‹ Ésaü le lépreuxChapitre 53 sur 69 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

8|g ÊSAU LE LKPRELX

mmpre. Je vais donc partir av(»c mon année. Mais dois-je, avant de faire lever mes lontos. livrer piods et poini^s liés à cet ingrat, comme dernier service, son fr^re don Knriqne et le capitaine Duguesclin?

— Le dogne dr Bretagne n'est-il pas pour vous, aussi bien que pour don Pedro, nu adversain' redoutable, messire prince, reprit le gouverneur, et ne devez-vous pas craindre de renvoyer à Charles V un généi*al qui vaut pour lui deux armées, et dont le nom seul défend la lYance comme un bouclier?

Les yeux du prince Noir flamboyèrent, et il frappa la terre du pied avec une vitdencc qiii ne lui était pas habituelle.

— C'est là votre avis, n'est-ce pas, Tom, dil-il dune voix altérée, el celui de mes plus vaillants chevaliers?... Oui, Chandos me l'a déjà répété. On croit que je retiens Bertrand i)risonnier parce que sa gloire me porte ombrage. Les routiers parlent même plus franchement : ils disent que j'ai peur de lui. Tu souris, Burdett? Oui, il paraît que je n'ai pas encore assez fait mes preuves. Eh bien, je donnerai un démenti formel à cette calomnie. Que Duguesclin s'évade donc, qu'il n'paraisse à la tète de ses Bretons, et je me mesurerai de nou- >eau avec lui: je l'attaquerai corps à corps, s'il le faut; mais s'il redevient prisonnier, je ne le relâcherai plus. J'aurai fait assez pour mon honneur de chevalier en me montrant miséricordieux. Je ferai jd(»rs mon d(;voir de prince en gardant avec sévérité le capitaine (pii a coulé le plus de sang et de larmes aux Anglais.

— Ainsi, seigneur, reprit le baron gallois, vous voulez laisser fuir mes prisonniers, et sans rançon encore ?

— Sans rançon, si toutefois ils y consentent.

— S'ils y ronsentiront! dit Burdett étonné de ce doute; mais don Knrique ^%ignera sa tête à cette évasion, et messire Bertrand ^ingl-cin»! mille llorins tout au moins.

— Je f»uis eompter sur votre obéissance, messire? demanda Kdouard.

— Je ^ui^ votre vassal, seigneur |)rince. Cependant, je dois aussi fidélité au n»i de Castille, comme gouveriicnr de la toui-, et il m'a ordonné d'exercer la plus rigoureuse suiveillance à l'endroit de f' i.ii'sclin.

— VouH oubliez, Tom, (jue le caj)ilaino breton est mon j)jisonnier et non celui du roi, répondit le priiic(; Noir avec hautinn*.

— Il est vrai, ajouta le lard-venu, qui ne demandait qu'un prétexte pour transiger avec sa conscience.

— Si Tom Burdett réussit à tromper la surveillance du gouverneur de la tour, ajouta Edouard en souriant, il n'aura pas à se plaindre, lui, de l'ingratitude de son seigneur suzerain.

— Messire prince, répliqua alors le tard- venu électrisé, vous pourrez donner libre cours à vos largesses; car, dussé-je employer la violence pour jeter mes prisonniers hors de cette citadelle, je réponds du succès.

— C'est bien, mon féal baron, dit le prince Noir en faisant signe à Patrick Barillard, qui s'était retiré respectueusement à l'écart, de lui rouvrir la porte; quand vous aurez rempli la mission que je vous confie, vous viendrez m'en rendre compte.

Et, saluant le gouverneur de la main, il sortit de la cour aussi mystérieusement qu'il y était entré.

IX. — d'un GEOLIER COMME IL Y EN A PEU, ET d'uN PRISONNIER COMME ON

n'en voit plus

La scène qui se passait en même temps dans le cachot de Bertrand Dugueschn n'était dénuée ni d'originalité ni de grandeur, si nous en croyons les détails transmis par les chroniqueurs de l'époque*

Le cachot où le geôlier avait introduit les deux pèlerins n'était éclairé que par une petite fenêtre dont les barreaux serrés ne laissaient entrer que difficilement le jour. Il avait deux issues, l'une s'ouvrant sur la galerie de service, et par laquelle venait d'entrer don Enrique ; l'autre sur un escalier en limaçon dont les marches, de plus en plus étroites, allaient aboutir à la porte de l'Eau, baignée par le Guadalquivir.

Ce cachot, dans lequel le grand capitaine avait été enfermé par ordre de don Pedro, avait toujours porté malheur à ses hôtes. Le peuple savait, de tradition ancienne, qu'on y avait souvent trouvé au matin, étranglés ou pendus, des prisonniers illustres, et que,

((^0 ESAU LE LÉl'HEUX

chatiue fois, des pèrheurs avaioiil vu s'oiifuir pondaiil la iiiiiL \miv la porle de i'Kaii, dos ombres myslérieuses.

Aussi, depuis cpie le h^Tos breton avait ce cachot pour lof^ns, il fallait, pour rassurer ses n«tinl»reu\ amis do toutes nations, qu'il les siiluAt chajpio jour de la main à travers les barreaux de la fenêtre.

Patrick Harillard avait demanda' à Dui^MU'sclin s'il lui convenait de recevoir deux jièlerins qui venaient lui apporter des nouvelles du duehe de Bretagne, et le pauvre prisonnier, qui n'avait d'autre distnictiou que la vue des tlols du tleuve, d'autre compagnie que celle des raU et des souris, s'était empressé d'accueillir joyeusement une si lionne nouvelle.

Don Knrique et le comte Gonzalo .Mcxia avaient donc été introduits sans difficulté dans le cachot, que le geôlier n'avait pas ju^é à propos d'éelairer en y déposant son candil, petite lampe de fer.

Avant de prendre la pande, les deux pèlerins, l'oreille tendue vers la jiorte, attendirent (jue le bruit des pas lourds du florissant Barillard se fiM complètement éteint.

Bertrand avait poussé vers eux deux escabeaux :

— Kh bien, dignes clercs, dit-il gaiement le premier, que se pa>se-l-il de nouveau dans ma chère Bretagne? Avez-vons vu ma bonne et savante femme Tiphaine? lïélas! elle m'avait prédit ma prison, et j'ai été grand fol de ne pas l'écouter et de livrer bataille à Nayarette un jour qu'cdle îivait marqué de noir! C'est qu'elle est un pou magicienne, ma fidèle et vaillante femme Tiphaine; mais elle ne se mêle que de magie blanche, et elle est meilleure chrétienne que bien des rois el des évèques de ma connaissance.

— Nous n'avons pas vu dame Tiphaine, répondit le plus grand des |»Merins, surpris d<' la gaieté naïve du bon capitaine, mais nous avons rencontré une foule de pauvres manants pillés par les Anglais, el de routiers blessés qui demandaient raumone sur les routes; car, à celle hi'ure, l'argent est encore plus rare en Bretagne que partout ailleurs.

— Oh! les «lanmé Anglais! s'écria Bertrand «m fiappanl du poing la labb' ronire laquelle il s'appuyait, (piand donc serai-je libre j)Our me dégourdir les poings sur leur dos?

— Aussi les cap! ifs Irouvent-ils dillicilement à se procurer le monlanl de leur rançon, continua le pèlerin.

— Et VOUS venez sans doute, bon clerc, me prier de vous aider à racheter quelques pauvres diables sans sol ni maille? dit en souriant le capitaine.

— Vous avez deviné le but de notre visite, messire.

— Hélas! vous tombez mal, digne pèlerin, répondit en soupirant Duguesclin, qui plongea d'un air chagrin ses grosses mains dans les poches vides de son pourpoint. Je suis aujourd'hui plus gueux que les douze apôtres.

Les deux pèlerins le laissaient faire et ne soufflaient mot. Mais le prisonnier, se frappant tout à coup le front comme éclairé d'une idée subite, prit son cachet; et le présentant à ses visiteurs de la meilleure grâce du monde :

— Je puis compter sur votre discrétion, n'est-ce pas, bonnes gens? Allez donc de ma part rue des Balances, dans la juiverie, trouver l'ancien trésorier du roi, Samuel Ben-Lévi. Il est entré secrètement à Séville depuis huit jours, et son premier soin a été de me faire proposer une grosse avance d'argent sur parole. Vous n'aurez qu'à lui montrer ce cachet, et il vous remettra la somme dont vous avez bespin.

— Merci, charitable seigneur, répondit en riant le pèlerin qui cessa de déguiser sa voix; mais loin de venir puiser dans votre escarcelle, nous venons vous offrir la nôtre.

— Par Saint- Yves! s'écria Bertrand, depuis que je suis muré dans cette tour, voici la première fois qu'une si généreuse proposition me sonne aux oreilles. Mais votre voix ne me semble pas inconnue, digne clerc.

Le pèlerin se leva, et, s'approchant de Duguesclin :

— Comment n'avez-vous pas encore reconnu votre meilleur ami, le fugitif qui serait encore roi de Castille et de Léon s'il avait écouté vos sages conseils, messire Bertrand?

— DonEnrique! s'écria imprudemment le capitaine breton, qui faillit tomber à la renverse d'étonnement.

C'est ce cri que Tom Burdett, espionnant l'entretien de l'illustre captif et des pèlerins, avait surpris avec tant de joie.

— Quoi, monseigneur, vous ici! reprit Bertrand. De ma vie, je n'ai su ce que c'était que suer un frisson de peur; mais, par ma benoîte Tiphaine! j'ai le dos mouillé de froid comme si je venais de

8» tSAL l.K LÉI>lU:iJ.\

Inivt'rser à la iiap* une rivion' rliarriant des gla(;ons. Quel est donc le tratlrtMjui nous a luusoillé celle vaillanlise insensée?

— Il ne fanl jamais calenler d'avance les danjxtM's qu'on peut courir on servan! ses amis, réjili([iia don Enriqne avec dignité.

— .Mais si vous êtes reconnu, seigneur, vous ne sortii'ez })as \i\aiil de la tour de lOr! ,

— Vous saviez bien, <aj)itaine, que vous pouviez être tué ou fait prisormier on coud)altant sous ma bannière, et cependant vous n'avez pas hésité à embrasser ma cause.

— Quelle dill'éience! messiiv prince, dit chaleureusement l)uguesclin. Je ne suis (lu'ini pauvre capitaine d'aventure dont la captivité ou la mort ne meth'ut en deuil que la famille et les frères d'armes, tandis que vous portez avec vous la fortune d'un royaume !

— Vous vous trompez, messire Bertrand ; tant que vous resterez prisonnier, je resterai l'humble comte de Trastamara. Je ne tenterai de reconquérir ma couronne qu'au jour où vous pourrez chevaucher k la léte de mes bataillons.

— Mmii bras vous appartient toujours, seigneur don Enrique dit mélancoliquement Duguesclin; mais la plaine de Navarelh; a été engraissée du sang de mes plus braves Bretons. Espérez-vous donc laire sortir de dessous terre une nouvelle armée, par ce temps de misère et de brigandage?

— J'ai été en France, répondit vivement don Enrique; le duc d .\njou m'a reçu à sa cour coninic un hùtc bienveim, et je mo. suis assuré que ses che\alitîrs et ses soldats ne nous feront pas défaut quand recommencera la guerre. Le roi d'Aragon m'a promis, de son côté, deux cents hommes d'armes qui me serviront gratuitement pendant quatre mois. .\vec l'aide de ces princes et celle de votre bonne lance, me«sire Bertrand, nous jxjurrons prendre notre revanche du vainqueur de .\avan'tt(r.

— \j' prince .Noir restera peut-être neutre; dans une nouvelle guerre, dit !«• prisonnier. Il n'est animé d'aucune hain<' contre nous, comte de Tra>tainara. Sil est allié avec don l'cdro, c'est que notre M'igneur roi (iharles V vous avait tacitement i)rêté secours. Or, tout ami do la Franrr <;st l'ennemi de l'.Xnglais. (^e généreux prince a hérité de la haine que son pJ-re, Edouard ill. a L(tuj()urs |)orlée aux Iw. mais j'enpère que Dieu, qui p:'ina trois jom-s en croix, les fera

triompher des léopards d'Angleterre, et nous protégera contre notre ennemi.

— C'est dans cette prévision, mon hardi compaing, répliqua don Enrique, que je viens vous offrir de payer votre rançon, si le prince de Galles consent à en fixer le prix, ou, dans le cas contraire, de vous aider à vous évader de prison.

— Seigneur prince, dit Duguesclin en baisant avec émotion la main de don Enrique, je n'oublierai jamais votre générosité; mais le prince Noir ne veut me relâcher, jusqu'à ce jour, ni pour or, ni pour argent.

— S'il en est ainsi, Bertrand, n'hésitez pas à fuir. Nous avons tout préparé pour votre évasion.

— Revêtez promptement ma robe de pèlerin, et donnez-moi votre casaque, dit le comte de Mexia.

— Hàtez-vous! insista don Enrique. Ainsi déguisé, vous ne serez certainement pas reconnu.

— Je ne puis accepter cet échange, répliqua le capitaine breton.

— Une barque nous attend au pied de la tour, et trois hommes i^^qui vous sont dévoués nous conduiront ensemble de l'autre côté du

fleuve, continua Trastamara.

— D'un moment à l'autre le geôlier peut rentrer, dit le comte en se disposant à se dépouiller de sa robe.

— N'insistez pas davantage, seigneur, dit avec un sourire mélancolique le prisonnier. Certes, la tentation est forte. Sortir de ce cachot oii j'étouffe, aspirer librement l'air du bon Dieu, entendre chanter l'oiseau sur la branche, et jouer de l'estramaçon contre mes ennemis, c'est là ce que je rêve jour et nuit. Mais pour obtenir l'heur de recevoir des serviteurs dans ma prison j'ai dû jurer de ne rien tenter pour m'évader, et vous savez que je suis esclave de ma parole.

— J'entends marcher! s'écria don Enrique en courant vivement à la porte.

— Ce sont nos rameurs qui viennent nous avertir qu'il est temps de songer au départ, répondit Mexia.

— Qu'ils soient les bienvenus, dit Duguesclin. Je les remercierai ainsi que vous, comte de Mexia, d'un si héroïque dévouement.

824 ÉSAf LK Ll^IPRKUX

Au iiu^iiu' instaiil ils t'iiUMidiinit le bruit des verrous (|u'(m firail à l'exlt^riour, et la porte s'ouMil.

— 11 est trop lard, murmura don Eiirique désespéré.

Les rameurs, enveloppés dans leurs cabans, entrèrent alors en compajjnie du gouverneur Tom Burdett et de Patrick Barillard, dont la pelilr lampe de feu ne jeta dans le cachot qu'une lueur douteuse et tremblotante.

— Messire Bertiaiid, dit le tard-venu, voici deux mariniers bretons qui venaient chercher ces bons pèlerins, et qui paraissent si désireux de vous voir que je n'ai pu leur refuser cette joie.

— (Jue Dieu vous garde, mon ca|)itaine! grommela le plus lon<jr des rameurs en s'avan(;anl un peu, tandis que son compagnon avait soin de se plisser dans l'ombre.

— Parla foi-Dieu! mon gars, répliqua Bertrand en riant de son gros rire, je t'avoue qu'à celle heure j'aimerais mieux chevaucher seulement sous la garde de Dieu que d'ouïr trotter les rats sous celle du baron de Tring et de Wing.

— Avouez cependant, messire, reprit vivement Burdett, que je ne suis pas pour vous un très rude geôlier.

Pendant ce b'mps, don KrHi([ue et Gonzalo Mexia jetaient sur le • rameur qui avait pris la parole des regards lumineux de déliance ; il leur sjMublail ne reconnaître ni la voix ni la taille du Breton avec lequel ils avaient fait accord'; mais il leur était impossible de l'interroger en présence du gouverneur.

Ruy, qui ne voulait [)as donner aux soupçons de Trastamara \v. Irrups de prendre quchpie consistance, laissa aussitôt tomber à terre son grain de rhajK'let.

— .\h! mon doux Jésus! s'écria-t-il d'une voix plaintive en se baissant pour le ramasser, éclairez-moi, maître Palrik !

— Pourquoi donc? demanda Barillard.

— Pour retrouver mon précieux talisman qui vient de rouler sur le» carreaux, répondit le Faucheur, un grain de chapelet béni par le Saint-Père le jour où nous lui avons rendu visite dans sa bonne ville d'Avignon .

I»on l.riri<pje avait déjà ramassé et examiné le grain de chapelet, qu'il n-ridil au faux Br<'ton en souriant. Tous ses soupçons étaient dift.HJpés.

ÉSAU LE LIÎPREUX

G'ost-à-dire uu soir de tempête comme aujounl'liui, IVufaiit de Lacerda Don Alouzo parvint

à s'évader de la tour. (P. 839.)

Cependant, don Pedro, debout dans le coin le plus obscur du cachot, dévorait d'un regard ardent son frère et le prisonnier. Il froissait entre ses doigts, avec une sourde impatience, les plis de son caban.

Quant à Burdett, il cherchait dans sa tête par quelle ingénieuse combinaison il pourrait, sans trop se compromettre à l'endroit du roi de Castille, favoriser la fuite des deux pèlerins et du capitaine breton.

ES.AU LK LliPP.EUX. — J. P.OLIF, ÉniTGLlî.

Page 1