SERVANTE
Après avoir traversé la longue galerie de marbre blanc, à l'extrémité de laquelle se trouvait l'appartement des dames de 3Ie\ia, le baron ouvrit une porte de cèdre sculptée en losanges dont il avait la clef, et entra sans autre cérémonie chez sa femme.
La fille de Samuel, à cette apparition soudaine, sentit une palpitation aiguë remuer son cœur, et se leva brusquement de la pile de coussins de velours brochés d'or sur lesquels elle était à moitié renversée ; mais la présence de la Mauresque, qui, en tout autre moment, n'eût pas manqué d'éveiller en elle de sinistres pressentiments, ramena au contraire un peu de calme dans son esprit.
Elle la remerciait instinctivement d'avoir accompagné le baron gallois, et elle tourna vers son ancienne rivale un regard qui semblait dire:
— Quoi qu'il arrive, madame, ne m'abandonnez pas à la merci de cet homme, et je vous pardonnerai tout le mal que vous m'avez fait.
Mais ce regard humide de larmes alla se briser contre un coup d'œil sec, haineux et méprisant d'Aïxa.
Cependant Tom Burdett, avec une courtoisie qui tenait de l'affectation, s'était incliné respectueusement devant sa femme et lui avait baisé la main.
Puis, s'étendant sur le divan qui régnait le long des murs, il invita Rachel, avec un sourire qu'il essaya infructueusement de rendre gracieux, à se rasseoir sur les carreaux de velours qu'elle venait de quitter.
Elle obéit machinalement.
— Madame, lui dit-il alors en lui montrant du geste la Mauresque immobile et debout devant eux, vous ne vous expliquez pas sans doute la présence de cette femme dans votre maison?
— Non, messire, répondit Rachel en regardant tour à tour avec une vague inquiétude Burdett et Aïxa.
TO:i ESAU LE LÉPHEUX
— Je vais donc vous l'expliquer moi-même, reprit-il; mais vous nètes pas commodément assise, madame, car tous ces carreaux sont épars à terre... Aïxa, ajouta ce mari courtois en se tournant vers la lille de Mohamed, ramassez-les et faites-en un siège plus doux pour ma belle châtelaine.
La Mauresque tressaillit; c'était la première épreuve d'humihation servile qui lui fût imposée; elle hésita un instant; mais, voyant que le lard-venu suivait d'un regard ironique la lutte qui se passait dans ^on cœur et que trahissait l'altération de son visage, elle comprima son orgueil par un puissant effort de volonté, et, se baissant avec lenteur pour cacher ^on émotion, elle ramassa les carreaux et les entassa de manière à ce qu'ils formassent une sorte de lit.
Burdett ne se laissa pas tromper à ce calme apparent et continua:
— Quand monseigneur Edouard de Galles, désireux de servir les inlérêtsde son royal allié, vous chercha un époux parmi ses lords et ses barons réunis, vous savez, Racliel, quel humiliant silence se fit autour de vous. Un seul homme, osant braver la honte qui semblait s'attacher à cette union, répondit. « Cet homme, qui eût châtié les railleurs s'il s'en était trouvé, c'était moi, le chevalier Tom Burdett, capitaine d'une compagnie d'écorcheurs, aujourd'hui baron de Tring et de Wingen mon pays de Galles, et rico-hombre de Castille par la grâce du nouveau roi.
Un sourire étrange erra sur les lèvres de Rachel, tandis que son jjied s'agitait impatiemment sous les plis dé sa robe.
— Aïxa, dit le tard-venu sans s'émouvoir, posez un coussin sous les pieds de votre dame : votre devoir n'est pas seulement d'attendre les ordres, mais de les prévenir.
La Mauresque fronça ses sourcils arqués, et ses yeux lancèrent un de ces éclairs brillants comme la lame d'un poignard au soleil; mais, cette fois encore, refoulant sa rage au fond de son cœur, elle ramassa un carreau qu'elle glissa d'une main frémissante sous les pieds de Rachel.
• — VA cependant, poursuivit Burdett impassible, vous n'étiez plus alors la reine de l'alcazar de Séville. Vous n'étiez à mes yeux que la lill(! du trésorier ruiné d'un roi sans couronne, une juive déshonorée par un amour public et scandaleux. Néanmoins, jevous ai mis mon anneau au doigt, à vous mnudite et abandonnée de tous; j'ai fait de la
juive une chrétienne et une haute et puissante baronne; je vous ai donné pour asile une demeure presque royale. Vous n'aviez pas alors de serviteurs ni d'esclaves pour prévenir vos volontés ou vos caprices, vous que la populace poursuivait de ses huées et de ses malédictions jusque dans l'église de Bordeaux; ne vous souvenez-vous pas de ce jour terrible, Rachel?
La jeune fille fit un signe affîrmatif et cacha sa tête dans ses mains, afin de dérober des larmes arrachées par le souvenir douloureux que Burdett venait d'évoquer. Un tremblement nerveux secouait tous ses membres comme un vent froid d'automne secoue les dernières feuilles sèches des arbres.
— Aïxa, dit alors l'impitoyable tard-venu, baissez donc la tapisserie ! Vous voyez bien que l'air frais de la brise du Guadalquivir, qui pénètre par celte fenêtre, fait frissonner Rachel.
La Mauresque fit tomber la lourde tapisserie avec une résignation qui déconcerta un peu le baron.
— En échange de tout, ce que j'ai fait pour vous, madame, dit-il, je n'ai obtenu jusqu'à présent que d'amères paroles ; vous ne m'avez témoigné qu'indifférence et dédain, excepté quand j'ai eu le malheur de vous inspirer un sentiment plus fâcheux encore, celui de la crainte. J'ai donc dû croire que je n'avais pas atteint mon but, et, pour prouver mon extrême désir de vous complaire, j'ai voulu vous procurer une surprise dont vous me saurez gré cette fois, je l'espère.
La jeune femme releva la tête et reerarda Burdett d'un air étonné.
— Un jour, ajouta-t-il, vous avez rencontré sur votre passage une femme jeune comme vous, belle comme vous, mais aussi ambitieuse et hautaine que vous étiez douce et généreuse. Jalouse de cette rivalité involontaire de votre part, elle voulut flétrir de son soufQe venimeux votre beauté et votre dévouement. Or, comme elle avait l'esprit ingénieux pour le mal, elle tendit autour de vous tant de pièges invisibles qu'il vous a fallu tomber, sans qu'aucun de ceux qui veillaient sur vous pût vous protéger contre ses insultes ni vous sauver de sa haine. Mais le jour des représailles est arrivé. Ce que vos amis n'ont pu faire, je l'ai fait, moi, et je viens vous dire , en vous montrant agenouillée h vos pieds celle qui a ri sans pitié de votre désespoir et de vos larmes: Vous êtes vengée, car cette femme est à jamais votre
servante ! le baron de Tring et de Wing donne à sa noble épouse la tille du roi Mohamed pour esclave !
Les deux femmes échangèrent un de ces regards rapides comme le choc de deux épées, et souvent plus dangereux, dans lequel se dévoilent les replis les plus cachés du cœur. Celui de Rachel rayonnait d'une douce flamme de compassion et d'attendrissement, celui d'Aïxa étincelait d'un éclair de haine phosphorescent et mêlé de fiel. Tom Burdett, qui avait suivi d'un œil attentif le jeu mouvant de la physionomie de ces deux femmes, voulut attiser encore la lutte qui devait inévitablement éclater entre elles.
— Madame, reprit-il eu s'adressant à Rachel, qui n'avait rien répondu, vous devez être accablée par les fatigues d'un si long et si rude voyage. Veuillez donc quitter cet incommode manteau de voyage, et tous ces ornements qui vous sont inutiles à cette heure. Aïxa, aidez votre maîtresse à se débarrasser de son collier et de ses bracelets, conlinua-t-il en voyant que Rachel s'était hâtée de laisser tomber son manteau.
La Mauresque tremblait comme si une fièvre ardente brûlait et glaçait à la fois ses menbres.
— Oh! j'ai l'habitude de me passer de servante, messire, dit en souriant Rachel.
Et elle s'empressa de détacher elle-même un de ses bracelets.
— Mais je ne veux pas, moi, que vous preniez cette peine, dit rudement le baron :n'ai-jepas amené cette femme ici pour vous servir?
Rachel lui adressa un geste suppliant, car elle souffrait de l'humiliation de sa rivale; mais Tom Burdett fut inexorable, et il répéta impérieusement à la Mauresque l'ordre qu'il lui avait donné.
Aïxa, dont la pâleur verdâtre trahissait la douleur et l'angoisse ; Aïxa, qui mordait convulsivement ses lèvres crispées, tant elle craignait de laisser échapper une plainte ou un cri de rage, s'approcha de la jeune châelaine avec effort, et de ses mains, tremblantes d'impatience et de colère, elle lui arracha plutôt qu'elle ne détacha le collier de perles fines qui lui pendait au cou.
Le fil de soie se romj)it dans ses doigts contractés, et les perles, s'échappant, allèrent s'éparpiller sur les nattes et les tapis de la chambre.
— Ah! senora. qu'avez-vous fait? s'écria douloureusement Rachel.
i:.s.\r M-: i.i- pp.klx
— Ose donc frapper, vaillant capitaino d'écorchcurs 1... (P. 7U8.)
Puis elle s'agenouilla avec une angélique résignation, el se mil à ramasser une à une les perles de son collier.
C'est que ce collier était le seul et dernier souvenir qui lui restai de son père ; c'est que du cofTret que la vieille Déborah lui avait secrètement apporté de la maison paternelle, ce collier était le seul bijou qu'elle eût conservé; car tout le reste avait été prodigué en aumônes.
iSAU LE LÉPREUX. — J. ROLFF, ÈDITBCR.