épaules, s'enferma plus étroitement dans les plis de son burnous, et iie daigna pas répondre.

— Ainsi, c'est un parti pris, continua-t-il, vous persistez à ne point faire verser dans mes coffres les six mille dinars d'or que j'exige pour votre rançon?

— Croyez- vous donc, messire, que le roi de Grenade soit un pillard aussi heureux que vous, pour me racheter à un si haut prix?

— Ainsi vous préférez l'esclavage à la liberté? demanda Burdett sans s'offenser du sarcasme.

— Quand le maître est humain et généreux, l'esclavage est doux, répliqua la Mauresque avec ironie.

— Vous me flattez singulièrement, madame, dit le tard-venu, surpris de cet éloge. ^

— D'ailleurs, messire, poursuivit-elle, je ne donnerai pas un dinar pour ma rançon, quand je devrais périr sous le fouet de votre majordome.

— Très bien, noble dame, reprit le baron. .le tenais seulement à connaître votre décision formelle; vous allez comprendre pounjuoi. Comme vous venez de le dire, jus([u'à ce jour l'esclavage a été doux pour vous. Je vous ai traitée comme un chevalier courtois devait traiter la fille d'un roi, ce roi fùl-il Sari-azin et païen. Vous avez trouvé dans mon logis le calme et le repos, les habitudes qui vous rendaient si cher le

souvenir de l'alcazar de Mohamed. La liberté seule vous a manqué, mais les femmes maures ignorent la liberté. Cette maison même, dans l'enceinte de laquelle tous mes serviteurs avaient ordre de satisfaire tous vos désirs, d'obéir à tous vos caprices, cette maison vous rappelait celle de la ville où vous êtes née. J'espérais qu'un pareil traitement adoucirait votre esprit farouche. Mais aujourd'hui, puisque vous vous opiniàtrez dans votre folle volonté, je dois vous apprendre qu'il faut désormais vous soumettre aux devoirs que vous impose votre mauvaise forlune.

— Faites-les-moi donc connaître, messire, dit la Mauresque avec avec un air de résignation et d'indifférence qui irrita le tardvenu.

— Jusqu'à présent, vous n'avez appris qu'à commander, madame, continua-t-il, vous apprendrez à obéir. Des femmes se sont agenouillées devant ■^ous pour vous servir et vous parer comme une idole; vous aurez maintenant une maîtresse à servir et à parer à votre tour. 11 faudra vous montrer soumise et empressée, écouter avec un sourire lunnilié les reproches, les plaintes, les emportements même de la noble dame, chercher à lire dans son regard pour prévenir ses volontés, être enfin à ses ordres à toute heure du jour ou de la nuit. Peut-être avez-vous été quelquefois dure et cruelle envers vos esclaves, belle Aïxa; souhaitez donc que la femme de votre maître ne vous ressemble pas.

I^a Mauresque releva fièrement la tête.

— Je subirai ma condition d'esclave, messire ; mais si je la trouve trop rigoureuse, je sais comment on peut délivrer son corps et son âme.

— Vous ne serez pas réduite à une si fâcheuse extrémité, ditTom Burdett. Ma femme est un ange de douceur avec tout le monde... excepté avec moi... pensa-t-il; et si vous remplissez loyalement votre devoir, vous n'aurez pas à vous plaindre de votre sort.

Un sourire alticr plissa les coins de la bouche d'Aïxa.

— Vous doutez de mes paroles? poursuivit-il avec une fausse boniiomie; pouilant je ne dis que la pure vérité. D'ailleurs, vous connaissez votre nouvelle maîtresse : car la belle et noble dame que je vais ramener dans mon manoir avant deux heures est la lille de Samuel I{('îi-I^évi, l'ancien Irésorier de don Pedro.

— Rachel ! s'écria la Mauresque avec une effrayante expression de stupeur.

Puis une teinte livide s'étendit sur ses traits convulsivement contractés, tandis que la grille du patio s'ouvrait devant le baron de Tring et de Wing, dont le palefroi hennissait et piaffait d'impatience. Aïxa, qui ne pouvait proférer une parole et qui sentait ses genoux chanceler, étendit machinalement la main comme pour le retenir; mais Burdett, riant aux éclats du coup habile qu'il venait de frapper, sauta lestement en selle et partit au galop, suivi de son écuyer, de deux pages et de deux varlets armés. La Mauresque resta ainsi, pâle et affaissée par la douleur, jusqu'à ce que l'orage soulevé dans son cœur éclatât en sanglots; alors, s'abandonnant aux élans furieux de sa colère, elle se tordit les bras avec désespoir et jeta des imprécations qui semblaient annoncer un accès de délire. Ses prunelles horriblement dilatées, ses lèvres contractées et ses longs cheveux épars, donnaient à sa physionomie une empreinte sinistre; elle foulait aux pieds son petit bonnet de velours semé de pierreries et déchirait lentement le voile brodé qui tombait jusqu'à ses genoux en murmurant :

— A quoi bon une si riche parure pour une esclave!

Mais bientôt, épuisée, haletante, se repliant sur elle-même, elle cacha sa tête brûlante dans ses deux mains, et on eût pu la prendre pour la statue de quelque Naïade accroupie au bord de la fontaine, si des tressaillements convulsifs n'avaient de temps en temps trahi la palpitation de la vie sous les phs rigides du burnous. Ses yeux ardents semblaient avoir desséché ses larmes; nul cri, nul sanglot ne s'échappait plus de sa poitrine ; seulement, à travers ses dents rougies du sang de ses lèvres, elle répétait avec l'obstination de l'idée fixe :

— Esclave de Rachel! esclave de la juive !

En effet, cette nouvelle l'avait frappée comme un coup de foudre.

Avant de mettre Tom Burdett au défi, Aïxa avait envisagé sa nouvelle position dans sa plus rigoureuse réalité. Elle avait interrogé son cœur et elle s'était senti assez de force et de volonté pour lutter contre l'avaricieux tard-venu, mais elle n'avait pas prévu que Rachel interviendrait dans la lutte.

Si elle avait été froissée dans son amour, humiliée dans son orgueil, lorsqu'elle était presque reine, par Rachel qui n'était que la fille d'un

004 KSAU LK LÉPRKIJX

misérable juif; si cette belle rivale avait eu la puissance de détruire tous ses projets ambilioux, tous ses rêves de grandeur et d'avenir, à quelles hontes, à quelles tortures ne devait-elle pas s'attendre lorsqu'elle sérail soumise, elle, la fdle d'un roi, à raulorité de cette rivale devenue la femme de Tom Burdett! .

Cependant, se racheter, celait avouer sa faiblesse et avouer son impuissance ; c'était déserter la lutte et fuir lâchement, après de vaines menaces. Elle résolut donc de rester, quelque douloureux que fût le supplice, et, ce parti une fois arrêté, elle songea qu'elle pouvait faire servir au malheur de Rachel ce sort liumiliant qu'elle acceptait.

liien des projets de vengeance traversèrent son esprit. Elle combina avec une merveilleuse sagacité et envisageant rapidement tous les moyens d'action que le hasard ou la fatalité avait mis en ses mains ; elle les analysa froidement un à un, et ses traits qui, pendant ce temps, avaient été bouleversés par une étrange mobilité, reprirent tout à coup leur calme et leur beauté régulière. Le sourire épanouit de nouveau ses lèvres rouges comme la grenade en .fleur. Elle venait d'entrevoir dans l'avenir le moyen d'accomphr sa vengeance, et de pousser ses trois ennemis dans le même abîme.

Pour arriver plus sûrement à ce but, il ne lui fallait plus que l'aide d un homme : Esaii pouvait être ce complice discret et dévoué.

En ce moment des voix aigres, discordantes et tumultueuses, venant de la rue, parvinrent jusqu'à la Mauresque. Elle se leva brusquement, drapée dans sa large mante africaine, rajusta sur ses cheveux, dont les tresses s'étaient dénouées, son petit bonnet de velours, et s'avança à pas lents vers la grille du patio.

Elle vit alors que ces cris provenaient dune horde de mendiants qui encond)raient les abords de la maison mauresque, dans l'attente d'une de ces copieuses distributions de soupe qui se faisaient alors en Espagne tous les matins aux portes des couvents et des manoirs des grands seigneurs.

De -cet usage était venu le proverbe : « Que jamais mendiant ne mouriil dt! faim en Espagne. » Dans l'origine, tout passant .affamé pouviiit prendre sa paît de soupe sans certificat d'indigence. Les mendi.irds (Je j)iofession, ceux qui donnaient l'eau bénite ou qui étaient j)t<ij)iiélaires d'une marche sous le porche d'une église, étant enrichis

A.)^llTÎ/^s< --^

— Saint Pancrace! est-il possible? s'écria la duègne. Vous portez tous vos ancêtres

dans votre poche? P. 0G8.)

parles aumônes demandées au nom de Dieu, et que nulle âme dévole n'osait refuser, ceux-là laissaient Uur part à de plus misérables, et à l'heure des distributions, les poi tes charitables étaient assiégées par plus d'hidalgos d'industrie, d'étudiants et de joueurs ruinés, de filous maladroits et de bretteurs sans travail, que de véritables pauvres. Celle pieuse coutume «'tait praticiuét- avec tant de zèle, que les

t&AV LE LtPRKLX. — J. KOLKF, tUITEUR. UV. 84.

666 ÉSAL' LE LÉPUEUX

couveuls des religieuses distribuaient même à tout venant, pendant les fortes chaleurs, des boissons rafraîchissantes.

Mais peu à peu l'usage entraîna l'abus ; il advint souvent que les bons compagnons conviés à pareille fête oublièrent de rendre la tasse dans laquelle les nonnes leur donnaient à boire, ou l'écuelle qu'on leur avait remphe de soupe.

Aussi ces larcins trop multipliés avaient-ils motivé une ingénieuse précaution de la part des majordomes des grands seigneurs, moins charitables que les moines et les rehgieuses.

Chaque maison de rïco-hombre av<ait ses pauvres, et chaque pauvre avait son écuelle. Voilà pourquoi des tasses ou des sébiles de fer, retenues par de petites chaînes, pendaient accrochées àla muraille de la maison du comte Gouzalo Mexia.

Aussi, malheur au nouveau venu qui cherchait à se glis^r parmi les mendiants attitrés du logis; s'il n'avait pas bon pied, bon œil, de robustes épaules et le poignet solide, il était infailhblement

assommé.

Les cris que venait d'entendi^e Aïxa étaient provoqués par un incident de ce genre, qui se reproduisait assez souvent.

Au moment oij Tom Burdett s'éloignait, un homme de haute taille, enveloppé d'un calwin rapiécé dont le capuchon lui couvrait le visage, et qui marchait péniblement les pieds et les jambes enveloppés de chiffons et de peaux, rôdait autour de la maison mauresque, s'appuvant à chaque instant au mur comme s'il allait tomber.

Lorsqu'il passa devant la grille, il jeta un regard inquiet et curieux sur le patio ^ et ayant aperçu AïiLa enveloppée dans sou burnous sur les marches de la fontaine, un éclair de joie fugitif brilla dans ses yeux rouges.

— Enlin, murmura-t-il, j'ai pu arriver jusqu'au seuil de la maison du maître de cette femme! J'ai été bien audacieux de pénétrer dans. Séville. de parcourir les rues en plein jour, de coudoyer ses joyeux babitants. Mais où aller? La faim chasse le loup hors du bois, dit-on; et, au risque d'être pourchassé comme le loup, je me suis réfugié dans la foule. Oh! quelles que soient ma misère, ma souffrance et ma faim, je ne veux pas rentrer dans cet odieux asile où j'étais parqué, .lai horreur de celte jirison, j'ai horreur des monstres qui me ressemblent! Je veux être libre!

Puis, se sentant chanceler et ne pouvant plus se soutenir, il s'affaissa sur un banc de pierre, et regarda d'un œil avide les tasses accrochées au mur :

— J'ai bien fait de venir ici, où je trouverai des frères de misère, ajouta-t-il plus haut; ces mendiants, du moins, auront pitié de moi. Ils savent, eux, ce que c'est que la souffrance, et y compatissent. Ils ne passeront pas devant moi, insolents et indifférents comme ces fiers gentilshommes ou ces vaniteux et égoïstes marchands qui ne pensent, les uns, qu'aux fêtes et aux honneurs; les autres, qu'au trafic et au gain !

— Vous vous trompez peut-être, gueux mélancolique! dit en riant une voix grêle derrière lui. Il ne faut jamais venir demander la charité aux mendiants, c'est les voler.

Le gueux au caban ramena brusquement sur son visage les plis de son capuchon, et regarda ensuite son interlocuteur. C'était un jeune garçon chétif et malingre, tout déguenillé, vêtu, en guise de pourpoint, d'une chemise percée de trous comme une écumoire, et, en guise de haut-de-chauèses, de deux tuyaux de carton gris. Un énorme emplâtre lui couvrait l'œil gauche, mais l'œil droit, vif et malicieux, pétillait pour deux.

— J'avais faim, reprit le premier, et je suis venu me reposer devant cette maison, dont le maître charitable fait distribuer des soupes à ceux qui ont faim. Les hommes ne sont pas tous méchants. Et là où s'attroupent des mendiants, je dois trouver des frères.

— Pauvre novice! dit le jeune déguenillé, vous ne connaissez donc pas les statuts de l'honorable corporation des mendiants de Séville? Si vous n'avez pas été reçu membre de l'ordre, vous comptez à tort sur l'écuelle d'autrui.

— Je ne veux faire tort à personne, répliqua le gueux au caban avec une expression de surprise, mais j'avais toujours cru que mendier était un métier franc et assez déplorable que tout homme pouvait exercer librement.

— Foi de Nunez! dit l'enfant, tout grand que vous êtes, vous n'avez pas encore beaucoup vu de monde.

Puis, enfonçant son vieux bonnet de drap vert sur son front :

— Si vous avez des yeux, regardez, l'ami ! si vous avez des oreilles, écoutez! ajouta-t-il en s'écartant un peu, car voilà deux

668 ÉSAT i.i; i.i-;i»Ri:rx

des plus iin[)orlaiils personnages de la corporation qui s'avancent.

En effet, le p:ueux vit paraître aux deux angles opposés de la petite place une vénérable duègne et un gentilhomme de fière mine.

La duègne était armée d'un grand chapelet aux grains énormes qui lui tonihait jusqu'aux genoux; son visage, sec et ridé comme une pomme cuite au four ou une coquille de noix, exprimait une componction de premier ordre, et elle se frappait la poitrine avec un christ de cuivre.

Elle salua d'un « Dieu vous bénisse ! » le gentilhomme, qui venait d'éternuer deux fois en s'avànçant galamment vers elle, les chausses relevées, le manteau rejeté sur l'épaule, et le collet de passement dressé en forme d'éventail.

— Vous voulez rire! dit le gueux au petit Nunez. Ce ne sont pas là des mendiants, mais d'honorables personnes, à qui j'aurais |)lutôt envie de demander l'aumône.

— Je ne vous conseille pas d'essayer! répondit l'enfant; mais écoutez leur conversation, et vous verrez si je vous ai trompé sur leur compte.

— Salut au seigneur don Torribio de Vêlez y Jordan y Ampuero ! dit en se déridant la duègne, que l'hidalgo abordait avec force révérences un peu raides. Je crois bie^ n'oublier aucun de vos titres, n'est-ce pas?

— Certes, révérende dame Béatrix, répondit don Torribio ; vous voyez en moi un des plus nobles hidalgos des montagnes, un vieux chrétien de souche. Du reste, je porte ma généalogie sur parchemins, avec l'initiale de mon litre en lettres d'or, dans un beau fourreau de velours cramoisi que je puis vous montrer.

— Saint Pancrace! est-il possible? s'écria la duègne. Vous portez tous vos ancêtres dans votre poche?

— Voyez plutôt, reprit fièrement don Torribio ; ils sont tous peints comme des petits saints dorés.

11 souleva aussitôt avec ui? louable empressement son manteau pour tirer des poches de ses grègues le précieux fourreau; mais le malicieux Nunez, s'étant glissé derrière lui, coupa l'unique aiguil- {♦'tte, ou pour mieux dire, l'unique ficelle qui retenait ses chausses, et elles tombèrent sur ses talons, tandis qu'un coup de vent ayant fait flotter le manteau, la duègne poussa un cri de surprise en voyant

que les crevés du pourpoint du fier hidalgo n'avaient que sa peaa pour doublure.

— Etes-vous encore tenté de demander l'aumône à don Torribio? dit tout bas Nunez à son nouvel ami?

— Hélas ! illustre seigneur, reprit la vieille Béatrix en souriant, vous êtes bien mal accommodé par votre fripier.

Cependant l'hildago ne s'était pas désarçonné ; il avait bravement relevé ses chausses, et campant son poing sur sa hanche :

— Vous voyez pourtant, chère et dévote dame, à quelle fâcheuse extrémité est réduite aujourd'hui la noblesse de fait et de droit. Ce pourpoint qui vous offusque a aussi une généalogie; il est fils d'une paire de grègues, petit-fils d'une cape, et arrière petit-fils d'une capuche, souche delà famille; mes chaussons furent des mouchoirs, qui furent des essuie-mains, qui avaient été des chemises, issues de drap de lit. Nos manteaux, à nous autres gentilshommes, sont chauves, nos pourpoints imberbes. Hélas! ils n'ont pas plus de poil qu'un caillou ! Dieu a jugé à propos de nous en donner au menton et d'en refuser à nos habits. Croiriez-vous, dame Béatrix, qu'hier, un méchant hôtelier a refusé de m'octroyer deux bouchées en échange de mes titres de noblesse que voici ?

Et il tira enfin de sa poche un petit fourreau de velours crasseux.

— Youdriez-vous me lire celte généalogie, en attendant que le majordome ouvre la grille et remplisse nos écuelles? demanda curieusement la duègne.

Mais don Torribio, reculant avec une sorte de dignité railleuse :

— Pour qui me prenez-vous, dame Béatrix? répliqua-t-il. Je ne sais pas bien lire l'écriture de main. Savoir lire, c'est bon pour des juifs et des marchands. Une telle généalogie ne dispense-t-elle pas de toute science?

Le petit Nunez riait comme un fou en écoutant la singulière conversation des deux mendiants, et ne cessait d'adresser au gueux assis sur le banc de pierre des signes d'intelligence, contrefaisant par derrière les gestes héroïques de don Torribio.

Cependant d'autres pauvres accouraient à l'enviet prenaient place à côté de ces graves personnages, et le malicieux enfant expliquait à mesure à l'inconnu leur vie, leurs mœurs, leur caractère.

L'un s'appuyait sur une béquille et avait enveloppé une de ses

670 i,s.\r ].K LÉPRrrv

jambes de morceaux de vieux linges, parce qu'il n'avait de chausses que pour l'autre jambe. Il se disait soldat, et il l'avait été; mais, sans aucun doute, au plus loin des lieux où il pouvait courir le moindre danger. A l'entendre, il avait plusieurs fois sauvé le royaume et les plus illustres chevaliers de Castille, et il avait eu de fabuleuses aventures sur mer et sur terre. Il portait un pourpoint de drap gris par devant et de toile blanche par derrière .

Un autre avait soigneusement attaché ses deux jambes ensemble et les avait renfermées dans une poche de cuir : il se faisait porter par deux enfants, qui placèrent près de lui un vieux coussin sur lequel il laissa reposer un de ses bras enflammé et immobile; sa main, toute rouge et hideusement gonflée, ouverte comme une sébile, sollicitait l'aumône.

— Celui-là au moins est un souffreteux véritable! murmura l'homme au caban.

Nunez sourit.

— Dites un souffreteux volontaire, l'ami. Ce bras malade est son gagne-pain, et il a soin, tous les matins, de se le serrer près de l'épaule avec un cordon, afin de pouvoir crier aux bonnes âmes : « Belle senora, » ou « noble cavalier, donnez un blanc au perclus frappé de la main de Dieu! » Et la belle senora, eût-elle cent ans et autant de rhumatismes, le noble cavalier eût-il oublié de déjeuner ou de payer au fripier le loyer de son manteau troué et de son épée rouillée, ont toujours pitié du pau\Te mendiant d'église jusqu'à concurrence d'un raaravédis ou d'un réal de veillon. Mais le gaillard a encore d'autres cordes à son arc.

Dame Béatrix s'approcha alors du perclus et lui dit :

— Eh bien, senor Sanchez, avez-vous fai,t hier bonne recette?

— Hélas! chère dame, répondit-il en tournant les yeux vers le ciel, j'ai été indignement trompé par un de ces enfants qui sont commis dans les églises à la garde des troncs. Vous savez qu'ils doivent verser loyalement dans mes mains le produit des saignées qu'ils parviennent à opérer, et que je partage en frère avec eux. Mais dans quel temps vivons-nous, digne Béatrix ! Hier, un de ces petits drôles a forcé le tronc de la cathédrale et a disparu avec toute la somme. Ohî s'il retombe jamais sous ma main!

— C'est un grand malheur, Sanchez, reprit la béate duègne;

mais consolez-vous, j'ai une meilleure nouvelle à vous apprendre. J'ai volé hier un enfant de deux ans à la sortie de l'église de Saint- Isidore. C'était le fils du chevalier don Men Rodriguez de Senabria. Ses parents Font aussitôt fait réclamer à sou de trompe dans toute la ville. J'ai couru à leur logis demander le signalement de l'enfant, et à mesure que la mère, tout éplorée, me disait dune voix tremblante : « Il a les cheveux châtains, les yeux noirs, une lentille au cou, une cicatrice à la lèvre, » je m'écriais avec un air d'étonnement miraculeux : (( Reine des anges, est-ce croyable? Sainte Mère de Dieu, est-ce possible? Le doigt du Seigneur est là-dedans, à coup sûr! C'est bien là le joli enfant que je recueillis hier à deux heures ! Un chariot allait l'écraser; j'ai failli moi-même rester sous les roues, mais j'ai sauvé ce gentil chérubin! » Je crois même que j'ai un peu pleuré. Et si vous aviez vu la bonne femme de mère m'embrasser, vous auriez ri pendant trois Pater et trois Ave, Sanchez. Bref, elle m'a glissé discrètement dans la poche, pour ne pas m'oJBfeuser, douze marabolins d'or fin; j'ai rendu le petit piaillard, et je vous apporte votre part, suivant nos conventions.

Sanchez, de sa main gauche, empocha lestement les six marabolins en disant à la béate :

— Vous êtes une habile et honnête commère, dame Béatrix. Aussi Dieu bénit-il vos œuvres.

— Les infâmes! murmura le gueux^au cabau, qui n'avait pas perdu un mot de ce dialogue picaresque. Comment osent-ils profaner ainsi le nom du Seigneur tout-puissant qui les voit et les juge! Eu bas de l'échelle comme en haut, dans la rue comme dans, l'alcazar, il n'y a donc de triomphant que le vice, l'hypocrisie et l'opprobre!

Le petit Nunez se mit à rire.

— Il faut bien que tout le monde vive, brave homme !

— Oui, il faut bien que tout le monde vive, reprit le gueux d'une voix sombre, mais moi je ne trompe personne, je souffre et j'ai faim, sans que personne ait pitié de moi!

Tous les mendiants habitués de la maison de Mexia s'étaient peu à peu groupés devant la grille du patio. Les faux aveugles, qui devaient leur cécité à un coup de feu hypotliétique, commençaient ù regarder d'un air soupçonneux et malveillant le misérable étendu sur le banc de pierre. Les faux sourds, qui attribuaient leur iulirmité à l'explosion

d'une mine imaginaire, chuchotaient ensemble, se demandant l'un à l'autre avec mystère s'ils connaissaient cet intrus.

Le petit Nunez jugeait déjà prudent de ne pas rester plus longtemps en si mauvaise compagnie, et il allait s'éloigner, lorsque le gueux, étouffant un gémissement que lui arrachait la douleur, lui

dit :

— Ohi la soif me brûle le gosier comme un fer rouge! Ne pourriez-vous, enfant, aller me chercher un peu d'eau à la fontaine de

cette place?

— C'est impo. sible, répondit Nunez, les crieurs d'eau me chasse-

laient.

— Oh! la faim crie dans mes entrailles! ajouta le gueux. Que

celte grille tarde à s'ouvrir!

— Elle ne s'ouvrira pas pour vous, l'ami.

Le gueux secoua sa tête encapuchonnée avec un mouvement d'indignation et de rage.

— Oh! Dieu sait que je souffre assez pour avoir droit de passer avant tous ces faux malheureux. Ils montrent leurs guenilles, eux, pour exciter la pitié: moi, je n'aurais qu'à montrer mon visage.

11 se leva alors par un effort désespéré : puis, traversant les groupes de mendiants qui le regardaient avec stupeur, il alla se placer devant l'écuelle de fer qui était le plus près de la grille, comme s'il eût voulu s'en déclarer possesseur. ^

Mais ce fut alors une clameur, une explosion de cris discordants qui s'éleva du milieu de cette foule, comme s'il se fût agi d'une profanation impie, d'une violation flagrante du droit des gens.

C'était l'écuelle de don Torribio de Vêlez y Jordan y Ampuero.

Tous les mendiants jetèrent donc les yeux sur le fier hidalgo, pour voir avec quelle énergie il ferait respecter sa propriété.

Don Torribio s'avança vers le gueux avec une terreur majestueuse, mais motivée par la crainte de déranger l'équilibre suspect de sa toilette. Il [)orta sa main droite sur le baudrier dune épée absente, et il enfonça d'un air hagique sur son front son large sombrero dont les deux ailes étaient j^alamment retroussées pour dissimuler la complète absence de la coiffe.

— Oiif'l est ton droil à t'emparer de cette écuelle, manant? dit-il à l'inconnu dune >oi\ digne et dédiiigiieuse. Es-tu. comme moi, un

Les mendiants, furieux, resserrèrent autour de lui leur cercle menaçant. (P. 676.)

hidalgo des montagnes? as-tu du sang de vieux clirétien dans les veines? peux-lii. conunc moi, montrer ta généalogie au maître de ce logis? Je puis accoplfr la soupe des Mexia sans déroger, parce que je suis aussi noble qu'eux.

Fuis il lui montra par un geste plein de fierté le fourreau de velours usé qui contenait les parchemins de ses ancêtres.

Le gueux un i al)an lan(;a à Torribio un regard élincelanl d'im

ÉSAl' l,K l.l'PRKLX. — J. r.l'LIK, (.0.

Page 1