VII. COMMENT RUY LE FAUCHEUR DEVINT LE MAUVAIS GÉNIE DE h
BELLE AIXA, ET POURQUOI LE MEZOUAR LAISSA SORTIR DU MORABETHIN SA NOUVELLE VASSALE.
Tous les seigneurs, qui s'apprêtaient à juger don Pedro et sa complice, étaient graves et silencieux.
Le prince de Galles paraissait \iolemment agité ; et quoique Tom Burdett, l'insolent aventurier, affectât d'être calme, on devinait aux plaques rouges qui marbraient son visage que ce calme recouvrait un grand trouble intérieur. •
En effet, entrer de vive force dans le marabout, oîi tous savaient trouver le roi de Caslille, c'était un acte d'audace inouïe, et dont il était impossible de prévoir les conséquences.
Cependant, le prince Noir s'appuyait sur des serments indignement violés, Tom Burdett sur son droit d'époux outragé, et le mezouar sur la loi.
— Messire, dit Edouard de Galles, en arrêtant son vassal vers le seuil de la porte, vous m'avez affirmé, n'est-ce pas, que votre femme avait accordé une entrevue à don Pedro dans le marabout ; vous m'avez demandé justice contre ce roi qui complotait votre déshonneur ; vous m'avez supplié de venir avec vous pour rendre témoignage de la vérité et accuser en face don Pedro ! Je suis venu.
— Merci à vous, monseigneur! Vous ne jouez pas, vous, avec l'honneur de vos chevaliers, et vous ne les abandonnez pas.
— Mais je vois avec étonnement, reprit le prince Noir avec sévérité, que vous avez choisi un autre témoin. Que vient faire ici le bourreau de Séville? Croyez-vous que je veuille autoriser par ma présence quelque scène de justice sanglante et sommaire? Votre femme, fûtelle coupable, n'implorerait pas en vain ma merci. Qu'elle soit puni(^ par la réclusion et l'exil; mais je n'entends pas qu'il y ait du sang versé !
— Monseigneur Edouard, répondit le baron, lorsque vous m'avez proposé d'épouser cette juive, vous vouliez la séparer à jamais de don Pedro, que perdait cet indigne amour. Vous désiriez donner
pour mari à la belle Rachel un homme jaloux de son droit et inflexible de cœur. Je ne suis pas, en effet, un de ces débonnaires seigneurs qui tolèrent dans leur maison une femme coupable. Mais si je me contente de chasser loin de moi la maîtresse du roi, elle trouvera un asile à FAlcazar, où elle rira de votre confiance aux belles paroles de son amant. Pour éviter que nous ne soyons le jouet de don Pedro, j'ai suivi le conseil de mon esclave Aïxa, et j'ai laissé le mezouar venir réclamer cette femme et l'inscrire au nombre des courtisanes, comme le veut la coutume du pays.
— C'est là une vengeance indigne d'un bon chevalier, et à laquelle le roi opposera son autorité.
— Non, car il n'osera pas se glorifier de sa félonie devant vous,
monseigneur.
— Cette coutume féroce convient plus à des Sarrasins et à des idolâtres qu'à d'honnêtes serviteurs du Christ, ajouta Edouard, dont le caractère chevaleresque et loyal répugnait à cet acte de barbare justice.
— Elle vient des Maures, en effet, répliqua Burdett; mais les Castillans l'ont adoptée et gardée comme la meilleure sauvegarde de la fidélité des femmes. Voici d'ailleurs un nouveau témoin que le hasard a conduit vers nous, et qui va me donner gain de cause.
C'était Mohamed, qui se dirigeait vers le morahethm, torturé par une inquiétude violente. Caché dans le bois de lentisques, il avait voulu assister au départ de sa fille ; mais elle n'avait pas encore paru à l'endroit ovi l'attendaient Abul-Hagib et ses ^énétaires, lorsque le petit Perce-Neige tomba dans leur embuscade; ils l'iiiterrogèrent, et l'avorton, sans se déconcerter, dit au roi de Grenade que la Mauresque l'attendait au marabout et qu'il venait l'en prévenir de sa part. Puis, glissant comme une anguille entre les mains des infidèles, il s'était perdu dans le bois sans plus amples explications.
Burdett s'avança aussitôt vers le Grenadin.
— Seigneur roi, lui dit-il, toute femme surprise avec son amant dans une enceinte fermée n'apparlient-elle pas de droit au mezouar?
— C'est une loi ancienne et rigoureuse dont les chevaliers d'Occident peuvent faire risée, répondit froidement Mohamed, mais elle est respectée comme sainte en Andalousie et en Afrique, et elle garde de toute souilhire nos maisons. Nos femmes craignent moins la mort que la honte. Le roi lui-même ne pourrait effacer le nom de la coupable
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du rouleau de parchemin du mezouar. Si c'est une fille, et s'il se présente le jour même un homme assez fou pour Tépouser, à charge de payer, par an et d'avance, trois marabolins, montant de la taxe due au bourreau, elle peut encore échapper au châtiment; mais la femme adultère n"a aucune chance de salut.
— Pauvre Rachel ! murmura le prince Noir, tandis que le baron de Tring et de Wing, entrant dans le morahethin, criait à Juan :
— Allons, mezouar, fais ta besogne !
A cet ordre, l'œil fauve de Juan étincela, et, portant la main au parchemin jaune et graisseux suspendu à son baudrier, il fit signe à Mattoral et à Sanchez de le suivre.
Burdett, après s'être assuré que son épée jouait librement dans le fourreau, s'avança à son tour. Derrière lui marchaient le prince Noir, le roi maure et les hauts barons.
Parvenu au milieu du petit édifice, le mezouar aperçut une femme vêtue d'une «/mtt/aofa (tunique mauresque), qui était étendue sur la dalle et qui semblait inanimée.
11 se pencha vers elle, la souleva dans ses bras musculeux, et la releva brutalement sur les genoux.
L'état de torpeur et d'affaissement qui avait un instant triomphé de l'énergique nature d'Aïxa se dissipa bientôt. Elle passa machinalement la main sur ses yeux et regarda avec des yeux égarés la foule qui l'entourait ; mais, en apercevant Juan le Velu qui l'aidait à se soutenir, tous ses souvenirs lui revinrent tumultueusement à l'esprit ; elle se rappela que Rachel était sauvée, et, se levant d'un seul bond, terrible de désespoir et de fureur, elle voulut s'élancer à la poursuile de sa rivale. Mais le tard-venu la saisit brutalement par le bras et lui dit:
— Tous ces nobles seigneurs m'ont accompagné pour rendre témoignage contre vous. Montrez-vous donc à visage découvert, madame.
Aïxa, trop troublée encore pour comprendre la méprise de Burdett, le repoussa avec un geste d'étonncment et de colère, et ramena son voile sur sa figure.
— Je respecte le voile dont l'épouse chaste et fidèle s'enveloppe, reprit-il ; mais j'arrache celui qui sert à cacher la honte de la femme adultère.
— Arrêtez! dignes serviteurs du mezouar. (P. 791.)
Puis il déchira le voile de mousseline rayée en lambeaux.
— Aixa! s'écria-t-il aussitôt en reculant, consterné, stupéfait, terrifié.
— Ma fille ! murmura Mohamed d'une voix tremblante de surprise et de douleur. ■*
Des murmures s'élevèrent parmi les barons anglais et gascons, non moins étonnés de cette singulière déception.
ÉSAC LK LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDITEUR. UV. 99.
— Ça ! messire, dit à son vassal le prince Noir, dont le mécontentement était visible, vous avez accusé bien légèrement, il me semble, votre femme et mon noble allié?
— Seiixneur, balbutia Burdett, qui n'était pas encore revenu de son éblouissement, il se passe ici quelque mystère étrange que je saurai bien découvrir.
Puis, s'approchant de la Mauresque :
— Aurais-tu voulu, par hasard, te jouer de ma crédulité pour te venger de moi? lui demanda-t-il d'une voix sourde. C'est un divertissement hasardeux, belle esclave. Tu m'as promis de me livrer Rachel et son complice, et je te somme de tenir ta parole.
Aïxa pressa son front de ses mains crispées, et regarda son maître d'un œil hagard.
— Rachel! Elle a disparu! murmura-t-elle enfin. Elle s'est sauvée ; elle a fui avec don Pedro ; ils m'ont échappé tous les deux !
— Tu mens ! répliqua Burdett, car je veillais à la porte du marabout, et nul n'a pu en sortir.
— Ils se sont enfuis, te dis-je, reprit-elle d'une voix haletante et brisée. Par quel miracle? je ne sais. Ils étaient là sur ces dalles, pâles et tremblants devant moi. Rachel a eu peur de mes menaces. Elle s'est arrachée des bras de son amant; je la vois encore : elle se traînait à mes genoux. Us ont essayé de la prière, du désespoir, de la colère pour m'émouvoir, mais j'ai été inflexible. J'ai repoussé la juive, j'ai effrayé don Pedro. Déjà j'appelais le mezouar pour finir son œuvre ; tout à coup un des compagnons du roi m'a enveloppée de son manteau, et quand j'ai pu me dégager de cette étreinte perfide, j'ai vainement cherché les deux complices.
— Oh! je ne suis pas dupe de ce conte, dit le tard-venu en tordant les bras de la 3Iauresque comme s'il eût voulu lui arracher son secret.
Aïxa laissa échapper un cri de douleur; Mohamed porta la main au poignard suspendu à sa ceinture de soie et s'élança pour protéger sa fille contre la brutalité de son maîlrn; mais déjà un autre l'avait prévenu en se jetant entre Burdett et la Mauresque.
C'était Riiy le Faucheur.
— Grâce pour celte pauvre fille! dit le fils de la Paloma d'une voix calme. Je suis ici le seul coupable. Ou'on n'accuse que moi.
ÉSAU LE LÉPRKUX 787
En reconnaissant dans son défenseur le frère de lait du roi, elle parut saisie d'une nouvelle angoisse, et la rumeur grandit parmi les assistants.
— De quel droit demandes-tu grâce pour mon esclave? dit Tom Burdett irrité. Qui donc donc es-tu? et comment expliques-tu ta présence dans ce marabout solitaire ?
— De quel droit? répéta Ruy avec un embarras joué, je ne puis le dire. Torturez-moi si vous voulez, mais vous ne m'arracherez pas une parole dont vous puissiez vous armer contre la fdle du roi Mohamed. Je ne suis qu'un pauvre compagnon; mais il n'est pas besoin d'être chevalier pour savoir souffrir jusqu'à la mort plutôt que de ternir le renom d'une femme.
— Prends garde, drôle! s'écria le tard-venu. Nous te trouvons seul ici avec cette Mauresque, qui est jeune et belle; tu refuses de nous révéler le motif de cette entrevue ; ton silence même accuse Aïxa !
Ruy garda le silence.
Les barons échangèrent alors entre eux des regards ironiques que surprit l'esclave. Elle comprit tout à coup le danger auquel l'exposaient leurs soupçons, et courut au Faucheur :
— Parle donc, Ruy! lui cria-t-elle. Ne comprends-tu pas que ta parole peut me sauver et que ton silence me perd? Avoue la vérité. Dis que tout à l'heure don Pedro tenait la femme de ce baron pillard embrassée dans ses bras, que tu étais là avec les frères, et que c'est toi qui m'as empêchée, par violence, de les arrêter ou de les suivre dans leur fuite!
Ruy le Faucheur laissa tomber ses longs bras le long de son corps et la regarda avec des yeux naïvement effarés, comme s'il eût été surpris de l'énormité du mensonge qu'il entendait et en même temps ému de pitié pour l'égarement ou la terreur que décelait ce mensonge. Ce regard fit plus de mal à Aïxa qu'un coup de poignard.
— Ne m'entends-tu pas? Ai-je inventé une fable? As-tu perdu la mémoire, malheureux? lui demanda-l-elle coup sur coup. Au nom de la Paloma, ta mère, parle, je t'en sup{)lie.
A cet appel, Ruy parut attendri et répliqua donccniciit :
— Je dirai ce que vous voudrez, Aïxa; j'aurai vu C(? que vous aurez vu et entendu ce que vous aurez entendu, ma tète fùl-elle en jeu au bout de mes paroles.
Elle le regarda fixement, comme si elle eût cru avoir affaire à un insensé. Elle se trouvait devant des juges prévenus contre elle, et le seul témoin qu'elle pût implorer devenait son accusateur.
— Cet homme est l'amant de la Mauresque, dit Burdett avec un froid sourire. C'est en vain qu'elle le renie et qu'il se prête par dévouement à ce mensonge.
— Ma fille, la maîtresse de ce misérable! gémit douloureusement le roi de Grenade.
— rs'e le croyez pas, mon père! s'écria Aïxa éperdue. Voyons, Ruy, tu es chrétien, n'est-ce pas, et tu ne voudrais pas parjurer ta foi? Eh bien! jure donc, sur ta part de paradis, que nous étions seuls ici quand le mezouar brisait cette porte ; jure donc que tu ne joues pas cette comédie infâme pour donner h ton royal irère don Pedro et à sa juive le temps de se sauver,
— Pauvre femme! soupira Ruy le Faucheur enlevant les yeux au ciel; l'épouvante vous rend folle. Rassurez-vous, Aïxa; vous pouvez me renier et me repousser loin de vous; mais, moi, je ne vous abandonnerai pas. Je vous défendrai contre tous. Vous êtes une noble dame et je regarde comme un honneur d'oser mourir pour vous.
Le frère de lait du roi continuait implacablement le rôle terrible qu'il avait adopté, quoiqu'il en eût vergogne, mais il voulait sauver don Pedro à tout prix.
La Mauresque restait écrasée par cette réponse perfide.
— Honte et malédiction sur toi, Aïxa! dit Mohamed indigné, en levant contre sa fille ses mains tremblantes.
— Oh! tu dois être fier de ton triomphe, Ruy, dit sourdement la jeune fille au Faucheur, car tu es parvenu à tromper mon père, lui qui m'aime plus que sa religion ; tu dois être fier de torturer, de déshonorer publiquement une femme qui ne peut, comme un chevalier, le frapper de son gantelet au visage et te crier : « Tu en as menti par la gorge! » Mais, si c'est une épreuve, elle a assez duré. Tu ne prolongeras pas plus longtemps cet horrible supplice, n'est-ce pas?
Le Faucheur sourit et se pencha à son oreille :
— Lorsque Rachel s'est traînée h vos pieds et a imploré votre pilié. que lui avez-vous répondu, madame?
Puis s'adressanl ù Burdett d'une voix haute et menaçante, il ajouta :
— Ne condamnez pas votre esclave, messire. Soyez-lui miséricordieux, car j'ai juré de ne la laisser insulter ni châtier par personne.
Tom Burdett haussa dédaigneusement les épaules. Puis Juan le Velu fit un sif'ne à ses deux acolvtes, Sanchez et Mattoral, oui, se dissant derrière le Faucheur, saisirent et garrottèrent ses longs bras osseux avec une dextérité merveilleuse chez des gens si renommés pour leurs infirmités.
Ruy se débattit vainement entre leurs mains, et il cessa même de pousser des cris de détresse et des malédictions furieuses, lorsque maître Sanchez lui annonça que, s'il ne se taisait à l'instant de bon gré, il serait bâillonné.
Au même instant, une lourde main s'abattit sur l'épaule nue de la Mauresque, qui était restée comme anéantie depuis la réponse du Faucheur.
A ce contact, elle sentit tressaillir ses membres. Tout son sang reflua vers son cœur, et elle ferma ses yeux avec horreur, car elle avait deviné que cette main était celle de mezouar. Elle revit dans sa pensée l'ignoble maison qu'elle avait visitée la veille, et qu'elle avait quitté avec la joie d'un damné que Dieu aurait laissé échapper de l'enfer. Et quand elle songea que Juan le Velu comptait sans doute la ramener dans ce bouge pour l'associer à la vie de Clara la joufflue et de ses compagnes, efle crut qu'une flèche de feu traversait son cerveau, et la sauvait çn la rendant folle.
— Jeune fille, lui dit le mezouar en déroulant son parchemin avec un odieux sourire, je t'ai écoutée. J'ai attendu patiemment, avant d'inscrire ton nom parmi ceux de mes vassales. Tu n'as plus rien à dire pour ta défense, je suppose?
— Plus rien à dire! s'écria-t-elle en réunissant tout ce qui lui restait de force et de courage, mais je ne suis pas ceUe que tu es venu chercher, Juan le Velu! Est-ce que tu ne me reconnais pas? C'est moi qui suis allée hier dans ton logis te prévenir de l'aubaine qui t'attendait au marabout! C'est moi qui ai payé ta besogne.
— Oh ! nous sommes loin de compte, ma belle vassale ! répliqua le mezouar. Hier, pour être entrée dans ma maison sans sauf-conduit, je vous ai mise à rançon, comme c'était mon droit. Aujourd'iuii, pour vous être laissée surprendre dans une entrevue d'amour, sous la voûte de ce marabout, vous retombez en mon pouvoir. Libre à vous de vous
racheter aiiioiird'liui comme vous vous êtes rachetée hier, en observaut les termes de la loi.
Un rayon d'espoir brilla dans les yeux de la Mauresque.
Mon père, supplia-t-elle en courant embrasser les genoux
de Mohamed, laisserez-vous votre fille devenir la proie du mezouar? Souvenez-vous de la plaine de Navarette, mon père!
Va-t'en, dit le roi de Grenade en détournant la tête. Tu m'as
sauvé de la mort, tu as lavé le sang de mes blessures avec tes larmes ; mais je ne puis, moi, effacer la tache de honte dont tu t'es souillée, mais je ne puis te sauver du déshonneur!
Mon père! mon père! murmura-t-elle encore, faites grâce!
— Va-t'en, répéta-l-il avec effort, je n'ai plus de fille.
La malheureuse promena autour d'elle un regard désespéré; puis, apercevant Burdett, le souvenir de sa cupidité lui vint, et, dans son désir anxieux d'échapper au mezouar qui la suivait toujours, elle se précipita vers ce maître abhorré :
— Messire, lui dit-elle haletante, vous qui êtes gouverneur de Séville, et tout-puissant ici, souffrirez- vous que ce roi des larrons et des gueux emmène ainsi, sous vos yeux, votre esclave?
— Je suis rico-hombre de Castille, et je dois respecter la coutume du pays, répondit-il à voix haute. Vous êtes libre, Aïxa.
— Libre ! répéta-t-elle avec un rire amer.
Puisque ton père refuse de te racheter, ajouta Burdett à voix
basse, tu serais pour moi une esclave de médiocre valeur.
Ainsi, je vais tomber de l'esclavage dans une servitude plus
abjecte et plus infime, et c'est là ce que tu appelles me rendre libre ! reprit-elle. Je n'entendrai donc pas s'élever une voix en mu faveur du sein de cette foule qui nous écoute avide et curieuse, je ne verrai pas un bras se lever pour me défendre !
— AUons, mes agneaux, dit Juan le Velu à ses accolyies, emi>ortez cette femme de force, si elle ne veut pas nous suivre de Ijou gré, et partons.
La Maui-esque, qui jetait toujours des regards effarés autour d'(!lle, s'aperçut que le prince Noir luttait contre une émotion piofoiirlc ; et tendant ses mains vers lui par un dernier instinct despuir :
— Grâce! grâce, monseigneur! lui cria-t-elle.
Mais il répondit d'une voix altérée :
— Je ne puis rien contre la loi.
Mattoral et San chez la saisirent alors, malgré les efforts convulsifs par lesquels elle essayait de leur échapper, et les assistants se séparèrent en deux haies pour les laisser avec leur triste fardeau, précédés de Juan le Yelu.
Ils allaient descendre les marches de la porte, lorsqu'une voix rauque leur cria :
— Arrêtez, dignes serviteurs du mezouar.
L'homme qui parlait ainsi était enveloppé d'une longue robe brune rie pénitent, à manches pendantes et à capuce rabattu sur le visage. Deux trous percés dans le capuce laissaient étiuceler deux yeux de flamme.
— Que veux-tu, fâcheux trouble-fête ? dit Juan étonné.
— Ce que je veux? répliqua l'inconnu. Je veux arracher de tes mains la fille de Mohamed.
— Cet homme est fou ! dit le mezouar en ricanant. Le roi lui-même n'oserait pas m'adresser une si insolente menace. As-tu donc une armée de routiers à tes ordres pour enlever la belle Aïxa, noble et hardi champion des dames?
— Je parle au nom de la loi, reprit froidement l'inconnu. Je te le répète, il faut que tu remettes à l'instant entre mes mains la Mauresque, car je m'engage à la prendre pour femme.
Le mezouar le regarda avec stupeur. Une exclamation de surprise s'éleva dans la foule, qui se groupa autour deux.
— J'attends, ajouta le nouveau venu.
— Mais ce n'est pas tout de prendre cet engagement, reprit Juan le Velu. Montre-moi ton visage et dis-moi ton nom, afin que je sache si je puis compter sur l'exact payement de la redevance annuelle que tu me devras.
L'inconnu jeta dédaigneusement son escarcelle aux pieds du mezouar.
— Compte les marabolins contenus dans cette bourse, seignonr Juan.
Le bourreau ramassa l'escarcelle, rou>Tit, et compta six marabolins.
— Tu es généreux et même prodigue, heureux fiancé, dit-il en
riant. Tu me payes d'avance deux années de la taxe. C'est bien. iMais cette femme ne t'appartient pas encore. Elle a le droit de choisir entre nous deux.
— Laisse-moi lui parler un instant sans témoins, dit l'inconnu. Juan le Velu écarta du bout de son fouet le cercle compact qui
s'était formé autour d'eux.
La Mauresque s'élança avec un cri de joie vers son libérateur ; mais celui-ci lui fit signe de ne pas le toucher... Un sinistre pressentiment traversa l'esprit d'Aïxa.
— Qui donc êtes-vous? lui demanda-t-elle, non sans une secrète terreur.
— Votre complice Ésaii I lui répondit-il à voix basse. Elle recula, le visage livide.
— Oh ! plutôt mourir ! dit-elle en sentant son cœur se glacer.
— Morte, répliqua froidement le lépreux, tu perds ta vengeance ; la honte s'attache à ton nom, et celui de Rachel reste honoré. Vivante et libre, tu peux encore te venger. C'est dans l'intérêt de ta haine que je suis venu te réclamer pour femme, grâce à l'escarcelle que tu as donnée hier au guide qui te conduisait à la maison du mezouar.
— Juan le Velu! s'écria la Mauresque en se tournant vers ce dernier après un moment d'hésitation, tu peux partir sans moi, car je suivrai cet homme comme une femme soumise. Quant à toi, chevalier pillard, ajouta-t-elle en menaçant Tom Burdett du regard, nous nous reverrons encore.
Puis elle suivit d'un pas assuré l'inconnu qui s'éloignait sans obstacle, car la foule s'ouvrait avec empressement -devant lui, tout en l'accompagnant, ainsi que la Mauresque, de rires et de huées.
Mohamed, morne et silencieux, sortit à pas lents du marabout, et alla rejoindre ses génétaires sans que personne osât troubler sa douleur.
Le prince Noir et Tom Burdett restaient fort supris du dénouement de cette scène.
— Je crains que nous n'ayons été joués par le roi, dit enfin le tard-venu, et que la Mauresque n'ait peut-être dit la vérité, tout invraisemblable que cela paraisse.
— Le meilleur moyen de vous en assurer, Tom, répondit Edouard de Galles, c'est de retourner à votre lente en toute hâte. Peut-être
Lopez l'archer et Blas le centaure apparurent, portant sur leurs épaules, à l'aide d'une forte branche, un daim dont les quatre pattes étaient liées ensemble. (P. 797.)
y arriverez-vous avant votre femme, ou renconlrerez-vous le roi chemin faisant.
— Le conseil est bon à suivre, messire prince.
Au moment où Burdett s'approchait de ses pages et de ses variais pour leur donner ses instructions, un cri d'oiseau de nuit retentit dans les arbres comme un signal. Puis, lorsque les chevaliers voulurent remonter à cheval, ils s'aperçurent que toutes les sangles de
ÉSAU LE LÉPREUX. — 1. ROCFP, KDITEUn. UV. tOO.
ÉSAU LK LEPRKUX
leurs palefrois étaient coupées, et il leur fallut, après avoir lancé force malédictions contre les auteurs de ce méfait, se résigner à revenir pédestrement à Séville, en confiant aux écuyers le soin de ramener leurs montures par la bride.
On se doute facilement que Gil Perce-Neige n'était pas étranger à ce désastreux incident.
Le prince Noir et ses barons s'engagèrent donc dans les sentiers du bois de lentisques, précédés de pages et de varlets qui portaient des torches.
A peine étaient-ils à quatre portées de trait du morabethin^ que les jeunes pages qui ouvraient la marche se rangèrent tout à coup pour livrer passage à un cavalier qui arrivait au galop, et devant lequel ils ôtèrent avec empressement leurs toques ornées de plumes.
— J'étais loin de m'attendre à vous rencontrer dans ce bois, seigneur, balbutia le baron de Tring et de Wing avec embarras.
— Et vous n'avez pas l'air d'en être charmé, messire gouverneur, repartit le roi, feignant d'être fort surpris de la mine effarée de Burdett. Pourtant, par saint Jacques ! mon étonnement égale au moins le vôtre.
Le visage calme et l'air souriant de don Pedro contrastaient singulièrement avec la pâleur du nouveau rico-hombre de Castille.
— Eh mais! une bonne rencontre ne vient jamais seule. C'est bien notre loyal et cher allié que j'aperçois là-bas, continua le roi en quittant brusquement le capitaine.
Puis, tout en dirigeant son cheval vers le prince Noir, il salua gracieusement de la main Johçi Chandos, Robert Knolles et leurs compagnons.
Les barons s'inclinèrent légèrement, et Edouard de Galles alla au-devant de don Pedro, après avoir échangé avec Tom Burdett un regard qui disait clairement : je savais bien qu'il n'était pas loin. »
Tous ses soupçons s'étaient réveillés avec force, et le prince de Galles, irrité d'avoir été pris pour dupe, comptait faire sentir son mécontentement au roi, et espérait même le prendre en défaut.
— Oueile imprudence, seigneur, dit Edouard avec une aireclalion qui n'échappa pas à don Pedro, de vous aventurer dans ce bois, à cette heure et sans suite !
— ilassuiez-vous, messire prince, répliqua le roi, je n'ai quill
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mes compagnons que pour voir par moi-même ce que signifiait cette procession aux torches que j'apercevais de loin à travers les branches des lentisques. Saint Hubert m'assiste, messires! car, avec toutes ces clartés, vous m'avez fait perdre la trace d'une biche blanche que je poursuis depuis trois heures, et que j'étais sur le point d'atteindre.
— Ah! ah! vous chassiez donc, seigneur roi? reprit ironiquement le prince de Galles.
— Que voulez-vous, mon bon cousin! répliqua don Pedro en soupirant, la chasse est ma seule passion désormais.
Edouard se mordit les lèvres.
— Seigneur, reprit Tom Burdelt en ricanant, je suis désespéré d'avoir contribué pour ma part à détourner votre gibier.
— Rassurez-vous, dit le roi avec un accent de froide raillerie, ce n'est que partie remise. Maintenant que je connais sa retraite, j'y reviendrai.
— S'il m'était cependant permis de donner uo conseil à un porteur de couronne, répliqua le baron gallois, dont le sang-froid de don Pedro irritait la colère jusqu'à l'imprudence la plus périlleuse, je vous engagerais au contraire à n'y pas revenir... à moins, se hâtat-il d'ajouter, de vous faire escorter par de fidèles serviteurs, car il pourrait bien vous advenir malheur!
— Vous croyez? dit le roi en attachant sur l'ancien capitaine dos écorcheurs un regard de lion qui eût fait baisser les yeux du pliis hardi routier.
— On prétend que ce bois de lentisques sert souvent de refuge ou de campa des troupes de bandits, monseigneur, murmura le baron gallois.
— Par saint Jacques! messires, s'il eu est ainsi, ne nous attardons pas davantage! s'écria don Pedro en éclatant de rire. Il serait triste de voir la fleur de la chevalerie d'Angleterre et de Guyenne occise et détruite par des bandits andalous. J'espère donc que mon vaillant allié voudra bien me laisser profiter de son escorte pour retourner à Séville sans danger. '
John Chandos, Robert Knolles et les autres barons ne purent s'empêcher de rire de bon cœur, comme le roi de Castilie, à celte idée burlesque; mais le prince de Galles et Toni l]iii(lt'tt
tTliangèrent un nouveau coup d'œil non moins significatif que le premier.
— 11 nous est impossible de vous suivre, seigneur, reprit Edouard de Galles, à moins qu'il ne vous plaise de mettre votre monture au pas.
— Au pas! fit don Pedro en jouant l'étonnement. Auriez-vous quelques blessés parmi vous?
— Non, dit durement le prince, nos derniers blessés sont restés à Navarette.
Le roi pâlit légèrement.
* — Alors expliquez-vous, mon cousin!
— Un malicieux démon s'est avisé de couper méchamment les sangles de nos chevaux, afin d'arrêter notre justice en chemin. Voilà tout.
— C'est là un tour damnable et qui mérite sévèrement punition, reprit don Pedro avec un air d'indignation très naturel, car j'entends que, dans les royaumes de Castille et de Léon, mon noble allié soit respecté comme moi-même.
— Oh ! je sais quelle est la main qui a fait le coup ! dit Burdett. Don Pedro tressaillit légèrement.
— Vous êtes un noble dénicheur de coupables, reprit-il d'une voix altérée. C'est ce qui m'a engagé à vous octroyer-^a charge de gouverneur de Séville.
— Ce coupeur de sangles ne m'échappera pas.
— Tant mieux ! son châtiment rentre dans vos attributions. Je vous engage donc à faire bonne et prompte justice.
— Comptez-y, monseigneur.
— Mais comment, vous qui êtes si clairvoyant, messire Burdett, ne vous êtes-TOus pas aperçu de ce méchant tour?
— Hélas ! nous avions tous mis pied à terre pour entrer dans un ermitage mauresque, bâti sur les ruines de la vieille mosquée des Almoravidcs, répondit le baron gallois en regardant fixement le roi.
— Pour entrer dans le morabethïnl s'écria don Pedro gaiement. Alliez-vous donc en pèlerinage dans ce temple des infidèles?
— IS'ous sommes tous de pieux chrétiens, seigneur, reprit vivement le prince IN'oir ; et nul de nous n'a encore été excommunié par rii:glise.
— C'est une grande consolation, mon cousin, et tout le monde ne peut malheureusement pas s'adresser le même éloge. Mais vous ne me racontez toujours point, ajouta le roi avec un visage ouvert et riant, ce que vous alliez faire dans ce morabethin.
Edouard de Galles, qui connaissait le naturel irritable, violent et fougueux de don Pedro, ne pouvait comprendre comment il avait la force de dompter sa colère et de souffrir ces sarcasmes à bout portant, ces allusions à peine voilées, ces menaces audacieuses, et il commençait lui-même à se délier de ses propres soupçons.
L'explication du courage surnaturel du roi était bien simple : il voulait sauver Rachel du déshonneur public, qui l'eût fait mourir.
— Pendant que vous chassiez joyeusement dans la forêt, reprit le prince Noir, nous cernions ce marabout, où nous comptions surprendre un de ces chrétiens douteux qui sont moins fidèles à leurs serments que le dernier des mécréants !
— Enfin, vous chassiez aussi de votre côté, dit don Pedro toujours souriant, quoiqu'une sueur glacée mouillât ses tempes. Et la chasse a-t-elle été bonne ?
— Comme vous, seigneur roi, nous avons perdu la piste du gibier, répliqua Edouard ; mais nous espérons la retrouver.
— Oh! je suis encore plus heureux que vous, dit don Pedro, et je n'ai pas tout à faU perdu mon temps et ma fatigue. Vous allez en juger.
Puis il fit résonner sa trompi^ de chasse en appels sonores et joyeux.
Peu à peu, le feuillage s'écarta, et au grand étonnement d'Edouard et de Burdett, les deux frères de lait du roi, Lopez l'Archer et Blas le Centaure, apparurent, portant sur leurs épaules, à l'aide d'une forte branche noueuse, un daim dont les quatre pattes étaient liées ensemble.
— Voilà, mon beau cousin, et vous tous, messires barons, reprit don Pedro, une pièce de venaison qui vous prouvera que je suis toujours bon chasseur, et qui fera les frais du souper auquel je vous convie tous ce soir.
Le prince Noir et le tard-venu se regardèrent de nouveau. Ils étaient pétrifiés de surprise.
— J'accepte votre souper, don Pedro, dit enfin Edouard avec froideur, car j'ai à vous rappeler les plaintes de mes capitaines au
798 ESAU LI-: LKPKEUX
Mijet de la solde arriérée de leurs soldats, et avons demander raccom- Itlissement des conditions de notre alliance.
— Blas, interrompit vivement le roi, donne ton cheval à notre cher allié et cousin ; toi, Lopez, cède le tien à notre bien-aimé gouverneur de Séville. Et quant à vous, messires barons, je vous attends dans une heure à l'Alcazar.
Puis il piqua des deux, toujours escorté du prince Noir et de Tom Burdett, qu'il traitait comme ses plus chers amis.
V». LES ROUTIERS BRETONS S APERÇOIVENT QU UN PIC DE FER, UNE FAUX, UNE FRONDE ET DEUX ÉPÉES VALENT MIEUX QUE DEUX COUTEAUX.
Le dimanche suivant, comme le jour commençait à baisser, trois hommes vêtus du caban des mariniers, et montés sur une de ces barques de pêche qui sillonnaient en si grand nombre le Guadalquivir, vinrent s'arrêter non loin de la tour de l'Or.
Ils amarrèrent leurs embarcations à un des gros pieux plantés le long du rivage, et mirent pied à terre. Puis ils contemplèrent silencieusement cette masse de pierre que nous avons précédemment décrite, et dont les étroites meurtrières étaient, garnies de lourds barreaux de
fer.
Après une heure de cette contemplation muette, l'un des trois mariniers hocha la tête d'un air de profond découragement, et essuya du revers de sa main une larme qui descendait lentement le long de
sa joue.
— 11 nous a certainement oubliés ee soir, dit-il d'une voix lar nioyaiile, nous qui risquons, pour le voir, de nous attirer, un surcroît de corrections de l'alguazil du port.
— Uiissurcz-vous, maître Bouclianl, répondit l'un des compagnons de l'ancien hôtelier ; l'heure à laquelle le dogue nous dit : Bonne nuit! n'a pas encore sonné. C'est le jour qui a baissé plus tôl que d'ordinaire, grâce aux nuages de plomb qui voilent le ciel et qui nous annoncent un terrible orage.
ÉSA.U LE LÉPREUX 799
— Ah ! mon pauvre Georges, reprit Bouchard, que Dieu t'entende !
Puis, regardant la tour en soupirant ;
— Quand je pense, continua-t-il, que depuis soixante-treize jours, notre vaillant Bertrand est enfermé dans cette maudite prison, et que. pendant tout ce temps, je n'ai pu baiser une seule fois cette main tant redoutée qu'il nous tend chaque soir à travers les grilles de la lucarne!
— Patience ! dit Richard, le geôlier nous a déjà pris en commisération, grâce aux outres de vin de 3Iurcie que nous lui avons cédées à moitié prix... Je suis sûr qu'il nous prendra tout à fait en amitié quand nous pourrons lui en octroyer d'autres en pur don.
— Ilélas ! poursuivit Georges, pourquoi faut-il que notre escarcelle soit vide comme la conscience de Tom Burdett?
— Et penser, s'écria Bouchard, que, moyennant une demi-douzaine de doubles d'or qui nous manquent, nous pourrions peut-être entrer tous les soirs dans le cachot de notre bon capitaine, le voir, lui parler, l'entendre !
— 3Iessire Bertrand serait sûr de notre dévouement, et il deviendrait plus facile de tenter quelque entreprise pour sa délivrance, observa Georges. ,
— Je donnerais tout ce que je possède, si je possédais encore quelque chose, reprit l'ancien hôteher, pour avoir les six doubles d'or qui nous font vilainement défaut.
— Par la sangdieu! moi aussi ! dit Richard; mais nous sommes aussi riches les uns que les autres, et les doubles ne nous tomberont pas du ciel.
— A trois, dont deux anciens routiers, s'écria Georges, n'est-il pas honteux de ne pouvoir se procurer cette somme qui nous paraît une fortune aujourd'hui, et que nous aurions dépensée en deux jours avant la bataille de Navarette?
En ce moment, deux pèlerins, portant le costume traditionnel de l'état, écharpe au cou, chapeau ceint de coquillages et bourdon à la main, arrivaient dans la direction de nos trois compagnons.
Tout en marchant, ils regardaient furtivement la tour de l'Or et devisaient à voix basse.
— Ah ! Jésus mon Dieu! fil tout à coup maître Bouchard.
A ce cri, les deux pèlerins s'arrêtèrent, ne sachant s'ils devaient avancer ou reculer.
— Qu'avez-vous vu? demanda Richard, étonné de l'exclamatiou de l'hôtelier.
— 11 me semble que la fenêtre de son cachot vient de s'ouvrir.
— Vous avez des yeux de chat, compaing, pour voir si bien par une nuit si noire !
— Oh! je ne me trompe pas. Gourons, mes gars, courons, continua maître Bouchard.
Et il voulut gravir une petite élévation de la berge sur laquelle il avait coutume de se hisser pour voir plus commodément le capitaine prisonnier; mais comme il se préparait à cette ascension, sans quitter des yeux cette bienheureuse fenêtre, il en résulta qu'il alla coudoyer rudement l'un des deux pèlerins.
— Attends, damné truand! s'écria celui-ci, je vais, pour t' apprendre à heurter les passants au bord du fleuve sans crier gare, te caresser l'échiné avec ce bâton.
Et il allait exécuter sa menace, quand son compagnon l'arrêta par le bras.
— Il m'est impossible de vous répondre en ce moment, dit maître Bouchard les yeux toujours braqués sur la lucarne; laissez-moi regarder paisiblement le plus hardi distributeur de horions du monde entier, après quoi vous m'assommerez à votre aise, si vous y tenez toujours.
— De quel donneur de horions parles-tu? demanda le pèlerin toujours courroucé.
— De messire Bertrand Dugueschn, corne de bœuf! De mon renommé capitaine, qui depuis deux mois n'a d'autre compagnie que celle des rats et des souris dans son cercueil de la tour de l'Or.
— Bertrand Duguesclin! répéta vivement le second pèlerin. Vous pouvez donc communiquer avec lui?
— Malheureusement non, dit Georges avec un accent de tristesse; mais nous pouvons, du moins, nous assurer qu'il est toujours de bonne humeur, que la prison ne l'a pas encore rendu malade, enfin que ses ennemis ne l'empoisonnent pas à petit feu pour se débarrasser de lui, sans risquer d'être maudits par toute la chrétienté.
Des épées se dirigaient vers leurs poitrines; un pic de fer et une faux... (P. 806.)
toAU U LÉPRKDX. — J. RODPF, ÉDIT. '
UV.!Ol.
Le pèlerin tressaillit; puis, regardant fixement le routier, il répliqua d'une voix basse et altérée:
— Vous tenez là un hardi langage pour un marinier de la corvée royale, compagnon.
— Et nous parlerions de même devant don Pedro lui-même! s'écria Richard. Si vous êtes des espions payés par lui. vous pouvez aller nous dénoncer à ses alijuazils.
— Que ne nous fait-il jeter dans la prison de messire Bertrand, pour servir et consoler notre capitaine! continua Georges.
— Et dire que cet illustre chevalier est enfermé entre quatre murs, ajouta maître Bouchard, tandis qu'on nous laisse du moins humeil'air libre et suer au soleil, à charge de ramer au service du roi pour transporter les provisions de la campagne à TAlcazar et à la tour de l'Or.
— Oh! c'est que nous ne sommes pas d'assez grands personnages, observa Georges d'un ton chagrin, pour que don Pedro nous nourrisse à rien faire, même à titre de prisonniers.
— Vous aimez donc bien le capitaine Bertrand? leur demand.» le pèlerin violemment agité.
— Comme tout honnête et franc Breton qui a jamais nicinié le bàlon à deux bouts dans les pardons de la contrée! répondit Richard.
— A nous faire casser la tête sur un regard ou sur un signe de lui, poursuivit Georges.
— Et comme beaucoup d'Angevins, à commencer par moi, ajouta maître Bouchard.
— Mais il vous a donc ensorcelés! dit en riant le pèlerin.
— Non, mais il m'a sauvé mon bien et ma vie, répliqua l'iiôfelier.
— Nous, il nous a rachetés de ses derniers deniers, sajis songer à garder un florin pour lui, dit Georges.
— Il est notre père plutôt que notre capitaine, unirn.uriî Richard.
Le pèlerin promena alors aulrun- de lui un regard rempli di::quiétude et de défiance.
La bei'ge du fleuve était calme et silencieuse. On aurait euleudu un poisson s'ébattre à la surface de l'eau.
— Eh bien, reprit-il à voix basse, qu(? diriez-vous, coinitjiings. si je vous proposais de sauver votre capitaine, puis([u«' Ir juincc Noir,
806 ÉsAi' Lt: i.i-:i»iu:i:x
A peiue eureiil-il> disparu, que mailro Bouchard et les deux routiers bretons, le cœur bondissant d'espérance et de joie, s'emlirassèreut avec effusioD.
— Enfin! s'écria le premier, notre rêve va devenir une réalité.
— Duçuesclin sera sauvé! dit Georges.
— El sauvé par nous! continua Richard.
— On a bien raison de dire, continua Tancien hôtelier en serrant avec un nouveau transport son compagnon dans ses petits bras, on a bien raison de dire que le bonheur vous advient toujours au moment où vous vous y attendez le moins.
Un éclat de rire résonnant non loin d'eux leur lit lever brusquement la tète et vint donner un démenti peu consolant à la maxime plliio^oj)hi(Iue invoquée par ce bon Angevin.
IS'os mariniers s'aperçurent en eflet, mais un peu trop tard, qu'ils élaient cernés par six hommes ingénieusement cachés depuis plus dune heure entre les piles de bois qui avaient éveillé l'attention et les soupçons du pèlerin. Des épées se dirigeaient vers leurs poitiinrs: un pic de fer et une faux menaçaient leurs tètes, et le plus petit des assaillants s'armait déjà d'un(5 fronde.
— Que nul de vous ne bouge, et il ne vous sera pas arraché un cheveu ; mais malheur à qui tentera de fuir! dit d'une voix impérieuse celui qui paraissait être le chef de lu troupe.
Les trois Français élaient consternés.
— Qu'exigez-vous de nous? demanda tristement Richard.
— L'échange dr vos cabans contre nos pourpoints et nos manb.'aux, répondit le nouveau venu.
— iNos cabans! répétèrent avec surprise les trois compagnons.
— Si ce sont des larrons, murmura maître Bouchard, ils seront volés comme dans un bois.
— Vos cabans et les trois grains de chapehit que vous a dislrii)ués le pèlerin qui vient de vous quitter, ajouta le nouveau venu
Les pauvres diables comf)rirent alors que leur secret avait été surpris, et niaudinMit le ciel, bien innocent de cette perfidie.
Néanmoins Ricliurd eut le courage de d(;mandcr au chef, malgré hî voisinage peu encourageaikl des épées, du pic de fer et de la faux.
— Que voulez-vous faire de ces j)auvres dé|)Ouilles, honnêtes rôdeui-s de nuit?
Nous voulons nous charger de la besogne qui devait vous occuper ce soir, mes maîtres.
Pour toute réponse, les deux hardis Bretons se mirent dos à dos et ghssèrent rapidement leurs couteaux dans la manche de leur caban, bien résolus à se faire tuer sur place plutôt que d'exposer Duguesclin à tomber dans le piège que les nouveaux venus lui préparaient; mais tout en faisant d'avance le sacrifice de leur vie, ils se disposaient à la vendre chèrement.
Quant à maître Bouchard, par un reste de vieille habitude, il porta machinalement la main à sa ceinture absente, où pendait autrefois son coutelas de cuisine, oubliant que depuis le jour oh il avait abdiqué les fonctions d'hôteher il ne s'embarrassait plus de cet instrument inutile; se trouvant donc beaucoup trop désarmé dans ce danger imminent, il crut pouvoir sans lâcheté se retrancher derrière ses compagnons; mais, hélas! il avait beau tourner, s'il évitait d'un côté la pointe des épées, il voyait tournoyer de l'autre le pic et la faux, et la fronde elle-même paraissait se disposer à en agir très familièrement avec lui.
. Étrangement agité par cette vision belliqueuse, le bon Angevin, qui en pareille occasion avait la judicieuse habitude de compter beaucoup pins sur ses jambes que sur ses bras, poussa un cri qui ne trouva aucun écho dans le cœur de ses compagnons.
— Sauve qui peut! hurla-t-il en s'élançant dans la direction du fleuve.
Mais au même instant le pic de fer l'atteignit à l'épaule, et le malheureux tomba lourdement à terre en poussant un plaintif gémissement.
Il y eut alors un moment de confusion, pendant lequel on n'entendit que des imprécations et le cliquetis des épées. Richard avait désarmé l'un des assaillants et lui avait blessé le poignet droit d'un coup de couteau.
Mais la lutte dura peu. Les Bretons furent enlacés par des bras vigoureux, bâillonnés et dépouillés promptemënt de leur cabans, dans les poches desquels leurs adversaires trouvèrent deux des grains de chapelet.
Quand le petit frondeur voulut enlever celui de maître Bouchard, les membres de l'infortuné s'étaient tendus avec une telle raideur
806 ÉSAi' LE i.i:i'iu:i x
A peine eurenl-ils iiisj)aru, que iiiailro Houclianl et les deux rouliers bretons, le cœur bondissant d'espérance et de joie, s'enibrassèreut avec effusion.
— Enfin! s'écria le premier, notre rêve va devenir une réalité.
— Dniïiiesclin sera sauvé I dit Georc^es.
— Kl sauvé par nous! continua Richard.
— On a bien raison de dire, continua Tancien hôtelier en serrant avec un nouveau transport son compagnon dans ses petits bras, ou a bien raison de dire que le bonheur vous advient toujours au moment où vous vous y attendez le moins.
Un éclat de rire résonnant non loin d'eux leur fit lever brusquement la tète et vint donner un démenti peu consolant à la maxime phil<t^oj)lli(Jue invoquée par ce bon Angevin.
iS'os mariniers s'aperçurent en effet, mais un peu trop tard, qu'ils élaient cernés par six hommes ingénieusement cachés depuis plus duiR' heure entre les piles de bois qui avaient éveillé l'attention el les soupçons du pèlerin. Des épées se dirigeaient vers leurs poiliini's; un pic de fer el une faux menaçaient leurs tètes, et le plus petit des assaillants s'armait déjà d'un(5 fronde.
— Que nul de vous ne bouge, et il ne vous sera pas arraché un cheveu ; mais malheur à qui tentera de fuir! dit d'une voix impérieuse celui qui paraissait être le chef de la troupe.
Les trois Français élaient consternés.
— Ou'exigez-vous de nous? demanda tristement Richard.
— I^échange df vos cabans contre nos pourpoints et nos manb*au\, répondit le nouveau venu.
— ISos cabans! répétèrent avec surprise les trois compagnons.
— Si ce sont des larrons, mui mura maître Rouchard, ils seront volés romine dans un bois,
— Vos cabans el bs trois grains de chapelet que vous a distribués bî pèlerin qui vient de vous quitter, ajouta le nouveau venu
Les pauvres diables comprirent alors que leur secret avait été surpris, et maudirent le ciel, bi(!n innocent de cette perlidie.
.NéanuKiins Richard eut le courage de (bîmandei- au chef, malgré le voisinage peu encourageait, des épées, du pic de fer et de la faux.
— Que voulez-vous faire de ces |)auvres dépouilles, honnêtes rôdeurs de nuit?
ËSAL" LE LÉPREUX 807
Nous voulons nous charger de la besogne qui devait vous occuper ce soir, mes maîtres.
Pour toute réponse, les deux hardis Bretons se mirent dos à dos et glissèrent rapidement leurs couteaux dans la manche de leur caban, bien résolus à se faire tuer sur place plutôt que d'exposer Duguesclin à tomber dans le piège que les nouveaux venus lui préparaient; mais tout en faisant d'avance le sacrifice de leur vie, ils se disposaient à la vendre chèrement.
Quant à maître Bouchard, par un reste de vieille habitude, il porta machinalement la main à sa ceinture absente, oii pendait autrefois son coutelas de cuisine, oubliant que depuis le jour oii il avait abdiqué les fonctions d'hôteher il ne s'embarrassait plus de cet instrument inutile; se trouvant donc beaucoup trop désarmé dans ce danger imminent, il crut pouvoir sans lâcheté se retrancher derrière ses compagnons; mais, hélas! il avait beau tourner, s'il évitait d'un côté la pointe des épées, il voyait tournoyer de l'autre le pic et la faux, et la fronde elle-même paraissait se disposer à en agir très familièrement avec lui.
Étrangement agité par cette vision belliqueuse, le bon Angevin, qui en pareille occasion avait la judicieuse habitude de compter beaucoup pins sur ses jambes que sur ses bras, poussa un cri qui ne trouva aucun écho dans le cœur de ses compagnons.
— Sauve qui peut! hurla-t-il en s'élançant dans la direction du fleuve.
Mais au même instant le pic de fer l'atteignit à l'épaule, et le malheureux tomba lourdement à terre en poussant un plaintif gémissement.
Il y eut alors un moment de confusion, pendant lequel on n'entendit que des imprécations et le cliquetis des épées. Richard avait désarmé l'un des assaillants et lui avait blessé le poignet droit d'un coup de couteau.
Mais la lutte dura peu. Les Bretons furent enlacés par des bras vigoureux, bâillonnés et dépouillés promptement de leur cabans, dans les poches desquels leurs adversaires trouvèrent deux des grains de chapelet.
Quand le petit frondeur voulut enlever celui de maître Bouchard, les membres de l'infortuné s'étaient tendus avec une telle raideur
806 fSAU LK LÉPHKUX
quil (lut renoncer à le priver de ce viMemeiil modeste. Ce fut aussi vainement qu'il fouilla ses poches. Le Iroisiènie grain de chapelet avait disparu.
Le frondeur, laissant ensuite les Bretons se débattre avec une opiniAtret»^ iiuilile an milieu du s^roupe de ses compagnons, se ghssa presque en rampant juscju'à rtMiIrée de la tour, puis revint promptenient rendre compte de sa mission au chef de la bande, dans lequel on a facib'ment reconnu don Pedro.
C'était, en elTel. le roi de Castille qui avait dirigé ce coup de main. Tantôt sous le costume d'un simple archer de sa garde, tantôt *ous celui d'un pécheur ou d'un sere/io^ il se plaisait souvent à parcourir, dès la chute du jour, les rues de Séville, afin de savoir par lui-même comment Vassistrnte remplissait les devoirs.de sa chargé et faisait respecter les édits. Il apprenait en môme temps le jugement que le peuple portait sur ses courtisans et sur les actes de sa politique. >
Don Pedro se préoccupait surtout, dans ses excursions nocturnes, de suneiller le quartier de la tour de l'Or; ce n'était donc pas tout à fait le hasard qui venait de lui faire découvrir l'entreprise hardie qui se préparait pour la délivrance de Bertrand Duguesclin.
— Kl» bien ! dcmanda-t-il à son adroit frondeur Gil Perce-Neige, sans pouvoir se défendre d'une secrète émotion, sont-ils entrés dans la tour?
— nui. j.'rand frère, répondit l'avorton.
— Patrick s'est donc laissé gagner?
— .l'ai entendu, à travers le guichet de la première porte, le son de» doubles d'or que les pèlerins lui comj»laient.
— 11 paraît que messire Toni Bnnlclt a choisi ses geôliers à son image, dit le roi en souriant. Tant mieux! nous aurons recours à la même clef d'or pour entrer, si c'est nécessaire. Çà! mes compagnons, ronlinua-t-il en s'adressanl aux deux routiers, vous désirez, je crois, pénétrer dans la tour afin de vous rapprocher de votre digne capitaine Duguesclin; mais l'argent vous manquait pour obtenir cette faveni- : remerciez-moi de ma générosité. Votre vceu le plus ardent va être exaucé sans bourse délier.
Puis, ac tournant vers son frère de lait l'aichcr :
— Diego Lopez, ajouta-t-il, tu m'as tiré l'autre soir dun grand
11 faul confier sa sépulture au Guadalquivir. (P. 812.)
embarras en tuant d'un merveilleux coup de flèche, dans les ténèbres, ce daim gras auquel Edouard de Galles et son baron pillard ont fait royale fête, malgré leurs soupçons à mon endroit ; aujourd'hui je vais te donner un ordre moins difficile à exécuter. Tu vas conduire ces braves gens, ainsi qu'ils le désiraient, dans un des cachots de la Tour de l'Or situé sous la chambre de messire Bertrand.
L'archer, avec l'aide de Ferez et de Blas, s'empressa d'obéir, et
ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROUFF ÉDITEUR. LIY. 102.
810 f.SAi; U: I.KI'IIKLX
les deux routiri-s rurciil ('ntraîin''s vers !•' formidahlc «''(lincc Puis, loi^que Diejio fui entré dans la tour avec ses prisonniers, ses frères rejoignirent le roi. Ils tronvèreni don Pedro et Ruy déjà velus des cal)aiis et des boniu'Is de laine des mariniers, ce qui les rendail presque uiéeonnaissables.
pou Pedro compta ses frères d'un coup d'd'il rapide, et se \oyant seul avec eux :
— Kufanls, leur dit-il à voix basse en leur montrant du doi<,^l la lour de lOr, il est temps de vous révéler le nom du pieux pèlerin qui console en ce moment de ses pieuses exhortations le dogue de Breta^rne, car nul d'entie vous ne l'a reconnu, je gage.
— Non, répondirent avec étonnenient les fils de la Paloma, à l'exception du petit Perce-Neige.
— Sarhez donc, repiit le roi d'une voix sourde et tremblante, que, sous celte robe de pèlerin, et malgré l'accent étranger qu'il alTi'ctail. j'ai reconnu le bâtard rebelle, le vaincu de Navarelte, l'ambilieux (jui a soif du sang et de la couronne de son frère, et qui sans doute, du ti'onçon de son épée, brisée dans la bataille, a fait un |)oignard pour l'enfoncer, tiaîlreusement, par surprise, dans ma poitrine, lorsqu'elle ne sera plus protégée par la cotte de mailles du soldat.
— Don Knri(jue! s'écrièrent les frères de lait avec stupeur.
— Et vous ne nous avez pas fait signe de sauter à sa gorge, Pedro/ dit nias.
— Ali ! jamais ma faux ne vous eût rendu un si grand service quen trarnliant la tête de ce Caïn, ajouta Ruy.
— Olil il était sans doute armé ainsi que son compagnon, le comte (ion/alo Mexia. réjiliqua don Pedro, et avec l'aide de ces maudits Bretons, il pouvait nous écbaj»|H'r, malgré votre courage. Je n'ai pas voulu ris(pier voire vie j)our une cliance inc(U'taine, j'ai mieux fait : don Kiiri(iue a eu l'audace inouù' de venir chercher juscpie dans la lourde l'Or l'épée qui lui mancpie jioui- recommencer la guerre; je ne sais si la forlutie veut me servir- ou me tenter seulement, mais elb' m'offre luie de res occasions (jui ne se présentent pas doux fois dans la vie d un liomme : elle me livre d'un seul coup mes deux plus redoutables ennemis.
— Kl (lue c(»nq)te/.-vous faire, r^uiguem? demanda Blas.
— Je vais les laisser partir, répondit le roi avec un sourire étraniïe.
— S" Les laisser partir! répéta Ferez surpris, en agitant son pic de fer avec un mouvement de rasre.
— Je les aiderai même à sortir de la tour, continua don Pedro, et s'il fallait faire une brèche au mur pour leur ou\Tir passage, je t'ordonnerais d'en pratiquer une avec ton irrésistible pic, mon bon Ferez.
Le mineur grommela quelques paroles inintelligibles. Le roi poursuivit :
— Une fois libres, les fugitifs monteront sans défiance sur cette barque, qui doit conduire à l'autre rive, c'est-à-dire à la liberté. Mais nous y monterons tous avec eux!
— Ahl ceci me rassure, dit Ferez.
— Pas pour eux. murmura Ruy avec son rire silencieux.
— Et lorsque la barque sera au milieu du courant, reprit don Pedro d'un ton rauque, je demanderai compte à don Enrique de sa révolte, de ses insultes, de ses menaces, de ses tentatives d'assassinat, et je le jugerai comme c'est mon droit.
— Et nous serons là pour exécuter le jugement, frère! dit le faucheur.
— Le bâtard n'est pas condamné d'avance à mort, reprit vivement le roi. S'il veut se justifier, je l'écouterai, et s'il consent à me demander merci, je lui octroyerai peut-être la vie sauve.
— Prenez garde! observa Blas. On dompte un cheval vicieux par léperon, la fatigue et l'entrave. On ne dompte un voleur de couronne que par la mort. Si vous gardez don Enrique prisonnier, il compte encore trop de partisans dans vos royaumes pour ne pas être délivré un jour. La plus solide porte de cachot se brise : jamais la main glacée d'un mort n'a relevé la pierre de son tombeau.
— Tu dis vrai, Blas, et certes, si don Enrique était à ma place, il ne m'épargnerait pas. Déjà, dans mon alcazar. il a levél'épée contre moi. Et, souvent, en rêve, je l'ai vu m'enfonçant un poignard dans le cœur, ta^di^ que, par une insigne trahison, son ami Bertrand Duguesclln m'avait renversé sous cet audacieux rebelle.
— Ne méprisez pas les rêves, grand frère! s'écria le petit Ferce- >'eiïïe tressaillant : ma bonne mère la Faloma a vu aussi dans son
g|2 ÉSAf l.i: i.KPHKlîX
soiiiiiumI roll»' liillf «!•' î^»'n luuirrisson conire ces dciiv liaîlivs. le li;\tanl ol K' doiiu»'. K1I«' m'a souvoiif raronti' ro ivve, les larmes aux veux. Toile osl la cause de sa liainc moilelle coiilre eux. Voilà i)oui- (UH)i elle se réjouissait de voir le capilaine des compagnies blanches hoin^ l'eau de la citerne empoisonnée.
Lii vérité sort de la boiiclie de renlanl, dil IV'ie/. Tant que
CCS deux félons seront delioiil. il n'y aura ni repos ni Irève pour toi, Pedn». Jui:e-les. si tu veux, el laisse cnsuile la faux de Kuy abattre la tête du Castillan rebelle, et mon pic de fer se planter dans le crûne dur du chrvalier bielon.
— .Mort au bAlardl mort au dogue de Bretagne! répélèrenl sourdiint'ut les quatre frères de lait en dardant vers la petite fenêtre du prisonnier des regards élinrclanls de haine.
— Huv. viens avec moi. dil don Pedro; il es! temps d'annoncei' au pi'lerin que tout est prêt ixiur le départ. Quant à vous autres, montez tous trois dans la barqu(\ Vous n'aurez pas longtemps à attendre.
Les til> (il' la l'aloma sautèrent légèrement dans l'endjarcalion, au fond de huiuelle ils cachèrent leurs épées nues, le pic de fer et la faux. Puis le roi se dirigea vers la tour de l'Or, eu compagnie de Ruy le Faucheur.
Chemin faisant, ils heurtèrent le corps de maître Bouchard, qui, frappé pendaid la lutte, étviit resté étendu à terre,
— \ «tici un cadavre, dil Uuy, (jui j)ouri"ail bien donner l'alarme à nés faux piderins.
— Tu as raison, dit le roi; ils pourraient regarder comme de mauvais présage la rencontre d'un mort sur leui- route.
— Quallons-nous faire? demanda Kuy.
— 11 faut conlier sa sépulture aux eaux du (îiiadahiuivir I/écuver. se baissant, passa ses deux mains sous les épaules de
l'infortuné Bouchard devenu aussi laide (jue la corde d'un arc tendu. .Mais ils eun>nl îi |)eine l'ail dix pas (jue don Pe(Ir(» l'arrêta.
— I>? lleuvc est capricieux et mobile connue une femme, reprilil. Au liou d'entraîner ce cadavre, le flot pourrait bicMi le rejeter sur la rive.
— Il vaut mieux, je crois, dil lîiix. le déposer au pi<'d delà loiir.
— Ou il .siiil fail ainsi ! réplicjiia \i roi.
Ils revinrent donc sur leurs pas et adossèrent le cadavre dans l'encoignure d'une petite porte basse et voûtée dont les marches baignaient dans l'eau.
Cependant don Enrique et son compagnon dévoué, Gonzalo Mexia, avaient trouvé en maître Patrick Barillard un geôlier aussi accommodant qu'ils avaient pu l'espérer, d'après les renseignements des routiers bretons. Moyennant une dizaine de doubles d'or de Castille, ils avaient été secrètement introduits auprès du capitaine Duguesclin.
On aurait tort d'attribuer cette condescendance à un relâchement des principes de maître Patrick relativement à ses devoirs. L'ancien portier de la ville de Bordeaux n'avait fait qu'une lé^-ère modification à sa rigidité habituelle. Après une étude consciencieuse de sa charge, il s'était fait ce simple et judicieux raisonnement :
— Autrefois, comme portier, je ne devais laisser entrer personne dans la ville après la fermeture des portes. Aujourd'hui, comme geôher, je puis au contraire laisser entrer sans danger tous les visiteurs dans cette prison. L'essentiel est de ne pas les laisser sortir.
Et il observait si religieusement ce principe, qu'une fois introduit dans la cour sans autorisation, le plus illustre rico-hombre ou le plus vaillant baron anglais était obligé d'obtenir un ordre du orouverneur messire Tom Burdett, s'il ne voulait pas l'habiter indéfiniment.
Pendant que maître Patrick recomptait d'un air épanoui les doubles d'or qu'il avait reçus des pèlerins, le tard-venu, qui venait de faire sa ronde habituelle du soir, arriva doucement derrière lui et frappant avec force sur son épaule :
— Ventre-3Iahom ! s'écria-t-il, tandis que ses yeux brillaient à la vue de l'or, j'entends savoir, maître Patrick, si vous avez gagné cet argent à mon service comme majordome, ou au service du roi don Pedro comme geôlier?
— Comme geôlier, messire, balbutia Patrick, qui ne voulait pas être un instant soupçonné d'avoir volé son maître.
— Il paraît que ta charge est plus lucrative que la mienne, observa le gouverneur en faisant glisser les doubles d'or de la main du geôlier dans la sienne.
— J'ai si peu d'occasions de dépense dans cette tour, noble N baron...
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— l^lui- \«>iis n'avrz |>as besoin d'ariicnt, iiifcnompil Biirdclt en le regîirdanl de travers. Savoz-vous l)it,'ii (jn'il l'aiit èlro doué «l'une furieuse économie pour amasser une si grosse somme, quand on n'a pas encore toudié un oclnibo depuis ([u'on est entré en fondions?
1^ j;eùlier se pralla l'oreille.
— .Maiire PalricU, souvenez-vous (jiie Tarirent mal acquis ne profite jamais, reprit le j,'ouverneur eu empochant les doubles d'or d'un air majestueux.
Pairirk poussa un |)rof'ond frémissement, mais ne sourcilla pas.
— (la, vieux com|iaing, continua le rigide gouverneur, parlons uu peu sérieusement. Doii te vient cet argent?
— II ma été d(umé tout à l'heure par deux bons pèlerins accourus tout exprès de Bretagne, m'ont-ils dit, pourvoir messire Bertrand, répliipij» piteusement Patrick.
— VA tu n'as pas cru devoir refuser celte faveur à de saints periKinnages, n'est-ce pas?
— Hélas! non: mais ils ne serai<Mit pas sortis do la tour sans votre permissiim.
— Il est douteux que je puisse l'accorder à des inconnus qui achètent à si haut prix la joie de deviser avec noire ennemi, s'écria le gouverneiu* devenu soucieux: mais il est facile de s'assurer du motif qui lésa j)oussés à se jeter ainsi dans le guè|)i(r, grâce aux trous habilement ménagés dans les murs de chaque cachot de la tour.
— Faut-il vous accorujiîigner, messin;? demanda Paliick.
— .Non: \eille toujoins <î la porte extérieure, car notre seigneur Kdouard d<' (ialles (ioil venir secrètement ce soir pour voir aussi messire Bertrand, «pioirpie. par la sangdieu ! j<' ne d(;vine guère ce qu'il peut avoir à lui dit*-. Tu le recevras avec autant de discrétion qu'il le sera possible.
— \a' prince .Noir à la toin! (pie! honneur pour moi! murmura Patrick, qui, à cette nouvelle, end grandir en im|)oilance et en dignité.
rep«'udaut Toui Burdill nionia rapidement l'escalier lorlueux qui roujluisait au carhol du héros breicm, et, a|)pli(piaid taulôl I'omI, tantôt I oreille à un des trous percés pour l'espionnage dans la
muraille, quoique les interlocuteurs parlassent à voix basse, il entendit et vit assez pour deviner toute la vérité.
Au moment où il redescendait dans la cour, la joie pétillant dans ses yeux, il crut ouïr les verrous de la grande porte crier, les clefs grincer dans les serrures et les battants gémir. Il hâta le pas et vit entrer un homme dune taille élevée, enveloppé jusqu'aux yeux dans un marteau.
C'était le prince de Galles, devant lequel Patrick Barillard s'inclinait respectueusement.
— Conduis-moi au château de messire Bertrand Duguesclin, maître geôlier, dit d'une voix brève Edouard.
— ye montez pas avant de m'avoir entendu, seigneur prince, dit Burdett d'un air triomphant en se plaçant devant lui comme pour Tempècher d'avancer.
— Qu'avez-vous donc àm'apprendre, messire? répondit Edouard avec une expression de surprise et de mécontentement.
— Une nouvelle inouïe, étrange, insensée, monseigneur.
— Vos prisonniers se seraient-ils évadés? demanda vivement le prince de Galles, sur le pâle visage duquel brilla comme un sourire de joie.
— Au contraire, noble Edouard.
— Comment cela, au contraire?
— Sans doute, messire prince, puisque j'en ai deux de plus.
— Et quels sont ces nouveaux prisonniers? t
• — Deux pèlerins qui devisent en ce moment avec le capitaine Bertrand.
— Et sans doute vous savez leurs noms?
— Depuis un instant seulement. L'un d'eux est le comte de Gonzalo Mexia, dont le roi m'a donné la maison et l'héritage, et qui a eu la faiblesse de venir me demander en revanche un logement à la tour de l'Or, dont je suis le gouverneur.
Et un sourire cruel crispa les lèvres du tard-venu.
— Ce sont là vos affaires et non les miennes, messire Burdett, dit sèchement Edouard. Et l'autre pèlerin se nomme?..
— Don Enrique de Trastamara, monseigneur.
— C'est impossible! s'écria Edouard en pâlisssant. Il n'aurait
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|Mis eu raiularit'iiso folio (i'»»nlrt'r dans S(''villo ot dans la tour poni- voir
un prisoiinior!
— Jo l'ai HToiniu, si»it:nour, ol je suis honroux de vous aimoncer une si bonne nouvelle. I.a jjnerre est impossible dc'^sormais, et le Irôn»' <le don Prdr»» serH inébranlable.
Ab'ssire Hni-dcK, dit froidement le prinee Noir, vous êtes vraiment un niessajier de malbenr.
I..' -gouverneur stupéfait regarda Edouard fixement, en se demandant s'il avait bien entendu.
— Vous ne eomprenez donc pas, reprit le prinee de Galles, que la prise de don Enricpie détruit tous mes projets?
— Mais non, monseigneur; je croyais que vous alliez vous réjouir comme moi de ce bienheureux évéuemeui, me prodiguer les largesses <pie votre main généreuse répand sur ses serviteurs zélés, el me surnommer tout au moins le sauveur de l'Espagne!
— Vous vous êtes étrangement trompé, messire gouverneur, réjtliqna froidement Edouard. Si vous voulez compter encore sur ma protection, il faut <iua\ant un«' heure don Enrique et Bertrand Dnguesclin soient sortis de la tour de J'Or.
Tom Burdell cliaiicela ((mime un homme pris de vertige, et douta un instant si c'était bien le prince Noir (jui parlait, et s'il n'était pas abusé par une fausse ressemblance. IMouard haussa dédaigneusement les épaules.
— Ancz-vous donc si vite oublié notre retour du murabollun et rinsullaiite audace avec laquelle don Pedro s'est raillé et joué de nous?
— Je n'ai pas la mémoire si courte, noble prince, répliqua Tom Hudelt avec un éclair sinistre dans le regard, et je n'ai pas attendu celte heure pour me venger du roi qui m'a onhagé. Que ses messager» d'amour viennent cheicher la belbî Hacbel dans ma maison; ils ne la trouveront plus, (pjels que soient leurs ruses et leurs slrattigèmes! Que don Pedro lui-même ose me redemander en face sa bienaimée : je la lui rendrai si morne, si pAle et si faible, qu'il croira voir l'ombre languis>ante (b; la fille de Hen-Lévi échappée! du tombeau!
Edouanl de (Jalles regarda avec méj)ris le féroce tard-venu.
— Si vous vous êtes vengé en toriurant une fennne, messire, vou* a\ez usé de votre droit dune façon doni il n'appartient (ju'à
— Ohl les damnés Angl lis! s'écria Bertrand. Quand donc serai-je libre, pour me dégourdir les poings sur leur dos. (P. 820.)
Dieu de vous demander compte. Mais moi, j'ai à me plaindre légitimement de l'ingratitude du proscrit que mon épée a fait roi de Castille et de Léon. Il a dédaigné mes conseils, il n'a pas tenu ses promesses, il est impatient de me voir retourner à Bordeaux. Ma présence seule l'empêche de se livrer à la fougue de ses passions insensées ; elle le contient comme une bride salutaire qu'il a hâte de
KSAU LE LÉPREUX. — J. ROUFF, EDITEUR.