‹ Ésaü le lépreuxChapitre 54 sur 69 · LIV · texte numérisé non relu

LIV

826 ÉSAII LE Lf.PHKUX

Il crut iMiliii avoir Irouvi' une excollenle id(''e ; el. s'avauganl de Taille pluà cour!oi> qu'il |iul iiM|niinor il son visage .

— Mfssire Boriraud, dil-il, je vois que vous me gardez toujours rancune de nos anciennes querelles. Je liens n^'an moins à vous prouver que, de|»uis le jour où la fortune vous a été contraire, j'ai oublié le passé, el (jue je suis disposé à faire tous mes efforts pour adoucir voir.» captivité, malgré les ordres rigoureux que j'ai reçus du roi. Si vouà voulez, en présence de ces bons pèlerins, vous réconcilier avec raoi. dites un mot, et votre cachot sera transformé sur-le-cliamp en salle de festin, afin que nous puissions boire cordialement dans le même verre.

A celle proposition dont le terrible geôlier de Duguesclin attendait le meilleur résultat, Trastamara sentit l'espoir lui revenir au cœur, car il connaissait l'ancien capitaine des écorcheurs el il se promettait bien d'rnduriuir à l'instant sa vigilance à la faveur des vins d'Espagne. Voyant que les grosses lèvres du prisonnier s'étaient contractées avec une expression de dédain, el qu'il allait sans doute rejeter l'olTre de Burdelt :

— Messire Bertrand, reprit-il avec vivacité, votre ennemi vienl d'agir trop chrétiennement pour que vous n'accueilliez pas sa demande . Nous serons heureux de servir de témoins à la réconciliation de deux «•hevaiiers si renommés I

Duguesclin se trouva très embarrassé par celte prière qui, dans la bouche du royal pèlerin, avait la force d'un ordre. Il craignait, d'une pari, d'irriter le gouverneur de la tour, qui se montrait jusqu'alors fti contianl, si crédule, el, de l'aulrc, trend)lanl que d'un instant à l'autre don Enrique ne tût reconnu, il avaitliâle de le voir sortir sain el sauf de la prison. Il adressa donc au pèlerin un regard prescjue suppliant^ mais sans jiouvoir le lléeliir; et, se tournant alors, après celle longue hésitation, vers Tom Hurdcli, avec un sourire contraint :

•— Je suis votre hôte, messire hiudii, lui répondit-il, et je ne puis refuser de souper avec le maître du logis.

Sur un signe de Burdelt, maitre INilrick sorti! avec les deu.\ rameurs qu'il choisit pour aides, et, (piehiues instants après, ils renlriîn;nl chargé» di* |>rovisions. La |)elite table du prisonnier fut bienlf'd encombrée de viandes froides cl d'ouircs rcimplies des meilleurs vin» d',\n lalou«ie.

— Maintenant, dit le gouverneur à Barillard, qui mangeait des yeux ce joyeux régal, tu peux retourner à ton poste. Ces deux Bretons suffiront pour nous servir.

Patrick passa sa langue sur ses lèvres 'avec une expression de regret, poussa un lamentable soupir, et sortit après avoir accroché à la muraille sa petite lampe de fer, qui continuait heureusement à ne jeter dans le cachot qu'une clarté indécise.

— Asseyez-vous à côté du baron gallois, lit tout bas don Enrique à Gonzalo Mexia, et verse/-lui fréquemment à boire.

Le comte s'empressa d'obéir.

Cependant les deux rameurs, impatients et furieux, se tenaient à l'écart. Don Pedro avait peine à retenir l'éclat de sa colère; mais Ruy, plus prudent, cherchait à le calmer, en lui faisant observer qu'il ne fallait pas s'attac^uer dans la tour au dogue de Bretagne, prisonnier du prince Noir, et qu'une lutte intempestive pouvait compromettre tout le succès de l'aventure.

En ce moment, Duguesclin se tourna gaiement vers eux en leur disant :

— Approchez, mes gars! Quoique cette table soit bien petite, il y a place, ce soir, pour tous mes vrais amis.

Les faux Bretons tressaillirent ; mais ils s'avancèrent vers le prisonnier, qui, débouchant une outre, emplit jusqu'aux bords les six gobelets d'étain qui se trouvaient sur la table.

— Buvons à des jours meilleurs, compaings! dit Bertrand. Don Pedro porta la main au bonnet de laine sous lecpiel étaient

soigneusement enroulées les boucles de sa longue chevelure blonde, et, afin de choquer son gobelet à ceux que tendaient vers lui Tom Burdett et le prisonnier, il fit un pas en avant au milieu d'un profond silence.

Son genou fit alors entendre ce craquement qui lui était part'culier, et qui l'avait déjà trahi dans son combat nocturne avec le sereno de la rue du Candilejo.

A ce bruit étrange, le prisonnier et le gouverneur éprouvèrent une commotion si violente, que le vin jaillit par-dessus les bords de leurs coupes.

Ils avaient reconnu le roi sous le caban du marinier.

Mais cette impression de surprise passa rapidement comme

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rtViuir, cl no fui renuiniiiro ni (!<• don l»edro ni dos aulres convives.

— Ji' l)(»is. dil c.'hii-ci en allVclaid une pmclie contonance, h riu'Uiv Im'Imc on la lurillcniv lanc*' du roi Charles V montora dans nia barquo.

— Oui. huions, sY'cria Trasianiara. à la prorhaino délivrance du capitaine IUigu<-clin!

Los j;oi»olcls"des doux frères s'entre-choqnèront avec ce souhait perlidc. (pii exprimai! leur haine ef l'espoir de leur perte ré(iproqu.\ C'était une scène étrange pour le prisonnier que de voir iciniis dans son cacliot ces ennemis acharnés qui ne se reconnaissaient pas, et qui venaient à hii sous un déguisement, l'un pour le perdre, et l'autre p.mr le sauver. Dieu tenait dans sa main la vie de ces rois, car il suflisail d'un mol, d'un geste, d'un regard pour faire naître une lutte lerril)l«' «Mitre co^ ([ualre muis humides, et pour les tacher du sang le plus précieux de rKsj)agne.

L'n instant. Duguesclin ressentit comme un ardent désir de terminer la guerre en sautant sur don Pedro, et en profitant de sa force piiMligieuse pour le renverser aux pieds du bâtard; mais il songea à Irmps que le prince Noir vengerait la mort de son allié par celle de don Knrique. 11 parvint donc à se contenir et à attendre, mais en sur- \»'illant avec une attention déliante tous les mouvements des faux nimeurs.

Quant à Tom Buidell, que la présence inatt(Midue du l'oi dans le cachot avait d'ai)ord épouvanté, il se rappelait avec anxiété la promesse qu'il avait faite au prince Noir, et se demandait comment il en concilierait l'exécution avec la fidélité qu'il devait à don Pedro. Il prit rnfin une résolution adroite et piiidcnte, c'était de n'aider aux événements que par une com|)licité sourde et latiMitr, qui ne put devenir Idbjel d'une accusation sérieuse.

I>;s convives s'étaient assis bruyamment à table ; pendant que le gouverneur se liMail à ses médilation< laborieuses, il avait vidé trois foi» Kon gobfb'l coiq) sur coup. < | il s'aperçut en relevant la tête que wm voisin b* lui rern|disxait dcrecin'f jn^-fpi'au bord avec une complaisance et un «'nqtn'-srmcnl éijiii>(((pi('s.

— VenIn'-.Malioni ' bon pidciin, lui dil-il bniscpuMuent, me |»rene/.-\ous donc |MMir une outre percée dans lacpielb* le vin ne laisse pas Iracc de »on pa«i<age, un a\e/-voH- envie de me faire rouler

endormi sous la table, pour que mon corps serve de coussin à vos pieds meurtris?

Gonzalo Mexia s'efforça de sourire pour cacher son trouble.

— Je vous croyais un trop fier buveur pour être effrayé de trois à quatre rasades, messire baron, répondit-il.

Tous les convives avaient ressenti un frisson d'inquiétude en entendant le gouverneur exprimer un soupçon. Ils cherchèrent aussi à cacher leur agitation sous des éclats de rire.

— Vous laisserez-vous vaincre, le gobelet à la main, par un pauvre pèlerin buveur deau, vous un tard-veim? dit Bertrand d'un air de surprise.

— Non, si nous guerroyons loyalement, répondit Burdett; mais j'ai coutume de me méfier des longues robes. D'ailleurs, il se passe en moi quelque chose d'étrange, ajouta-t-il en se frottant les yeux. J'ai la gorge en feu, et il me semble que je vois les murs tout sillonnés de sang. Si je croyais qu'un de vous, compagnons, eût jeté dans mon vin quelque poudre malfaisante, je ferais noyer le coupable dans une tonne de vin de Murcie, pour lui apprendre à ne pas recommencer.

Tous les convives éclatèrent de rire plus bruyamment encore.

— Ne vous gaussez pas de moi, continua-t-il en laissant tomber ses poings formidables sur la table et secouant comme un lion sa rouge crinière, je parle à bon escient; car il s'est passé ici des aventures assez singulières, une entre autres, que me racontait hier le vieux porte-clefs de la tour.

— Nous n'avons à notre table ni ménestrel, ni trouvère, messire Burdett, interrompit Duguesclin; contez-nous donc cette terrible histoire; cela nous égayera.

— Par la sangdieu ! reprit le gouverneur en passant sa large main sur son front comme pour secouer l'engourdissement qui paraissait le gagner peu à peu, je n'ai pas encore complètement perdu la mémoire, et je puis vous satisfaire, messire Bertrand, d'autant plus que le récit est profitable aux prisonniers.

Le plus grand silence s'établit dans le cachot. Les auditeurs s'examinaient à la dérobée, et leurs regards se croisaient en tous sens, les uns joyeux, les autres enflammés de haine ou empreints de défiance. Ils se soupçonnaient réciproquement d'avoir mêlé un

«m ES Al" LE LÉPIIEUX

n.iivoliqtio nu >in du i;onvt'ru(Mir, mais nul n'osail inmpro lo ^îiltMl^o.

— CV'Iail oi\ i;!2!». (lil oiilin Toin Biinlolt en promenant un recanl vaffue sur ses convives, sous la vieille dona Maria, il v a rinquanle ans environ. L'inlanl (le Larerda don Alonzo avait iHè arrête'' pour crin>e de hante Iraliison et «nlernu^ dans la lourde l'Or.

— Os acei(l«'nl<-là. interrompit «galamment Dugnesclin, peuvent arriver aux plus honnêtes chrétiens du monde.

— Mais un beau soir, c'est-à-dire un soir de tempête comme aujourdhni. conlinna le tard-venu inijnissible, à la suite d'un souper au(|U(d il avait adroitement convié le gouverneur, l'inlant de Lacerda |)arvint à s'évader de la tour.

I)(»n Knriipie ne put s'empêcher d'échanger un regard (Feirroi avec Bertrand, car il se crut découvert et pensa que Burdett s'amusait à jouer avec ses angoisses. Mais Dugnesclin, sans se déconcerter, mil sa main sur l'épaule (\u gouverneur, et lui dit d'un Ion familier :

— I.e cachol de l'infant avait probablement les murailles moins épaisses el les portes moins solides que le mien, Tom Burdett?

— C'est ce qui vous trompe, messire Bertrand, ré|)li(|ua avec un .sourire lourd et grossier le gouverneur, car c'était précisément celui-ci.

— Votre récit me semble faijnlonx! dit don Enrique en promenant autour de lui des regards d'incrédulilé.

— A (juel jeu jouaient donc les guichetiers? demanda Dugues- «•lin.

— Ses gnichcliiM-s ne surveillaient que la porl(î du cachot, par laquelle l'infant n'avait pas commis l'imprudence de sortir.

— .Mais il n'avait pas commis non plus l'imprudence de sortir par celle étroite fenêtre (|iii est au moins à (juatre-vingis pieds du sol, el qui n<' peut guère donufîr passage ([u"à des anguilles, iéj)artit Berlniml.

— .Mlon**, on voit bifn (jne vous êtes un |)risonnier novice, dit à lo gouverneur, feignant d être de |)liis en plus alourdi par l'ivresse; I vous n'avpz donc pas remanpié cette petite porte basse cachée derri^n? voire grabat?

— Ma foi! nr»n ; j'avoue à ma hont(« que je ne suis pas assez ciiricMix pour un raptif (jui compte plus de d(Mix mois de réclusion.

— Kh bi«'n, n'lt<' portf. à bicpiclb» vous n'avez pas fait allention,

ES AU LE LEPREUX SLH

conduit à un escalier, l'escalier conduit à une voûte, et la voûte conduit à la porte de l'Eau, ainsi nommée parce qu'elle s'ouvre sur le fleuve.

— Voilà une description à l'aide de laquelle j'irais les yeux fermés me noyer dans la Guadalquivir.

— Or, continua le gouverneur, comme l'infant, moins insouciant que vous, connaissait parfaitement cette issue, c'est par là qu'il s'est enfui.

— Vous avez raison, Tom ; cette histoire est très instructive pour un prisonnier, reprit Bertrand, mais elle me semble un peu incomplète quant aux détails. Ce n'est pas tout de savoir qu'on n'est séparé de la liberté que par deux portes et un escalier, encore faut-il que ces portes soient ouvertes.

— Ou que le prisonnier se soit emparé des clefs qui les ouvrent, interrompit le tard-venu en haussant les épaules. Mais l'infant de Lacerda était un rusé compagnon; il fit fête au gouverneur, qui se trouva flatté de la familiarité d'un si illustre seigneur; il le (ît boire comme trois templiers altérés par le vaut du désert ; enfin il endormit si bien sa vigilance, qu'il parvint à lui enlever aussi subitement que le plus adroit larron le trousseau de clefs que mon digne prédécesseur portait, suivant l'usage, à sa ceinture.

— Et ce bon geôlier ne se douta pas du tour? demanda Duguesclin.

— Hélas! le prisonnier avait versé dans son gobelet quelques gouttes de je ne sais quelle drogue magique, si bien que le pauvre diable s'aperrut tout à coup que ses paupières s'appesantissaient et que ses yeux charriaient du sable. Il voulut se lever, mais il était trop tard, ajouta Burdett en étendant les deux bras et en laissant échapper un long bâillement, comme s'il luttait en vain contre un sommeil irrésistible.

— Cette histoire me paraît incroyable, répliqua Duguesclin, en souriant.

— Incroyable ! répliqua le gouverneur avec une sorte d'indignation. Je vais vous donner la preuve de sa réalité.

Et détachant de sa ceinture son trousseau de clefs :

— Voici, dit-il, les deux clefs rouiUées dont se servit l'infant de Lacerda. Doutez-vous encore du fabliau?

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Ptuiniuoi «loue sonl-clles ainsi lâchées de rouille? demanda

lici'trand.

Pane (jue don Alon/.o, qui les avail i'mjtorl(''es en se sauvant, les jela daiis le GuadalqniNir. don on ne les relira que deux années plus lard, les eaux ayanl baiss»' singulièrement aux «,M'andes chaleurs de

Tiiis. rattacliaiil ]»' Irouss.'aii à sa ceinture :

— C'est sinirulier, murmura le -gouverneur en s'appuyant lourdement MU- la laide, mes yeux se ferment maliçré moi... Je crois décidémenl, bons pèlerins, que nous ferons sagement d'aller dormir.

Puis il laissa tomber sa tète sur son coude et commença à ronfler avec im hennissement sonore.

— .Nous allons luellr*; à |)rofil vos bons conseils, messire Burdett. dit aussilùl le faucheur d'une voix sourde, en s'ageuouillanl de>ant le ^'ouverneur endormi.

Les assistants, retenant leur souffle, attachaient sur le téméraire rameur \\\\ regard fixe et anxieux.

I5ii\ se releva bientôt, agitant au-dessus de sa tète les deux clefs rfitiilirex qn'il Nenail de déiober au gouverneur.

Don IN'dro s'avançait déjà pour les saisir, quand Duguesclin les «rracha aNcc mi brusque uKuivement nu faucheur, et remettant la plus petite au premier pèlerin :

— Voici les clefs de la porte de l'Eau, seigneur. Dieu veuille que vous alleigniez sajis encombre cette bi(inheureuse issue!

— Kiez-vous à nous, mes maîtres, murnun'a le roi en conlinuant à déguiser sa voix; nous saurons vous mettre en bon chemin.

— Mais vous, nu'ssire B<Mirand, demanda don Ijirique, persisle/.-vous à abandonner nos amis?

— Dieu me «rarde. noble pM(Min, de \ous trahir dans le péril! répliqua Herlran<l.

Kt il >'élaiu;a vers la |»eli(e poite obscure indiquée par Bunh'tl, sui\i du bAlard et de .Mexia.

(^imine il (he.rchail à l'ouvrir avec le plus de précautions jm)snibles pijur ne pas tirer le gou\erueur de son lourd sctniFueil :

— HAle/.-vous ! dit le roi d'une voix iiFipatienl»^ et pres(|ue im|H''rieuse, le gmjvenieur peut s'éveillei- d'un instant à l'autre et je

C'était la tùte de Pèrez le Mineur. (P. 839.)

voudrais déjà vous voir au milieu des braves compagnons qui nous attendent au pied de la^tour.

— Je te crois sans peine, mon gars, répondit Duguesclin en posant sa large main sur l'épaule du faux rameur breton, au moment oîi don Enrique, soudainement frappé de l'accent de sa voix, se retournait avec un geste de surprise et de défiance.

Mais aussitôt le capitaine breton le poussa vigoureusement

tSAU LE LÉPREUX". — J. ROUFF. EDITEUR.

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