MAURESQUE
— Restez près du blessé, et j'irai moi-même accomplir ce que vous appelez un ordre, dit doucement Rachel, sans paraître oifensée de cette réflexion.
Mais la Mauresque s'éloignait déjà, et la jeune châtelaine, soulevant le rideau de brocart qui masquait la porte, l'accompagna d'un regard impatient jusqu'à ce qu'elle eût disparu.
A peine Rachel eut-elle laisser retomber le rideau et se fut-elle retournée pour revenir près du blessé, qu'elle poussa un cri de surprise et d'effroi.
Le moine au visage sillonné de sang était debout devant elle.
— Silence, madame! murmura-t-il d'une voix faible comme un souffle.
Puis il rejeta en arrière son capuchon de laine, et fixa sur Rachel un regard brillant de jeunesse.
— Blas ! dit-elle en reconnaissant, malgré la barbe blanche dont il s'était affublé, un des frères de lait du roi.
— Prenez garde que d'autres ne me reconnaissent comme vous, continua l'écuyer en posant un doigt sur sa bouche.
— Malheureux! demanda avec une horrible anxiété la jeune lemme, que la stupeur semblait avoir changée en statue de marbre, comment avez-vous osé pénétrer dans cette maison?
— N'est-ce pas votre majordome qui m'y a transporté sur votre ordre? répliqua Blas en souriant.
— Mais pourquoi ce déguisement? pourquoi cette ruse?
— C'est une ruse de guerre, et nous sommes en guerre avec messire Tom Burdett. Il fallait à tout prix inventer un moyen de parvenir sansobstacle jusqu'à vous. Le meilleur moyen, n'était-ce pas de tomber blessé au seuil de votre maison ? Je vous savais trop charitable pour abandonner un pauvre moine expirant sur le pavé !
— Mais vous pouviez vous tuer, Blas !
— Je ne suis pas venu pour vous parler de moi, madame.
— Oh ! je sens aux palpitations de mon cœur que vous venez m'annoncer quelque malheur, audacieux jeune homme! Parlez-donc vile; car si les varlets de mon mari vous surprenaient ici, vous seriez perdu!
— Je viens à vous de la part du roi de Castille, madame, répondit Blas d'une voix ferme et brève.
— Don Pedro ne m'a donc pas oubliée! murmura-t-elle avec une sorte d'extase. Mais que veut-il de moi? Nous sommes à jamais séparés.
— Qui sait? rt''pli(iua le faux moine. Le cœur de l'homme se hausse au-dessus des obstacles, comme son pied franchit les pics les plus élevés. Don Pedro veut vous revoir, madame:
— Me revoir! répéta Raclicl avec épouvante.
En ce moment, Blas crut remarquer que les plis du rideau de brocart remuaient légèrement.
Du doigt il le montra silencieusement à la jeune châtelaine avec une expression d'inquiétude soudaine; mais le rideau était redevenu immobile, et elle répondit à voix basse :
— La porte est ouverte, et le vent de la galerie aura fait flotter ce rideau.
— J'attends votre réponse, madame.
— Ce que demande don Pedro est impossible.
Et elle joignit ses mains avec un geste de profond désespoir.
— Vous craignez de braver un danger pour lui? dit le faux moine d'un ton ironique.
Rachel sentit son cœur se gonfler, comme s'il allait se briser.
— Consentir à revoir don Pedro, répliqua-t-elle, ce serait consentir à son malheur et à son avilissement. Ce serait lui faire violer ses serments et appeler sur sa couronne l'anathème de Dieu et des hommes.
— Qui vous dit que mon frère veuille violer ses serments? Lui refuserez-vous donc cette dernière preuve d'amour? Doit-il croire à votre oubli? N'aurez-vous pas pitié de ce morne désespoir dans lequel il est plongé, et qui le rend indifférent à la conquête de son royaume, si bien que ses sujets commencent à le croire charmé par quelque maléfice ou glacé par quelque poison lent et subtil? Sa vie, dans l'enceinte de l'Alcazar, est celle du prisonnier dans son cachot, et du lion dans sa cage de fer. Il cherche sans cesse des yeux et du cœur une chimère absente. Cette chimère, c'est votre amour, Rachel. Ou'il vous revoie, madame; ce sera lui rendre l'air et le soleil. Dites-lui qu'il est temps de sortir de celte torpeur qui afflige ses partisans et qui devient un sujet de risée et de joie pour ses ennemis. Votre voix, madame, aura plus de puissance que la nôtre pour lui faire honte de cet indigne sommeil et réveiller son orgueil.
— Mais je suis la femme d'un autie! dit Rachel tremblante et émue.
— Prenez donc garde qu'il ne s'en souvienne trop, lui aussi, répliqua durement Blas.
— Que voulez- vous dire?
— Qu'il est roi tout-puissant; et qu'il peut, dans l'aveuglement de son désir opiniâtre, briser l'obstacle vivant qui s'oppos^î à son bonheur. Songez-y,
— Oh! il n'oserait, dit la jeune femme. Ne lui prêtez pas de telles pensées, Blas. Don Pedro est violent, mais il est juste. Il ne voudrait pas s'attirer Texécration de toute la chrétienté par une action si infâme.
— Oui, ce serait une action infâms ; mais l'opprobre en retomberait sur vous, si vous irritez la passion insensée de mon frère. Croyezvous que la crainte des clameurs de son peuple ou des reproches du prince Noir l'arrêtera? Croyez-vous qu'il hésitera à commettre un crime pour vous arracher des mains de Tom Burdett? Non, car son amour, je vous le dis, est aveugle et inflexible comme la fatahté.
Le rideau de brocart trembla, secoué sans doute par une main crispée à ses plis; mais Blas regardait Rachel.
— Que faire? que faire, mon Dieu? murmura la pauvre femme en cachant son front brûlant dans ses mains.
— Il faut vous rendre demain, à la première heure de nuit, au morabethin caché dans le bois de lentisques, au milieu des ruines de la vieille mosquée des Almoravides; don Pedro vous y attendra. Mais silence! ajouta Blas en saisissant tout à coup le bras de Rachel.
Et, lui montrant de nouveau la portière de brocart violemment agitée :
— Est-ce encore le vent de la galerie?
— Oh! nous sommes peut-être perdus tous deux! dit la jeune femme d'une voix étouffée.
Puis, tandis que le faux moine se hâtait d'aller s'étendre sur les nattes et de reprendre sa première position, elle courut instinctivement, par un mouvement plus prompt que ia pensée, vers le rideau de brocart, qu'elle tira d'une main tremblante.
Elle aperçut sur le seuil la .Alauresque, qui souriait en tenant d'une main une aiguière d'argent, et de l'autre un flacon de laurier.
Le regard de Kachel plongea dans les yeux lumineux d'Aïxa, qui respirait péniblement, comme fatiguée de sa course.
— Vous m'avez sans doute accusée d'être bien lente, maîtresse?
ÉSAU LK LÉPREUX
dit Tesclave. Vous étiez impatiente de me voir revenir; mais j'ai dû chercher longtemps ce flacon avant de le trouver. Pardonnez-moi !
Son visage était si calme que Rachel sentit son cœur se dilater et remercia intérieurement Dieu.
Évidemment Aïxa n'avait rien entendu et ne se doutait de rien.
Donnez-moi ce flacon, dit doucement la jeune femme, qui
n'osait plus lever les yeux sur son esclave, tant efle craignait de lui laisser deviner son trouble et son épouvante.
Puis eUe se pencha vers le faux moine et se mit à lui imbiber le? tempes d'eau de laurier.
La Mauresque, debout, regardait ce groupe avec un sourire étrange, et son visage pâle se marquait de plaques livides.
Voilà donc, pensait-elle, cette femme qui tout à l'heure me
jurait d'oublier don Pedro ! Sur un mot de ce hardi messager d'amour, son cœur fond de joie, elle frissonne, elle feint de résister, elle cède. Ah! Rachel, tu voudrais me prendre pour dupe. Maisje veux moi-même ne t'inspirer aucune défiance, aucun soupçon, tant je me montrerai crédule et facile à toutes tes paroles. Je ne te demanderai même pas pourquoi tes mains tremblent et tes joues brûlent en soignant ce vertueux moine.
Cependant Blas, une fois sa mission remphe, avait hâte de quitter le logis du tard-venu, où il ne se trouvait que médiocrement en sûreté. Il se décida donc à mettre fin à son évanouissement; il poussa un soupir fort intelligible, et entr'ouvrit un œil qu'il promena autour de lui d'un air d'étonnement assez bien joué.
— Où suis-je? demanda-t-il en déguisant sa voix du mieux qu'il
lui fut possible.
— Dans la maison de messire Tom Burdett, répondit Aïxa avec une compassion équivoque. Rassurez-vous donc, il va bientôt rentrer. C'est un homme de guerre qui se connaît en blessures, et il vous fera administrer quelque baume ou élixir qui vous guérira promptement.
La perspective du prochain retour du baron produisit une amélioration aussi sensible que soudaine dans l'état du faux moine,
— Je me sens mieux, beaucoup mieux, soupira-t-il.
— 11 paraît, dit Aïxa, que votre blessure est moins grave qu'on n'aurait pu le supposer au premier abord?
— Beaucoup moins grave, en effet, s'empressa de répondre
A demain, au Morabethin du bois de leiilistiues, madame, si vous voulez éviter un
{çrand malheur. (P. 723.)
«AU LB LÉPREOX. — J. ROCFP, ÉDIT. UV. 91.
Uachel. Le bon moine en sera quitte pour la frayeur. Je suis sûre que l'air frais du soir achèvera de dissiper le vertige qui nous à si fort alarmées !
Puis elle ajouta à voix basse, pendant que la Mauresque allait poser l'aiguière et le flacon sur la table :
— Par pitié pour moi. Blas, partez avant le retour de messire Burdett!
— Je ne partirai pas avant d'avoir entendu votre réponse, madame, répliqua le frère de lait du roi. dussé-je être découvert et tué sur cette natte !
Aïxa revenait vers eux.
Rachel était plus morte que vive. D'une voix étranglée par l'angoisse elle murmura:
— J'irai !
— En effet, dit ators le faux moine avec un accent plus franc el plus ferme, je sens que j'ai besoin de respirer l'air et que la marche dissipera tout à fait l'étourdissement que m'a causé ma chute.
Puis, avec l'aide de Rachel, il se releva.
— De grâce, madame, reprit la 3Iauresque, voyant le blessé s'évertuer à trébucher et à trembler sur ses jambes pour lui domier le change, faites accompagner ce saint homme par maître Patrick. Auticment, je gage qu'il n'arrivera jamais à son couvent.
Elle prononça si sérieusement ces dernières paroles, que ni Rachel ni Blas n'y devinèrent l'intention d'une secrète ironie.
— NonI non! dit le faux moine, je n'ai déjà que trop (rouble le repos de cette charitable maison.
— D'ailleurs, ajouta la châtelaine, qui venait de jeter un regard sur la place pour s'assurer- que Burdett ne revenait pas encore, j'aperçois le petit mendiant qui a aidé Patrick à vous transporter ici. 11 tient votre mule par la bride, et vous servira sans doute volontici .■de guide. Aïxa, ordonnez seulement au majordome de conduire notie hôte jusqu'à la grille.
La -Mauresque s'avança vers la galerie et frappa troi< fois ses mains l'une contre l'autre, suivant la coutume oiientale. Pendant ce temps, Blas dil i-a|»ideni('nl à Rachel :
— A demain, au rnorahotliin (^w i)ois de leutisques. niadame. si vous voulez éviter un grand malbenr.
— A demain, au morabethin, pour épargner un crime au roi de Caslille et de Léon, répliqua avec effort Racliel, honteuse de ressentir une joie cacliée et inavouée sourdre au fond de son cœur, en subissant cetfo contrainte.
La Mauresque revint, accompagnée de maître Barillard.
— Oue Dieu vous récompense de votre charité, bonne dame! dit le faux moine à voix haute.
— Ne nous oubliez pas dans vos prières! repartit railleusement
Aïxa.
Blas, s'appuyant sur le bras du majordome, descendit péniblement l'escalier, aux marches de carreaux vernissés, qui conduisait de la galerie au patio.
Le petit Nunez stationnait en effet à la grille. Après avoir aidé son frère à monter sur la mule, il tira la bride du rétif animal et s'éloigna en chantant.
Quant à Rachel, bouleversée par cet incident étrange, oppressée de terreur, de confusion et de défiance, elle avait hâte de se .trouver seule, et elle éprouva un vif sentiment de joie lorsque la Mauresque lui dit :
— Madame, puis-je descendre au jardin pour me mettre en mesure de prévenir mes amis?
— Allez, Aïxa, allez! Vous touchez à la liberté, vous, tandis que moi je ne puis briser ma chaîne qu'en roulant dans un abîme.
La Mauresque sourit silencieusement et s'empressa de quitter la chambre, car elle prévoyait que, malgré sa volonté de fer, le calme apparent qu'elle s'était imposé allait bientôt faire place à l'orage. Son masque d'emprunt était bien près do tomber.
— Oh ! tu aimes toujours don Pedro ! murmura-t-elle en descendant au jardin, et tu préféreras l'abîme, quelque profond qu'il soit!
Puis elle s'enfonça, en amortissant la plus possible sur le sable ]<• l>ruit de ses babouches de maroquin, dans une allée d'orangers qui longeait la muraille.
Parvenue à un endroit où quelques pierres disjointes en avaient découronné la crèlc, elle frappa doucement dans ses mains.
Un signal semblable lui répondit aussitôt de l'extérieur.
Puis un liomme escalada péniblement le mur ébréché et sauta dans le jardin.
ÊSAU LE LËPRKUX 725
Après un moment de silence, Aïxa, certaine que nul regard ou nulle oreille d'espion ne les surveillait, prit la parole :
— Sois le bienvenu à cette heure, Ésaii Manassès, dit-elle à voix basse. Toi, du moins, tu tiens fidèlement tes promesses.
— Oh! c'est que je veux savoir pourquoi le routier Tom Burdett parlait à la fille de Samuel Ben-Lévi comme à une esclave, répondit amèrement le lépreux; pourquoi elle chevauchait à son côté si triste et si morne, en rentrant dans sa ville natale? Sa vue m'a enivré comme un poison divin et salutaire. Elle m'a reconnu, Aïxa, reconnu à mon reo^ard et à ma voix, malsjré mon horrible transformation. Puisque je suis trop hideux pour être aimé d'elle, je veux la servir désormais, et, à force de dévouement, la forcer à me jeter un sourire de merci comme une aumône. Elle a un cœur si généreux et si noble! L'avez-vous entendue prendre la défense de ces mendiants que chassait le chevalier Burdett?
— Vraiment, reprit la Mauresque en se mordant les lèwes, cette brillante perle d'Orient a donc le don d'ensorceler tous les hommes? Tu pardonnes donc chrétiennement à Rachel son amour pour don Pedro?
— Est-ce un crime d'aimer? dit Ésaii.
— Non, quand l'amour est sincère, reprit la Mauresque ; mais c'est l'ambition seule qui a fait battre le cœur de cette juive, née dans l'humiliation, l'outrage et la crainte. Elle pouvait être la femme d'Ésaii Manassès ; enviant le sort de Maria de Padilla, elle a mieux aimé être la maîtresse d'un roi de Castille. S'élever de l'humble rue des Balances, dans la juiverie de Séville, à l'alcazar de don Pedro, c'était un rêve à éblouir sa tête de jeune fiUe, et à lui faire rejeter avec dédain l'alliance de l'ancien apprenti de son père. Aussi cette femme, dont le bonheur t'inquiète, n'a-t-elle eu aucun souci du tien. Qu'a-t-elle fait de ton cœur? un jouet qu'elle a brisé sans pitié. Orgueilleuse et vaine, elle avait honte de son père et de tous les enfants de sa race. Le jour où elle devint la favorite de l'Alcazar, tu devins, toi, l'un des hôtes hideux de la léproserie.
— Oh! vous calomniez son cœur, interrompit le misérable. Elle a {limé don Pedro comme elle eût aimé le premier varlet dont le regard eût fait rougir son front candide.
— C'est ce qui te trompe. Elle n'aimait pas plus le roi qu'elle n'aimait Ésaii. Ce qu'il lui fallait, c'était le prestige du trône et la
soumission de riiomme dont les regai'ds et le geste étaient des ordres |ioiir (ous. Lorsque don Pedro fut détrôné et perdu, que fit Rachel au ch.Ueau de Lugo? EUle abandonna son royal amant comme elle avait al)andonné Ksaii Manassès le renéijat.
— Assez! assez I dit le lépreux d'une voix entrecoupée de saniilots qui soulevaient sa poitrine. Vous savez bien que je ne veux pas me souvenir, et quejai tout oublié.
— Elle aussi atout oublié, continua la Mauresque avec une cruelle insistance; tout, jusqu'à sa promesse de n'appartenir qu'à la mort ou à toi. si jamais son amour pour don Pedro s'éteignait dans son cœur!
— Mais elle l'aime toujours ! reprit Ésaii avec doiUeur.
— Si elle l'aime toujours, dit Aïxa, pourquoi donc, lorsque la tempête eut jeté ce malheureux roi proscrit, demi-nu, affamé, sur les côtes de Guyenne, voulut-elle élever entre elle et lui une infranchissable barrière?
— Je ne comprends pas vos mystérieuses paroles, Aïxa, et pourlaut j'en ai peur, dit le lépreux en frissonnant.
— I\'es-tu pas venu ici me demaudei' pourquoi Rachel chevauchait à côté de Tom Burdett, baron de Tring et de Wing, repartit fi'oidement la 3Iauresque, et de quel droit il lui parlait si rudement?
— Je ne vous demandais que cela, madame, et j'attends toujours v(»lre réponse.
Aïxa chercha à comprimer un éclat de rire moqueur :
— Comment! N'as-tu donc pas deviné, Ésaii, que ce chevalier j»il]ard est le mari de ta douce et belle Rachel?
— Oh! vous mentez, madame, s'écria le lépreux d'une voix con- Nulsive. C'est impossible ! Vous mentez!
— Pauvre fou! reprit la Mauresque, crois-tu qu'après avoir été la maîtresse d'un roi, elle pouvait se résigner à vivre d'une vie obscure et ignorée? Non, elle ne voulait pas retomber à la juiverie de SéxiUe. Il lui fallait, au mépris de ses serments, rester une haute et |»uissanl(' dame. Grâce à sa beauté, elle a réussi à conquérir titres. Iiunrieurs et richesses. Cette vertu si fière est devenue la femme d'un mulicr qui a eu du bonheur. Ah! Esaii, ce n'est pas toi que Rachel a repoussé! C'est le renégat, qui îie pouNail, comme don Pedro, la faire entrer en souveraine dans l'Alr.izar! Tu n'avais (piun cœur à donnei- : Ion rival a\ail une rouronne et des trésors.
ÉSAU LE LÉPRKUX 727
— Oh! c'est infâme ! murmura Ésaii accablé. Il me semble que je marche dans un rêve plein de douleur et de folie. Mais si Racliel est bien la femme que vous me dévoilez, si j'ai paré de mes illusions naïves une fausse idole, une créature sans cœur, je me vengerai d'une façon terrible. Malheur à elle ! car, du moment oii je n'aurai plus de doute, je n'aurai plus de miséricorde.
— Tu hésites encore à me croire? dit Aïxa, qui épiait attentivement l'effet de ses paroles sur l'esprit du misérable. Eh bien, si j'ajoutais qu'à cette heure où don Pedro est rentré victorieux dans Séville, et l'épée à la main en guise de sceptre, Rachel regrette déjà le passé? Elle pense que, grâce à la faiblesse du roi pour elle, il lui suffirait de le revoir pour redevenir reine de l'Alcazar et courber devant elle les têtes les plus fières. Oui, elle va sans doute trahir la foi jurée, violer le serment qu'elle a librement prononcé, et, oubliant ses devoirs d'épouse comme elle a oublié ses autres promesses, elle reverra bientôt don Pedro. Qui sait même si elle ne livrera pas à sesmeurtrieis de profession cet odieux époux, ce Tom Burdett, afin de pouvoir recommencer impunément le scandale de son amour royal î
Le lépreux poussa un sourd rugissement de douleur.
— Non, répliqua-t-il en se débattant contre cette affreuse réNélation. A vous entendre, Rachel serait plus vile que la dernière des femmes perdues. Non, je ne puis pas vous croire, je ne veux pas vous croire ; je ne vous crois pas, ajouta le malheureux, tandis que des larmes ardentes tombaient de ses paupières gonflées.
— jSiais ! que m'importe ton incrédulité? Mais je puis te rendre le témoin de cette nouvelle trahison, te faire assister à l'entrevue de cette femme et de son amant.
— Grâce! grâce, Aïxa!
— Tu me diras ensuite, continua l'implacable Mauresque, si j";ii menti, et si tu doutes encore.
— Oh! quel supplice inventer pour une telle iufamie! s'écria le lépreux. Il faudra que Rachel meure; mais je n'oserai jaranis la tuer.
— Rnnlett oserait, lui, reprit Aïxa d'une voix stridente; luais c'est une triste vengeance que celle qui s'acconq)lil d'un seul coup. Il faut que Rachel vive, mais qu'elle vive dans les larmes, dans le mépris, dans la honte et l'abandon.
— Oui. qu'elle soit abandonnée à jamais par don Pedro lui-même! poursuivit Esaù.
— Ne connais-tu pas, dit l'esclave en baissant involontairement la voix, un de ces poisons qui minent lentement la vie en laissant sur les traits la trace hideuse de leur passage?
— Non, dit le lépreux en tressaillant.
Ils se regardèrent tous deux comme pour se consulter pendant quel([ues instants. Ils avaient peur l'un de l'autre. Tout à coup, Ésaii, exalté par ,son désespoir, reprit avec violence :
— Oh! je sais un châtiment plus juste et plus terrible que le poison, madame.
Aïxa se rapprocha anxieusement de lui.
— Parle! dit-elle.
— Non, mieux vaudrait la tuer, balbutia le lépreux ; si jeune et si belle, la vouer à une destinée si infâme ! oh ! je n'en aurais pas le courage.
— Qui donc t'a laissé jeter dans la léproserie? reprit impatiemment la fille de Mohamed. Qui donc a attaché à tes flancs, comme une tunique de feu, cette plaie dévorante? Yenge-toi, Ésaû, venge-toi!
— Ecoute, Aïxa, dit-il d'une voix convulsive, tandis que ses cheveux se hérissaient d'effroi, si tu as dit vrai, ma vengeance sera aussi aveugle et aussi cruelle que celle de don Pedro ; la misère et la dégradation de Rachel égaleront ma misère et mes tortures. Oii doit-elle revoir le roi de Gastille?
— Au morabethin, débris de la vieille mosquée des Almora vides, qui est cachée dans le bois de lentisques, à vingt portées de trait des remparts, répondit vivement l'esclave.
— Eh bien, ne connais-tu pas, Aïxa, la vieille coutume mauresque qui a encore force de loi à Séville et dans le royaume d'Andalousie? articula péniblement Ésaii : toute fille ou femme surprise seule avec un homme, dans une enceinte fermée, appartient de droit à ce bas yisticier que les Maures nomment le mezouar, et les Espagnols elver-, dufjo. Ce sera une bonne aubaine pour le bourreau de Séville qu<> d'inscrire la belle Rachel sur le livre des femmes perdues qui doivent lui payer chacune la taxe de trois marabolins par année.
— Oh! voilà bien la vengeance comj)lète que je rêvais! s'écria la (illc; (if! Mohamed. Cette femme, qui a prodigué si facilement son cd'ur. aj>partiendra à tous.
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...Ce Glapissement monotone était varié quelquefois par un cliquetis d'épées... (P. ~3i.)
— Excepté au lépreux! dit amèrement Ésaii.
— Ainsi, poursuivit Aïxa, chassée comme femme adultère par Burdett qu'elle aura trahi et déshonoré, reniée par don Pedro qui aura honte de ce scandale public, repoussée par son père Samuel dont elle a renié le culte, Rachel restera seule, flétrie et abandonnée de tous. Alors, toi qu'elle a méprisé autrefois, tu iras la chercher dans la fange où elle sera tombée, tu lui tendras la main, et, tout lépreux que lu es,
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elle sera heureuse de la toucher. Tu l'emporteras dans la reirai le comme dans le seul asile où elle pourra se soustraire au pouvoir du mezouar; lu lui rappelleras alors son serment, et à ton tour peut-être tu pourras jouir de son amour.
— Oui, dit avec une sorte de joie farouche Ésaii, il fallait avilir lîachel à ce point pour la rapprocher du lépreux.
— Mais qui donc préviendra le mezoïiar'! demanda Tesclave.
— Je n'ose me hasarder dans le vieux quartier maure, où il hahile avec tous ses sujets, et où les alguazils eux-mêmes craindraient de pénétrer, répondit Ésau.
— Comment! Y a-t-il donc dans Séville un autre roi que don Pedro? dit Aïxa avec un sourire d'élonnement.
— La maison du hourreau a le privilège de servir d'asile aux voleurs et aux criminels contre les recherches du corrégidor et des vingt-quatre magistrats de la cité, répliqua le lépreux. Aussi est-il le loi de tous les bravaches et spadassins de Séville, qui lui payent également redevance et auxquels il accorde protection. Aussi le droit d'asile s'est-il peu à peu étendu par force à tout ce dédale de vieilles constructions mauresques qui entourent son logis, et don Pedro luimême, malgré sa vigilante et sévère justice, n'a pu encore détruire comi)létement ce vieil ahus.
— C'est étrange, dit Aïxa : mais puisque le mezouar est si puissant, il n'en maintiendra que mieux son droit sur la maîtresse de son souverain. A tout prix, je sortirai cette nuit et j'irai moi-même dans la maison de ce roi des gueux et des larrons. Tu me serviras de guide. Attends-moi sur les marches de la fontaine publique.
En ce moment, la «loche retentit à la grille du patio. Le baron de Triug et de Wing rentrait dans son logis avec tout le fracas d'un noble et puissanl seigneur.
Les deux comphces se séparèrent aussitôt.
Le lépreux gi'iuq)a en toute liûle au haut du mur, et Aïxa se dirigea yQv?,\Q patio, où Burdclt descendait de cheval.
Le baron n'eut pas plus tôt aperçu son esclave qu'il lui cria io^eusenl«■nl :
— J'ai uiK' bonne nouvelle à vous annoncer, servante indocile. Puis il lit signe à ses vai-lels de s'éloigner.
La Mauresque regarda Burdett d'un air de profonde incrédulité, et elle attendit en silence qu'il voulût bien s'expliquer.
— J'arrive de l'Alcazar, conlinua-t-il, et j'y ai vu riiomme que vous aimez le mieux au monde.
Aïxa cacha, sous un sourire, l'amer froissement de son orgueil, et répliqua avec une sorte d'insouciance dédaigneuse :
— Ce n'est certes pas de don Pedro que vous voulez parler, messire? Vous savez bien que je le hais mortellement depuis le jour où il a été l'amant de votre femme.
Le tard-venu fronça le sourcil et resta un instant interdit de cette cruelle riposte; mais, reprenant bientôt son air de joviale humeur :
— Je vous parle du roi de Grenade, et non pas du roi deCastille, dit-il sans répondre à l'attaque de la Mauresque.
— Mon père! s'écria Aïxa. Oh! quel bonheur ce serait pour moi de le revoir.
— Vraiment! ce souhait est de bon augure. Seriez-vous enfin lasse de la servitude, dame altière? Toutefois, pour vous prouver que je suis un bon maître, je vous permets d'aller embrasser le vaillant Mohamed, qui est venu à Séville solliciter un traité d'alliance avec don Pedro, et lui offrir un nouveau tribut.
Si l'ancien capitaine des écorcheurs se montrait si généreux, il faut l'avouer, c'était moins par grandeur d'âme que par calcul. Il connaissait l'indomptable caractère d'Aïxa. 11 savait qu'elle était femme à tenir son serment, et il comptait beaucoup sur l'influence d'un père tendrement aimé pour la décider à payer son énorme rançon.
— Merci, noble baron, dit l'esclave qui devinait la pensée du tard-venu; voilà uue action magnanime qui me réconcilie avec vous.
Puis, sans que la joie causée par l'arrivée de Mohamed lui fit perdre un seul instant de vue le plan hardi qu'elle avait conçu, elle ajouta :
— Comme toute bonne action doit porter avec elle sa récompense, je veux, avant même d'aller embrasser mon père, m'acqiiilter envers vous, messire!
— Vous acquitter envers moi! reprit vivement BurdetI, qui, dans sa préoccupation exclusive, s'imaginait que l<i .Ahun-esque voulait
732 ÉSAU LK LÉPREUX
parler de sa rançon. Eh bien, vous savez mes conditions : je ne les aug^menlerai pas d'un seul maravédis; ne craignez rien.
— Je vois que nous ne nous comprenons pas, dit Aïxa avec impatience ; le service que je veux vous rendre, le secret que je veux vous confier est cent fois plus important pour vous que cette misérable somme dont vous avez l'esprit follement occupé.
— Vous appelez des milliers de marabolins une misérable somme, corne de bœuf! s'écria le lard-venu.
— Vraiment la cupidité vous aveugle! poursuivit l'esclave. Aussi, don Pedro, qui le sait, vous endort-il avec des largesses et des honneurs. Vous pillez ses ennemis des deux mains, et il n'a garde de s'en plaindre, car il pense que celui qui fait bon marché de sa conscience doit faire un jour bon marché de son honneur.
— Par la mordieu ! êtes-vous folle, Aïxa, d'irriter ainsi ma colère par tant de sarcasmes équivoques? Parlez plus clairement, ou je vous enverrai deviser avec maître Patrick.
— Vous avez l'oreille bien dure ce soir, messire. Vous m'avez chargée d'être la servante de madame Rachel, n'esl-il pas vrai ? Eh bien, vous devez donc vous réjouir que j'ai consciencieusement rempli mon office. J'ai gardé votre femme en véritable duègne, et je n'ai pas tardé à voir qu'elle vous trahissait.
Le tard-venu poussa un cri de rage et saisit violemment le bras de la Mauresque.
— Ne te joue pas de moi ! lui dit-il d'une voix sourde et tremblante: n'accuse pas légèrement Rachel! n'avance rien que tune puisses prouver ! Je ne suis pas un de ces vieux barbons qu'un mensonge de varie t ou d'esclave met en défiance.
Le visage d'Aïxa resta calme et impassible.
— Demandez à votre majordome, répondit-elle, s'il n'a pas transporté ce soir un moine blessé dans la chambre de Rachel. Ce moine était un messager d'amour, un des frères de lait du roi. Cachée derrière le rideau de la portière, je l'ai entendu supplier votre femme de se rendre deni.iin à l'endroit où don Pedro l'attendra.
— Alais Riichel, reprit Burdett, Rachel, qu'a-t-elle répondu?
— Lu seul mot : « J'irai! »
— Mort et sang! je jure Dieu qu'elle n'ira pas! je saurai bien l'emprisonner dans sa maison.
■ — Je croyais que vous demandiez des preuves? dit ironiquement la Mauresque. Or, jusqu'à présent, ma dénonciation seule accuse votre femme.
Tom Burdett réfléchit un instant.
— Tu as raison, reprit-il. Rachel ira à cette entrevue; mais j'y assisterai, moi aussi!
Aïxa sourit; car, pour assurer sa propre délivrance, il fallait que Rachel fût libre de se rendre au morabethîn et de l'emmener avec elle.
— C'est là une sage résolution, messire; il faut surprendre votre femme en faute. Autrement, don Pedro parviendrait toujours tôt ou tard à lui faire parvenir quelque message et je ne serais peut-être plus là pour épier le secret de mon ennemie et pour vous le li\Ter.
— Oh! dit Burdett, le roi de Castille est bien imprudent de braver ainsi la colère du prince Noir en outrageant un de ses serviteurs, et en violant si tôt les serments jurés dans l'église de Bordeaux.
— Je suis sûre, reprit la Mauresque, que monseigneur Edouard de Galles ne voudra pas croire à une si monstrueuse félonie avant d'avoir vu lui-même son royal allié pris au piège.
— Oui, plus il y aura de témoins, plus la déloyauté de don Pedro sera éclatante et honteuse, dit le tard-venu; merci, Aïxa, de votre dénonciation. Allez voir votre père. Nous sommes quittes.
Puis il appela d'un coup de sifflet le majordome, qui accourut tout ossouflé et tout suant.
— Patrick, lui dit-il, tu vas accompagner ma belle esclave au logis de don Fernand de Castro, à qui le roi a donné pour hôte le seigneur Mohamed, et tu la ramèneras ce soir; à moins, ajouta le prudent chevalier, qu'il ne prenne fimtaisie au noble Maure de garder sa tille et de te confier quelques sacs de marabolins en échange.
Maître Barillard crut devoir sourire d'un air d'intelligence eu s'inclinant respectueusement devant son maître.
La Mauresque ne tarda pas à sortir de la maison des Mexia, escortée par le majordome et deux varlets armés, car, à cette heure, les rues étaient à peu près abandonnées aux amoureux. Le bruit et le mouvement cessaient à la chute du jour ; les bourgeois se barricadaient prudemment dans leurs logis comme dans des forteresses, et le silence n'était interrompu que parle cri des seretios qui avertissaient les gens sujets à l'insomnie de l'étal nuas;eux ou étoile du ciel et de
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Ibeure qui venait de sonner. Ce glapissement monotone était varié quelquefois par un cliquetis d'épées, un appel à l'aide, ou les joyeux fredons d'une sérénade.
Ksaii, qui était resté accroupi sur les marches de la fontaine de la petite place, se leva silencieusement à la vue d'Aï?fa, et la suivit comme une ombre jusqu'à la porte de la maison de don Fernand de Castro. Puis il s'adossa au mur et attendit.
Un des varlets armés fut chargé d'aller prévenir le roi Mohamed de l'arrivée de sa fille.
Peu après, Aïxa, introduite dans le patio du logis, vit s'avancer au devant d'elle Abul-IIagib, le chef des genétaires grenadins, qui voulut se prosterner à ses pieds, suivant la coutume orientale ; mais elle lui dit aussitôt :
— Vous oubliez, Abul, que ce n'est pas la fille de votre maître, mais l'esclave du chevalier Burdett qui vous parle.
Et elle porta la main à son cou, entouré d'un collier d'argent armorié.
Le Maure tordit avec douleur les plis de son burnous dans ses doigts en lançant un regard de sombre colère au majordome, puis il conduisit l'esclave et le gardien dans la chambre où les attendait 3Iohamed, étendu sur un divan de toile.
Le père et la fille se regardèrent en silence sans trahir leur émotion par aucun signe visible, avec cette profonde dissimulation, avec ce stoïcisme calculé et orgueilleux qui sont particuliers aux Orientimx.
Ils sentaient peser sur eux les regards curieux de Patrick et les regards tristes d'Abul-IIagib.
Enfin Mobamed élevant la voix :
— Ne puis-je donc parler sans témoin à ma fille? dit-il sans daigner regarder le majordome.
Maître Barillard hésitait à répondre, lorsque la Mauresque se tourna vers lui :
— Bon Patrick, reprit-elle en souriant, ton maître t'a ordonné de m'accompagner ici et de me ramener à son logis. Voilà tout, n'estce pas? Suis donc notre serviteur Abul-Iïagid, qui te comptera une vingtaine de dinars pour te faire prendre patience. Mon père t'engage du reste sa parole royale que je ne chercherai pas à fuir, et ([u'il me remettra sous la garde dans deux bonifs. '
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Le majordome, visiblement embarrassé, tourna les yeux vers le roi de Grenade.
— Par le tombeau du Prophète! dit ce dernier, ma fille rentrera cette nuit avec toi dans la maison de messire Tom Burdett, ou tu emporteras sa rançon en échange.
Patrick s'inclina aussi bas que le lui permit son obésité de fraîche date, et se décida enfin à suivre le Maure Abul-llagib.
Dès que Mohamed n'eut plus de témoins, il tendit affectueusement les bras à sa fille; mais elle, s'avançant avec lenteur, le regard morne, le visage sévère, lui baisa la main et lui dit :
— Quand je serai libre, mon père, vous pourrez embrasser sans honte votre fille !
— Libre ! toi qui es ma vie et la lumière de mes yeux ! s'écria le Grenadin, toi qui m'as ressuscité de la mort! Mais tu le seras ce soir même. Croyais-tu donc que je t'oubliais parce que je ne recevais de toi aucun message? Oh! non, j'avais hâte de te revoir. Ce chrétien sortira tout à l'heure de cette maison sans ma fille, mais accompagné de mes Nubiens chargés des sacs de marabohns qu'exige ton maitre. Tu n'entendras plus d'ordres insolents résonner à tes oreilles ; je vais briser cet odieux collier. Pourquoi donc suis-je revenu à Séville faire ma soumission à don Pedro, au risque de mon cou, qu'il peut faire trancher par son Juan coupe-tête pour se venger de ma défection?
— ]Mon père, dit avec calme Aixa, je ne deviendrai pas libre ce soir.
— Qui donc m'empêchera de te racheter? demanda Mohamed avec étounement.
— Moi, répondit-elle; parce que je ne veux pas faire au chevalier pillard qui m'a prise par trahison, et si cruellement outragée, la joie d'être si richement payé de sa trahison et de ses outrages. J'ai juré que la somme destinée à ma rançon servirait à fournir le tribut auquel vous condamnera don Pedro.
— Mais moi qui n'ai rien juré, répliqua le roi maure, je veux que tu rentres libre à Grenade avec moi !
— J'y rentrerai avant vous, mon père, car demain je fuirai vers notie sainte cité. Tout est préparé pour mon évasion, et j'ai mes complices dans la maison même du routier Burdett.
— Mais je ne puis l'accompagner et l'aider dans la fuite sans encourir la colère du roi de Castille!
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— Vous ne m'accompagnerez pas, seigneur, vous resterez comme un otage volontaire sous ses yeux ; et si Tom Burdett ose se plaindre à lui, don Pedro répondra : « Gardez mieux vos esclaves une autre fois, messire! » Maintenant, voici ce que je vous demande, mon père : demain vous enverrez, sous les ordres d'Abul-Hagib, quatre de vos génétaires, montés sur vos plus agiles palefrois, se cacher dans le bois de lentisqucs qui entoure les ruines de la mosquée des Almoravides, et m'y attendre. Ce soir, il faut trouver moyen de me faire sortir pendant deux heures de cette maison, à l'insu de mon gardien maître Patrick.
— Oublies-tu donc que j'ai engagé ma parole à cet homme? interrompit 3Iohamed.
— Avant deux heures je serai de retour.
— Mais comment oseras-tu te hasarder de nuit dans les rues de Séville, où tu peux faire la fâcheuse rencontre de seigneurs débauchés, de larrons ou de bravaches ivres? Ne sors du moins qu'avec uîuî escorte de mes braves génétaires.
— J'ai un compagnon qui m'attend, mon père, répondit gravement Aïxa. Et là où je dois aller cette nuit, nul autre ne peut m'y accompagner sans danger.
Le roi de Grenade soupira en la regardant avec tendresse, et lui dit :
— Je ne demande pas ton secret, Aïxa, et je ne puis rien refuser à la fille pieuse qui a cherché le corps de son père parmi les cadavres de la plaine de Navarette.
Il frappa alors dans ses mains, et Abul-Iiagib apparut.
Le roi lui donna quelques ordres à voix basse, et aussitôt le fidèle serviteur, s'approchant de la Mauresque, la dépouilla de son liaïk pour l'envelopper d'un burnous rayé de rouge; puis, déployant une longue écharpc de soie verte, il en enroula habilement les plis en forme de turban, de manière à cacher les cheveux de la jeune fille, et elle se trouva alors si bien déguisée, que Mohamed se rassura un peu sur les suites de cette équipée nocturne.
Aïxa lui baisa de nouveau la main et suivit ensuite Abul-IIagib, ([ui la con(biisil jusqu'à la porte extérieure, où veillait consciencieusement le majordome; mais, malgré sa perspicacité naturelle, ce dernier ne la reconnut pas.
Trois cadavres y étaient alors étendus sur la pierre... [l\ 744.;