‹ Ésaü le lépreuxChapitre 46 sur 69 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

674 ESAU LE LÉPREIX

feu sombre qui le fit reculer ; puis il sinclina railleusement devant lui, en disant :

— Seiîîueur don Torribio de Vêlez y Jordan y Ampuero, si votre généalogie est aussi âgée que votre manteau, et si votre seigneurie a autant de noms que votre manteau a de trous, je dois vous céder la place et l'écuelle.

Le petit Xunez éclata de rire. L'hidalgo lui lança un regard furieux, puis, haussant les épaules, il s'installa à Ja place qu'il venait de reconquérir.

Le gueux alla s'adosser au mur un peu plus loin, et mit la main sur la chaîne de l'écuelle voisine; mais aussitôt le soldat boiteux s'avança vers lui en «'appuyant sur le bras de dame Béat^rx el cb brandissant sa béquiUe.

— Chien de Bohême! s'éciia-l-il avec une fureur toute martiale, as-tu, comme mol, ^eni le royaume et gaspillé tes membres en sauvant la vie, en mainte rencontre, à don Fernand de Casti'o. h don Men Rodriguez de Seaiahria et autres illustres chevaliers partisans de notre roi justicier? As-tu bravé les tempêtes de mer sur les galères du grand amiral Bocca-Negra? As-tu fait naufrage et e«-tn revenu au rivage après avoir nagé un jour et une nuit sur le dos? Prends garde à mon épée, je veux dire à ma bérfuillo. traître i Foi de Matorral! si je suis boiteux, je te prouverai 1 . ^ !e je ne suis pas manchot.

Le gueux sentait la cob're le suffoquer, et des larmes d'humiliation montèrent à ses yeux. Cependant il céda encore, en disant avec résignation :

— Je ne veux pas rendre la Castille veuve d'un si glorieux débris. Mais vous avez une bien grosse écuelle pour une moitié d'homme, maître Matorral ! '

Et il recula en chancelant jusqu'à la cliaîue suivante. Mais plus les mendiants le voyaient montrer d'humilité et de faiblesse, plus leur lâche audace augmentait.

— IX-il fou ou idiot, ce ribaud? s'écria diime Béatrix jaune de rage, la voix criarde comme une scie ébréchée et les poings sur les hanclies. Crois-tu donc, grand vaurien, que le digne majordome va me chasser pour t'octroyer ma pitance? Si le digne homme tarde tant à paraître aujourd'hui, c'est qu'il souffre sans doute encore de

l'horrible mal de dents qui le faisait peindre hier. Mais je lui apporte un 1)0 u soulagement. Es-tu versé, comme moi, dans la science des ensalmos, voleur d'écuelles? Sais-tu seulement l'oraison de sainte Appoline, qui dissipe à l'instant la rage des dents comme celle de saint Pancrace guérit l'engelure et celle de saint Quirce la jaunisse ?

— rs'on, je l'avoue, bonne et dévote dame! répondit le gueux toujours enveloppé dans son caban, qui ne laissait voir que ses yeux ardents ; je ne suis pas en commerce si intime que vous avec sainte Appoline, saint Pancrace et saint Quirce. Je vous laisserai donc guérir aussi vite qu'il voudra ce tardif majordome. Je ne veux pas être plus entêté avec une femme que je ne lai été avec un hidalgo de vieille roche et un soldat mutilé. Mais j'ai assez fait preuve de soumission et de bon vouloir. Il me faut une écuelle, et celle que je vais choisir, je ne la céderai pas.

Et il étendit son bras vers la tasse du perclus Sanchez.

— Comment, lâche ! dit celui-ci d'un ton larmoyant, tu me voles, parce que je ne puis bouger et lever la main sur toi ; mais mes compères me vengeront. De quel droit prends-tu le bien d'un pauvre estropié? Sainte Reine des anges, secourez-moi!

— De quel droit! s'écria le gueux indigné et poussé à bout, avec un rauque rugissement de fureur, parce que je souffre comme un damné; parce que, depuis deux jours, je n'ai pas mangé une racine crue; parce que ces soupes ne* sont pas distribuées- seulement au profit des fainéants, des filous, des fiers à bras, des faux estropiéâ qui abusent hypocritement de la pitié du passant, et que celui qui fait sa passion et son agonie sur la terre y a droit tout le premier. Je suis -venu ici, croyant trouver des frères dans les mendiants, et je ne trouve que des voleurs de charité.

— Des fainéants et des fiers à bras! Vous l'avez entendu, bonnes gens, dit don Torribio de Vêlez.

— Des voleurs de charité! continua le perclus Sanchez avec un soupir à fendre le cœur.

— Des hypocrites! sainte xM ère de Dieu! ajouta la béate.

— Des faux estropiés ! hurla le soldat boiteux en levant sa béquille vers le ciel comme pour le prendre à témoignage.

— Ne vous récriez pas tant, mes maîtres, reprit le gueux avec dédain. Vous êtes en famille et vous vous connaissez tous. Ne vous

ai-je pas entendus tout à riieure vous vanter de vos mensonges, de vos hypocrisies, de vos vols et de vos artifices infâmes?

Cette réponse atterra d'abord les mendiants; puis elle fut suivie d'un tumulte inexprimable.

— Es-tu donc un alguazil déguisé qui vient nous espionner pour savoir les secrets de la confrérie et les vendre au corrégidor? cria Mutorral en brandissant toujours sa béquille d'un geste belliqueux, mais sans trop s'approcher du gueux qui se redressa fièrement.

— Un alguazil? répéta celui-ci d'une voix rauque. Non : les alguazils sont plus vils et plus impies que vous, puisque vous leur payez redevance comme à des associés, et qu'il tolèrent vos pratiques, eux chargés de les réprimer!

— Il ose nous traiter d'impies! dit Sanchez, le pauvre d'église, nous qui disons le rosaire chaque jour, qui nous ferions scrupule de dérober un blanc ou un maravédis le vendredi, et qui, pour rien au monde, n'embrasserions le samedi une femme qui porterait le saint nom de Marie !

— C'est possible, répliqua le gueux avec une ironie sanglante, mais vous volez les troncs des églises, sans doute pour ne pas perdre l'habitude de vivre dans le commerce des choses saintes.

Les mendiants, furieux, resserrèrent autour de lui leur cercle menaçant.

— Enfin qui es-tu? lui demanda majestueusement don Torribio, retenant d'un geste souverain ses vaillants confrères.

— Qui je suis? s'écria le gueux en frissonnant de tout son corps que la fièvre ardait, un compagnon d'une confrérie que vous ne connaissez pas, mes maîtres, celle des vrais pauvres. Vous voulez savoir quel est mon aïeul? Je suis le descendant du misérable Job, qui raclait sa plaie accroupi sur un tas de fumier, et qui ne se plaignait pas, attendant que Dieu lui envoyât une épluchure de légume pour apaiser sa faim. Seulement, il ne m'a pas même légué pour héritage son tas de fumier. Vous autres vous êtes des marchands d'infirmités, de flatteries et d'oraisons, des professeurs de vol et de mensonge. Les douleurs et les misères que vous sinmlez pour attirer les ollrandes de la charité chrétienne, je les subis sans trêve. Je sais ce que coûte, ce que pèse, ce que dure chaque heure où la lièvre vous brûle le sang, où l'insomnie vous brûle le cerveau, où la soif et la faim veillent seules

ÉSAU LE LÉPREUX e,r>

avec vous et crient dans vos entrailles! Je sais comme on envie le manteau du passant, le fruit mûr et doré sur l'arbre qui ne nous appartient pas, l'auvent de l'hôtellerie dont le pied du maître vous chasse, le fagot qu'à travers les fenêtres vous voyez flamber dans l'àlre, le sourire de pitié de la femme que vos guenilles font fuir, la mule fringante qui porterait vos membres lassés, vos pieds meurtris et san glants!Oh!la misère, la vraie misère, celle qui n'est pas peinte, imitée, jouée, savez-vous ce que c'est?... On rêve de trouver un maravédis dans l'ornière du chemin ; on a cette pensée fixe, comme un honnête chrétien celle du salul^; on vendrait sa part de paradis pour une heure de richesse; on sent son cœur continuellement imprégné du fiel corrosif de l'envie!

— Il est fou ! interrompit don Torribio en haussant les épaules avec précaution pour ne pas dévoiler les lacunes de son costume.

— Fou, si vous voulez! reprit le gueux d'une voix qui s'éteignait plus sourde, mais le fou a faim et vous demande le fond de vos écuelles. J'ai été sain et robuste, comme vous l'êtes sous vos haillons, et je prie Dieu qu'il vous conserve, malgré votre méchant accueil, car je sais que le vrai pauvre effraye tout le monde, tant chacun devine qu'il doit avoir le désir de mordre et de se venger. Mais vous ne serez pas sans pitié. J'ai senti grelotter mes épaules sous le vent, le froid et lu pluie. J'ai marché pieds nus dans la neige durcie des sierras; mou crâne et mon front ont été brûlés par un soleil ardent du midi. Je faisais peur même aux paysans; j'étais hideux même pour les bandits. Je n'osais me traîner au seuil des fermes, qu'à l'heure où la clarté des candih commençait à percer les ténèbres. Ai-je assez mérité le nom de pauvre? Et oseriez-vous me voler le pain qui m'est dû, vous qui, une fois rentrés au logis, dépouillez votre misère comme un masque et un costume de comédie, pour faire bombance et vous moquer des dupes?

— Quand je disais que c'est un espion! cria Ahitorral. Narguons ses menaces comme ses supplications, et qu'il aille dcmand(M' son salaire aux vingt-quatre de Séville.

— Ah! je suis toujours un espion, dit l'étranger en ricanant. ¥A\ bien, puisque vous êtes aiusi rudes et cruels au vrai pauvre; puiscjue la misère qui ne flatte et ne trompe pas ne touche personne, j)uisqu'elle effraye les yeux et les cœurs, n'inspire que l'effroi, le mépris et

la haine, vous craindrez peut-être le gueux qui se révolte contre votre dureté. Ce que vous ne faites pas par pitié, vous le ferez par peur. Si vous me refusez ma part de noumture, je vous dénoncerai en eftet, et dévoilerai aux magistrats vos ignobles secrets.

— Le loup a entîn jeté sa peau de brebis ! grommela le soldat boiteux. Mais voyons un peu le visage de ce bravache, afin de le reconnaître au besoin.

Et du bout de sa béquille il entr'ouvrit dédaigneusement le caban du gueux qui restait immobile.

— Un lépreux! s'écria-t-il en reculant tout blême et effarouché comme un oiseau de nuit qui se cogne à une torche ardente. Ne me touche pas, mécréant!

Et tous les mendiants reculèrent et rompirent leur cercle, saisis de la même terreur.

Le lépreux ne bougea pas; mais, joignant les deux mains comme un suppliant !

— Vous ne me prenez plus pour un espion, maintenant! dit-il avec une expression déchirante; vous voyez si je suis à plaindre,, et vous ne me refuserez pas l'aumône d'un peu de soupe!

— Arrière! où est ta cliquette et ton barillet, chien immonde? reprit don Torribio. Sont-ce là tes armoiries? Et tu osais nous injurier, toi à qui le premier venu a droit de courir sus comme à une bête enragée?

— Et tu osais toucher nos écuelles? ajouta Sanchez, le mendiant d église. Ah! nous sommes des voleurs, mais toi tu es bien au-dessous des voleurs, et ils te repousseraient de leur compagnie. Tu as commis un crime en, venant te mêler à nous. Tu n'es plus un homme, tu es un Iléau et une contagion.

— Arrière le lépreux! hurlèrent en chœur tous les mendiants, (jui le menacèrent de leurs butons ou de leurs fioings fermés.

Ésaii Manassès, car c'était lui, qui, à peine guéri de ses blessures vl consumé par la soif ardente qu'allumait en lui son horrible mal, vacillait de tout son corps, recula devant ces huées et cette chasse sans merci, jusiju'à ce que ses mains s'accrochassent à la dernière écuelle pour ne pas tombei-.

— A toi. José! dit Sanchez à un de ses confrères qui avait perdu.

disait-il, l'usage de la vue depuis son enfance la plus reculée, ne vois-tu pas qu'il touche à ton bien?

— Que je le voie souiller ma tasse de son contact ! s'écria l'aveugle ; elle est à moi, mézeaux ! H y a plus de cent ans que je mange ma soupe dedans, de mère en fils, et tu n'as pas le droit d'y porter ■la main.

— Ainsi î répliqua le misérable d'une voix épuisée comme un râle, vous me condamnez à rester affamé aujourd'hui, à mourir de faim cette nuit? Est-ce là une conduite de chrétiens?

— Nous n'avons pas besoin de tes leçons! dit Matôrral.

— Ya te repaître ailleurs, hideux coquin! ajouta la bonne dame Béatrix, qui se tenait à distance respectueuse du ladre.

— 3Iais, ailleurs, vous le savez tous, observa tristement Esaii, on me chassera comme vous m'avez chassé ici.

— Et on aura raison, dit don Torribio. D'après les édits du royaume de Castille et de Léon, tu n'as pas le droit de boire aux fontaines publiques, ni de t'appuyer aux murailles, ni même de parler à quiconque sans poser d'abord ta main devant la bouche. Un lépreux ïie peut jouir des privilèges de notre confrérie. Tu n'as droit à ta part de nourriture et à un abri que dans l'enceinte de la léproserie. Ainsi, arrière, mézeau maudit !

— Arrière le lépreux! répétèrent les mendiants.

Esaii laissa tomber sur eux un regard effrayant de désespoir et de haine ; puis il s'éloigna en disant :

— Je me retire devant vous, mendiants féroces, ameutés contre celui qui souffre à lui seul plus que vous tous ensemble. Mais les loups, qui sont lâches et cruels, ne fouillent-ils pas de leurs dents les entrailles de celui des leurs dont le sang a une fois coulé? La pauvreté, c'est votre état, et je suis pour vous un concurrent qui vient rogner votre part. Mais le majordome de celte maison charitable m'entendra; vous ne m'empêcherez pas de le suppher.

— Que le digne homme soit juge, j'y consens! repartit dame Béatrix avec un sourire béat.

Puis tous les mendiants se groupèrent devant la grille, que deux varlets se disposaient à ouvrir.

Aïxa, cachée derrière une des colonnes de marbre blanc du patio, aVait été témoin de cette scène singulière, et avait souri, car elle était

680 KS.vr I.E I.ÉPHELX

lunn-ouse de reiroiivor Ésaii au moment même où elle avait besoin de lui; et plus il était misérable, plus il serait facile de faire de lui l'iustrumenl implacable de sa haine. Or, un homme chassé, méprisé, honni par les mendiants eux-mêmes, devait s'être bien avili et déjîradé à ses propres yeux.

Cependant le malicieux Xunez, qui essayait de se faufder à travers les bons compagnons, venait d'être jeté en arrière par le vaillant

M al orrai.

— Va-t'en, petit drôle! tu as les yeux trop brillants pour être

H jeun. Fais place!

Ah çà ! s'écria l'enfant d'un air mutin, vous renvoyez ce pauvre

t^ueux sous prétexte qu'il est trop incurable, et moi c'est parce que je ne suis pas assez détérioré et que je n'ai pas l'œil assez terne! Tâchons de nous entendre.

Nous ne te connaissons pas, petit gourmand, dit dame

Béalrix.

Je ne demande pas mieux que de faire connaissance avec

vous, reprit l'enfant; je me nomme Nunez aux doigts déliés; je suis arrivé de Grenade depuis deux jours, et si j'aspire à manger à la même hôtellerie que vous, c'est qu'étant sur le point d'entrer dans la confrérie, je veux, avant de m' établir borgne, manchot, aveugle ou boiteux, apprendre de vous quelle est linllrmitô qui rapporte le plus.

Les mendiants (|ui l'entendirent, mus par une même pensée de colère, levèrent en même temps leurs bras, leurs bâtons ou leurs béquilles sur l'insolent garçon ; mais il avait déjà eu la sage précaution de sauter à une distance respectueuse. Du reste, il avait menti avec une assurance effrontée, car il ne s'appelait pas Nunez, mais Gil Perce-Neige, et n'arrivait pas de Grenade, mais de Bordeaux. Notre avorton ne venait rôder, sous ce déguisement naïf, autour de la maison du baron de Tring et de Wing, qu'afin de pouvoir instruire son frère roval de l'arrivée de Rachel. II osa reprendre, en s'approchant peu à

peu :

— .le suis sûr que vous m'adopterez lorsque vous saurez que je suis orplieiin, mes parents ayant péri dans un incendie!

— Orpliclin: le beau mérite! dit Matorral le boiteux. Moi aussi je suis orphelin!

— E\ moi aussi ! continua Sanchez. D'ailleurs, si tu ne te sauves

Pendant que le majordome dislrihiiaii ses largesses avec une énoime cuiller de

bois... (P. 084 )

t.S.W LZ Lf.l'RP.UX. — J. aoUFF, KDIT.

uv. S6,

ESAU LE LÉPREUX G83

pas au plus vite, impudent Nunez, nous te ferons chasser à coups d'anguillade, comme hier, parle bon majordome maître Patrick Barillard .

— Oh! le bon Patrick ne portera pas son coup de fouet en paradis, murmura Perce-Neige.

— Veux-tu que je te prête mon bâton pour te venger? dit en riant laveugie qui l'avait entendu.

— Qui sait? il pourrait bien servir à cet usage.

L'aveugle pensa suffoquer à force de rire. C'était un petit vieillard ratatiné, dont les jambes ressemblaient, pour la grosseur et la souplesse, à son bâton; il n'avait de gras dans toute sa personne que son chapeau déposé sur ses genoux, afin que les chrétiens charitables y jetassent leur aumône. Perce-Neige, qui avait déjà formé son plan de vengeance, ne regrettait qu'une chose, c'est que l'aveugle n'eût pas un bras moins décharné et plus vigoureux pour mieux remplir l'emploi qu'il lui destinait.

Au même instant la grille s'ouvrit, et le digne majordome Patrick Barillard précédant une énorme jatte remplie de soupe que portaient deux varlets, et gardant son inséparable fouet en sautoir, s'avança vers les mendiants.

Ce n'était plus, il faut se hâter de l'avouer, le maigre, le diaphane, le svelte Barillard du cortijo, qui s'oubliait jusqu'à consommer des légumes crus et à absorber des élixirs souverains pour les blessures. Eji deux mois à peine, il avait comblé les vides de la famine; ses joues rebondissaient de nouveau, fermes et vermillonnées ; son ventre avait retrouvé sa rotondité, dont il avait eu tant de peine à perdre l'habitude ; de joyeuses fossettes se creusaient sur ses mains larges et carrées ; son torse tendait d'une façon inquiétante le velours noir de son pourpoint, et les massifs piliers qui lui servaient de jambes semlilaienl moins s'appuyer sur la terre que s'y enfoncer. Ce dévoué serviteur craignant que, dans ce pays hostile, les partisans de don Enrique ne cherchassent à empoisonner Tom Burdett et ses compagnons, s'était imposé le devoir d'essayer et d'expérimenter par lui-même tous les aliments destinés à la réfection de ces vaillants Anglais. Cet excès de dévouement n'était peut-être pas étranger àla miraculeuse résurrection de son embonpoint.

Patrick eut à peine paru, ([ue la Coule des mendiants improvisa

684 KSAU LE LÉPREUX

une série de physionoinios plus piteuses et plus souffrelouses les unes que les autres. Aux éclats de rires et aux invectives succédèrent les oremus, le jeu des chapelets et un déluge de prières ou de bénédictions nasillardes qui durèrent aussi longtemps que la distribution.

Pendant que le majordome dispensait ses largesses avec une énorme cuiller de bois, l'avorton avisa, appuyée contre le mur, une guitare déjà veuve d'une de ses cordes et appartenant au galant hidalgo don Torribio. 11 en enleva sans scrupule une seconde, et, muni de cet objet indispensable pour l'accomplissement du mauvais lour qu'il méditait, il tira de la doublure de son vieux bonnet de drap vert deux maravédis.

Il attacha le premier au bout de la corde dérobée au noble ràcleur de guitare, et il garda le second dans sa main. Puis, passant gravement devant le vieil aveugle, qui, après avoir avalé sa soupe, s'était hâté de regagner sa place, il lui jeta dans son chapeau crasseux le maravédis garrotté.

— Merci, bonne âme charitable! cria comme un aveugle qu'il était le mendiant, en cherchant la pièce que le prétendu Nunez avait déjà repêchée au moyen de sa corde.

11 passa de nouveau devant le vieux chapeau, en y jetant son ofiVande de la même façon. L'aveugle lui adressa les mêmes remerciements, mais il ne trouva pas plus de maravédis cette fois qu'auparavant. Le perclus Sanchez, que le fils de la Paloma avait sciemment rendu témoin de cette tricherie, s'empressa de prévenir l'aveugle José à voix basse, et l'engagea charitablement à assommer le mauvais plaisant s'il osait revenir à la charge.

Tandis que le mendiant, qui goûtait fort ce conseil, préparait sournoisement son bâton, Perce-Neige s'était approché d'un air doucereux de maître Patrick Barillard, qui avait terminé sa distribution, et qui soufflait comme un phoque.

— Messire, lui dit-il, les coups de fouet dont vous m'avez gratifié hier m'ont fait prendre en dégoût ce vilain métier de pauvre fainéant, (pii m'avait semi)lé d'ai)ord aussi honorable que lucratif.

— Bien, j»'une drôle! et si tu persistes dans cette bonne pensée, tu peux com|)ter sur ma protection.

— .Merci, seigneur majordome. El, t<'n('z. pour preuve de ma sincérité, voici un maravédis qu'un passant charilable m'a jeté ce

malin; je le dépose en vos mains pour que vous le donniez à un de ces malheureux, à ce pauvre aveugle, par exemple, que vous voyez là-bas.

— Auquel? demanda Patrick, en souriant, à l'avorton d'un air de condescendance.

— Au plus maigre ! reprit Nunez ; mais prenez bien garde de le confondre avec cet autre aveugle qui n'est pas plus gras, mais qui n'est que borgne.

Le vieux José était en effet le seul aveugle véritable de la bande .

Maître Patrick s'avança sans défiance jusqu'au mendiant, qui étreignait toujours son bâton avec de petits frémissements d'impatience dans les doigts ; mais à peine eut-il laissé tomber le malencontreux maravédis dans le chapeau de l'aveugle, que celui-ci, dont les oreilles attendaient avidement ce petit bruissement métallique, lui asséna un si rude coup de bâton sur la tête qu'il faillit le renverser à ses pieds.

Le majordome, irrité de cet acte d'ingratitude inexplicable, riposta par un énergique coup de fouet, et à ce jeu les deux champions risquaient de s'assommer mutuellement si les assistants n'étaient intervenus, tandis que le malicieux Perce-Neige riait à se tenir les côtes, en disant :

— N'avais-je pas prévu que le bon Patrick ne porterait point ses coups d'anguillade en paradis?

Ceux qui avaient commencé par se gourmer finirent par s'expliquer, et il résulta du débat que le majordome avait été victime d'un déploraljle malentendu, et que le seul coupable était le petit Xunez. Tous cherchèrent ce dernier des yeux, et le découvrirent tranquillement réfugié derrière le lépreux. N'osant aller le chercher en si redoutable compagnie, les plus hardis ramassèrent quelques cailloux afin de lapider l'enfant et Ksaii par la même occasion : chacun d'eux espérait d'une pierre faire deux coups.

Gil Perce-Neige, sans laisser aux assaillants le temps de gagner du terrain, tira de ses chausses de carton une fronde (pi'il (il tournoyer avec son adresse ordinaire, et se prépara à soutenir bravement l'attaque tout en encourageant le lépreux à le seconder.

Au grand ébahissement de Patrick Barillard, les comballiinls,

entraînés par leur ardeur, oublièrent le rôle que chacun d'eux avait joué jusqu'alors à ses yeux.

Les aveugles ramassaient des pierres, les manchots les lançaient, les boiteux couraient à toutes janlbes former Tarière-garde, ayant en tète le valeureux Matorral, et le perclus Sanchez lui-même brandit en l'air son coussin pour le jeter à la tête du petit Nunez.

Dame Béalrix marmottait une prière en faveur de la confrérie.

Quant à don Torribio de Vêlez y Jordan y Ampuero, dédaigneux d'une lutte si triviale, il s'était retiré à l'écart, hors de la portée des projectiles, et haussait les épaules avec dédain.

Mais les mendiants, qui n'étaient rien moins que vaillants, ne commencèrent pas plus tôt à être atteints par les pierres de l'adroit frondeur, qu'ils lâchèrent pied, et, dans leur déroute, Perce-Neige s'aperçut que sa fronde venait d'opérer un singulier miracle : c'étaient les boiteux qui se trouvaient manchots et les manchots qui boitaient.

Tout à coup Ésaii chancela et porta vivement la main à son front, qu'une pierre venait d'atteindre et d'ensanglanter, au moment oii Aïxa paraissait sur le seuil du patio- et ordonnait aux mendiants de cess(M cette rixe bruyante.

Ils se dispersèrent aussitôt et allèrent, les uns s'installer à la porte d'une église voisine, et les autres s'étendre sur les marches de la fontaine publique.

Perce-Neige, qui venait de reconnaître la Mauresque, profita de cette retraite générale pour gagner au large, tandis que la belle esclaw s'approchait du lépreux sans s'inquiéter des exclamations, de surprise et d'effroi de maître Patrick Barillard.

n. — ÉS\U \PPREND qu'il NE FAUT PAS PLUS TOUCHER AU CHEVAL d'un BARON qu'a l'ÉCUELLE d'uN PAUVRE

La Muun'sque puisait son courage dans la secrète pensée, dans le lien mystérieux (pii l'attachait à l'existence du lépreux. La vie d'Ksaii lui était chère et précieuse, car les mêmes haines germaient

dans leurs cœurs, et elle entrevoyait la possibilité de quelque pacte terrible qui lui permît de s'appuyer sur le bras de cet homme, sans crainte qu'il lui fit défaut quand viendrait Tlieure de la vengeance.

— Ésaû, murmura-t-elle en arrivant près de lui, la fatalité s'acharne donc sur vous comme sur une proie qui lui appartient? Elle vous a poursuivi jusqu'au seuil de cette maison, où sans doute vous cherchiez à me revoir. Oh! malheur à celui qui voas a voué à une si horrible destinée! Mais continuez à lutter, Esaii, ne vous abandonnez pas vous-même, et moi je ne vous abandonnerai pas!

— A quoi bon la lutte du loup contre le lion, madame? répondit le lépreux en tournant vers la Mauresque un regard où se peignait le plus amer découragement. Au lieu de m'aider à vivre et à me venger, aidez-moi plutôt à mourir et à pardonner!

— Ne t'ai-je pas dit déjà à Navarette que je ne voulais pas que tu meures? reprit Aïxa d'une voix sourde.

Et, déchirant son écharpe, elle lui en tendit les morceaux pour qu'il essuyât le sang xjui coulait de son front.

— Quespérez-vous donc de moi? demanda le misérable.

— Ce que j'espère, ce que je veux, l'as-tu donc oublié? dit Aïxa surprise. Ne dois-tu pas m'aider à me venger?

— Vous venger ! répéta Ésaii avec un pénible effort de mémoire. Pardonnez-moi, mais, depuis la bataille de Navarette, j'ai tant souffert, j'ai mené une vie si rude et si sauvage, que je ne me souviens plus du passé que comme d'un rêve vague et lointain.

— Mes ennemis ne sont-ils pas les tiens? dit la Mauresque frémissant d'impatience.

— Je ne vous comprends pas, madame, car je n'ai plus d'ennemis, répliqua le lépreux en secouant tristement la tête, ou plutôt j'en ai trop pour songer à me venger d'eux. Tout le monde me chasse et me poursuit de Imées, depuis l'enfanl, qui s'accroche à la robe de sa mère en me voyant, jusqu'au prêtre, que la loi de Dieu devrait rendre miséricordieux; depuis le chien de ferme, qui aboie contre moi, jusqu'au mendiant, que je supplie vainemeut de me laisser lécher le fond de son écuelle. Dois-je me venger de l'enfant et du prêtre, du chien et du mendiant? Sont-ils coupables, d'ailleurs? Non. Comme l'a dit tanlôt ce Sanchez : Je ne suis plus un homme, mais un fléau el une conta-

68>i ES AU LK LÉPREUX

giou. Je suis mortel à la main qui se tend vers moi comme à la main qui me menace et me frappe. Je dois me résigner et mourir.

— Tu cherches à t'abuser toi-même, dit la Mauresque en lançant au lépreux un de ces regards qui semblent vouloir fouiller jusque dans les replis les plus profonds de l'âme.

— iNon, car j'ai beau sonder ma pensée, je sens là que tout est mort et glacé, reprit Ésaii en posant la main sur son cœur. Je sens ([ue je n'ai plus de haine, parce que je n'ai plus de passions. La misère et le mépris des autres ont fait que je me méprise" moi-même. Quand on a passé des nuits sans sommeil à désirer un morceau de pain, voyez-vous, Aïxa, on penserait à ses plus mortels ennemis sans colère, et on accepterait même avec joie une aumône de leur main. La souffrance a tué mon àme dans mon pauvre corps. Je ne suis plus l'ardent Esaii d'autrefois, madame, pas même celui qui avait encore, il y a deux mois, la force de combattre vaillamment à Navarette. Aujourd'hui, j'ai été insulté, honni, repoussé par des mendiants, et j ai fui devant eux, moi qui les sais aussi lâches qu'insolents. Il ne faut plus compter sur moi, Aïxa. Et puis je suis devenu si faible, que ji' ne pourrais manier un poignard. Quand je songe aux actions de ma jeunesse, il me semble qu'il s'agit d'un autre homme, et que moi j'ai toujours vécu dans cette fange et cette honte à laquelle mon cœur s'habitue ! Tout ce que je vous demande, noble dame, en souvenir de ces jours oubliés, c'est d'obtenir pour moi de votre terrible majordome nn<* portion de soupe.

— Ainsi, dit la Mauresque amèrement déçue dans son espoir, la vengeance est devenue pour toi un mot vide de sens?

— Pis que cela! La vengeance m'est inutile, répliqua le lépreux, (^ar elle ne me rendra pas ma vigueur, ma santé, mon cœur d'autrefois; elle ne me fera pas riche, heureux, puissant; elle ne me permettra pas d'écraser sous mon j)ied tous ceux qui m'ont humilié, blessé et bafoué depuis ces quelques mois, dont chaque jour m'a pesé comme un siècle.

— Tu verrais passer devant toi le tard-venu Burdelt sans émotion «?t sans haine?

— Tom Burdett est un chevalier pillard et cruel; mais comme il est le maître de ce logis, je lui pardonnerais tous ses méfaits si son majordome avait pilié de moi.

— Salul et longue vie à ma inailressel (P. 696.)

— Kl si lu \()\;i:> {cisst'i- (le\aiil toi don l'edi'o, qui a l'ail «le iorgucilleux, du hardi, de lambilieux Ksaii Maiiassès un vil lépnux, une conlagion vivante, et qui t'a fermé le cœur de tous les homnn's en te rendant hideux à leurs regards ?

— Je dirais que le Justicier a châtié rennenii obscur qui osait s'attaquer au roi, et je lui pardonnerais la rigueur du châtiment, puisque Dieu a (''U' <l«''ni('nl cl a favorisé sa cause, répondit Ksaii aver efîort.

É8AU LE LÉI'IIEIX. — J. ROI FF, ÉD. UV. 87.

C90 KSAU LE LEPREUX

La Mauresque^ sourit, car elle conservait un dernier espoir, et regardant fixement le lépreux :

— Et si tu voyais passer tout à coup devant toi la fille de Samuel Ben-Lévi, excellent chrétien, ne te souviendrais-tu pas davantage du passé?

— Rachel ! s'écria Ésaii en frissonnant de tout son corps ; oh ! pourquoi m'avoir rappelé cette image et ce nom, madame? Il y a des tisons ardents qui brûlent dans un coin du cœur et qui le calcinent si on souffle dessus. Je croyais avoir oublié Rachel comme un pécheur n'ose plus penser à son Dieu. Et. sur un mot de vous, elle vient de reparaître vivante et radieuse devant mes yeux, comme si je n'avais cessé de vi\Te en elle et pour elle. Rachel!... Ce nom seul est comme un talisman qui rajeunit mon sang, mon esprit et mon âme!

— J'ai donc enfin touché le seul sentiment qui vibre encore chez cet homme! murmura la Mauresque.

— C'est étrange! continua le lépreux; je croyais le souvenir de Rachel enseveli au fond de mon cœur comme dans une tombe glacée, et voilà que son nom vient de me faire tressaillir comme si elle ressuscitait et me forçait à revivre moi-même dune vie nouvelle. Ouelle magie y a-t-il donc dans ce nom. madame? Oh! je sens que, f»our entrevoir seulement sa tête d'ange, pour baiser la poussière de ses pas. je me vendrais au démon !

— J'accepte le marché, interrompit Aïxa en posant sa main frémissante sur le caban d'Ésaii.

— Que voulez-vous dire? répliqua celui-ci, effrayé de l'éclat sinistre qui jaillissait des yeux de la Mauresque.

— Je dis que tu vas revoir Rachel, mais qu'en échange tu m'appartiens corps et âme.

— Ne cherchez pas à me tromper, s'écria le lépreux palpitant de doute et d'espoir; depuis qu'elle a quitté don Pedro, je l'ai vainement cherchée de ville en ville. Nulle part je n'ai pu découvrir sa retraite. Elle est morte, madame, ou cachée dans quelque cloître.

— Elle vif. te dis-je, et je vais la faire paraître devant toi !

— Où donc la verrai-je, madame?

— Sur cette place, au seuil de la maison de Gonzalo Mexia!

— Oiiarid cela? murmura Ésaii éperdu de joie.

— A l'instant même, car notre parte est conclu... Regarde du

côté de la porte du Triana!... Vois-tu ce nuage de poussière soulevé par les pieds des chevaux? - \

— C'est messire Tom Burdett qui revient à son logis avec ses pages et ses varlets, dit le lépreux en hochant la tête.

— C'est la fille du vieux Samuel Ben-Lévi que ces braves Anglais escortent.

Et Aïxa, afin de ne pas éveiller les soupçons de son maître, le capitaine Tom Burdett, s'éloigna brusquement d'Ésaù.

Ce dernier était resté comme frappé d'un coup de foudre, et suivait d'un œil hagard la marche de la petite escorte.

Bientôt il poussa un cri de joie insensé à briser sa poitrine. 11 venait de reconnaître Rachel enveloppée dans une mante blanche de voyage, et montée sur une mule à côté de laquelle le baron gallois faisait caracoler son palefroi d'un air victorieux. La jeune femme était pâle et triste, et ses yeux se baissaient vers la terre. Ésaii sentit alors son cœur sauter dans sa poitrine et le sang tourner dans ses veines.

Il oublia, dans cette seconde, toute sa vie de misère comme un rêve, et le retour de Rachel devint pour lui la seule réalité lumineuse de son existence. Il sourit en pensant qu'il avait cru l'oublier lorsqu'il était engourdi par le froid et la faim.

II se dit qu'il recommencerait volontiers cette série de jours mornes et lourds comme du plomb, pour obtenir un regard ou un sourire de Rachel. Il la trouva belle comme le premier rayon de soleil qui dore l'aube du matin ; mais il devint triste comme la mort de la tristesse de la pauvre enfant.

Cette flamme d'amour, qu'il croyait éteinte parce qu'elle couvait doucement sous la cendre froide de son cœur, se ralluma aussi violente qu'un incendie. Il la regardait avec des yeux d'extase, comme s'il voyait en elle le paradis ouvert s'avancer vers lui.

Cependant Patrick Barillard s'était empressé de sonner la cloche de la porte pour annoncer aux serviteurs l'arrivée du maître.

Les mendiants reprirent leurs béquilles et leurs bâtons, accoururent former la haie sur le passage de Tom Burdett, et firent jouer entre leurs doigts les grains de leur chapelet.

Dès que le baron approcha, ils entonnèrent leurs prières et tendirent leur chapeau, leur main, ou leur sébile.

602 F.s\u i.K M':pni:u\

Le tard-venu étonné arrêta son cheval :

— Que demande cette meute de gueux? demanda-t-il d'une voix rude. Contre qui ai)oie-t-elle? Viennent-ils faire le siège de mu maison?

— Donnez un réal au pauvre perclus frappé de la main de Dieu, noble seigneur! cria Saucliez sans se déconcerter.

— Pour un perclus, tu n'as pas la langue trop paralysée, répliqua Burdett en l'écartant d'un coup de houssine qui cingla son bras malade. Arrière !

— Je ne suis pas un gueux, mais un gentilhomme comme vous, digne baron, ditTorribio avec fierté.

— Un gentilhomme sans épée et sans escarcelle ne vaut pas le moindre routier ou le moindre juif, repartit le tard-venu. Arrière!

— Seigneur l)aron, je prierai ma sainte patronne de vous préserver de toute blessure et accident, dit dame Béatrix.

— Charité bien ordonnée commence par soi-même, vieille sorcière ! Prie-la d'abord de rajeunir ton visage ridé et de ressusciter tes dents. Arrière!

Les mendiants commencèrent à murmurer en entendant ces brutales réponses.

— Ah çà ! Patrick, à quelle curée as-tu donc convié tous ces coquins? demanda le baron de Tring et de Wing avec impatience.

— Pardon, monseigneur, mais ce sont de pauvres gens à qui j'ai l'habitude de faire chaque matin une distribution de soupe, répondit le majordome en montrant l'énorme jatte à son maître.

— Décidément tu es fou, maître Patrick, riposta Burdett; voilà comme tu abuses de ma confiance pour dilapider mon bien; voilà ta manière d'opérer des économies ! Tu veux donc me ruiner, misérable?

— Croyez bien, messire, balbutia Patrick suant et soufflant, que si j'avais cru vous mécontenter...

— Tu croyais, n'est-ce pas, me faire grand plaisir en engraissant comme toi, à mes dépens, tous ces pointeurs de guenilles? Cornes de b(i!uf! je disais tout à l'heure qu'ils faisaient le siège de la maison, c'est mieux encore : mon fidèle majordome la livre lui-même au pillage. D'où diable t'est donc venue celle fièvie de folle prodigalité, ribaud?

hSAU LE LEPREUX 693

— Messire, dit doucement Racliel, qui eut pitié de la ligure consternée de Patricia, c'est la coutume du pays.

Cette voix au timbre d'or fit tressaillir Ésau. Il faillit se prosterner à terre comme le dévot qui s'humilie en adorant ; il désira être foulé sous les pieds de la mule de Rachel, afin qu'elle lui accordât aussi un regard et une parole de pitié. Rester près d'elle indifférent, perdu au milieu de la foule, c'était là pour lui le vrai supplice.

— Elil madame, je ne suis pas de ce pays, répondit Tom Burdelt avec humeur.

— A Séville, chaque seigneur a ses pauvres, continua la jeune femme.

— Cène sont pas des seigneurs de passage comme moi, qui ai besoin de monnayer mes fiefs et terres d'Espagne en pièces sonnantes. D'ailleurs, je trouve qu'il est indigne d'un noble de convertir son manoir en hôtellerie, ajouta-t-il avec un gros rire.

Les mendiants, alarmés des projets de réforme du baron deTring et de W'ing, le poursuivaient de leurs amulettes et de leurs chapelets, dans l'espoir de l'apitoyer.

— Rachetez au moins, pour l'amour de Dieu, une des pauvres âmes qui peinent en purgatoire ! dit alors à la châtelaine le perclus Sanchez.

Et il la suivit en tendant vers elle sa main rouge et gonflée. Rachel, émue, y laissa tomber un dinar d'or. Burdett s'en aperçut et fronça ses épais sourcils.

— Un dmarl s'écria Sanchez qui servait si officieusement d'intermédiaire entre la terre et le ciel. Ah! senora, vous venez d'arracher une âmt^ i)ien malheureuse aux flammes du purgatoire.

Le baron, qui ne partageait que médiocrement la crédulité des Espagnols, arrêta aussitôt le mendiant par le bras.

— Comment sais-tu cela, coquin? lui demanda-t-il en le regardant de travers.

— L'Esprit-Saint m'a fait la grâce, répondit effrontément Sanchez, d'écarter un moment pour moi le voile qui cache le ciel aux mortels ! j'ai vu les bienheureux tendre les bras à cette âme, qui vient enfin d'entrer dans la béatitude éternelle !

— En es-tu bien sûr? insista Burdett.

69* ESAU LE LÉPKEUX

— Aussi sûr que je le suis de tenir un dinar d'or dans ma main, repartit sans hésiter le perclus.

— Cela étant, reprit le tard-venu avec un air de conviction profonde, tu n"as plus besoin de notre argent; car si notre âme est entrée en paradis, le diable à présent ne l'en ferait pas sortir.

Puis, altii-ant à lui le mendiant, qu'il n'avait pas lâché, il lui reprit sans vergogne le dinar d'or, qu'il fit glisser tranquillement dans son escarcelle.

Puis, poussant son cheval et tirant la bride delà mule de Racliel, il avança vers la grille de la maison mauresque; mais la jeune fdle, indignée de celte cupidité honteuse, lui dit d'une voix tremblante :

— Monseigneur, c'est un vol que de reprendre ainsi l'aumône que j'avais octroyée à ce misérable.

— Libre à vous, madame, d'être diipe de ces ribauds, répliqua durement Burdett; mais c'est mon devoir de veiller sur votre faiblesse et de vous empêcher d'être prodigue de mon bien.

— Messire, dit la pauvre femme, qui sentit des larmes trembler au bord de ses cils, c'est à moi que vous venez de faire un outrage public en arrachant ce dinar d'or à un pauvre.

En ce moment, Ésaii, la figure cachée sous les plis de son large capuchon, s'était peu à peu rapproché de Tom Burdett, sans que les mendiants, consternés de cette scène, eussent fait la moindre attention à lui. Absorbé dans la contemplation de Rachel, Burdett et son escorte n'existaient pas pour son regard. 11 n'avait pas pris garde au dialogue du baron et de Sanchez; mais lorsqu'il entendit le premier parler d'une voix brutale, d'une voix de maître à Rachel, lorsqu'il vit les yeux de la jeune femme se gonfler de larmes, il sortit de son rêve pour se demander de quel droit ce chevaher pillard humiliait si hardiment cette noble créature, qui auraitdûêlre, pour tous comme pour lui, une idole sacrée entourée de respect et d'amour. Cette colère, qu'il n'éprouvait plus pour les outrages qui s'adressaient à lui-même, il la sentit monter comme une masse ardente à son cœur et à sa tête; ses bras se tendirent, prêts à frapper; ses pieds l'entraînèrent d'instinct vers le grossier lard-venu, et ses yeux lui lancèrent une de ces menaces mortelles dans lesquelles l'âme passe tout entière.

Cependant, Burdett avait tiré avec force la bride de la mule en défaut :

ÉSAU LE LÉPRELX 69^

— Madame, vous me devez obéissance, et je ne suis pas homme à laisser mon droit tomber en quenouille. Pleurez tant qu'il vous plaira, mais, ventre-Mahon, ne me résistez pas!

— Je n'entrerai pas dans cette maison, messire, reprit la jeune femme avec calme, avant que vous ayez rendu ce dinar d'or à l'homme à qui je l'avais donné.

— Plaisante prétention, en vérité! s'écria Burdelt; mais je vous jure, moi, que vous ferez ma \nolonté, dassé-je vous transporter morte dans mon logis!

Et il se disposa à la saisir dans ses bras et à l'enlever de sa mule, lorsque Ésati, affolé, éperdu, insensé, se jeta à la bride du palefroi et s'y suspendit de toutes ses forces, afin d'arrêter la marche du capitaine, qui venait d'éperonner sa monture.

Ce dernier, surpris, jeta un regard rapide sur le gueux qui s'opposait à son passage, et lui cria:

— Arrière, drôle! Ah çà! veux-tu reprendre d'assaut mon dinar d'or?

— Je veux, messire pillard, répliqua le lépreux d'une voix étranglée, que vous ne fassiez pas violence à cette dame, et que vous lui soyez courtois chevalier!

— Ne dites-vous pas merci à ce beau champion, madame? s'écria le baron en ricanant. Allons, place, truand ! ou je fais passer mon cheval sur tes guenilles comme sur un chien mort.

Racliel regardait en effet avec surprise le singuher personnage qui venait de prendre sa défense; mais elle était loin de le reconnaître, quoiqu'il y eût dans ses yeux une expression qui ne lui semblait pas inconnue, lorsque Sanchez cria d'un ton railleur au baron;

— Hâtez-vous d'écraser ce misérable, monseigneur; car, si vous V mettiez trop de temps, vous pourriez vous en repentir.

Patrick Barillard, de son côté, s'aperçevaut alors que le gueux qui osait arrêter son maître était le maudit lépreux, tressaillit lorsque Burdelt lui lit signe d'écarter de force cet homme de son passage. Puis il répliqua, en s'avançaut avec une sage lenteur:

— Ne touchez pas à ce mendiant, monseigneur, c'est un lépreux I

— Un lépreux ! s'écria le tard-venu en faisant faire à son cheval un écart par un mouvement de terreur involontaire.

C96 ÉSAU LE LÉPREUX

Mais Esaii resta suspendu à la bride du palefroi, malgré la secousse. Tue larme glissa sur la joue de la fille de Ben-Lévi. Elle l'avait reconnu !

— Patrick, et vous, varlets, s'écria le baron, chassez cet homme!

Mais Patrick, les pages et varlets restaient immobiles, comme s'ils avaient été pétrifiés par un charme magique, ou s'ils étaient devenus sourds.

Les mendiants commençaient à rire aux dépens du tard-venu.

— Lâche la bride de mon cheval! hurla ce dernier en levant sa houssine sur le lépreux avec une rage aveugle.

— Quand vous aurez payé la rançon d'un dinar d'or à madame Kachel, messire, répliqua froidement Ésaii.

Tom Burdett abaissa la houssine et lui en cingla le visage.

Le lépreux ne lâcha pas la bride du cheval, mais il rejeta en arrière son capuchon et leva vers le baron son visage horrible qui riait.

La main de Burdett trembla et laissa tomber à terre la houssine.

Tout à coup Esaii vit apparaître à côté de la mule de Rachel la .Mauresque, enveloppée dans son burnous, qui s'inclina devant la jeune châtelaine et dit d'une voix qu'elle cherchait à rendre douce:

— Salut et longue vie à ma maîtresse!

Puis elle fit au lépreux un signe qu'aucun des assistants ne remarqua, et, à leur grand étonnement, soumis comme un entant ou im chien battu par son maître, il lâcha la bride du cheval et s'éloigna la tête basse.

— Le misérable a eu peur! dit Tom Burdett, qui cherchait à se rassurer et qui voulait oublier que lui-même avait senti la sueur de la crainte mouiller son front.

La voix de la Mauresque avait frappé Rachel au cœur, comme le froid de l'acier ou le contact des écailles du serpent.

Tandis que la petite escorte entrait en désordre dans le patio, Aixa s'appiocha d'Ésaii, qui était allé tomber sur le banc de pierre.

— Pars, lui dit-elle; mais dès que la nuit sera venue, reviens h. cette place. Tu entreras dans la maison qu'habite désormais Rachel, je te révélerai un secret terrible.

El comme les mendiants la regardaient avec curiosité, elle tira

i:svu LE ij':pri:ux

GOl

Le fil de soie se rompit dons ses doigts contractés... (P. 704.)

de dessous son burnous une lourde escarcelle, et alla jeter dans chaque écuelle suspendue à la muraille un dinar d'or.

— Confrères de la gueuserie de Séville, poursuivit-elle, voici une aumÙMo qui remplacera les distributions de soupe jusqu'au jour ofi Gonzalo Mexia rentrera dans son logis ; mais à l'avenir soyez moins rude au pauvre lépreux.

— Vous êtes une dame de bonne race, dit don Torriliio.

ÉSAU LE LÛPnEC3C. — J. ROLFF, ÉDITEIR. MV. 83.

G'.iN ÉSAU LE LÉPREUX

— Vous avez un cœur do chrétienne, continua la révérende Béalrix.

— Que Dieu vous conserve toujours belle! s'écria le perclus Sanchez.

— Ouiconque voudra faire une avanie à ce bon et vaillant lépreux aura affaire à moi ! ajouta Matorral, le soldat boiteux, en brandissant sa béquille.

— Les gens de cœur doivent se soutenir entre eux, murmura la Mauresque en retenant un sourire.

Puis, leur faisant signe de ne pas trahir sa générosité par des exclamations intempestives, Aïxa entra dans le patio au moment où le majordome Barillard ordonnait de fermer la grille, tant il redoutai! un nouvel assaut du lépreux.

Tandis que les pages conduisaient Rachel à l'appartement qui lui était destiné, Burdett se dirigeait, lui, vers la salle qui servait de réfectoire.

Les murs de stuc étaient garnis de crampons de fer ciselés supportant les torches de cire odorante, que les varlets allumaient pour le repas du soir, et sur les quatre panneaux se détachaient des trophées surmontés de cornes de cerf, au-dessous desquels pendaient des trompes, des flèches, des pieux et divers instruments de chasse.

Le milieu de cette salle -était occupé par une table de chêne massif scellée au sol, chargée de flacons, de pâtés de venaison et de viandes fumantes, devant laquelle le baron gallois s'assit dans un fauteuil sculpté aux armes de Mexia.

Tout en vidant force flacons avec une rapidité qui tenait du pro dige. il ne tarda pas à s'absorber dans de profondes méditations.

Derrière lui se tenait debout le majordome Barillard, qui remplissait en ce moment la charge d'échanson, et qui, tout en versant du vin noir comme de l'encre dans la coupe d'or de son capitaine, contemplait avec une admiration naïve les nombreux flacons qui gisaient sous la table.

Uachel avait refusé, sous prétexte des fatigues du voyage, de |)aitager le repas de Tom Burdett; et celui-ci, pour ne pas être attristé par cette solitude et pour réfléchir avec plus de lucidité à ses eiiiharras présents, avait imaginé de déguster tous les vins de Mexia, ou»' Palrick venait d'exhinner des caves. Rien n'ouvrait mieux res[)nt,

d'après le tard-venu, que de boire double, et surtout de boire triple.

Jamais, en effet, Burdett n'avait eu le cerveau tracassé de tant de soucis à la fois.

Il pensait à son prisonnier Bertrand Duguesclin, sur lequel il fallait veiller avec un zèle et une défiance extraordinaires ; car il se tramerait certainement bien des complots pour délivrer ce bras droit de don Eurique.

Il pensait à la table d'or^ que Samuel Ben-Lévi lui avait si adroitement extorquée, et qu'il voulait lui reprendre à son tour, mais sans éveiller les soupçons de don Pedro: entreprise hasardeuse!

Il pensait à Rachel, en qui il voyait une femme extrêmement rebelle, qui ne paraissait pas être très enivTée du bonheur de lui appartenir.

Il pensait à la Mauresque, qui restait esclave pour le faire enrager, mais qui serait certainement une esclave indocile et farouche.

Il prévoyait que des luttes intestines et violentes naîtraient de la présence de ces deux femmes dans sa maison ; et cependant il n'osait prendre un parti, car il regardait l'une comme la source de sa fortune d'hier et l'autre comme la source de sa fortune de demain.

— Patrick, dit-il tout à coup, après avoir vidé d'un trait sa coupe pleine de vin de Murcie, qu'a fait mon esclave Aïxa pendant mon absence?

Le majordome, qui avait profité de la profonde méditation de son maître pour se servir à la dérobée une tranche de pâté de venaison, s'empressa de répondre à cette question, mais d'une voix tellement inintelligible, que le baron se retourna rapidement.

— Maître Patrick, dit-il en lançant un regard sévère à son échanson, dont les joues ressemblaient en ce moment à deux vessies gonflées, il me semblait vous avoir déjà défendu plusieurs fois de me répondre la bouche pleine?

Barillard balbutia une nouvelle excuse ; mais les veines de son front se tendirent, son visage devint pourpre comme une grenade, A le malheureux faillit s'étranderen essavant d'avaler en une seule bonchée l'énorme tranche de pâté qui obstruait l'émission de sa voix.

— C'est bien, dit Burdett. Je sais qu'autant vaudrait vous interdire tout de suite l'usage de la parole. Du reste, je ne tiens pas à vous voir éfouffer devant moi.

— Vous êtes bien bon, messire, bégaya le majordome en essuyant la sueur qui coulait de son front.

— Je vous diMnandais, reprit le baron, si, pendant mon absence, la belle Aïxa a enfin envoyé quelque messager à Grenade?

— Rassurez-vous, messire; personne, en votre absence, n'aurait osé, moi vivant, mettre le pied hors du logis, s'empressa de répondre Patrick, qui voulait réparer, par ce déploiement de zèle verbal, le délit de flagrante goinfrerie dont il venait d'être atteint et convaincu.

— Imbécile! ditBurdett en haussant les épaules. Et, revenant au sujet de sa préoccupation:

— Ah! elle veut lutter d'entêtement avec moi, ajouta-t-il ; nous verrons qui l'emportera.

Puis, se levant avec colère et parcourant la salle à grands pas. avec une vive agitation alimentée par la guerre qu'il venait de livrer aux flacons:

— Puisqu'il en est ainsi, continua-t-il, dût-elle à présent m'ofl'rir deux fois son pesant d'or, elle restera mon esclave. Après tout, je suis assez riche aujourd'hui pour me payer ce caprice. D'ailleurs, il est peut-être prudent et sage de garder la Mauresque dans mon logis, il me faudrait, je crois, fouiller dans tous les quartiers de Séville avant de rencontrer une duègne au nez rubicond et au menton velu qui fît, par dévouement pour mes marabolins, ce que l'orgueilleuse Aïxa fera pour moi par vengeance. La haine qu'elle a vouée à don Pedro me répond qu'elle saura sauvegarder la vertu de Rachel et mon honneur; je n'ai donc qu'à mettre ces deux femmes aux prises, à flatter la vanité de l'une aux dépens de l'orgueil de l'autre, pour en faire deux ennemies irréconciliables.

Ce plan une fois arrêté, le tard-venu ordonna à maître Patrick d aller chercher la Mauresque, et, dès qu'elle eut pu venir, sans daigner lui dire un seul mot, il lui fit impérieusement signe de le suivre.

III. — OU LE LECTEUR s'aBSTIENDRA DE DIRE I TELLE MAITRESSE, TELLE

Page 1