‹ Ésaü le lépreuxChapitre 48 sur 69 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

Aïxa restait debout et regardait avec un dédaigneux souriro Rachel ramassant ses perles, comme si elle eût été fière de forcer la jeune femme de remplir l'humble fonction qui lui était destinée, et de garder, elle, son attitude altière et souveraine.

— Vous voyez,dit-elleenfin,que je suis une maladroite esclave, messire Burdett; mais vous me pardonnerez, car je n'ai pas encore eu le temps de prendre l'habitude de ma nouvelle condition.

— Oh! je sais un bon moyen de graver dans votre esprit le souvenir de vos devoirs, répliqua en ricanant le tard-venu, furieux de l'insolence de la tille de Mohamed.

11 porta à ses lèvres un petit sifflet d'argent, et en tira un son aigu et prolongé.

-Maître Patrick apparut bientôt après, orné de son redoutable fouet, qu'il portait galamment en sautoir, jugeant cet accessoire aussi utile à un majordome qu'au portier de la ville de Bordeaux.

— Mon vieux compaing, lui dit Burdett d'une voix brève et posant une main sur son épaule, tandis que de l'autre il lui désignait .\ïxa, tu sais que cette noble dame est mon esclave.

— Je le sais, monseigneur, répondit Barillard d'un air convaincu, tout en dardant son petit œil gris sur le visage altier de la Mauresque.

— Cette esclave vient de briser méchamment le collier de sa maîtresse, continua le tard-venu.

— Ah! ah! c'est une sino^ulière façon de servir madame Rachel et de gagnei- vos bonnes grâces, messire, reprit Patrick, qui, ne pouvant soutenir plus longtemps l'éclat sinistre qui jaillissait de la pru-

• nelle ardente d'.\ïxa, baissa involontairement les yeux et se mit à regarder, pour se donner une contenance, les perles répandues çà et là.

— Kh bien, ajouta l'ancien capitaine des écorcheurs, je le charge de veiller sur cette servante trop zélée, bon Patrick. Continue à la respecter comme fille issue d'un sang royal, quoique peu chrétien. ParJe-lui avec la courtoisie due à sa naissance; mais à la premier»; incartade de ce genre qu'elle se permettra, à la première désobéissance que lu lui verras commettre, tu lui feras subir la peine des reps, et, si elle se révolte encore, la peine du fouet, comme à la première esclave venue. Seulement, pour rendre honneur à la noblesse de sa race, tu tripleras le chiîtiment ordinaire.

— VriMs |»ouvez compter, messire, qu'en fait de coups de fouet,

je ne chercherai pas à faire des économies, réphqua le majordome en s'inch'nant.

— Madame, dit alors le baron à Rachel, souvenez-vous que vous ne devez tolérer aucune bravade, aucune menace, aucun défi de la pari de cette femme. Quant à vous, Aïxa, souvenez-vous que vous êtes volontairement restée au pouvoir d'un homme qui sait tenir sa parole, et qui se soucie fort peu que son esclave soit la fille d'un roi ou d'un crieur de nuit.

La Mauresque, qui avait jusqu'alors gardé le silence avec une sorte de résignation stoïque. ne put s'empêcher de jeter un dernier défi à la face de son maître.

— Crois-tu donc m'humilier, pauvre chevalier d'aventures que le pillage a fait riche et que le caprice d'un roi a fait noble? Tu n'v parviendras pas. Quand le fouet de tes bourreaux tracerait sur ma chair des sillons sanglants, tu ne pourrais avilir la fille de Mohamed. La violence que le fort inflige au faible n'est une honte que pour celui qui a abusé de sa force. Je ne serais vile et infâme que si je m'étais abaissée devant toi'^et si je t'avais demandé grâce. Tune dompteras pas plus mon orgueil sous les coups du fouet, que tu ne feras un lâche du chevalier vaincu qui agonise bravement, le sourire aux lèvres, sur le champ de bataille. Tu es mon maître, parce que je n'ai pas voulu me racheter, et c'est pour cela que je t'obéis, à toi, non à cette femme, misérable juive déshonorée par don Pedro et que tu me donnes aujourd'hui pour maîtresse. L'alliance est digne de toi, cupide tard-venu! Fais-moi châtier partes valets, et je subirai le supplice sans me plaindre. Mais essaye de baiser ma main, et je te tuerai comme un chien, ou je saurai me tuer moi-même. Je n'ai pas honte d'être ton esclave, ton bien, ta chose: Tesclave ne choisit pas son maître; mais j'aimerais mieux la mort que la honte d'être ta femme; sort brillant que cette pauvre Rachel a pourtant accepté avec joie. Et tu voudrais que je sois jalouse de la haute et puissante dame de Tring et de Wing, moi Aïxa, la fille du roi de Grenade? Oh! vraiment, tu es aveugle, Burdett. Mais non, je vois clairement ton but. Après avoir usé de ruse et de trahison pour me faire prisonnière, tu veux recourir à la menace et à la brutalité pour me contraindre à te payer ma rançon. Eh bien! je te le répète, tu seras trompé dans ta sordide avarice, car tu n'obtiendras pas de moi un maravédis.

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— Vous VOUS Ironipt'z. illustre clame, reprit Burdelt: tous les trésors eufouis daus Talcazar de votre père ne sauraient vous rendre la liberté à cette heure.

Aïxa haussa les épaules et poussa un éclat de rire d'une expression si insultante, que le tard-venu, revenant à son naturel, saisit le fouet que tenait Barillard et s'avança vers son esclave avec un jjeste menaçant.

Rachel se leva aussitôt et s'élança généreusement au-devant de lui.

— Ose donc frapper, vaillant capitaine d'écorcheurs ! s'écria la Mauresque en marchant droit à Burdett.

Et, se redressant de toute sa hauteur, elle lui lança un regard de provocation.

Ils étaient alors si près l'un de l'autre que leurs souffles haletants et saccadés se confondaient presque. Cependant le bras que Burdett avait levé s'abaissa lentement.

— Je ne vous frapperai pas, murmura-t-il, parce que ce serait une action indigne d'un noble chevalier.

— Qui sait? reprit la Mauresque ; peut-être te sers-tu mieux du fouet que de l'épée?

— Je laisse à Patrick le soin de vous répondre, répliqua le tardvenu, car j'ai le regret d'être obligé de vous quitter pour aller visiter mon prisonnier à la tour de l'Or; mais ce bon serviteur me remplacera dignement.

— Routier pour routier, le majordome vaut le maître, dit Aïxa, tandis que Burdett, après avoir échangé avec Baiillard un coup d'oeil d'inb'lligence et avoii- salué sa jeune femme, sortait delà chambre.

Le plus profond silence suivit le départ du maître.

Patrick tournait gauchement son fouet entre ses doigts. La Mauresque, debout et l'œil fixe, résumait rapidement dans sa pensée les divers moyens d'action qui lui restaient, et méditait la terrible revanche qu'elle voulait preudrede cette scène.

Pendant ce temps, liachel, l'oreille appliquée contre le rideau de brocard (|ui masquait la porte, écoulait le bruit des éperons d'or de Tom Burdelt. qui résonnaient bruyamment sur les dalles de la galerie.

Puis, lorsqu'elle n'entendit plus aucun écho de ses pas sonores, elle courut à la fenêtre, car c'était rheiiie où le baron de Tring et de

Wing avait coutume, en qualité de gouverneur de Séville, d'aller visiter les postes des remparts et les cachots de la tour de l'Or.

En effet, après quelques instants d'attente, elle vit la porte du manoir s'ouvrir et se refermer; et quoique le jour commençât à baisser, elle reconnut Burdett au millieu des cavaliers qui formaient son escorte.

— Patrick, lui dit-elle aussitôt en se retournant avec un sourire vers le majordome, vous voyez que je n'ai plus besoin de vos services. Vous pouvez vous retirer.

Barillard promena tour à tour ses regards de la Mauresque à sa maîtresse avec une expression d'embarras et d'hésitation risibles.

— Vous qui êtes chargé de faire obéir les autres, êtes-vous dispensé par votre maître d'obéissance à ma volonté? reprit Rachel avec une sorte d'impatience. Ne poussez pas le zèle trop loin, mon bon Patrick.

— Pourtant, madame, je ne sais si je dois vous laisser seule avec une femme qui vous hait, murmura le majordome.

— Patrick, votre dévouement ressemble fort à la surveillance d'un geôlier, répondit Rachel offensée. Je vous le répète, si votre maître ne vous a pas autorisé à me désobéir, je vous ordonne de quitter cette chambre. Vos soupçons insultent cette malheureuse dame dont je plains le sort, mais dont je ne crains pas la haine.

Puis, du doigt, elle lui montra sans hésiter la porte de la chambre.

Patrick grommela quelques mots inintelligibles, mais, s'inclinant jusqu'à terre, il obéit et s'éloigna lentement.

Lorsque Rachel crut qu'elle pouvait enfin parler sans crainte que ses paroles ne fussent entendues, elle s'appprocha vivement de la Mauresque.

— Madame, lui dit-elle, quoique vous soyez mon ennemie,' je vous le jure du fond de mon âme, j'ai honte pour ces deux hommes des outrages qu'ils vous ont fait subir.

— Gardez pour vous-même votre pitié, belle renégate ! répliqua Aïxa en relevant fièrement la tête.

— Êtes-vous donc toujours orgueilleuse et dure comme ces rochers de granit contre lesquels le fiot écume et se brise incessamment sans pouvoir polir leurs crêtes aiguës? dit la jeune châtelaine avec douleur. Oh! je vous en supplie, laissez-moi vous venir en aide!

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ne repoussez pas la main que je vous tends sans exiger de vous ni reconnaissance ni merci !

— Ce ne sont ni de stériles consolations, ni de stériles larmes qu'il me faut à moi, dit amèrement la Mauresque, surprise, sinon touchée des jïénéreuses avances que lui faisait sa rivale.

— C'est la liberté, n'est-ce pas? reprit Rachel. Vous ne pouvez croire à ce présent si sombre dans lequel vous végétez, comme ces lentisques éclos sous le soleil d'Afrique, qui s'étioleraient transplantés sur les cimes neigeuses des sierras. Vous vous étonnez de ne pouvoir librement marcher dans les jardins de votre alcazar, oii les roses exhalent leurs doux parfums, de ne pouvoir vous endormir à votre gré dans de doux rêves, de ne pouvoir donner des ordres devant lesquels les fronts de vos serviteurs se prosterneraient. Vous portez en frissonnant vos mains à votre cou, auquel un amant ferait un collier de baisers, et qui se raidit aujourd'hui sous un collier de servage aux armes du routier Burdett. En un mot, vous êtes esclave, el, comme tous ceux qui ne sont pas nés dans la servitude, vous aspirez à briser la chaîne qui entrave votre corps, votre pensée et voire âme. pour ne penser qu'à reconquérir la liberté perdue. Vous regardez eu arrière, et en songeant à Mohamed votre père, à Grenade votre mère, vous rêvez le retour dans votre cité sainte, comme le vovaireur é^arr dans les sables rêve l'eau d'un étang, fût-elle bourbeuse et troublée par le pied impatient des chamelles et des chevaux.

Aïxa attacha ses grands yeux noirs sur le visage de Rachel, et la regarda longtemps sans répondre. Était-ce de la part de la femme de son maître une sanglante raillerie, une offre généreuse ou un piège? Elle l'ignorait encore.

— Celte pensée sans trêve, cet ardent désir qui germe dans le cœur de tout captif, comme le grain oublié dans le sillon, conliuim Uachel, a dû vous poursuivre pendant des nuits d'insomnie. Vous ave/ entrevu sans doute quelque voie mystérieuse par laquelle vous pourriez, lromj)ant la surveillance de vos geôliers, vous enfuir de cette maison splendide qui. pour vous, n'est qu'un cachot.

— Pounjuoi ne l'avouerais- je pas? dit la Mauresque.

— Eh bien, moi, la femme de votre maître, je me fais volontain^ment votre romplire, reprit la châtelaine; sans hésiter et quoi qu'il advienne, Aïxa, je veux vous aider à fuir. Ayez confiance en moi; la

colère de Tom Burdett ne m'épouvante pas, et vous ne serez plus du moins exposée à ses insultes.

— Me ferez-vous ouvrir la grille du paiio par votre serviteur Palrick? demanda la Mauresque avec un sourire d'incrédulité.

— Oh! vous doutez de moi ! s'écria Rachel. Pourtant l'heure est propice pour l'accomplissement de votre rêve. La nuit est venue, et l'absence de Burdett, qui est parti sans défiance, durera plusieurs heures. Quant à Patrick, ne puis-je l'éloigner de la maison aussi facilement que je l'ai fait sortir de celte chambre? 11 nous croit ennemies et ne me soupçonnera pas de vouloir protéger votre fuite.

— Ce serait peut-être un bon conseil à suivre, s'il me venait de tout autre que de vous, madame, répondit la défiante Mauresque. Mais je n'ai pas oublié que votre noble époux est gouverneur de Séville, et que vous me haïssez, malgré vos fausses paroles et votre compassion hypocrite. Et, comme vous voulez vous venger de moi, tout en gardant une apparence de générosité, vous me conseillez de fuir, vous m'aideriez même à m'évader de ce logis; mais, au premier coin de rue, je tomberai sans doute dans les mains de fidèles varlets que vous aurez apostés là pour me surprendre. Us ramèneront triomphalement la fugitive au logis, et demain vous aurez la joie de voir l'esclave rebelle châtiée par le fouet de maître Patrick, malgré vos prières et vos larmes, châtiée cette fois non pour avoir désobéi, mais pour avoir cru à votre loyale pitié. Oh! vous seriez bien lieureuse, n'est-ce pas, Rachel, de ce triomphe? Mais je ne serai pas votre dupe et votre victime.

Rachel ne trouva pas d'abord une parole pour sa justification. Son noble cœur se révoltait à la seule pensée de cette indigne trahison.

— Oh! madame, dit-elle enfin, que vous ai-jedonc fait pour que vous me jugiez ainsi? Croyez-vous donc mon cœur si lâche et si perfide? Vous avez été pour moi une cruelle ennemie, mais puis-je m'en souvenirlorsque je vous vois plus.malheureuse que je ne l'ai jamais été? car le malheur est plus lourd à supporter pour la fille du roi de Grenade que pour la pauvre juive dont la race est vouée à la persécution et au mépris. L'outrage que je dédaignerais est une blessure envenimée pour votre fierté, Aïxa. Aussi, je vous le jure du fond de mon âme, je ne trouve plus que l'oubli du passé.

— iVous avons été rivales, reprit d'une voix sourde la 3Iaurosque,

ÉSAU LE LÉPRUX

et ce n'est pas Là un de ces souvenirs qu'une femme oublie jamais.

— Ah! c'est pourtant ce souvenir que je cherche à effacer de mon esprit et de mon cœur, comme le vent efface les caractères mystérieux tracés sur le sable, répliqua Rachel. Je veux mettre tout mon courage à fuir une image trop aimée, dans la prière, le recueillement et la solitude, dussé-je en mourir lentement dans une agonie inconnue de mes gardiens. Soyez heureuse, vous, Aïxa, car vous serez libre de penser à celui qui m'oubliera en ne me voyant plus. Ce dont je veux toujours me souvenir, moi, c'est que je suis la femme de Tom Burdett, et que mon serment m'impose des devoirs auxquels je ne faiUirai pas. Moi aussi je suis esclave, Aïxa; seulement, ma servitude a été consentie et ne finira pas. Nul heureux hasard ne peut me délier, parce que je suis engagée par ma parole et ma foi jusqu'à la mort de cet homme ou à la mienne. Je me suis moi-même murée dans mon cachot ; j'ai rivé dans ma main mon anneau de servage. J'ai enchaîné ma volonté, mon cœur, mon esprit à la volonté despotique, au cœur glacé, à l'esprit brutal et grossier du tard-venu. Oh! c'est là un rude esclavage, quoique je garde l'apparence de la liberté sous l'espionnage de mon maître, un esclavage qui me gâte le soleil de Séville, les flots du Guadalquivir, et la brise imprégnée des senteurs amères des lauriers-roses. L'esclave du moins peut fuir, il peut rêver le désert, l'air, la montagne, l'espace, labarque qui l'emportera loin de son oppresseur. Moi, Aïxa, je ne puis rêver comme délivrance que la mort !

11 y avait dans la voix de Rachel, et dans l'accablement avec lequel elle laissa retomber ses bras le long de sa robe de lin, un tel sentiment de douleur sincère et profonde, que la Mauresque éprouva involontairement une vague impression d'espoir.

Elle entrevoyait comme une lueur lointaine la possibilité de ressaisir peut-être un jour l'ascendant que lui avait autrefois donné sur don Pedro sa beauté singulière.

— J'ai confiance en vous maintenant, dit Aïxa en s'efforçant de faire sourire ses traits sévères ; puisqu'il n'y a plus entre nous ni lutltè ni haine, j'accepte de Rachel, qui a tout oui)lié, la liberté que je ne pouvais accepter de Rachel mon ennemie.

Alors la fille de Samuel, se laissant emporter par le généreux élan de son âme, s'avança vers la Mauresque pour lui donner le baiser de paix et de réconcilinlion. Ce fut une épreuve terrible pour Aïxa. qui

.La jeune femme s'avança sur le balcon et lui fil signe de frapper à la grille... (P. 715.)

sentit tous ses membres se contracter et se mouiller d'une sueur froide lorsqu'elle dut serrer sa rivale dans ses bras; par un instinct sauvage, elle la pressa étroitement avec tant de violence et un éclair <i venimeux dans le regard, que Racliel put craindre d'être étouffée comme si eUe eût été enlacée par les replis d'un serpent. Mais l'esclave parvint à comprimer l'explosion de cette baine imj)lacable, et trouva la force de poser ses lèvres glacées sur celles de la jeune femme. Puis, ce

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