‹ Ésaü le lépreuxChapitre 51 sur 69 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

738 i:S.\r I.K l.KPRKTX

Klle se rappela tout h coup qu'un jour, au temps où elle était la favorite du roi de Caslille. elle avait traversé, au milieu d'un brillant cortège, le vieux quartier maure, et qu'un des seigneurs qui chevauchaient à son côté lui avait montré une petite porte rouge, tapie au bas d'une muraille lézardée et grise, au-dessus de laquelle on voyait l'empreinte d'une main de sang, en disant!

— Voici la maison du bourreau !

Mais alors elle avait détourné les veux avec dé^foùt.

Qui eût deviné qu'une nuit viendrait où elle irait, en compagnie d'un mendiant lépreux, chercher h travers les rues de Séville cette maison ignoble et redoutée?

11 est vrai que, de favorite du roi de Castille, elle était devenue l'esclave du routier Burdett.

Elle frissonnait pourtant, et hésitait presque à poursuivre son projet téméraire, lorsque Ésaii se détacha de la muraille et s'avança à sa rencontre.

La vue de son guide la rappela à la réahté de sa situation et lui rendit tout son courage.

Ils n'échangèrent pas un seul mot, mais se mirent à marcher rapidement, en ayant soin d'éviter les serenos, et ils ne virent guère sur leur route que des galants attardés sous les balcons de leurs dames, et qui ne se souciaient par de chercher noise aux pass&nts.

Ils atteignirent enfin sans encombre le vieux quartier maure.

C'était un dédale de ruelles entre-croisées sans ordre et sans symétrie, où les maisons, faisant ventre à une médiocre hauteur, se louchaient comme des tronçons d'une arche, et où des larrons ou des amoureux auraient pu facilement sauter d'une terrasse à l'autre.

Un silence étrange planait sur ce quartier perdu.

Parfois Aïxa crut voir des ombres mystérieuses ramper à terre et se coller aux murailles; Esaù crut entendre des chuchotements ou des ricanements sourds s'élever derrière eux; alors ils s'arrêtaient un instant, le cœur un peu oppressé.

Mais ils regardaient dans l'ombre, à laquelle leurs yeux n'étaient pas encore accoutumés, et ne voyaient rien. Us écoutaieni il n'entendaient rien.

Enfin ils arriv<;rent à une sorte (U\ place ou cairefour en forme de trapèze, an milieu duquel se trouvait une potence.

Ésaii s'arrêta et promena un regard inquiet et rapide autour de lui.

Toutes les maisons du carrefour, branlantes, ruinées, lézardées, au ton duu blanc roux, n'avaient pour fenêtres que d'étroites meurtrières ou lucarnes garnies de treillis de fer à mailles serrées, et des portes qui semblaient vouloir s'enfoncer dans la terre, rasant presque le niveau du sol. On ne devait pas pouvoir monter dans ces maisons, on y tombait.

Ésaii, montrant alors à Aïxa une porte rougeâtre plus basse encore que les autres,' lui dit, comme autrefois le courtisan de don Pedro :

— Voici la maison du bourreau !

C'était bien la porte i*ouge dont elle avait gardé le souvenir, et, grâce à un vague reflet de lune qui blanchissait les nuages, la Mauresque put voir que l'empreinte de la main sanglante n'avait pas disparu.

Certes, la fille de Mohamed était courageuse, et pourtant, sur cette petite place déserte, \u pied de ce gibet, en face de cette maison honteuse, elle sentit battre son cœur comme si elle eût été tout à coup transportée dans une atmosphère inconnue, où le ciel, les plantes^el les hommes auraient pris des formes nouvelles et bizarres. Rien n'est plus effrayant que l'inconnu, même pour les esprits les plus fermes.

Elle était seule, et pourtant elle se sentait gênée comme si des regards curieux et moqueurs s'étaient fixés ^r elle.

Elle était libre d'aller en avant ou de fuir, et pourtant ses pieds étaient paralysés comme si des bras menaçants l'eussent retenue par les plis de son burnous.

Un instant, prise d'hésitation et d'im effroi indéfinissable, ell«' voulut reculer loin de cette porte sinistre, et il lui sembla que les murs des maisons remuaient dans l'ombre, se resserraient et se rapprochaient d'elle.

Enfin elle pensa, pour secouer son hallucination incompiéhensible, à la vengeance qu'elle voulait tirer de tous ceux qu'elle haïssait, et, souriant de sa peur, elle marcha, hardiment, droit à la maison du mezouar, comme un de ces chasseurs de la légende qui allaient évoquer le démon au carrefour dos v(M-tes forêts pour lui acheter des balles charmées en échanire de leur àme.

•740 ES AU I,K l.KPHEUX

A travers l'étroit croisillon de fer du guichet pratiqué dans l'épaisseur de la porte vermoulue, elle entendit un murmure de voix confuses d'abord, juiis un mélange de chants, d'imprécations et d'éclats de rire grossiers qui lui glacèrent le cœur.

Elle avança encore et voulut regarder à travers le guichet, afin de savoir si cette scène singulière se passait dans cette maison ; mais elle recula effrayée en sentant un air épais et fétide s'échapper de la cour, et en embrassant d'un coup d'œil un tableau si abominable que toute sa résolution l'abandonna.

— Ésaii, murmura-t-elle, mon courage est à bout. Je n'entrerai pas dans cette maison. Je trouverai un autre moyen de prévenir le mezouar.

3Iais le lépreux, qui n'avait cessé deT jeter des regards inquiets autour de lui, répondit aussitôt:

— Quand on a fourré la main dans le guêpier, madame, il est difficile de la retirer sans piqûre.

— Mais nous pouvons encore nous enfuir, répliqua-t-elle. Nul n'est sorti de cette porte maudite et ne nous a vus.

En même temps elle tourna précipitamment le dos au logis de la main sanglante ; mais alors ce qu'elle avait pris pour un rêve se transforma eu réalité, son hallucination prit un corps.

Du mur de chaque maison se détachèrent des ombres mouvantes avec un frôlement semblable à celui des feuilles sèches balayées par

lèvent.

Étrangement surprise, elle resta les yeux fixes, la respiration suspendue, se demandant si ce fourmillement mystérieux la menaçait; puis elle jeta tout à coup un cri d'eiïroi auquel répondirent des ricanenn'nls lugul)res.

— Tiens ! dit une voix aiguë, voici un cavalier qui vient de luimême se faire pendre.

— Le mezouar reconnaîtra cette courtoisie, reprit une voix rauque. 11 le pendra aux torches, pour ne pas le faire attendre.

— Beau cavalier, videz votre poche dans mon chapeau avant la pendaison, ajouta une voix nasiharde non moins consolante que les autres.

Aïxa regarda à terre et vit h ses pieds des masses difformes dont les veux attachés sur elle brillaient et riaient.

Et en même temps sautaient du haut des niches pratiquées dans les murs, se levaient du seuil des portes et dégringolaient des balcons de singulières formes humaines qui vinrent former autour d'elle comme un anneau fantastique.

Cette foule d'hommes, de femmes et d'enfants grouillant dans une obscurité visible, pour ainsi dire, effrayaient le regard.

La Mauresque crut continuer son mauvais rêve. Il lui semblait que cette chaîne humaine se rétrécissait peu à peu autour d'elle et finirait par l'étouffer.

La pensée lui vint alors qu'Ésaii l'avait trahie. Elle s'accusa de s'être follement livrée à lui. Où l'avait-il donc conduite, sous prétexte de s'associer à sa vengeance? N'était-elle pas tombée dans quelque horrible piège ? Que lui voulaient ces hommes aux faces bestiales ? Son compHce était donc devenu son bourreau ?

Peut-être l'avait-il entraînée parmi ses compagnons de proscription et de misère !

Cependant les malheureux quelle avait vus autrefois dans la léproserie lui avaient paru moins effrayants que cette foule. Elle avait entendu un concert de soupirs et de lamentations s'échapper de leurs poitrines, mais leurs bouches ne vomissaient ni la menace ni la raillerie injurieuse ; leurs faces livides attestaient leurs souffrances ; mais le visage de ceux qui l'entourent lui semble comme un miroir effronté ou cynique, oii viennent se relléter la ruse, la cruauté, la débauche, en un mot, tous les vices.

Les premiers eussent voulu cacher h tous les yeux la lèpre de leur corps ; ceux-ci étalent avec un orgueil impudent la lèpre de leur âme.

D'ailleurs Ésaii a disparu ; il s'est couché à terre, il a rampé dans la poussière et il s'est mêlé à cette foule éhontée. Aïxa espère qu'il pourra veiller sur elle ou la sauver au besoin en prévenant Mohamed.

Cependant les trois gracieux personnages qui avaient déjà raillé la Mauresque se sont relevés, et leur haleine brûle sou visage.

— Voyons ! quel est le gentil papillon de nuit qui est venu se prendre dans notre toile d'araignée ? dit la voix aiguë.

— Une voix de femme I pensa Aïxa. Peut-être aura-t-clle pitié de moi !

— Est-ce un alguazil distrait ou un fanfaron? répond la voix

l':SAU LE LKPREUX

rauque. Don Juau Coupe-Tète pourrait le faire accrocher sur llieure au gibet, pour servir d'épouvantail à ses semblables.

— Mais non, c'est un Maure, dit la voix nasillarde. Nous sommes trop bons chrétiens pour ne pas chercher à le convertir. Il s'agit seulement de savoir si c'est un misérable artisan ou un seigneur de haute race.

— Oh ! je me connais mieux que vous tous en fait de noblesse î s'écria un nouveau venu. Oui, dame Béatrix, oui, Sanchez Mattoral, et vous tous qui riez, je vous jure qu'il me suffira de regarder la couleur de son turban et de son burnous pour vous dire le nom de sa tribu.

Mais le gueux à la voix nasillarde, maître Sanchez, le repoussant du coude, lui répondit à voix basse :

— Je connais un meilleur moyen de savoir s'il a l'escarcelle plate ou ronde, don Torribio !

Puis élevant son chapeau crasseux jusqu'au menton d'Aïxa.

— Faites-moi la charité, bon seigneur, pour l'amour de Dieu î reprit-il d'un ton qui ressemblait plus à une menace qu'à une prière.

Espérant alors qu'elle pourrait se débarrasser à force de largesses de cette immonde foule, Aïxa laissa tomber un dinar d'or da.ns le chapeau du mendiant.

Les yeux brillants de ce dernier n'eurent pas plutôt vu briller l'or qu'il s'écria :

— C'est bien peu, seigneur ! Quand un pauvre demande pour l'amour de Dieu, il demande pour deux.

La Mauresque se pencha vers lui avec anxiété :

— Veux-tu gagner cent dinars ? Tire-moi des mains de tes confrères.

Aussitôt Sanchez releva la tête triomphalement et s'écria :

— Le galant est de bonne prise. 11 vient de me promettre cent dinars si je lui accorde ma protection.

Ce fut alors une clameur joyeuse et folle qui s'éleva au milieu de cette cohue difforme et monstrueuse. Tous criaient à la fois, glapissant, riant, aboyant et voulant mettre la main sur la proie. Mais les (jualre mendiants qui entouraient Aïxa s'étaient désespérément accrochés à son burnous et tenaient bon, se laissant rouler avec elle par la foule, comme par une marée, vers la porte rouge.

— Le Maure est notre aubaine et notre bien ! vociféraient-ils.

oMais don Torribio, se voyant à la fin repoussé par des bras qui étaient plus robustes que les siens, et qui ne se gênaient point pour endommager sa toilette délabrée, s'écria tout à coup :

— Menez au mezouar notre prisonnier. Lui seul, comme le roi des gueux et larrons de la belle cité de Séville, a le droit de décider de son sort.

Ainsi qu'une parole magique, cette courte harangue eut le don de calmer l'acharnement tumultueux de cette meute, qui s'arrêta aussitôt.

— Don Torribio a raison, dit Sanchez en s'adossant à la porte : que le Maure soit conduit à notre seigneur Juan le Velu, j'y consens ; mais notre digne roi soupe en ce moment, et n'aime pas être dérangé dans ses repas. Qui donc servira d'introducteur à ce voyageur égaré?

Nul ne répondit, tant était profonde la terreur imprimée parle mezouar à ses sujets. Les uns hochaient la tête ; les autres reculaient doucement en arrière comme pour renoncer au concours.

— Mais, sainte Mère des anges ! reprit Sanchez, nous n'avons qu'à choisir une femme. Le maître se pique de courtoisie envers les dames, et voici justement ma révérende commère Béatrix, qui est digne de toute notre confiance.

Il regarda perfidement la béate, qui toussa, balbutia, devint pâle et voulut se glisser dans la foule ; mais il la retint par l'énorme chapelet qui brimbalait sur sa poitrine, en ajoutant :

— Et je crois même qu'elle a quelque chose à régler ce soir avec Juan le Velu.

Béatrix soupira comme si elle allait rendre l'âme, et n'eut que la force de secouer la tête négativement ; mais Sanchez ne la lâchait pas. Faisant tout à coup volte-face, il donna un vigoureux coup de pied dans la porte rouge qui s'ouvrit, et poussa devant lui la récalcitrantes béate ainsi que la Mauresque, qui, depuis quelques instants, paralysée par une stupeur inouïe, suivait machinalement l'impulsion de la foule.

La porte se referma derrière les deux femmes. Elles descendirent quel([ues marches, dont les pierres disjointes tremblaient sous leurs pieds. Aixa dut, pour ne pas tomber, s'appuyer au mur, qui était gras et luisant.

Elle revit alors dans toute son horrible réalité le spectacle ignoble qui lavait épouvantée au point de lui faire abandonner son entreprise téméraire.

I^.S.U' I.i: LÉPREIV

Elle se trouvait à l'entrée d'une grande cour carrelée en briques, qui semblaient enduites du carmin le plus pur, et sur laquelle s'ouvraient deux salles basses.

Des candils accrochés aux piliers illuminaient d'une lueur terne et tremblotante ce patio, encombré de bancs boiteux rouges de vin, sur lesquels rontlaient des bravi à face patibulaire.

L'une des salles basses, dont la Mauresque détourna les yeux avec horreur, élait une espèce de charnier où le mezouar déposait momentanément le corps des suppliciés.

Trois cadavres y étaient alors étendus sur la pierre ; l'un avait la tête séparée du tronc, et les deux autres gardaient encore incrusté autour du cou un bout de la corde qui avait servi à les pendre.

C'était là que les bohémiens et tous les vagabonds qui faisaient profession de prédire l'avenir venaient chercher de la corde, de la graisse et des cheveux de pendu, trois ingrédients qui, à cette époque, jouaient un rôle de grande consommation dans la sorcellerie, et que Juan le Velu estimait comme un des plus lucratifs produits de son métier. Aux murs pendaient des linges sanglants, des paquets de guimpes, et une hache parfaitement aiguisée. Divers instruments de torture aux formes bizarres complétaient le mobilier de cette salle : c'étaient les cordeaux, la poulie, la coiffe de fer, le chevalet, les brodequins, ces monstrueux agents de la justice humaine.

L'autre salle basse n'offrait pas un aspect aussi formidable.

Sur la muraille était collée une image coloriée de Notre-Dame des Plaies, grossière estampe de village ; au-dessous se balançait un panier de paille qui servait de tronc pour les aumônes, à côté d'une cuvette de faïence enchâssée dans le mur et qui simulait le bénitier. De grands coffres sans couvercle semblaient attendre avec impalicncc un butin retardataire. Quelques nattes de jonc recouvraient le sol.

Au moment où Béaliix s'avançait d'un pas timide dans la cour, le tumulle était à son comble. Si quelques bravaches, dont les épées et les boucliers de liège étaient accrochés aux piliers, ronflaient majestueusement sur leurs bancs, d'autres jouaient bruyamment aux osselets, en jurant comme des païens quand ils perdaient. Un gueux îi trogne fleurie faisait danser son chien en guise de répétition, taudis qu'un autre faisait sauter le sien au cerceau, aux grands éclats de rire des enfants, qui formaient cercle à ce rare spectacle.

— Voici Jean le Velu... (P. 748.)

Dans uii coin, quelques mentlianls hupjiés s'adonnaient à un assaut de grimaces, de contorsions et de démanchomenls de membres fort réjouissanl>. Lun se tordait la bouche, l'autre se renversait les paupières. Celui-ci marchait les jambes retournées, celui-là jetait sesjambes par-dessus ses épaules et marchait sur ses mains. Quelques-uns guérissaient pour la nuit leur fausse lèpre ou l'eiillure de leurs pieds. Ils mi ttaient leurs bandages dans leurs poches.

ÉSAU Ll LÉPREl'X. — J. HOLKF, ÉDITEUR. I.IV. 94.

746 ÉSAU I.E LÉPREUX

Dans le coin oppos»^ cinq à six jennes filles, courtisanes ou bohémiennes, s'exerçaient h danser en s'acconipagnant cf okbi tejttkowT a grelots et de ra*f;i " ^. Elles avaient le visage fardé, îes lèvr^» enduite* de carmin, la gorg'e plâtrée de blanc de eéruse^ et cfes mainilSes de r ' ililnicît sur leurs épaïaJe^. Ave€ leurs jupe^ Go«»t«3

('! : iilletées, elles eupst^eul cependant paru jolies si

1 leur regijrd et la hardiesse lubrique de leurs poaea

n'eossent eirannithé tout homme non initié aux honnête» scEJetS' de' JuanTe Velu. (JuDttjiie jinines encore, le vice les avait usée» et fféteies.,

Pendant qu'Aixa,. cachée dans la pénombre, contea»|fei:tî ee taWeau àe mœurs in'fêfoes, deux hommes arrivèrent âm dehors. C'étaient le perdu» SaBcbez, qui vint à pas lent» et qm sawF^la deirière Béutrix sans qu'elle l'entendît,, puis le soïdâife rodo-ra'Oiri!, le faux l>oiteiix Mattoral,^ ^f,. lia togiie de MiLm sur la tête,, les grèguies écarfate», le manteaa à 'bandes sbef Fépaule, le» brodetïniuaî» en cajar de béjar aœï pied» coroiBie un écEtyer dm roi de Pelage',, eociaral ^uib p«^ diHe'rBQmé prendre place' parnïf les joueur» d'osselets.

Chaque fois qu'une de» danseuses^ épuisée et le frrnit baiipié de jtuiy cessait de voltiger,, un de» galant» spectatewr» ! ' ' ^ iis 9€» fera» et re«rf>raâsait en l'air aans qu'aucune se débattît d itue trop façon.

— J'e»père,. moo jeuœ 9efgis«pur,. ^ hthêwêtfh Jlini^ ^K mam donnoTi»* dhidifeftisacMcat psnr voir? svg^,

.Hanresque^ doof le visage* »'eiin|WW|«aît à» hmi» gt de (i . ' . ' Swoe iéSIe scène,. rêpKqaa acf«e «b awe«al tjeiice :

— Oft doBC est fe Bi»snE»v irieiEle ?

— irinlIeE fieflkf f pa» ^ "vkWel ^&mméh dame Bénins mine refn!»gw^. y&BSr ne le verrez que fF6>p tô*^ B©if» d^ Juan le Velu. Mais attention! voici, je crois,, une querelle d'amoureux où il sera forcé de mettre le doigt.

En effet, Malloral, qui jouait aux osselets, venait de perdre sur parole dix réaux et dé les envoyer demander à une des danseuses, grosse fille réjouie uux joues rebondies dont il s'était constitué le champion. Mais, comme elle ne put lui en donner que cinq, il se leva brusquement, s'avança comme un fiiricMix vers elle, et lui arracha sa mante. Puis, détachant la ceinture de cuir qui lui servait

de baudrier, sans en ôter la boucle de fer, il meurtrit de coups les épaules nues de la belle, malgré les clameurs, les supplications elles injures de «es com{)agnes, en disant:

— Ah ! tu refuses de me prêter cinq miséral^les réaux, Clara la Joufdue !

— Grâce, Mattoral! grâce, mon brelailleur redouié ! criait la malheureuse de toutes ses forces.

— Ah ! tu n'as pas confiance dans ton amant ! poursuivit le faux boiteux.

— Mais tu peux retourner toutes mes poches, tigre d'Ocana, hurlait €lara la Jouitlue, et tu verras que je ne possède pas un ochabe de pkis.

Les coups néanmoins pleuvaient toujours dru comme grêle. Alors la pauvre fille glapit cet appel désespéré :

— Justice, justice, maître Juan le Velu! justice!

Et elle se précipita, les cheveux au vent, la figure toute contusionnée, dans la salle basse des suppliciés, oii le mezouar essayait en ce moment deux dp, ces longues échelles pliantes que l'on dresse contre le gibet

Les autres danseuses l'y suivirent; mais quand Matorral voulut y poursuivre sa victime, elles lui opposèrent une résistance opiniâtre.

— Laissez-moi entrer, leur dit-il alors d'un ton radouci. Je vais rajuster ma ceinture. J'ai peut-être eu la main trop prompte. Allons, je veux faire ma paix avec la donzelle !

— La paix! s'écria Clara la Joufflue; la paix avec ce faux soldat qui est lion pour les brebis et agneau pour les hommes ! Est-ce que je voudrais manger plus longtemps avec lui pain sur nappe et dormir au même nid? Ah bien, oui! je verrais plutôt manger du loup mes épaules (ju'il a si atrocement flygellt'^s et mises en sang.

— Allons, ma bonne petite Clara, fiui-sons-en ! Calme-toi, ma dépitée! reprit Mattoral, que deux autres bravaches reteuaicHl de force .

— Non, emmenez ce bourreau d'innocents, cet épouvaulaU de pigeons pattus ! cria la bonne petite Clara. Qne la justice de Dieu et du mezouar tombe sur ce lâche félom, sur ce -coquin pouilleux que j'ai sauvé plus de fois de la potence qu'il n'a de p<:>ils dans la barbe !

748 KSAF T.E I.ÉPRKUV

— Allons, niaise! interrompit le matamore irrité, prends garde de devenir trop lière en me voyant devenir si humble ; car, par saint Christophe le Géant! si la colère me monte au clocher, pire sera la rechute que la chute. Ilumilie-toi et humilions-nous, et ne donnons pas à dîner au diable.

— Je lui donnerais même à souper pour qu'il t'emporte où jamais mes yeux ne te reverraient, répliqua la Joufflue.

— Allons, tu vas trop loin, Clara, ne put s'empêcher de crier dame Béatrix. A ton âge, j'aurais donné mon tambour à grelots pour qu'il m'advînt pareille mésaventure. Qui aime bien châtie bien, ma fifle. Quand les vauriens noircissent de horions le corps de leurs maîtresses, c'est qu'ils les adorent. Tu vois que Maftoral se repent déjà et qu'il a les larmes aux yeux de t'avoir mise en si piteux état.

— Béatrix a raison! dirent les autres danseuses.

Clara la joufflue ne se rendait pas encore à ces beaux et sages raisonnements, fruits précieux d'une longue expérience, lorsque Matloral dit aux jeunes filles, en écumant de rage :

— Faites-moi place ou j'entre de force!

Mais aussitôt une voix tonnante cria du fond de la salle basse :

— Tu oublies que je sais faire justice dans ma maison aussi bien que sur la place publique, impudent bravache!

Et les filles s'écartant en désordre, Aïxa vit paraître sur le seuil de la porte un homme dont le seul aspect fit reculer Mattoral.

— Voici Juan le Velu, dit Béatrix à la Mauresque. Il fera entendre raison à cet enragé.

Aïxa frissonna en contemplant le me/ouar.

C'était un homme de quarante-cinq ans, haut de taille, noir de visage, la barbe rouge, les yeux ardents et enfoncés, surmontés de deux sourcils toutfus qui se rejoignaient. Une simple chemise d'une blancheur équivoque boufi'ait sur son large torse et laissail voir, par la fente de devant, une forêt, tant il avait la poitrine velue.

Il était couvert d'un manteau de serge rouge qui tombait juscju'à ses [)ieds, chaussés de souliers de maroquin plies en pantoufles. Des chausses en toile, larges et plissées, lui couvraient les jambes jusqu'au genou.

De ses épaules et de sa poitrine descendait un large baudrier de cuir, auquel pendaient un large coutelas de vacher à manche de bois jaune, un fouet à six lanières de peau d'anguille, et un rouleau de parchemin tout luisant de graisse.

Ses mains étaient courtes et velues, les doigts gros, les ongles épatés ; ses larges pieds s'appuyaient à terre comme des troncs d'arbre, et ses deux narines, s'ouvraut et se refermant avec bruit, exhalaient une épaisse fumée.

Ce barbare et monstrueux personnage saisit Mattoral par le bras, et lui dit en le faisant chanceler sur ses genoux :

— Il faut, soldat du lendemain de la bataille, que tu fasses pénitence de ta brutalité devant cette pauvre Clara, qui est la plus gaie et la plus avenante de mes sujettes.

Mattoral vacillait comme un homme ivre sous la main énorme du mezouar.

— Hélas! cria alors la Joufflue prise de pitié, que Votre Grâce ne maltraite pas trop ce maudit, seigneur Juan! Tout méchant qu'il est, je l'aime encore comme l'enveloppe de mon cœur.

— Au diable les femmes! elles ne savent ce qu'elles veulent, dit Juan le Velu. Pourquoi se plaindre des coups quand on les aime? Les querelles d'amoureux ne sont que des prétextes de raccommodement, n'est-ce pas? Allons, Clara, ma fdle, sors de cette salle par amour de moi, et le brave Mattoral, pour le même motif, va te demander pardon à genoux!

— S'il fait cela, reprit la Joufflue, je l'embrasserai de bon cœur.

— Si cela doit se faire pau làclie et déshonorante soumission, sachez, dit fièrement le faux boiteux, que je ne céderai pas à une armée de tard-venus français; mais si c'est pour complaire à la Joufflue, je ne me mettrai pas seulement à genoux, mais je suis homme à me planter un clou dans le front pour son service!

Tous les assistants éclatèrent de rire, sans excepter le mezouar. et la Clara vint se jeter tout essoufflée dans les bras de son amant, tandis (pie Juan le Velu criait :

— Après avoir coupé la colère, il faut songer à la joie. Filles de mes yeux, servez le souper.

Clara la Joufflue et ses compagnes s'empressèrent aussitôt

ToO ÉSAU LE LÉPREUX

d'apporler au milieu de la cour une des grandes nattes de jonc, sur laquelle elles étendirent un vieux drap troué en §uis€ de nappe.

Puis elles tirèrent successivement de deux lourds paniers à linge quelques grosses bottes de radis, six d<i)uzaines d'oranges et de limons^ une £;:rande casserole ornée de tranch-es de merlucliie frite, un fromaire de Hollande, un pot de grasses olives, un plat de câpres au piment, et six miches de pain blanc de gandul.

Sur un signe du mezouar, tous les assistants tirèrent leurs couleaux et vinrent s'asseoir en rond autour d€ la bienheureuse natte, à l'exception de Béatrix, du prétendu seigneur maure et du perclus Sanchez, sur lesquels tous les yeux se dirigèrent et se fixèrent aussitôt.

La révérende duègne tremblait alors comme la feuille; car Juan le Velu, qui venait seulement de l'apercevoir, lui adressa aussitôt la parole au milieu d'un profond silence :

— Ah! te voilà, vieille messagère d'amour, honnête diseuse (ïoretnus, guérisseuse d'engelures et de jaunisse! Eh bien! m'apportes-tu de bonnes nouvelles?

Béatrix, muette, ne bougeait pas; mais Sanchez le perclus la poussa complaisamment en avant, taudis que la Mauresque, plus troublée qu'elle n'eût voulu se l'avouer à elle-même, reculait dans l'ombre.

— Allons, béate, parleras-tu? reprit rudement le mezouar. Tu m'as promis hier de m'amener la lille d'un sereno qui a les plus beaux yeux et les plus beaux cheveux du monde, et qui- danse d'une façon merveilleuse. Tu sais que j'ai juré de procurer ce miracle de beauté et de légèreté à don Fernand de Castro pour sa fête de demain, à lacjuelle le roi notre seigneur doit assister, analgré son humeur noire. As-tu tenu ta promesse?

— Hélas! maître Juan, soupira la duègne en l)aisant les grains de son chapelet, j'ai fait l'impossible...

— Tu sais, interrompit le mezouar, que don Fernand m'a généreusement payé d'aA^fiDce, comme s'il m'avait co-mman lé une balalre en quatorze points ou une volée de coups de bâton à iulliger à un de ses ennemis?

— Jésus mon Dieu! dit la vieille, j'avais réussi à brouiller la tille du sereno avec son iiancé, et ce soir je l'entraînais vers votre logis,

seigneur Juan, lorsque ce maudit garçon, nous rejoignant, m'a battue en me traitant de vieille sorcière, et a ramené la belle chez son père.

— Par saint Christophe le Géant! s'écria le mezouar, je ne te croyais pas si novice dans le m:Hier, révérende dame. Je t'avais promis vingt réaux de récompense, je te promets maintenant vingt coups de fouet après souper. A chaque saint sa chandelle!

— -Mère du Christ! murmura Béatrix d une voix pkintive et larmoyante, accordez-moi un jour de répit, maître Juan,

— Pas une heure! répondit-il avec un regard féroce. Clara la Joufflue eut pitié de l'angoisse de la béate.

— Ne suis-je pas assez habile danseuse pour remplacer la fille du sereno à la fête de don Fernand? demandart-elle au mezjoaar.

— Tu n'es pas un morceau de roi, bonne Clara, répliqua-t-il en clignant de l'œil d'un air moqueur.

Puis, voyant Sanehez qui s'était peu à peu avancé du côté de la duègne, Juan le Velu se frappa le front comme saisi d'une idée soudaine et lui dit :

— Mais où diable avais-je l'esprit de ne pas m'adresser à toi, Sanehez, qui es un de nos plus adroits frelons"^. N'est-ce pas toi qui sais le mieux observer le jour à quelle maison nos bravaches doivent donner assaut la nuit; qui sais suivre le plus subtilement les pigeons qui reçoivent de l'argent à la Trésorerie ou à la Monnaie, pour voir où ils l'emportent et même où ils le cachent ; qui sais mesurer avec le plus de prudence l'épaissetir du mur de la maison, et marquer la place convenable pour y pralhcper la brèche par où nous devons entrer? Je te rends justice devant tous, vertueux perclus, et je suis sûr que tu vas me dénoncer sur l'heure une autre perle de Séviile.

Le mendiant d'église s'inclina modestement, comme s'il était confus de tant d'éloges.

Puis, regardant Béatrix d'un air doux et paterne, il répondit en la montrant du doigt :

— Je ne connais, en fait de perle, que la fille de cette sainte femme.

— Tais-toi, malheureux! lui dit la duègne dune voix sourde et en dardant sur lui un regard nami)oyant.

Mais déjà le n>e/ouar s'était écrié avec un étonnemeut qui n'avait rien de gracieux pour la béate :

— Sa fille! Comment, vieille hypocrite, tu avais une jeune lille

et je ne le savais pas! Mais c'est uu vol que tu faisais à toute la contré rie.

— ^'iaise! dit Sanchez en se penchant à l'oreille de B(^atrix, foudroyée par cette révélation inattendue, livre cette perle précieuse, tu auras vingt coups de fouet de moins et vingt réaux de plus!

— Miséricorde! s'écria la béate qui joignit les mains et dont le visage ridé se couvrit d'une teinte verdàtre, voulez-vous donc que je vende mon propre sang?

— Ah! la sainte dame avait des secrets pour nous, reprit le mezouar de plus en plus irrité; nous réglerons ce compte-là tout à l'heure.

— J'ai bien un fils, moi, dit Sanchez; mais afin de lui procurer, sa vie durant, le sort paresseux et libre de tous soucis qui est le partage de nous autres gueux, je l'ai estropié tout petit. Si j'avais eu une fille, j'aurais voulu qu'elle devînt la plus belle chanteuse et danseuse de la confrérie.

Aïxa tressaillit en entendant cet horrible aveu, qui ne souleva dans l'honorable assemblée aucun signe de réprobation.

Quant à Béatrix, elle tremblait comme une orange desséchée sur l'arbre et secouée par le vent d'Afrique.

— Grâce pour mon enfant! murmuraient ses lèvres frissonnantes.

— Je t'ai déjà sauvée deux fois de la corde, tu t'en souviens? dit Juan le Velu d'un ton menaçant.

— Octroyez-moi douze heures de répit, répliqua la malheureuse, et je réparerai ma faute, je le jure par le saint Évangile ; mais au nom de la Heine des anges! ne me demandez pas ma fille.

— Je n'ai plus de confiance en toi, vieille marmoteuse d'oraisons! Tu n'as pas réussi aujourd'hui, tu ne réussirais pas mieux demain.

— L'adresse est une clef magique qui ouvre bien des portes, insista dame Béatrix en essayant de sourire, tandis que de grosses larmes ruisselaient dans ses rides.

— 11 fallait te servir de cette clef-là ce matin, répondit le mezouar; il n'est plus temps mainlenant. Ton compère et bon ami Sanchez ira me chercher ta fille.

— Il ne la trouvera pas! s'écria-t-elle en chancelant et s'accrochant aux genoux du perfide mendiant d'église. Je me suis défiée à temps.

Après avoir vidé sa large coupe, il s'avança on trébuchant vers la Mauresque et imprima, sans doute en guise d'accolade, un acre baiser sur son épaule nue. (P. 758.)

— Ah! le bel oiseau a déniché, dit froidement Juan le Velu; et tu ne veux pas nous dire où est sa nouvelle cage?

— iNon, jamais! vous ne le saurez pas! Oh! je suis entêtée, moi aussi, poursuivit la vieille.

— Eh bien, reprit le mezouar, toujours calme, ton compère cl ami Sanchez va te conduire dans la salle basse, où nous essayerons d'ajuster des brodequins de fer à tes pieds mignons. Ces chaussures-là

ÉSAU LB LÉPRECX. — J. KOLFF, KDlTKin. I IV. ! 5.

7;J4 ÉSAU LE LÉPREUX

ont le don de rendre bavards les gerts les plus discrets. Tu sais d'ailleurs mieux que personne, révérende Béatrix, qu il y a des orémus pour tous les maux.

Les larmes se séchèrent dans les yeux de la vieille duègne, mais un frisson convulsiftrlaça tous ses membres à cette menace terrible. Elle jeta autour d'elle des regards suppliants et effarés, mais les assistanls approuvaient presque tous la conduite du mezouar, et ceux qui avaient une autre opinion la dissimulaient soigneusement sous un air de profonde indifférence.

Le perclus Sanchez saisit avec une douceur sournoise le bras de la béate.

Mais en ce moment Aïxa, révoltée de tant d'ignominies, Aïxa, qui avait hâte d'en finir et de quitter celte hideuse maison, retrouvant à force d'orgueil et d'indignation tout son courage et son sangfroid habituels, s'avança d'un pas ferme jusqu'à l'endroit où Béatrix se débattait contre le mendiant d'église, et dit d'une voix gutturale à ce dernier :

— Lâche cette femme, maître Sanchez, car je viens, moi aussi, offrir au mezouar une nouvelle perle de Séville dix fois plus précieuse que la fille de Béatrix.

Juan le Velu, surpris de cette apparition et de cette apostrophe inattendues, se leva soudainement en portant la main à son couteau, et dit à la Mauresque avec un accent de colère :

— Oui es-tu, beau damoiseau, pour parler si haut dans notre maison avant d'avoir de la barbe au menton?

— Je ne puis te dire mon nom, maître Juan, répondit fièrement la Mauresque.

Sanchez poussait toujours la pauvre béate vers la salle basse. Le mezouar sourit d'un air ironique en entendant la réponse du prétendu Maure, puis il reprit :

— C'est une chose fort sensée de cacher ton nom, ta famille et ton pays, jouvenceau tém^'^raire, s' lu es une nouvelle recrue de la confrérie. Que la chance tourne mal pour loi, il est inutile de laisser inscril sous paraphe de f;ref(ier : L'n lel (ils dun lel, habitant de tel endroit, fut pendu lel Jour, on foiiellé, ou autre chose semblable (pii, pour le moins, sonne ni;d aux oreilles délicates. Entre nous, cependant, il ne doil y avoii- rien de seciet.

Et comme Aïxa n'ouvrait pas la bouche, il poursuivit :

— Tu es venu ici sans sauf-conduit, tu ne m'apportes pas de message du corrégidor o« des vinyt-quatre relatif à ma charge, car tu ne serais entré dans ma maison que les yeux bandés; tu as violé les privilèges de mon royaume de gueuserie. Si tu n'allègues rien pour ta défense, tu vas être condamné comme un espion lancé sur nous par l'alguazil des vagabonds.

— Je ne crains rien, répliqua Aïxa sans s'émouvoir, car je suis venue librement ici pour te parler, et tu dois me regarder comme ton hôte.

— Oh! oh! reprit le mezouar, nous entendons l'hospitalité à notre manière, nous autres. Es-tu poursuivi pour quelque crime? as-tu volé ou assassiné? t'es-tu évadé des galères? fuis-tu le fouet ou la potence? En ce cas, sois le bienvenu; je t'accorde l'asile. Autrement, la seule hospitalité que je puisse t'octroyer, c'est l'hospitalité que don Enrique pourrait epérer de don Pedro, s'il avait la maladresse de tomber dans ses mains.

Les bravaches, les gueux et les danseuses éclatèrent de rire à la riposte goguenarde de Juan le Velu.

— i\on, répondit la Mauresque, je ne suis pas des vôtres et je n'en serai jamais.

— Ah! tu nous dédaignes, mon mignon? Tant pis pour toi! Les cordeaux et le chevalet te forceront bien à avouer ton nom. Quant à sortir de mon logis, n'y compte pas. Nous ne nous laissons pas j6uer ainsi.

— Voudriez-vous me retenir ici de force? s'écria-t-elle en pâlissant.

— De force ou de gré, si tu préfères, damoiseau. Tu ne peux mettre le pied hors de ma maison sans être de la famille; tu ne reverras pas le soleil que tu ne te sois lié envers nous par serment et par une complicité de vol. Voyons! ne fais pas la mauvaise tète, et dis-moi si tu sais couper adroitement les escarcelles, fouiller dans les poches les plus étroites, enlever des moulons, des enfants ou des femmes sans les faire bêler, ou balafrer un visage de bourgeois en quatorze points?

— Assez! assez! répli(iua la .Mauresque éperdue en se voyant isolée au milieu de cette tribu iufiluie; je vous jure de ne rien réxéler

de tout ce que j'ai vu et entendu dans celte maison, mais écoute/ ce que je vais vous dire, seigneur Juan, et puis laissez-moi aller librement.

— Allons! tu ne veux pas entrer de gré dans la confrérie, dit l'impassible mezouar, tu y entreras de force. Et pour commencer, tu vas chanijer de costume.

A peine eut-il prononcé ces derniers mots, que Sanchez, lâchant Béatrix, accourut et escamota subitement l'escarcelle de la Mauresque.

Mattoral la dépouilla avec une prestesse merveilleuse de son burnous, et Clara la Joufflue lui arracha son turban.

Les longs cheveux d'Aïxa se déroulèrent sur ses épaules, et elle resta honteuse et frémissante sous le feu de tous ces regards cyniques.

— Tiens! le damoiseau est une femme! s'écria le mezouar étonné. Mais ce n'est pas une perle, c'est une étoile qui illumine ma maison! Je ne regrette plus la fille du crieur de nuit; don Fernand de Castro n'aura pas perdu au change. Jamais je n'ai inscrit sur mon rouleau de parchemin le nom d'une plus éblouissante créature.

— Je te la joue volontiers aux osselets, seigneur Juan, dit en riant Mattoral, sans s'inquiéter des yeux furibonds de Clara la Joufflue.

Cependant la Mauresque reculait devant le regard fauve du mezouar :

— Ne crains rien, ma mignonne, reprit-il, je suis doux aux femmes, et tu n'entendras aucune de mes sujettes se plaindre de moi. Je ne te demande plus ton nom; je t'en inventerai un digne de ta beauté. Maintenant, lu n'as plus à craindre les cordeaux de la question; mais je te jure que le légat du pape ou le prince Noir lui-mènte ne pourraient désormais t'arracher de nos mains ! Toute femme qui a mis le pied dans ma maison m'appartient. Oh! j'en ai apprivoisé d'aussi sauvages que toi, farouche brebis.

Puis, se faisant apporter par Clara la Joufflue sa grande coupe de liège remplie de vin de Murcie, il la vida à moitié, et, s'approchanl d'Aïxa, la lui présenta en lui disant d'une voix mielleuse :

— Ame de mes yeux, soleil resplendissant, chaîne des cœurs, il faut le conformer aux cérémonies d'usage dans la confrérie. Bois dans ma coupe royale.

Jamais l'orgueil de la Mauresque n'avait été soumis à plus humiliante épreuve. Sans le souvenir vivace de ses haines, elle eût cent fois mieux aimé mourir que de subir ces exigences honteuses. Mais

elle réfléchit que le joug brutal de la force et les caprices du hasard ne pouvaient être bravés par son esprit allier en ce moment, sans compromettre le dernier espoir de sa vengeance. Elle se rattacha à cette idée comme le naufragé se cramponne d'une main froide et raidie à un tronçon de mât, quoique ce morceau de bois, jouet des vagues, tantôt sombrant dans l'abîme, tantôt lancé à la crête d'une montagne liquide, craque et se déchire sous ses doigts.

— Si je t'obéis, Juan le Velu, répondit-elle d'une voix brisée, consentiras-tu à m'écouter?

— Je t'écouterai, quand tu seras ma vassale, dit le mezouar. C'est mon devoir.

La Mauresque prit la coupe de liège en frissonnant, et le vin de iMurcie brûla son gosier comme le fiel le plus amer. Les convives du seigneur Juan battirent des mains.

— Maintenant, continua ce dernier, donne ton tambour à grelots à la nouvelle compagne, Clara la Joufflue, afin qu'elle nous chante un moual arahe . J'engage mon âme qu'elle a une voix miraculeuse.

Aïxa regarda le mezouar avec des yeux suppliants, car elle se sentait à bout de courage ; la fièvre brûlait son front, la honte gonflait son cœur, l'angoisse contractait ses lèvres.

Mais Juan le Velu restait inflexible, et il fallait être écoulé de lui: il fallait lui arracher la promesse d'aller garder la porte du morabethin et de ne pas en laisser sortir Rachel qu'elle ne fût inscrite sur le rouleau de parchemin comme une des courtisanes de Séville.

Aussi Aïxa dompta son épouvante; elle n'écoula pas les battements de son cœur, elle força ses lèvres crispées au sourire, et saisissant le tambour à grelots, sur lequel ruissela la sueur ardente de son \isage, elle chanta d'une voix vibrante et métallique un de ces mouah guerriers qui entretenaient alors la flamme chevaleresque chez les Maures de Grenade.

Tous les assistants firent d'abord silence, involontairement charmés de cette mélodie bizarre; les gueux du dehors, attirés comme par un aimant, se glissèrent peu à peu dans la cour, don Torribio en tète.

Puis l'enthousiasme gagna bientôt quelques-uns de ces honorables personnages ; Clara la Joufflue, s'ôtant une babouche, se mita eu jouer comme d'un tambour de basque. Une autre prit un balai de jonc oublié dans un coin, et grattant les brins avec l'ongle en tira un

son qui, bien qu'âpre et sourd,- se mariait harmonieusement avec celui de la babouche. Enfin, Juan le Velu, transporté, cassa une assiette et fit deux palets qui, ajustés et frappés rapidement par les deux bouts, formèrent un merveilleux accompagnement de castagnettes au balai, à la babouche et au tambour à grelots, jusqu'au moment où Aïxa épuisée, sentant un vertige éblouir ses yeux et sa pensée, et voyant t jurbillonner autour d'elle comme un cercle de damnés celte étrange assemblée, s'arrêta, la voix étranglée dans le gosier, et les pieds vacillants comme de lassitude.

— Certes, cria le mezouar d'un air joyeux, jamais musique plus commode, plus expéditive et plus économique ne s'est inventée en ce monde.

Puis, après avoir vidé de nouveau sa large coupe de hège, il s'avança en trébuchant, le visage radieux, vers la Mauresque, et imprima, sans doute en guise d'accolade, un acre baiser sur son épaule nue.

Aïxa, qui était restée comme étourdie, les yeux baissés à terre dans une stupeur étrange, n'eut pas plutôt senti ce baiser faire frissonner sa chair comme une morsure, qu'elle bondit en arrière, la colère jaillissait en jets de (lamme de ses yeux. L'haleine avinée du mezouar mouillant déjà son visage, les mains épatées de cet homme cherchaient à ('Ireindre sa relila bleu de ciel. Alors oubliant dans un instant de délire tout ce qui n'était pas l'injure présente, elle abaissa rapidement le tambour à grelots, que ses bras arrondis soutenaient audessus de sa tête, et le brisa sur la face empou prée de Juan le Velu avec tant de violence, que la peau de Tinstrumeat creva, et que le cou du misérable se trouva enchâssé par un collet de nouvelle invention.

Le terrible mezouar parut alors si grotesque avec ce singulier harnachement, que ses fidèles sujets lui manquèrent de respect et ne purent s'empêcher de rire aux éclats.

Ivre de vin et de fureur, Juan saisit la Mauresque par la (aille et la souleva en l'air comme s'il eût voulu la briser contre le pavé de briques do la cour.

A ce moment, dame Béatrix s'élança du seuil de la salle basse et lui cria :

— Arrêtez, seigneur Juan, la vie de celte maudite joueuse de tambourin vaut son pesant de dinars d'or!

Tout furieux qu'il était, le mezouar s'arrêta, en laissant toujours la jeune fille su.-ipcndue à ses poignets d'hercule.

ÉSAU LE LÉPREUX 7o9

— Que veux-tu dire, vieille hypocrite? répliqua-t-il,

— Béatrix a raison, je reconnais la chanteuse, dit don Torribio en s'avançaDt. C'est une esclave du haut baron anglais Tom BurdeU, le capitaine des écorclieurs.

Le mezouar déposa Aïxa à terre sans la lâcher.

— Mais pourquoi la vie de cette esclave serait-elle si précieuse? g^rommela-t-il.

— C'est elle qui, ce matin, a jeté un dinar d'or dans l'écuelle de nos confrères que chassait à coups de houssine ce damné baron, poursuivit dame Béatriux.

Le mezouar lâcha le bras de la Mauresque.

— Enfin, seigneur Juan, ajouta Sanchez, celte belle chanteuse est la fille du roi Mohamed, qui est arrivé aujourd'hui même à Séville pour la racheter de la servitude.

Le mezouar s'éloigna, d'un air gauche et embarrassé, de la jeune fille qu'il venait d'outrager si cruellement.

Puis, tandis que tous les bravaches, les voleurs et les mendiants regardaient avec curiosité là Mauresque, pourpre de confusion et de douleur, il répondit au perclus Sanchez:

— Eh bien, astucieux frelon, c est nous qui toucheronsla rançon de la noble Aïxa, aux lieu et place de messire Tom Bnrdelt. C'est uuo revanche que nous prendrons sur son défaut de charité. Quant à moi, je demande double part d'aubaine comme guerdon de njon coup de tambourin, que je pardonne du reste de grand cœur à une si illustre dame.

Aïxa releva enfin la tête.

— Juan le Velu, dit-elle en reprenant son ton de hauteur et de dignité ordinaire, crois-tu enfin ([ue je suis venue ici pour te proposer un marciié et non pour espionner les secrets de tes honnêtes sujets?

— Votre parole est sacrée pour moi, répondit le mezouar; néanmoins, nous ne pouvons vous laisser soitir de notre quartier, si vous ne consentez pas à remplir les cofTrr^ vides que vous voyez dans cette salle basse avec les sacs de maraboiins et de dinars que votre père Mohamed se dispose à envoyer à votre maître Tom Burdett.

— Puis-je te parler sans témoins? demanda la Mauresque. Juan le Vehi fit un signe de la main, et tous ses sujets s'écartèrent avec une discrétion exenij)laire.

T60 ÉSAU LE LÉPRl-TX

— Tu m'imposes une dure condition, reprit Aïxa, une condition dont je pourrais m'affranchir.

Le mezouar sourit ironiquement.

■ — Ma porte est bien gardée, dit-il.

— Crois-tu donc que je sois venue seule, la nuit, dans ton royaume? continua-t-elle en le regardant fixement. Un guide fidèle m'a accompagnée jusqu'au seuil de ta porte ; puis il s'est perdu dans la foule de ton peuple déguenillé et a repris le chemin du logis de Tom Burdett. Si je ne reparais pas demain, le noble routier viendra te redemander son esclave, et fouiller les repaires du vieux quartier maure avec ses écorcheurs.

Le mezouar tressaillit en entendant cette menace.

• — Rassure-toi, cependant, ajouta la Mauresque; jeté payerai l'énorme rançon destinée à mon maître, et je retournerai à l'instant chez lui si tu veux conclure le marché que je suis venue te proposer.

— J'écoute, dit laconiquement Juan le Velu, dans les yeux duquel brilla un éclair de joie cupide.

Aïxa se rapprocha de lui et toucha du doigt le rouleau de parchemin graisseux qui pendait à son baudrier.

— C'est sur ce livre que sont inscrits les noms de toutes les courtisanes de Séville qui te doivent une redevance de trois marabolins par année, n'est-ce pas?

— Oui, madame.

— C'est à cette liste que tu voulais ajouter mon nom tout à l'heure?

— Vous auriez été la plus belle de mes sujettes, répliqua Juan le Velu avec un sourire bas et ignoble.

— El la meilleure joueuse de tambour à grelots, n'est-ce pas, mezouar? dit Aïxa en souriant à son tour.

Puis, voyant le visage de Juan se rembrunir, elle ajouta vivement:

— Eh bien, je viens te proposer une vassale plus belle que moi.

— Plus belle que vous! dit le mezouar surpris. Oh! vous devez bien la haïr, madame.

— C'est une bonne aubaine que je t'ollïe, maître Juan. Ne laisse pas échapper une excellente occasion de faire valoir un des pUis anciens droits et privil?3ges de ta charge.

— Ouelie est cette femme? demanda-t-il avec une sorte d'inquiétude.

Elle était accompagnée de quelques femmes, parmi lesquelles Aîxa, et de deux

Nubiens, (P. 704.)

Liv. 96.

ÉSAU LE LÉPREUX. — J, ROUFF. ÈDIT.

- Que t'importe son nom? répliqua la Mauresque en frémissant d'impatience. Elle est belle et elle trompe son mari; cela doit te suffire. Demain soir lu la trouveras enfermée avec son amant dans le nwrabethin, dernier débris de la vieille mosquée des Almoravides. Veille l\ la porte du lieu saint; surprends l'adultère et inscris son nom sur ton rouleau de parchemin, pendant que tes compagnons l'emporteront à ton logis. Elle pleurera, elle te suppliera d'avoir pitié d'elle, elle embrassera tes genoux: sois inflexible comme tu l'as été ce soir; voilà tout ce que je te demande en échange de ma rançon.

— Vous serez obéie, madame, je le jure par saint Christophe le géant et par mon patron saint Jean ! s'écria le mezouar, qu'entraînait l'éloquence des promesses d'Aïxa. Le marché est conclu, et je n'ai jamais manqué à ma parole.

— Maintenant j'ai hâte de quitter ta maison, seigneur Juan. Et si deux de tes bravaches veulent m'escorter jusqu'à la maison de don Fernand de Castro, qui est l'hôte de mon père, ils te rapporteront la moitié des sacs de marabolins que tu gagneras demain soir.

— Ici, Mattoral! ici, don Torribio de Vêlez! cria Juan le Velu aux deux bravaches, qui obéirent comme deux chiens bien dressés; vous allez accompagner cette noble dame, et vous me répondez sur vos os qu'elle arrivera sans encombre à son logis. C'est un honneur dont vous devez être fiers.

Mattoral rapporta le burnous, dont il enveloppa soigneusement la Mauresque, tandis que don Torribio enroulait élégamment les plis du turban vert autour du front charmant de cette fille altière.

Puis, après avoir fait un signe d'adieu au mezouar qui s'inclinait devant elle avec une gauche humilité, Aïxa, escortée de ses deux guides, sortit tranquillement et la tête haute de cette terrible maison.

VI. — COMMENT FEREZ LE MINEUR DEVINT l'aNGE GARDIEN DES DEOX AMANTS

Le lendemain tout se passa suivant les prévisions delà Mauresque.

Toni Burdetl ferma complaisanimenl les yeux et accorda à Uachel la

permission daller respirer la brise du soir sur les bords du Guadalquivir,

Une heure après, la jeune femme, montée sur une petite mule grise aux jambes fines, suivait la route qui (levait la conduire au marabout.

Elle était accompagnée de quelques femmes, parmi lesquelles se trouvait Aïxa, et de deux Nubiens.

Arrivée à l'entrée du bois de lentisques, elle sauta légèrement à bas de sa mule, en appuyant sa main mignonne sur l'épaule de la Mauresque, qui s'était agenouillée devant elle.

Puis elle dit aux autres esclaves de se reposer et de l'attendre, et toutes deux s'engagèrent dans le bois, sans exciter aucun soupçon.

Rachel alors seulement respira avec la joie d'un prisonnier évadé du cachot, qui regarde le ciel bleu comme s'il voulait y monter, qui boit l'air libre comme une liqueur enivrante, qui absorbe les senteurs de la terre comme une ambroisie dont la vertu redonne au corps et à l'àme une nouvelle jeunesse.

— Oh! cent foisheureuse êtes-vous, Aïxa, lui dit-elle, car l'espace s'étend à perte de vue devant vous ! Déjà les regards de vos geôlieis ne vous espionnent plus; déjà vous entendez le hennissement du palefroi qui va faire voler le sable sous ses pieds en vous emportant avec la rapidité d'une flèche. Tout à l'heure vous briserez votre collier de servage et vous resterez libre.

— Merci de votre générosité, Rachel ! répondit Aïxa ; et puissent s'accomplir les vœux que j'adresse au Prophète pour votre bonheur! répliqua la Mauresque avec un sourire d'une expression étrange.

— Ne perdez pas un instant! dit la jeune châtelaine avec inquiétude ; votre liberté ne sera conquise qu'à l'heure où vous franchirez la frontière du royaume de Grenade.

La Mauresque baisa alors la main de sa complice et s'éloigna rapidement. Parvenue à un des coudes du sentier, elle s'arrêta et retourna la tête.

Elle vit Rachel qui, debout à la même place, la suivait des yeux. Elle étendit la main sur elle. La jeune femme prit ce signe pour un dernier adieu : c'était une dernière menace.

Avant de s'éloigner à son tour, Rachel, redoutant quelque trahison de la part de ses esclaves, écarta doucement les branches des lentisques et jeta un regard rapide sur les Nubiens et sur ses femmes.

Tous étaient restés sur la lisière du bois ; seulement ils avaient

mis pied à terre et s'étaient couchés sous les arbres, tandis que mules et mulets broutaient l'herbe rare et les pousses nouvelles.

L'esprit plus rassuré, elle s'avança alors à travers le bois, cherchant au hasard le sentier qui conduisait au morabethin\ mais elle ne tarda pas à trouver un nouveau sujet d'inquiétude dans le silence, l'isolement et l'obscurité qui l'entouraient. Il lui semblait que le temps passait avec cette incroyable rapidité qui, dans les rêves, fait dérouler les événements d'un siècle en moins d'un quart d'heure. Elle s'efforçait de marcher rapidement, et sentait ses pieds s'alourdir et se sceller au sol, tandis que les branchages s'entre-croisaient sur son passage comme des murailles mobiles. Enfin elle s'arrêta tout à coup en atteignant une sorte de clairière ou de carrefour d'oij plusieurs sentiers rayonnaient entons sens.

Elle promena autour d'elle des yeux effarés par une mortelle inquiétude.

Une force irrésistible, un pressentiment douloureux la poussaient à retourner sur ses pas; et peut-être allait-elle céder à la vague terreur qui la dominait, lorsqu'un cri semblable à celui d'un oiseau de nuit vint résonnera son oreille, tandis qu'une avalanche de branches et de feuilles s'écroulait à quelques pas d'elle.

La jeune femme se crut perdue, quand elle vit rouler à ses pieds une petite masse noire, qui n'était autre que le petit Gil Perce-Neige. L'avorton, ayant pour mission de guider Rachel à travers les tours du bois de lentisques jusqu'au marabout, s'était niché au haut d'un arbre, et, dès qu'il eut aperçu celle qu'il guettait, il s'était laissé glisser du haut de son observatoire avec l'agilité d'un chat sauvage.

Rachel, en retrouvant au milieu de cette mystérieuse solitude, qui lui semblait peuj^lée d'ennemis, le petit Gil, son ancien page, étouffa un cri de joie qui partait du fond de son âme, et, prenant entre ses deux mains glacées la tête de l'enfant, elle le baisa au front.

Perce-Neige se prêta fort docilement h cette marque de reconnaissance; puis il murmura doucement :

— Suivez-moi à pas légers, madame, car mon grand frère vous attend depuis longtemps.

Ils arrivèrent bientôt devant une longue muraille couverte d'un manteau do lierre et de vigne sauvage, et tellement ruinée, (ju'au premier coup d'œil il était impossible de deviner si c'était le lierre

qui soutenait la muraille de ses réseaux inextricables, ou la muraille qui soutenait le lierre de ses pans à moitié écroulés.

Quoique la vieille mosquée ne fût .plus visitée depuis longues années que par quelques rares pèlerins arabes ou des bandits qui guetlaient les voyageurs isolés à la sortie de Séville, Gil Perce-j\eige, par excès de précaution, crut devoir éviter de passer par l'entrée principale.

11 grimpa donc lestement sur le mur*, et, après avoir sauté dans l'intérieur, il ouvrit à Racliel une petite porte à demi masquée par des broussailles d'aloès et de figuier hérissé d'épines.

La jeune femme traversa cet enclos inculte, oii les fidèles croyants pénétraient du temps des Almoravides par vingt-quatre portes de bronze, ornées de sculptures d'or, et dont quatre mille sept cents lampes éclairaient alors, toutes les nuits, les vingt-neuf nefs que l'on y comptait en longueur, sur dix-neuf de largeur. Mais il ne restait de la magnificence des califes qu'un souvenir. Rachel ne marchait plus sur les dalles superbes que foulait le pied des héritiers du Prophète, mais sur un sol hérissé de cactus et de nopals, parfumé de lavande et d'autres plantes aromatiques. A chaque pas elle soulevait une nuée de sauterelles aux ailes roses.

Cependant quelques débris attestaient encore la grandeur et la majesté de la mosquée arabe. Çà et là, des fûts de colonnes brisées, dalbàlre ou de jaspe, écorchaient la terre ; des corniches de porphyre gris ou rouge dormaient dans les buissons d'arbrisseaux épineux. Sous les plantes odorantes, Rachel voyait étinceler paifois de petites pierres aux couleurs variées, poussière de mosaïques, et la lune colorait dune teinte bleuâtre et mélancolique ces décombres imposants.

Perce-Neige enjambait d'un pas agile toutes ces ruines, l'esprit uniquement tendu vers le but de sa mission, et il introduisit enfin la jeune femme dans l'intérieur du morabethin^ ermitage mauresque qui avait (Hé construit avec les restes les moins mutilés de la vieille mosquée.

Rachel sentit son cœur tressaillir d'une joie ineffable en apercevant don Pedro qui l'attendait, entouré de ses frères de lait.

Ces derniers l'avaient accompagné malgré lui.

Les deux amants se regardèrent sans pouvoir proférer une parole. Ils ne vivaient plus que par les yeux. Leurs cœurs se parlaient par une

palpitation si violente qu'elle leur causait une douleur presque intolérable. On eût dit des ressuscites qui avaient payé leur amour de leur vie, et à qui Dieu rendait une nouvelle existence pour épuiser sur terre les félicités promises aux âmes dans le paradis. Ils s'absorbaient dans la contemplation l'un de l'autre, comme s'ils eussent craint de perdre une vision qui devait passer rapide comme l'éclair.

Évidemment, depuis leur séparation, ils avaient vécu d'une vie factice et végétative , ils avaient vécu pour arriver à ce moment bienheureux. Ce marabout solitaire était pour eux un ciel ouvert tout resplendissant d'azur et d'étoiles, plus merveilleux mille fois que ne l'avait jamais été, aux regards des croyants, la splendide mosquée des califes. Puisqu'ils se revoyaient, toute la nature devait«se réveiller comme leurs cœurs, et revêtir une nouvelle jeunesse.

Don Pedro remarqua qu'un cercle bleuâtre se dessinait autour des grands yeux de Rachel, et celle-ci s'aperçut bien vite que le visage du roi était plus pâle qu'autrefois et qu'une ride sillonnait son front.

Pourtant, jamais ils ne s'étaient trouvés Fun et l'autre doués d'une plus réelle et plus êympatliique beauté. Rachel s'étonnait naïvement dans sa pensée que d'autres hommes pussent prétendre à être aimés. Don Pedro se demandait, avec une sorte de honte, comment il avait pu croire qu'il aimait Maria de Padilla et la fille de ^lohamed avant de connaître Rachel.

Cependant Diego Lopez se pencha à l'oreille du roi et lui dit :

— Le temps presse, seigneur!

Puis, faisant signe à ses frères de le suivre, il se retira dans le fond du morabethïn, ne laissant pour garder la porte que le petit Perce-Neige.

Don Pedro, sortant enfin de son extase muette, s'approcha de Rachel et lui dit, non sans une sorte de timidité qui contrastait avec son caractère hardi :

— Oh! merci î merci d'être venue sur ma prière, chère âme !

— Hélas ! mon doux Seigneur, répondit la jeune femme d'une voix suppliante, ce n'est pas Rachel la juive, ce n'est pas la pauvre fille que vous avez aimée autrefois qui a consenti à se rendre à cette entrevue. Je suis la femme d'un des chevaliers qui vous ont rendu votre royaume, et je viens vous conjurer de ne pas violer vos serments.

— Ah ! ne dois-je donc entendre que des paroles qui nous

768 ÉSAU LE LÉPRKLX

séparent, même de ta bouche, Racliel? répliqua le roi en frémissant. N'ai-je pas assez souffert et faut-il que tu viennes, toi aussi, déchirer ma poitrine avec la dague de mes ennemis? Que m'importe que Tom Burdett et ses compagnons m'aient rendu mon royaume, si j'ai payé ce service d'un prix insensé et ypipossible? On dit que je suis redevenu un roi puissant, et je suis forcé de comprimer la seule pensée qui brûle mon cerveau, de laisser mon cœur se glacer loin du seul amour qui pourrait le ranimer, de fuir la seule image que poursuivent mes rêves pendant la nuit et mon souvenir pendant le jour Oh ! ma bienaimée. nos cœurs n'ont pas changé ; vous êtes rentrée dans mon royaume, dans ma bonne cité de Séville, vous êtes là, sous ma main, dans une maison que j'ai donnée à votre maître, et parce que ce vil routier, que vous n'aimez pas, que vous méprisez, a bien voulu vous vendre son nom, je n'ose pas même, moi, le roi de Castille, aller rôder à votre porte et chercher à vous voir, triste et pâle, à votre balcon. Oh 1 cette contrainte ne peut durer, Rachel. L'amour a tué en moi la prudence, l'honneur, la fidélité aux serments. Ma puissance est une servitude et une dérision si je ne la partage avec toi. Mon ambition est morte. Sur mon trône, je sens le vide au fond de mon âme. et les courtisans qui viennent baiser ma main à l'Alcazar me semblent de lugubres fantômes. Si tu partageais la puissance de don Pedro, alors je croirais à sa réalité et je deviendrais heureux, car, avec toi, la honte et la misère même seraient du bonheur. Oh ! je n'aurais pas dû consentir à ce mariage, je n'aurais pas dû écouter mon ambilion et mon orgueil, même lorsque ces tristes passions me parlaient par ta douce voix. J'ai été faible, je t'ai obéi, et aujourd'hui je me repens de ma faiblesse et de ma soumission. Si je remercie Dieu de m'avoir fait le vainqueur de don Enrique, c'est que j'espère, grâce à celte victoire, être redevenu assez maître de mon royaume reconquis pour te séparer à jamais du tard-venu, à qui je t'avais si lâchement cédée.

— Oh! vous ne vous souvenez donc plus, cher seigneur, dit Kacliel tremblante en entendant cette voix passionnée qui enivrait son âme comme une musique céleste, (juiî mon mariage fut la condition suprême de l'alliance du prince Noir et de ses barons.

— Je ne veux me souvenir que de notre amour, reprit le roi en d'enlaçant de ses bras qui frémissaient d'impatience et de désir. Oh !

si tu y consens, le passé va renaîlre pour nous.

— Qu'il soit donc le bienvenu, reprit don Pedro en tirant son épée avec

calme... (P. 774.)

— C'est impossible ! répondit ki jeune femme en cherchant h se dégager doucement de l'étreinte de don Pedro.

— Ah! Rachel ! s'écria-t-il, si lu m'aimais comme autrefois, tu ne dirais pas : « C'est impossible ! »

— Si je vous aimais! reprit-elle avec un accent douloureux. Mais les jours écoulés et l'absence ne font que rendre mon amour plus grand, plus généreux, plus épuré, Pedro ; car, pendant ces

ÉSAU LE LÉPRF.L'X. — J. ROUFF, ÉDITEUR.

UV. 97.

heures si lentes, je ne pensai:-; qnk loi, je ne priais que pour toi, je n'avais d'émotions de joie ou de chagrin que par toi. Je ne vivais qu'aux heures oh un messager apportait des nouvelles de l'armée. Et lu n'étais pas absent, car je te voyais, par une grâce du ciel, comme si je t'eusse suivi au milieu môme de tes chevaliers. La bataille âc Navarette, je l'ai vue en rêve avant d'en recevoir la nouvelle. Je cherchais des yeux ton visage parmi les faces mornes et livides des guerriers restés sur le champ de bataille, et si je l'avais aperçu, je ne m( serais pas réveillée de mon sommsil ; mon cœur se serait brisé d'un seul coup ; mes lèvres ne se seraient pas môme rouvertes pour exhaler une dernière prière. Crois-tu donc que je vivrais, si tu étais mort? Est-ce que pour moi le ciel aurait encore un soleil et les fleurs un parfam? Est-ce que l'air ne manquerait pas à ma poitrine? Oh! si tu mourais, je le sentirais h l'instant, Pedro, à quelque distance que nous soyons l'un de l'autre. Mais je ne crains pas cela, ajoula-t-elle avec un divin sourire ; je suis bien sûre de mourir avant toi ! Il y a un pressentiment qui vous avertit de cela, vois-tu, et c'est encore une bonté d( Dieu. Dis-moi seulement que tu me pleureras un peu, mon Pedro, quoirju'on regarde comme honteux pour un homme de pleurer. Kl tu ne m'oublieras pas trop vite, n'esl-ce pas, mon doux seigneur, pas aussi viie que les autres femmes que tu as aimées? Aujourd'hui, vois-tu, je les plains, ces pauvres femmes, Aïxa elle-même. Je comprends qu'elle:^ devaient être bien malheureuses : clle§ te perdaient. Tu ne leur souriais plus, ta ne baisais plus leurs mains, tu ne les serrais plus 9W ton cœur. Oh î si j'avais une rivale, ce serait pour moi aussi cruel ^fae de te voir mourir. Je suis devenue jaloase, croirais-tu, Pedro? J'ai peur du temps et do l'absence, qui peuvent changer ton cœur inconstant ; j'ai peur de la beauté des autres femmes ; je me trouve laide et triste. Je voudrais rompre ma chaîne dans des moments de folie, pour courir ?i toi et t'cmpôcher de ne plus m'aimer.

La pauvre Uachel dit toutes ces paroles incohérentes avec une grâce remplie d'un charme si touchant et d'une sincérité si naïve, que don Pedro sentait son cœur se fondre en extase.

Tu vois bien, enfant, lui répondit-il, que je ne puis te laisser plus longtemps à la merci de Tom Bnrdctt.

— 01;! si j'ai eu la faiblesse de vous raconter mes rêves, seigneur roi. rqiril Irr jcimi' femme tonte confuse, n'abusez pas de celte arme

contre moi. A côté du rêve dans lequel Tâme s'engourdit et s'énerve, il y a la réalité; à côté de la passion, le devoir. J'ai lutté avec moD cœur, et, quelque amère et douloureuse qu'ait été la lutte, j'ai triomphé. Don Pedro, sachez-le bien, je veux acomplir jusqu'au bout la tâche que je me suis imposée.

— Tune m'as donc pas compris, Rachel? répliqua le roi avec violence. Je ne veux pas que tu sois une de ces favorites vulgaires que les murs de l'Alcazar et les boulaies des sergents d'armes ne protègent pas toujours contre l'insulte. Je compte t'élever si haut, que tous les fronts s'abaisseront devant toi. Enfm, sache à ton tour que si j'ai désiré reconquérir ma couronne royale, si j'ai cédé à la volonté du prince Noir, c'était pour te mettre un jour cette couronne au front.

— Malheur à vous! s'écria aussitôt la jeune femme avec une énergie qu'elle puisait dans la loyauté de sa passion, malheur à vous si vous tentiez jamais d'exéculer ce projet insensé, car ce serait votre perte! Oubliez-moi plutôt, car mon amour ne peut que vous porter malheur.

— Que veux-tu dire? demanda don Pedro, étonné de l'étrange exaltation avec laquelle sa maîtresse repoussait le brillant avenir qu'il venait de dérouler à ses yeux.

- Puisqu'il faut te l'avouer, Pedro, reprit-elle tristement,* à l'orco de leur avoir entendu dire à tous que j'étais ton mauvais génie, j'ai fini par le croire à mon tour. Eu effet, jette un regard en arrière, et lu verras que du jour où, chassant la fdle de ?.Iohameh, tu m'as fait entrer dans l'alcazar de Sôville, la famine a décimé cette glorieuse cité, et l'émeute a grondé et rugi autour de tes murailles crénelées. A cause de ton amour pour une juive qu'on accusait de sortilège et de maléfices, l'Eglise t'a chassé de son siiin, le peuple t'a chassé de son cœur, le peuple t'a chassé de ses remparts. Te voyant abandonné de tous, j'ai vainement essayé de te rester fidèle, comme l'unique consolation de ton adversité ; dom Augustin Gudiel n'a pas craint de mentir et de me tromper en me disant que mon abandon te sauverait. Et pourtant le mensonge du château de Lugo est devenu une vérité dans l'église de Bordeaux. Depuis que nous avons solennellement renoncé l'un à l'autre, la fortune a changé de face. Un peuple entier s'était levé contre toi, les plus illustres chevaliers du monde se sont armés

pour défendre ta cause et te reudre ton héritage. Tu errais proscrit et fugitif hors de ton pays, tu y es rentré victorieux. Le peuple qui t'avait maudit a salué ton retour de ses acclamations. Enfin les traîtres ricos-hombres, qui avaient comploté la ruine et qui l'avaient proclamée avec tant d'arrogance et déclal, sont revenus, humbles etsoumis, solliciter linsigne faveur de baiser ta main royale qu'ils craignaient de voir s'appesantir sur eux. Tu vois donc bien que j'étais ton mauvais génie!...

— Dis plutôt mon bon ange, Rachel, carton cœur noble et dévoué a toujours été mon meilleur conseiller. J'ai besoin d'entendre ta voix pour oubher tous ces hommes envieux, hypocrites et félons qui m'entourent. Si je reste seul, abandonné à mes souvenirs de haine et de vengeance, j'exercerai de cruelles représailles de toutes les humiliations que j'ai subies. Ta main seule serait assez forte pour arrêter ma main au moment de signer la sentence de mort de tous les traîtres.

— Mais nous nous voyons ici pour la dernière fois, don Pedro.

— Sache au contraire que nous ne nous quitterons plus, Rachel; si je t'ai fait supplier de venir à ce marabout, si le ciel t'a permis d'échapper à la surveillance de tes gardiens, c'est afin que je puisse te ramener à l'Alcazar.

— Oh! vous ne persisterez pas dans votre projet criminel? dit la jeune femme, qui recula enjognant les mains avec désespoir.

— Qui donc m'en empêchera? s'écria don Pedro. ,

— Le souvenir de votre parole, seigneur roi. La violer, c'est défier de leurs serments le prince Noir et ses barons; c'est payer le service rendu d'une ingratitude odieuse. Songez-y bien, votre pouvoir est encore mal afiermi. Don Enrique s'est enfui vivant de la plaine de Navarette, et le jour où les lances anglaises auraient disparu, il apparaîtrait, lui, à la tête d'une nouvelle armée.

— Chasse cette lausse crainte, dit don Pedro, dont les yeux bleus brillèrent d'une flamme soudaine. Cette armée n'aura pas de chefs. J'ai inscrit dans ma mémoire le nom de tous ceux qui m'ont vendu comme autant de Judas, depuis le trésorier Martin Yanez jusqu'à l'amiral Bocca-Negra, et quand ma justice aura passé sur eux avec son niveau sanglant, nul d'entre eux ne pourra plus relever sa tête rebelle.

— Ah 1 VOUS voulez donc justifier le surnom de Cruel dont vos ennemis ont cherché à vous flétrir, don Pedro? Un roi se venge mieux par la miséricorde et le pardon que par les supplices.

— Si tu ne viens pas avec moi, Rachel, je laisserai faire au bourreau sa besogne, dussé-je devenir un objet d'exécration pour mes sujets. J'ai trop souffert pour ne pas- chercher l'oubh du passé dans la vengeance, à moins de trouver un refuge pour mon cœur ulcéré dans ton amour. Si je puis sans cesse te voir et t'écouter, les traîtres passeront devant mes yeux comme des ombres vaines, comme des indifférents confondus dans la foule. Si par hasard la vue de celui qui ma le plus cruellement outragé faisait monter la colère à mon visage, tu n'aurais qu'à demander grâce pour lui, et je l'oublierais aussitôt. Mais si je suis repoussé par toi, si je reste enseveli dans le marasme et le deuil de mon amour, je ne laisserai pas ces rebelles se réjouir de ma douleur, qui est leur crime, et je me glorifierai en effet de mériter le surnom terrible qu'ils m'ont donné.

— Ayez pitié de vous-même, seigneur roi! s'écria Rachel, effrayée du délire qui semblait inspirer cette réponse étrange.

— Tuas partagé ma misère, partage ma fortune! répliqua don Pedro d'une voix irritée. Tu as vu l'Alcazar sans pain, tu verras l'Alcazar en fête.

— Mais alors j'étais libre ! murmura-t-elle. Aujourd'hui je suis la femme de Tom Burdett,

— Burdett ! répéta le roi en haussant les épaules avec mépris; je le ferai si riche et si puissant, qu'il n'hésitera pas à rompre ce mariage insensé.

— 11 refusera, monseigneur, dit-elle d'une voix tremblante.

— S'il refuse, dit don Pedro avec une irritation croissante, je prendrai patience en songeant que ce tard-venu fait un métier hasardeux, et qu'il n'est pas invulnérable.

— Oh! je ne vous reconnais plus, mon cher seigneur, dit Rachel en saisissant les mains du roi dans les siennes avec une expression suppliante, ou j'ai mal compris sans doute. Vous n'avez pu concevoir cette pensée mauvaise, impie. Vous ne changeriez pas l'épée de justicier contre le poignard de l'assassin. Dites-moi, don Pedro, que j'ai mal entendu, et que mon doute môme vous semble une insulte.

?74 ÉSAU LE LtPREUX

— Rachel, corisens-lu à me suivre? répliqua le roi d'une voix sourde et brève.

La malheureuse souffrait uue sorte d'agonie et de martyre qui faisait monter à son cerveau la fièvre et la folie.

— Jamais! murmura- l-elle en cherchant à s'arracher des bras du roi, qui l'étreignaient convulsivement. Au nom de votre père, seigneur, laissez-moi partir.

— Il est trop tard! s'écria derrière elle une voix dont l'accent guttural fit tressaillir les deux amants.

Gil Perce-Neige, qui n'avait pas eu le temps de s'opposer à la brusque entrée de la nouvelle venue, et ses frères, qui s'étaient retirés au fond du morabethin, bondirent aux côtés de don Pedro.

— Aïxa! s'écrièrent en même temps Rachel et le roi.

— Oui, Aïxa! répéta la Mauresque; Aïxa, l'esclave de messire Tora Burdetf, qui vient vous annoncer l'arrivée de son bien-aimé maître ,

— Burdettici! murmura la jeune femme avec terreur.

— Qu il soit donc le bienvenu, reprit don Pedro en tirant son épée avec calme et se dirigeant vers la porte. Mieux vaut en finir sur riieuie avec lui.

Mais Aïxa, laissant échapper un rire railleur :

— Remets ton épée dans ton fourreau, seigneur roi, dit-elle, car tu as affaire à un capitaine d'écorcheurs. Or, ces gens-là tendent bien des embuscades, mais ils ne s'y laissent pas prendre.

— Nous combattrons comme deux chevaliers, répliqua don Pedro, et si je le tue, ce sera loyalement.

— Tu ne le tueras pas, te dis-je; car, pour venir ici, il a choisi de hardis compagnons qui valent bien tes frères de hiil.

— Eli bien, les épées en décideront.

— Tu oseras donc tourner la pointe de ton arme contre ce généreux prince Noir et ses fidèles barons d'Angleterre et de Guyenne qui l'ont fait regagner ton royaume au prix de leur sang?

— Le prince Noir et ses barons! s'écria don Pedro, dont le visage devint bluic commo un linceul... Mais que m'importe, après tout? Suis-je donc en tutelle? Sont-ils mes maîtres ou seulement mes alliés? Ne puis-je pas, quiind j'aurai payé leurs services, les renvoyer donner des ordres à leurs vassaux de Guyenne?

ES AU LE LÉPREUX TTu

— Oh! madame, dit douloureusement Rachel, je croyais qu'entre nous tout le passé était oublié.

— Une femme comme moi n'oublie pas, belle juive; elle se

venge.

Rachel cacha sa tête dans ses deux mains, car elle se sentait suffoquée par les sanglots et les larmes.

— Et toi, don Pedro, poursuivit Aïxa en lixaut sur le roi ses yeux élincelants, tu te souviens de ma prédiction : « Chaque fois que tu me trouveras sur ton passage, notre rencontre sera signalée par quelque événement funeste, » Tu vois que je sais tenir ma parole.

— Tu auras menti cette fois, répondit-il; car, malgré tes menaces, nul ne m'empêchera de faire rentrer Rachel ti'iomphante à l'Alcazar.

La Mauresque sourit avec une expression féroce. - Tu te trompes, fidèle amant, lorsque tu prétends donner ton Alcazur pour logis à la juive. Tu veux parler sans doute, car c'est là sa place, de la maison du mezouar de Séville?

Don Pedro tressaillit d'épouvante, malgré tout son courage.

— Pourquoi as-tu prononcé le nom du mezouar avec un accent de menace? dit-il en s'avançant vers Aïxa.

Et comme elle souriait toujours sans répondre, il posa ses deux mains sur les épaules de l'esclave, l'attira à lui, et la regarda fixement à la pâle clarté de la lune. Il avait compris que, de la part de cette femme, le nom de mezouar n'était pas un vain mot jeté au hasard : il espérait lire dans ses yeux perfides quel sens horrible et mystL-rieux cachait cette nouvelle insulte.

Tu me fais une étrange question, seigneur roi, répondit-elle sau? fléchir sous l'inquisition du regard que don Pedro dardait sur elle. Le mezouar trouve sans doute que tu ne lui fournis plus assez de besogne; mais il a plus d'une corde à son arc. Les belles courtisanes deviennent rares à Séville, depuis que les barons anglais y mènent joyeuse vie ; eh bien, Juan le Velu attend à cette porte la belle Rachel.

— Tais-toi, malheureuse I interrompit don Pedro en voyant la jeune femme relever la tête et écouter avec une surprise anxieuse la réponse de la Mauresque.

Mais celle-ci continua aussitôt :

— Oui, le mezouar vient, en vertu de ses droits et privilèges, garder la porte du marabout, où la femme du chevalier Burdett est enfermée avec son amant.

Rachel poussa un cri déchirant.

— Il vient, dit encore Aïxa, réclamer publiquement comme sa vassale cette femme convaincue d'adultère.

Rachel tomba à genoux sur les dalles, le regard fixe, les mains étendues comme pour repousser quelque monstrueuse vision.

— 11 vient, ajouta la Mauresque, inscrire sur son rouleau de parchemin le nom de la fille de Samuel Ben-Lévi parmi les noms des fdles perdues qui lui payent redevance.

— Grâce! grâce, madame! s'écria d'une voix désespérée la malheureuse femme, dont tout le corps palpitait comme si elle eût été appliquée à la torture.

Chaque mot de sa rivale s'enfonçait comme un coin d'acier dans son cœur. Elle entrevoyait enfin la vengeance méditée par Aïxa, mais il lui semblait que c'était une illusion affreuse et impossible; que l'esprit le plus envieux et le plus cruel ne pouvait faire une réalité d'un si infâme châtiment. Elle ne pouvait tomber si soudainement de la maison de Tom Burdett, du marabout même oh elle venait de repousser la couronne dont le roi voulait ceindre son front, au pouvoir de Juan le Velu. Aïxa voulait l'effrayer sans doute, l'avilir et l'humilier pour se venger d'avoir été son esclave. Surprise par Burdett, Rachel s'attendait à expier sa faute par un coup de dague, et la mort ne l'eût pas lait trembler. Mais involontairement la menace de la Mauresque jetait le délire vertigineux que cause aux créatures nerveuses le vide d'un abîme et l'appréhension de l'inconnu. Elle eût baisé les pieds d'Aïxa pour obtenir qu'elle rétractât ses paroles menaçantes, et, oubliant tout orgueil, elle se traîna sur les genoux devant l'implacable fille en répétant :

— Grâce! grâce! je ne suis pas coupable.

— Debout, Rachel! dit aussitôt don Pedro en la relevant; oubliez-vous que vous êtes ici sous ma sauvegarde, et que je suis roi de Casiille et de Léon?

— C'est parce que tu es roi de Casfille et de Léon, reprit Aïxa, que tn donneras le premier rexemf)le du respect et de l'obéissance dus à la loi.

...Tu as souffert alors que le bourreau, exécutant la sentence prononcée contre toi, te tranchât publiquement la tête en effigie... (P. 778.)

— Ne l'écoute pas, Rachel; je le jure que le mezouar de Séville ne viendra pas le chercher dans les bras de ton seigneur.

— C'est parce que tu es son seigneur que tu ne défendras pas cette femme ciiminelle contre lui ; car ce serait lui apprendre que ta justice n'est qu'un caprice ou un hasard. Sauver Rachel du déshonneur parce que lu es son complice, ce serait renier ton passé, nienlir

ÉSAu i.K i.ÉruEr::. — j roiff, éditeir. uv. 98.

à toute ta vie. abdiquer ce surnom de justicier que le peuple t'a donné et dont tu étais si fier!

— Eh bien! que je sois maudit et méprisé de tous, s'il le faut, mais je ne livrerai jamais celle qui est ma vie et mon âme !

— Souviens-toi, don Pedro, poursuivit la Mauresque impassible, que pour avoir tué dans un combat de nuit le sereno Antonio Meudez, tu as été condamné à la peine de mort par Jean Pasqual, premier assistcnte de Séville. Tu as souffert alors que le bourreau, exécutant la sentence prononcée contre toi, te tranchât publiquement la tête en effigie. Tu étais cependant déjà, comme aujourd'hui, roi de Catille et de Léon.

Le malheureux seigneur passa sa main tremblante sur son front pour en essuyer la sueur glacée. Il devinait enfin la profondeur du gouffre que la Mauresque avait creusé sous ses pas, et dans lequel il pouvait jeter, sans le combler, son honneur, son courage, son renom de justicier et l'amour de ses partisans.

Rachel sentit une angoisse mortelle mordre son cœur comme des tenailles rouges en voyant le déchirement du cœur de son amant. Il fallait en effet que le roi fît à l'instant le sacrifice de tout ce qui comptait encore dans sa vie par mille liens invisibles, en dehors de son amour insensé pour la juive.

Il eût certes risqué son trône pour faire de la fille de Samuel une favorite ou une reine, parce que, aux yeux de tous, il avaitl'excuse de la passion, du péril et de l'audace ; mais braver la coutume et la loi dont il avait toujours été le rigoureux interprète; mais sortir par la violence du piège où il s'était laissé prendre; mais avouer publiquement sa félonie envers le routier Burdett, outragé dans son honneur, et sa félonie envers le prince Noir, confiant dans des serments solennels, c'était à la fois ruiner son avenir el flétrir sa réputation au profit égoïste de son amour, Don Pedro rougissait de l'hésitation qui étranglait la voix dans son gosier, mais il hésitait toujours.

Rachel alors se releva, belle de résignation et de dévouement.

— Seigneur roi, dit-elle d'une voix navrante, cette femme araison. Uni)rince a des devoirs qu'il ne peut violer, car il en doit compte à Dieu. La puissance et la force ne triomphent pas longtemps de la justice et de la vérité. Aux yeux de tes partisans comme aux yeux de tes ennemis, je suis une femme perdue. Que le mezouar inscrive mon nom

sur sa liste infâme ! Il sera bientôt forcé de l'effacer, mon Pedro, sans menaces et sans violence. Tu ne pourrais me sauver qu'aux dépens de ton honneur; crois-tu donc que je ne sois pas heureuse de l'épargner un crime, et que les malédictions de tes sujets ne gâteraient pas toute la joie de notre amour si je rentrais audacieasement à l'Alcazar après avoir chassé Juan le Velu d'un coup de mon chasse-mouches. Abandonne-moi, il le faut, je le veux, ajouta-t-elle avec une énergie que le roi ne lui connaissait pas.

— Mais si je t'abandonne, moi, pauvre enfant, qui donc te protégera? dit don Pedro, honteux comme d'une lâcheté de cette réponse équivoque,

— Nous, grand frère! répondirent les fils de la Paloma, qui vinrent se ranger autour de la jeune femme.

— Vous! s'écria la Mauresque avec un geste de suprême dédain, car elle savait qu'une résistance à main armée était impossible.

Au même instant un grand bruit retentit au dehors, et la porte de bronze du morahethin^ que Perce-Neige avait eu soin de fermer après l'entrée d'Aïxa, roula sur ses gonds.

Le roi, l'épée nue, se plaça devant Racliel.

— Entendez-vous? reprit la .Mauresque. Le mezouar s'impatiente et vient chercher la proie que je lui ai promise. A l'œuvre donc, mes fanfarons, car je suis, en vérité, curieuse de savoir comment vous allez vous y prendre pour sortir de ce saint lieu !

— Et moi aussi, répondit Perez le mineur en montrant la porte du bout de son pic de fer, je suis curieux de savoir comment s'y prendra le seigneur Juan le Velu pour pénétrer jusqu'à sa nouvelle vassale.

Aïxa tourna brusquement la tête et poussa un cri de rage.

Malgré l'obscurité elle venait d'apercevoir, amoncelé devant la porte, un rempart de granit, de jaspe et de porphyre, improvisé pur Perez le Mineur et ses frères, pendant qu'elle donnait cours à ses sarcasmes contre la juive et le roi.

Elle se rua comme une lionne furieuse sur ces rocs, et, tandis qu'elle se déchirait les mains aux angles saillants du marbre et se consumait en efforts impuissants, le mineur s'approcha de .son royal frère de lait et échangea rapidement quelques parol(?s avec lui.

780 ÉSAL LE LÉPREUX

Les yeux bleus de don Pedro s'illuminèrent d'une joie soudaine.

Alors on entendit )es coups de hache retentir de nouveau, et la porte, dont Tencadrement de pierre volait en éclats, rendit de sourds "^émissements. La brèche menaçait d'être bientôt ouverte.

Vous étiez curieux, je crois, de savoir comment le mezouar

entrerait ici? dit la Mauresque en venant se poser insolemment devantle roi, tandis que Racliel, silencieuse, immobile et froide comme une statue, attendait la chute de la porte avec une seule pensée, la pensée d'être, à partir de ce moment, séparée de son amant jusqu'à l'heure bienheureuse de la réunion des âmes.

Nous ne verrons pas plus comment il entrera que tu ne verras

comment nous allons sortir, répliqua le roi railleur à son tour.

Sur un signe de Ferez, Ruy le Faucheur s'élança vers la Mauresque, l'enlaça dans ses longs bras décharnés, et il lui enveloppa la tête dafîs son manteau avec une dextérité inouie.

Tandis qu'elle se débattait vainement, et que sa voix expirait sous les plis serrés de l'étoffe, le Mineur s'était arrêté au fond du morabethin, devant une dalle semblable aux autres, mais à laquelle était scellé un anneau.

Ses yeux perçants, habitués à voir dans les ténèbres, lui avaient permis de découvrir ce mystérieux détail, tandis qu'il fouillait tous les recoins du marabout avec la vigilance soupçonneuse qui lui était

habituelle.

11 avait aussitôt pressenti que cette dalle devait cacher quelque issue secrète, d'autant plus que sous la mosaïque de beaucoup de mosquées, comme sous le pavé de presque toutes les églises chrétiennes, s'étendaient de vastes souterrains, où souvent les habitants de villes prises d'assaut avaient trouvé un refuge et une voie de

salut.

Ferez logea donc son pic de fer dans l'anneau, et, soulevant la lourde pierre, il démasqua un escalier dont les marches verdâtres devaient, en elîet, conduir<' aux anciens caveaux de la mosquée.

— Allez en avant, frères ! dit-il à voix basse, je vous suivrai.

Le roi entraUiu Rachel, qui, plus morte que vive, ne pouvait résister; Blas le Centaure, Lopez l'Archer et Gil Ferce-Neige descendirent ensuite un à un dans le plus profond silence.

Lorsqu'ils eurent tous disparu, Ferez le mineur tordit et brisa

l'anneau de fer; puis, descendant à reculons, il laissa lentement retomber la dalle sur lui.

Il était temps, car la porte du moraheth'm cédait enfin. Lorsque Ruy eut vu s'abaisser sans bruit sur Perez comme le couvercle d'un tombeau, il cessa d'embrasser la Mauresque dans l'étau vivant de ses bras; il écarta son manteau, et la laissa se dégager de cette rude étreinte, en lui disant:

— Notre-Dame! il est temps de décapuchonner le faucon, quand le héron est hors de vue.

Aïxa jeta un regard autour d'elle, et, se voyant seule avec le Faucheur, elle rugit comme une lionne blessée, et s'élança, d'un bond furieux, jusqu'au fond du morabethin.

A ce moment, le mezouar, appuyé sur le perclus Sanchez et le boiteux Mattoral, qui lui servaient d'aides, gravissait lourdement le rempart de blocs amoncelés par Perez. Arrivé au terme de cette pénible escalade, il s'arrêta pour respirer, et l'on entendit s'exhaler de ses narines dilatées un souffle bruyant et saccadé.

Sanchez et Mattoral . oubliant leurs infirmités , déblayèrent avec un zèle remarquable la porte encombrée, afin de livrer passage au prince Noir, à Tom Burdett et aux barons qui les accompagnaient.

A peine ces derniers se disposèrent-ils à entrer, que des varlets et des pages, tenant en main des torches allumées, se rangèrent devant la porte, afin que nul ne pût sortir du marabout. Derrière eux se pressait une foule d'écuyers et de serviteurs, désireux de savoir comment allait se dénouer le terrible drame que l'indiscrétion de maître Patrick Barillard leur avait laissé deviner.

Aïxa, après avoir minutieusement fait le tour du marabout, venait de s'assurer que Rachel était parvenue à s'enfuir, ce qui lui eût semblé impraticable quelques instants auparavant. Ainsi déçue dans son espoir de vengeance, voyant crouler d'un seul coup son échafaudage monstrueux, elle fut saisie d'un vertige qui bourdonna à ses oreilles et aveugla son regard ; puis, s'affaissant sur elle-même comme frappée d'un coup de foudre, elle roula sur la dalle.

782 ÉSAU LE LÉPRKUX

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