‹ Ésaü le lépreuxChapitre 55 sur 69 · LIV. lOÎ · texte numérisé non relu

LIV. lOÎ

834 ÉSAII I.K I.KPHKI X

devant lui, ainsi 4110 Mt'xia, 011 leur souniaul tout bas ù roreillc ces mots : « Gardez-vous du Gain ! » et referma brusquement la porte derrière eux, en y posant sou large pied en arc-boutant..

l>?s deux rameurs le regardèrent avec une expression de stupeur.

— Fuyez sans moi, mes bons pèlerins, ou vous êtes perdus! cria alors Bertrand d'une voix retentissante.

Don Pedro, se voyant reconnu, resta un instant immobile d'ètonnement et de rage. Puis, dardant sur le prisonnier un regard ùtincelant d'orgueil :

— Passage! dit-il, passage, dogue maudit!

— Le dogue a des crocs ])our mordre qui le touche, répliqua Daguesclin en ricanant, et il ne lèche pas les mains de l'ennemi de son maître.

— Arrière donc, traître! hurla Ruy li' i'aucheur. qui, enlaçant dans ses longs bras le capitaine breton, chercha à Tarracher de la Iiorte, à laquelle il semblait cloué.

— Oh! mes bons limiers, je vous empêcherai bien de suivre la pîsle de votre royal gibier, répondit Bertrand.

El, frappant de la paume de sa main formidable l'anneau de la clef, il la brisa dans la serrure, comme si elle eût été de verre.

— Damné routier, oses-tu bien t'opposer h la justice du roi de (^tillc! sVcria don Pedro.

Dugucsrliu haussa ses larges épaules.

— Je ne fais ni ne défais des rois, dit-il. Je sers mon maître en sau\ant votre frère.

— Oh ! ce bâtard félon jrest pas encore sauvé, dil don Pedro en sV'lançant d'un bond vers la porte du cachot; mais, la trouvant fermée, il poussa un cri de fureur.

— Frère, voici les clefs! dit Huy, qui, le préveiiaiil, venait d'enlever le trousseau de clefs du gouverneur.

Mais landi*? qu'il essayait les clefs convulsivement, au hasard, avec angoisse, un cljjjuetis d'éjjées et un murmure de cris et de voix confuses montènrd jus(pi'au cachot de Duguesclin.

Celui-ci écouta ces bruits singuliers en pAlissanl.

— Ah! le bAlard est sans doute aux prises avec mes frères de lait! dit don Pedro avec un sourire de joie.

— Ainsi, c'était bien un royal guet-apens? s'écria le prisonnier en courant à la fenêtre. Ohl pourquoi n'ai-je pas accompagné don Enrique !

Puis il cria aux pèlerins, par cette étroite ouverture :

— Tenez bon, seigneurs, tenez bon!

Le roi, se penchant à son tour à la meurtrière, s'écria :

— Courage, enfants! Ne laissez pas échapper ces traîtres de pèlerins.

A la lueur de la lune sanglante qui rougissait les nuages noirs et orageux du ciel, Bertrand et don Pedro, cramponnés aux barreaux, assistèrent avec des émotions bien diverses à la lutte qui venait de s'engager au pied de la tour.

— Par saint Yves ! dit le prisonnier, il faut qu'ils aient rencontré au passage un des nôtres, car ils sont trois contre trois !

— C'est étrange! reprit le roi, qui tremblait que don Enrique ne lui échappât. N'importe! trois contre trois, rien n'est encore désespère. Et cette porte, ajouta-t-il en revenant vers le faucheur, ne parviendras-tu donc pas à l'ouvrir?

— Impossible d'en trouver la clef, frère! Don Pedro était à bout de patience.

— Tom Burdett! s'écria-t-il en secouant rudement le gouverneur endormi, si tu ne m'ouvres pas cette porte à l'instant, je jure de te faire clouer vivant sur la façade de la tour de l'Or.

Le capitaine poussa un sourd gémissement, mais ne se réveilla pas.

Tout à coup on entendit le nouveau compagnon de don Enrique s'écrier d'une voix chevrotante :

^ — Pas de quartier pour ces truands, vaillant Duguesclin!

— Qu'ai-je entendu? s'écria le prisonnier en souriant malgré lui.

— Frappez d'estoc et de taille, messire Bertrand! continua la même voix ; abattez-moi tous ces ribauds !

Don Pedro laissa Ruy achever de réveiller le gouverneur, et courut de nouveau à la fenêtre.

— xMalheur! s'écria-t-il en croyant voir, au nom de Duguesclin, l'ardeur de ses frères se ralentir. Se laisseront-ils prendre à ce piège grossier, et n'arriverons-nous pas à temps?

f:sAr i.i: i.kphkux

— r.oriios (lu (liaMe! s'ôcria au inOmo iuslaul K» i,M)uv('rn('ur. (|ui se ilrl»atlail iiitrc l«'s bi'as do Hiiy: voutliail-on, à moi aussi, m'anarlu»r nios clefs par xiulcnc»'? Oli ! fCsl que je ne suis pas un geôlier favile à Irouijier!

— Ne \(»is-lu donc pas, sei\ilt'ur iiilidèle, lui dit le roi avec menaces, que les prisoimiers se sont enfuis depuis loni^lemps?

— Knluis! répliipia Hurdell eu se le\aid loul à coup et en re<,nirtlanl don Pedn» aNec des \t'u\ ha^aivis. Oh! je saurai bien les rejoindre!

Puis il lira de la poche dr x-n jimu-poinl la clef que les faux rameurs avaient cherchée \aiuemeul dans son trousseau, et il se mit en devoir d'ouvrir la porte du cachot.

— Diru sdit l(tué! dit alois I)u;.;uescliu en respirant lon<,niement, nos braves |)èlerins mettent le pied sur une barque que leur nouveau comjMiiïnon >i('nt de démarier!

La porte était ouverte. Au moment de s'élancer dans la galerie, le roi se tourna vers le Breton :

• — S'ils nréchappent, lui dit-il d'ime voix trenddaide de colère, il laudra ipn' !<• priuce Noir me cède son prisonnier en échange de di»n Knri(pie, d nous saurez alors quelle rançon j'exigerai de vous, messire Bertrand !

— Par saint Yves! répondit froidement Duguesclin, si je n'étais pas sûr que mes ami*^ vous échapperont, mou doux seigneur, je ne vous laisserais pas sortir d(^ re cachot.

iJon Prdro s'était déjà j»iécij)ité à la poursuite du l);\tard, en compagni<> du rauchcur et de Burdett.

Les parnlrs brè\es et généreuses (pie Bertrand avait adi'essées aux pJderins en refermant la porte secride sur eux les avaient sulïisumment avertis du danger (pi'ils couraient,

lis avaient descendu en loute hâte les marcdies étroites et glishniiles de l'escalier, étaient parvenus à ouvrir, non sans peine, la porte de l'Kau, el axaient failli glisser dans le tleuve.

Tandi> (jiiils jetaient autour d'eux des regards iii([uiels, hésitant sur le chemin «pi'iN devaient suiNre, ils virent loul à coup surgir devant eux une forme hinnaine.

Cc'tail le digne maître Bfuichai'd. (pie les faux lameius avaient acIoSHé an nnn- de la tour, bî crovaut moil, el (|iii avait été

simplement étourdi par le coup de pic de fer de Perez. La fraîcheur de l'air l'avait ranimé, et lorsqu'il vit les deux pèlerins apparaître, il se figura aussitôt que l'un d'eux était le capitaine Duguesclin, son héros.

Il n'hésita donc pas à s'avancer vers eux et à les avertir du danger qui les attendait dans la barque montée par les trois frères de lait du roi.

Il leur demanda en même temps de l'accepter comme compagnon d'évasion. Mexia, sans répondre, lui tendit une des dagues courtes qu'il portait sous sa robe de pèlerin. Maître Bouchard conduisit alors les fugitifs en marchant avec le plus de précautions possibles vers une barque amarrée à cent pas de celle que gardaient les fils de la Paloma,

Cependant ces derniers, avertis par Perce-Neige qui faisait le guet en rampant comme un lézard, et s'apercevant que le guet-apeus était découvert, résolurent d'employer la force puisque la ruse leur faisait défaut. Ils sautèrent rapidement sur la berge, et vinrent charger les fugitifs : Blas, l'épée à la main, et Perez,. armé de son redoutable pic de fer.

C'est alors que maître Bouchard, glorieux et fier de servir sous les ordres du grand capitaine Duguesclin, et surtout de combattre à ses côtés, comme il le croyait, avait poussé les cris de guerre qui surprirent à la fois le prisonnier et le roi de Castille.

Blas et Perez, découragés par cet incident, et désespérant de pouvoir vaincre trois ennemis, parmi lesquels ils comptaient deux des plus vaillants chevaliers de la chrétienté, rompirent peu à peu devant eux.

Les pèlerins, ne voulant pas perdre de temps aies poursuivre, se dirigèrent de nouveau vers la petite barque découverte par Bouchard. •

En ce moment Perce-Neige rejoignit ses frères, et- leur dit vivement quelques paroles à voix basse. Ceux-ci poussèrent une exclamation de joie, se dépouillèrent de leurs pourpoints et se ghssèrent silencieusement dans le fleuve, dont un vent furieux commençait à soulever et à faire écumer les flots.

Cependant les fugitifs étaient montés dans la petite barque, où ils ne trouvèrent malheureusemenl qu'une seule paire d'avirons.

83S KSAI' m; I.KPHKIIX

Maître Boiirhanl se cliîirgea des funclioiis de raiiieiir, et s'en acquitta avec une ^'nergie qui l'étonnail lui-même, taudis que dou Enriquo et Mexia, debout, suivaient avec un sourire inquiet et dédaigneux le luouvemenl (|iii avail lieu dans le voisinasse de la tour de

l'Or.

A la lurur des torebes. ils voyaient de loin les arcbers et les guiebetiers courir et se croiser eoninie des limiers dépistés.

La baniue s'éloignait rapidement du rivage, malgré l'agilalion des tlots. et allait bientôt se trouver au milieu du courant qui l'entraînait bors de vue, comme une llèclie lancée par Diego Lopez.

Tout à coup les deux pèlertns se regardèrent avec surprise. Il leur semblait que la barque s'arrêtait, qu'elle tremblait comme un destrieiqui va s'abattre, et enlin qu'elle tournoyait sur elle-même.

Maître Bouchard eut beau redoubler d'elForls, la barque, obéissiuit à une impulsion invincible et miraculeuse, parut revenir insensiblement vers son point de départ.

I.es pèlerins se consultèrent à voix basse. Il y avait certainem«*nt delà magie dans cette résistance opiniâtre de la barque; car, après sa conduite béroïque, le rameur angevin ne pouvait être souj)çonné de trahison*.

I.e frêlr esquif, loin d'avancer, reculait toujours et revenait au rivage.

Gonzalo .Mexia ordonna alors à maître Bouchard, exténué, de lui céder les avirons, et se mit à ramer vigoureusement à son toui-.

I><i l)anpi(' regagna, sous cet etîort suprême, une partie du terrain qu'elle avait peidu, et déjà les fugitifs se réjouissaient d'atteindre le courant, lorscpj'ils sentirent de nouveau leur embarcation entraînée on arrière par une puissance inconnue.

— Touchons-nous donc à un écueil ou à un tourbillon? demanda ddii Knri(pie avec désespoir.

— iNon, seigneur, répondit Bouchard tout trenblant; je suis depui<i un mois rameur de mon étal sur le (iiiadalquivir, et j(; puis vous jurer qu'une si fïïeheuse aventure m'airive pour la ])remière fois.

IIh s'éloignaient de plus en plus du but vers lequel tendaient leur»* efforts acharnés, et déjà don P«'dro, Burdettet quebiues archers montaient dans la baïque id)aridonuée par les (ils de la l'aloma.

En ce moment terrible, don Enrique fut frappé d'une idée soudaine, et se pencha au-dessus du bord pour voir si leur amarre, qui traînait dans l'eau, ne se serait pas nouée par hasard autour de quelques joncs.

C'était de là, en effet, que provenait l'obstacle qui les entravait dans leur fuite.

Le bâtard, avec l'aide de maître Bouchard, tira violemment à lui cette corde qui, au lieu de flotter mollement, était tendue comme celle d'un arc, et ce ne fut pas sans un mouvement involontaire de surprise et d'effroi qu'ils virent apparaître une tête d'homme à ileur d'eau.

Cette face humaine horriblement contractée par un effort surnaturel, aux longs cheveux ruisselants d'eau, aux prunelles ardentes, mordait la corde avec ses dents ensanglantées. Maître Bouchard recula d'épouvante.

C'était la tête de Ferez le mineur, qui s'était, ainsi que Blas, glissé entre les joncs de la rive, d'après le conseil de Perce-Neige.

Ils avaient nagé entre deux eaux, et n'avaient pas tardé à rejoindre la barque de don Enrique. Se tenant cramponné d'une main à l'amarre qui traînait dans le fleuve, et de l'autre aux plantes aquatiques qui s'élevaient du lit du Guadalquivir, ils avaient paralysé les efforts du rameur et ramené à diverses reprises la barque vers la rive.

Au moment oii don Enrique, par un mouvement furieux, attirait Ferez jusqu'au bord de l'esquif, la tête de Blas sortit à son tour de leau, non moins effrayante de haine et de rage que celle de son frère.

31exia, voyant le danger qui menaçait son maître, se leva aussitôt, et, armé de son aviron, il tenta de faire lâcher prise à ces deux intrépides plongeurs, qui pendaient à l'amarre comme deux ancre vivantes.

— Lâche la corde, misérable! cria-t-il à Ferez, qui cherchait à s'accrocher au rebord de la barque.

— Fas avant que don Fedro la tienne serrée dans sa main, traître! répliqua le mineur.

L'aviron s'abattit aussitôt sur la tête du fidèle frère de lait, qui jeta un cri de douleur, mais dont la main se cramponna comme un

SM ÉSAU LK Lhl'UKLX

gnip{)iu de fer à la bi»r«]iie. Altus (ioii/alo .Me\ia le ria|)|)a i\'uu mm- \eaii coup lieraiin'siir celle main raidie dont le saiiii jailli!, el le plmigeur reloniha j)resque inanimé dans le llenve, doni les eaux se refernièrenl sur lui comme un linceul.

Mais Blas, qui voulail doîuier au roi le temps d'alleindre la barque, rcsiail suspendu à l'amarre, malc^ré les secousses lerribles qui lui élaienl iniprimt'es par les trois liiiiilils. Tout à coup don Knri(jue smiril «•! dit à ses compairnons :

— A (juoi b(tn assommer ce pauvre diable? Cela nous relarëerail.

— Mais la barque tle don Pedro est lancée à notre 'poursuite ! ivpliqua.Mexia.

Le bâtard saisit sa dague et trancha l'amarre à son extrémité, puis saisit aussitôt les aviron's, et se mit à ramer avec une telle vigueur ipi'nne minute après son esquif fllail. entraîné par le courant, vers l'endroit où lallendaieid ses partisans avec des chevaux tout sellés.

Blas ne songea plus alors qu'à plonger pour sauver son frère, et, employant ce qui lui restait de force à le saisir par ses longs cheveux, il parvint à regagner avec sou cher fardeau la bar({ue où don Pedro, d««sespéranl d'alleindre désormais le billard, accai)lail de reproches am«'i*s le gouverneur de la tour, el l'accusait même de complicité dans l'évasion des pèlerins.

Pendaid c<r temj)s, iJuguesclin, voyant que la porte de son cachot était restée ouvcfrle cl (pie \o trousseau de clefs du gouverneur gisait .i terre, l'avait tranquilbunenl ramassé. 11 réllechil ensuite au meilleur emploi qu'il pourrait faire de cette trouvaille ; et comme la tour de l'Or ne renfermait à cette heure que des partisans du bâtard pris à .Navarelle, il résolut d'occuper utilement ses loisirs inattendus en ouvr.int toutes les pfutes des cachots voisins du sien.

il se trouva bientôt ainsi à la tête d'une ([uin/aine d'hommes déterminés qui mirent les guichetiers sous clef, et ({ui l'aidèrent à délivrer tous les autres prisonniers, au nond)i-e des([ueis il retrouva ses routi<*rs bretons Georges el l'.icliard.

— Compainî;*^, leur dit alors Beiliand, ne pouvant vous donner l'argent n» « e^saire pour payer votre rançon, je vous donne à tous la rief des champs I

Ix's pau\res diable*; arrabli*rent le bon capilaifiede béiuMliclions, el voulureut lenlralnei rnec en\.

.Les almogavares de garde croisèrent devant lui les hampes de leurs piques... (P. 846.)

KSAU LE LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDIT. '▼• 106.

— Non pas, leur répondit-il en riant; il n'y a plus de geôlier ici, et je garde la maison crainte des larrons.

En effet, quand Tom Burdett revint, il trouva, à son grand étonnement, son terrible prisonnier assis tranquillement sous la porte de la tour.

— Comment! s'écria-t-il, j'ai laissé la porte de votre cachot ouverte, et vous n'en avez pas profité, messire Bertrand?

— C'est ce qui vous trompe, généreux gouverneur, répliqua Duguesclin; j'en ai profité pour délivrer tous les prisonniers.

— Damné Breton ! grommela le tard-venu consterné ; il a trouvé moyen de me perdre aux yeux du roi et du prince Noir : il ne s'évade pas, et il fait évader les autres!

Puis il reprit, avec un air de fausse pitié :

— Je suis seul avec vous, messire Bertrand. Fuyez donc, pendant qu'il en est temps encore. Vous voyez bien que je ne suis pas votre ennemi, et que le cœur vil et sordide d'un tard-venu peut s'émouvoir en faveur d'un ancien frère d'armes.

— Vous, mon frère d'armes! dit Duguesclin avec un geste de mépris dont Burdett feignit de ne pas s'apercevoir.

— Fuyez! répéta le gouverneur d'une voix impatiente.

— Voilà donc comme vous trahissez votre maître ! répondit Bertrand. Mais, moi, je ne sais pas trahir ma parole.

Et il se leva pour rentrer dans l'intérieur de la tour. Tom Burdett, furieux, tira son poignard.

— Je vous empêcherai bien de retourner à votre cachot, entêté Breton !

— Vous pouvez frapper un prisonnier désarmé, répliqua dédaigneusement Duguesclin, et dire que vous avez voulu vous opposer à mon évasion; mais alors tuez-moi bien, car s'il me reste assez de souffle pour dénoncer votre trahison je ne faillirai pas à mon devoir.

— Oh! comme prisonnier, vous n'avez rien à craindre de moi, dit le tard- venu pâle de rage; mais si vous redevenez libre, messire Bertrand, prenez garde à votre peau, car je me vengerai de vos affronts, fût-ce par surprise et trahison!

— Je vous en crois parfaitement capable, beau sire ! Mais, avec l'aide de mon saint patron, je déjouerai vos félonies.

Et Duguesclin remonta d'un pas ferme et calme à son cachot,

gu » ^':sA^ i.k kh'preux

tandis que le gomeriu'ur. désespi'^rtS se rendait auprès du prince de tialles pour lui rendie roinpte des singuliers évi'nenienls qui venaient de s'accomplir.

Iji conduite du capitaine breliui n'étonna pas Edouard, car il le savait rigoureux observateur des lois de la chevalerie. Mais le rôle «piavait j«»n«'' don Pedro dans toute celte aventure le décida à ne pas retenir Bertrand plus longtenii)s prisonnier.

\)i'< le lendemain, il le fit venir à son logis et lui déclara que, pour faire v<»ir qu'il ne rajtpiéhendait nullement, comme on en avait fait courir le liiuil, il lui donnait carte blanche et s'en rapportait à sa lovauté pour déterminer lui-même le prix de sa ran(;on.

hujjursclin lui rejirésenta que, sa fortune étant fort mince, il ne |>ou\ait faire un grand effort pour se racheter ; que sa terre était engap^ pour quantité de chevaux cpi il avait fournis à ses soldais ; ([ue, d'ailleurs, il devait déjà dans Séville plus de dix mille florins , mais que, s'il lui plaisait de le relâcher sur parole, il irait chercher dans la bourse de ses amis de quoi le satisfaire.

I>e prince Noir, louché de ses reparties si sensées et si judicieuses, lui dé«lara de nouveau qu'il le faisait lui-même l'arbitre de sa rançon, en présence de sir .Jobn Chandos et de ses barons.

— S'il en est ainsi, seigneur prince, répondit Bertrand, je me taxe à cent mille doubles castillans.

Tous les seigneurs qui entouraient Edouard né purent s'empêcher de laisser écbapper un geste de surprise, et ils sourirent avec une expression d'incrédulité.

\a' prince de Galles rougit en les regardant, et dit, non sans une sorte d'irritation :

— Cet homme veut se gausser de moi !

Duguesclin, craignant alors qu'il ne s'offensât de cette orgueilleuse hartliesse, b* pria de le mettre seulement à rançon de soixante milb" livres.

— J'y consens, dit i;d(»uard.

— Je compte sur votre parole, messire prince, répliqua Bertrand ; mai.'» j'ai gnind'p«'ur que vous doutiez de la mienne. Pourtant, sacbez que le payement de cette somme ne m'embaitassera pas beaucoup, car le« rois de France et dKspagne m'en octroieront cbacun la moitié. Don Kririque, que j'ai servi avec taFil de zèle, mettra en gage

jusqu'aux robes et aux bijoux de sa dame pour me tirer de prison et me voir en état de reprendre les armes en sa faveur. Et quant à mon seigneur Charles V, si ses finances étaient épuisées, il ferait filer toutes les filles de son royaume, afin qu'elles gagnassent le prix de ma rançon.

Le prince de Galles ne put dissimuler l'étonnement que lui causa l'assurance du dogue de Bretagne, et lui répondit :

— Par la foi-Dieu? bon chevalier, je vous aurais tenu quitte pour dix mille doubles d'or. Dès cette heure, je vous assigne pour prison Séville et tout son territoire. Dans quelques jours, je retournerai à Bordeaux, et je vous emmènerai avec moi.

Don Pedro regarda la générosité du prince Noir comme un audacieux défi, et, ne pouvant mettre obstacle à la volonté de son allié, il résolut de s'en venger sur tous ceux qui avaient été complices de la fuite de don Enrique.

Tom Burdett devait être le premier puni, caria haine sourde du roi contre lui n'attendait qu'une occasion pour éclater.

En effet, don Pedro s'était singulièrement trompé à l'égard du baron de Tring et de Wing.

Il avait espéré, en le comblant d'honneurs et de dignités, endormir sa défiance ; mais la faveur royale ne l'avait rendu que plus jaloux et plus soupçonneux.

Depuis la scène terrible du morabethin^ Rachel avait disparu de la maison du gouverneur de Séville sans que les frères de lait du roi eussent pu découvrir dans quelle mystérieuse retraite son mari l'avait cachée à tous les regards.

Don Pedro, torturé par le doute et l'angoisse, n'avait pas osé demander compte au tard-venu de cette étrange disparition ; mais il frissonnait en pensant que la pauvre jeune femme était peut-être soumise à quelque odieuse torture, inventée par le génie malfaisant de l'ancien capitaine des écorcheurs.

Lorsque Tom Burdett se rendit à la tour de l'Or pour y faire sa ronde habituelle, il trouva à l'entrée Ruy le Faucheur, qui remplaçait dans ses fonctions Patrick Barillard et qui refusa de lui livrer passage.

— Par la sangdieu ! êtes-vous fou, drôle, ou ne reconnaissezvous pas le gouverneur de la tour? s'écria-t-il brutalement.

— Il y a une heure à peine que le nouveau gouverneur, don

g4« ÉSAl l.K l.ÉPRKUX

Ah'ii Hodrigin'z do Sonabria. a pris possession de la tour, répondit i\uy d'un air gogu<'nard.

Le nouveau gouverneur ! répéta Burdell ou faisaut un bond

on arri^re.

— t^'est lui qui m*a donné l'ordre de no laisser entrer personne sans un ordre royal, ajouta le Faucheur avec calme.

— Oh ! le roi me dira sans doute ce que signifie un pareil outrage ! reprit le tard-venu exaspéré. Et je veux en avoir le cœur net sur-lechamp.

Puis il se dirigea précipitamment vers TAlcazar.

Sous la porte du Jugement, les almogavares de garde croisèrent devant lui les hampes de leurs piques, et il aperçut au milieu deux larcher Diego Lope/, dont la présence lui parut de mauvais augure.

— 11 laut que je parle au roi don Pedro à Tinstant, maître Diego, lui dit-il d'une voix irritée.

— C'est impossible, messire Burdett, répondit gracieusement Lopez en s'avançant vers lui. Si vous avez quelques réclamations à faire, adressez-vous au gouverneur de Séville.

— Au gouverneur de Séville ! s'écria le baron gallois stupéfait : mais y en a-t-il donc un autre que moi?

— Dans toute la ville, noble seigneur, reprit Lopez en souriant il n'y a guère que vous qui ignoriez cette nouvelle.

Pin>. a|irès l'avoir courtoisement salué, il lui tourna le dos. Tom Huidett. étourdi de cette chute imprévue, s'appuya à la niuraillr ; mais, croyant voir que les almogavares de garde souriaient aussi en le regardant, il s'éloigna sans mot dire, et regagna su maison eo se demandant s'il n'y trouverait pas encore l'ancien maître Gonzalo l^lexia installé.

Mai^ il ne rencontra à la porto que son • majordome Patrick iiarillard, qui jeta un cri de joie à sa vue et s'avança vers lui en disant :

Je viens demander justice, mon cher seigneur. Justice, a moi ! répliqua Burdett avec un singidier sourire. Je ne suis plus au nombre des geôliei's de la tour de l'Or, raessjre. J'ai été honteusement chassé par un des frères de lait du roi I

— Ne le plains pas, maître Patrick, tu as été traité comme ton Diallre, dit le lard-venu d'uiut voix sond)ie. Moi aussi, j'ai été chassé...

dépouillé de tous mes emplois... ruiné comme un juif surpris par des routiers... Rêves de grandeur et de fortune, j'ai vu tout s'écrouler en moins d'une heure.

— Est-il possible ! s'écria piteusement Barillard.

— En revenant de l'Alcazar, j'ai rencontré de puissants seigneurs qui, hier, me tendaient la main, qui, aujourd'hui, ont détourné la tête à ma vue. Tu vois bien, Patrick, que c'est possible, que c'est vrai, que c'est certain ! Je suis tombé en disgrâce.

— Comment? n'êtes-vous plus gouverneur de Séville? demanda Barillard.

— Je ne suis plus que le tard-venu Tom Burdett ! s'écria le Gallois d'une voix terrible. Pour moi, tout est à recommencer. Mais je ferai sentir à ceux qui m'ont ainsi outragé que le capitaine d'écorcheurs sait mieux se venger que le rico-hombre castillan et le gouverneur de la tour de l'Or. Ah ! depuis notre visite au marabout, j'ai comprimé ma haine, j'ai subi en silence les railleries de mes compagnons, qui soupçonnaient le roi d'avoir renoué avec Rachel la chaîne de son scandaleux amour ; j'ai peut-être été la risée de la ville entière. Toi qui me connais, Patrick, tu sais ce qu'il m'a fallu de patience et de volonté pour étouffer ma rage dans mon cœur. Eh bien, qu'ai-je obtenu en échange de mon silence et de ma lâcheté? Deux affronts publics et la perte des dignités avec lesquelles don Pedro avait cru acheter ma servile complaisance. Il est vrai que ce fier justicier n'a pas encore osé m'enlever la fille de Samuel Ben-Lévi... sans doute parce qu'il ignore le secret de l'asile oh je la dérobe aux transports de sa folle passion. Ah! tu as cru, aveugle roi, qu'après m'avoir fait grand et puissant seigneur, il te suffirait, au gré de ta fantaisie, d'ouvrir dédaigneusement la main, pour me rejeter brisé et impuissant dans la foule ; tu as cru être assis assez solidement sur les débris de ton ancien trône pour n'avoir rien à craindre d'un baron d'hier ! Tu as donc oublié, don Pedro, que si Rachel est ta maîtresse, elle est la femme du chevalier d'aventure, du tard-venu, et que je ne la rendrai que morte à fes baisers! Oh! ma vengeance vaudra la tienne, bon justicier !

Puis, s'adressant à son majordome :

— Patrick, lui dit-il, veux-tu rentrer à mon service malgré ma disgrâce ?

— Je suis voire hoiiimc-lige, messire.

— Kh hion. tu vas rassembler sur-le-champ tous les objets de prix que tu trouveras dans ce manoir, dont je puis être bientôt dépossédi\ et tu iras ensuite qutVir quelque juif qui me débanassera de ce butin de guerre moyennant des espèces sonnantes et trébuchantes. Suis-moi .

Il traversa rapidement le patio de sa maison et entra dans une salle basse, où il tomba lourdement sur un large divan qui en faisait le tour. Puis il regarda son fidèle majordome qui s'empressait silencieusement de lui obéir.

Patrick commença par décrocher une lampe d'argent ciselé qui pendait aux poutres de cèdre du plafond et la déposa sur une grande table de chêne qui occupait le milieu de la salle.

Knsuite il y apporta successivement des aiguières d'or, de larges plats d'argent, des coffrets d'ébène ou de sandal incrustés de nacre, des coupes d'onyx montées sur un pied d'or, des anneaux, des poignards, des chapelets merveilleusement ciselés, des colliers de perles et des urnes émaillées de pierres précieuses, toutes pièces d'un admirable travail.

— Vous ne me dépouillerez pas de toute cette richesse, don Pedro ! dit Burdett. C'est le tard-venu qui l'a gagnée, la hache au poing, et non le gouverneur de Séville en vous faisant la cour.

On eilt dit, à voir son œil étincelant et le sourire qui plissait le coin de ses lèvres, qu'il assistait comme capitaine des écorcheurs au sac d'un palais pris d'assaut.

Ijilin, Hiiiillard s'arrêta. Il avait entassé sur la large table toute la fortune de son niaîlre.

Mais, lorsque ce dernier eut minutieusement examiné cet amas d'objets précieux, il resta convaincu que, malgré leur brillante apparence, il ne pourrait pas en retirer le quart de leur valeur en les vendant sur riieure et en bloc à un de ces juifs rusés qui savent si bien «•xph»it<'r la détresse d'un chrétien.

11 fronça donc ses épais sourcils et retint par la manche de su casaque Patrick, qui se disposait <'i courir, aussi vite que le lui permettait «on embonpftint, vers la jiii\( rie «le Séville.

— Attends, lui (lit-il, je veux être ri<lie comme un roi en qnil- Innt Séville. Or, y. serai forcé de fiiii loin de cette bonne cité dès que

>..1I voyait les reptiles enrouler leurs anneaux autour d'un olivier et darder sur lui

leurs yeux sanglants... (P. 853.)

je me serai vengé de don Pedro, et, demain peut-être, j'aurai déjà rendu ce prince orgueilleux aussi misérable de cœur que le renégat Ésaii. De tout le butin qui gît sur cette table, un juif ne me donnera pas assez de florins pour lever une compagnie de cent lances. Il faut donc que j'avise, sur l'heure à gagner une somme assez ronde pour attirer une armée de routiers sous ma bannière.

ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDIT. LIV. 107.

8S0 tbAL LE LÉPRFI \

1^1 qiK^ fiMvz-vous de celle armée, messire baron? deiiuiiidii Harillard (!'loiiné.

— Je renverserai, si je veux, de son Irône le perfide don Pedro, après le drparl de l'allié qu'il a offensé ! s'écria Tom Durdell. Je le chasserai à mon lour de l'Alcazar, cl je le donnerai en garde à maîlr» Jean le Velu!

Palri«k, étonné, poursuivit :

— Mais où trouvera déi'ober pareille somme, seigneur?

— Me prends-tu pour un larron de nuil? dit le tard-venu avec une sorte d'indignation.

— Mais (jui donc vous avancera de bon gré ce gros trésor, et sur quel gage pourrez-vous l'emprunter?

Le visage de Tom Burdetl prit une expression terrible.

— Sur quel gage? répé(a-t-il avec un accent railleur et cruel. Oh! j'en ai un excellent, mon bon Patrick, un gage vivant, un gage qui peut pleurer des larmes de sang et jeler des gémissements «l'angoisse, un gage dont les cris de douleur résonneront comme un glas d'agonie dans le cœur du vieil avare qui garde le trésor que je «onvoite !

Malgré sa conscience endurcie, Barilhinl l'ut presque effrayé de la rruauté froide, implacable, diabolique, qui dictait la réponse de son maître.

— Tu vas le rendre à la juiverie, repiit ce dernier, rue des Balances, et tu chercheras le logis de Samuel Ben-Lévi, une vieille maison branlante, dans lf»< nmrs de laquelle sont certainement entas- «*es des piles de marabolins, de dinars, de florins et de doubles casiillans, I/ancien Irésoiicr du roi est rentré à Séville depuis huij jours, et a offert une forte avance d urgent à notre ami Duguesclin. Il me devait cependant bien la préférence, |)uisque j'ai épousé sa fille.

Burdelt s'interrompit pour se livrer à un éclat de rire amer et farouclu".

— El que dirai-je à ce juif, messire? dit Piilrick à voix basse.

— Tu lui diras, reprit le baron gallois, <|ue Tom Burdcll soup- Ç4)nne el accuse la belle Kacliel d'avoir liabi la foi (lu'elle lui avait jurée; lu lui diras (pio, dans noire métier de tard-venu, raccusateur ne peni pa^ plus (!•• temps (ju'iin émir sarrasin à jug^jr et à coiilamner la fr-mme (|ui est '^(tupçonnée dadullère. Tu lui «in*as (pn;, dans mou

esprit et ma volonté, Racliel est déjà condamnée. Elle n'a plus qu'une chance de salut, et cette chance dépend uni([uement de son père. Je n'accorderai à Samuel la vie de sa fille qu'en échange de la table d'or que j'ai été forcé de lui abandonner pour prix de ma rançon, lorsque don Pedro me menaçait de me faire pendre aux créneaux de l'Alcazar.

— La table d'or ! murmura Barillard en ouvrant de grands yeux, car il avait souvent entendu parler de cette riche merveille ; mais si le juif refuse de vous la livrer ?

— S'il refuse, Rachel mourra! répondit l'inflexible tard-venu, car il faut que je frappe don Pedro, soit comme amant, soit comme roi deCastille. Il faut que je lui arrache ou sa maîtresse ou sa couronne. Va donc, Patrick, et sois muet comme un poisson sur le secret que je viens de te confier, car ta vie me répondra de ta discrétion.

Le majordome s'inclina devant son redoutable maître, en jurant qu'on le tuerait plutôt que de lui faire révéler un seul mot de cette confidence, et se hâta d'accomplir sa mission.

Une heure après, Patrick reparut dans la salle basse, où le tardvenu l'attendait, toujours couché sur le divan, les yeux fixes, le visage immobile comme celui d'une statue. Les lèvres du maître ne remuèrent pas. On eût dit qu'il n'écoutait même point la réponse que lui apportait son serviteur, et qu'il restait absorbé dans une pensée protonde.

— Messire, lui dit le majordome, j'ai trouvé la maison de Samuel Ben-Lévi. Une vieille servante nommée Déborah a voulu d^abord me nier le retour de son maître ; mais alors je l'ai menacée de révéler ce beau secret à don Pedro, et je l'ai vue pâlir autant que sa peau de parchemin en était susceptible, et trembler comme une feuille sèche sur laquelle j'aurais soufflé. Elle m'a fait descendre dans uu méchant caveau, oii je me suis rencontré face à face avec le vieux trésorier. Je lui ai répété exactement vos paroles ; il m'a écouté avec un regard obli(iue, des soupirs à fendre des murailles, et des trémoussements convulsifs de tout son corps. Puis il m'a répondu en grommelant comme un chien à qui on arrache un os :

« — J'ai maudit ma fille quand elle a épousé un chrétien .

« — Ainsi vous la laisserez mourir? ai-je répondu.

« — Mourir ! a-t-il répété avec une drôle de voix qui m'a un peu

832 RSAU LK I.ÉPHKUX

n'imié \o ("d'iir : («h! ('«'sl une \aiiiL' iiioiiare de ce routier \nniv me (h'{»i)iiiH»'r.

'« Je me suis mis ;i rire, en i^'p^ndant :

,. — (Jiiaiid un routiei- menace, la besogne est déjà à moitié faite!

« Alors le juif a poussé un i,Maiid cri, et il est devenu tout bième. iTonie <le lueuf! j'ai cru (juil allait tré|)asser par terre. .^lais le vieux mécréant s'est aussitôt redressé, souple comme un diat et les yeux ardenl<i.

. — Peut-être Rachel est-elle déjà morte! a-t-il dit. Ce Burdett \rul se venger doublement : me voler et tuer ma tille. Qui m'assure que tu ne mens pus, \arlet de routier? »

<« l*à(pn's-l)it'u I messire, j'ai bien failli assommer ce vieillard ; mais j'ai pen>é que vous teniez à votre table d'or, et j'ai courtoisement répondu ;

n — Je vous jinc. maîtie Samuel, que madame Uachel est vivante à ctdte lieure !

« — Kh bien, a-l-il crié en se tordant comme une anguille que l'on coupe en morceaux, il faut me prouver qu'elle est vivante ; je veux la voir, ou bien recevoir d'elle un message. Si elle m'appelle à s(ui aide, j irai : s'il i'nul, pour la sauver, livrer la lai)le d'or, je la livrerai ! »

— C'est bien, inici iom|iil Tuni Burdett en souriant ; Sannicl ne verra pas sa tille, car je ne révélerai à personne le secret de sa retraite ; mais, demain, tu pourras lui porter une lettre de cette Uachel bienaimée. Je vais aller la (piérii*.

— Vous accompagnerai-jc. noble baron? dcunanda Barillard.

— Non pas î dit vivement le iard-venu. Garde mon logis, Patiick. .Ma femme ne doit voir que son débonnaire époux jusqu'au moment où je la remettrai entre les mains de Ben-Lévi, en échange du précieux jjiyau qu'il m'a t'xtor(pw''. Selle-moi san^ r(^tnrd mon meilleur pab'froi.

!>• majordome obéit, «t \i\ bientôt partir au galop son redoutable inulire. la tête couverjc d'uni' ji^npic d'aci^M-, la poitrine cuirassé(,' d'un jarquc à mailles serrées, la ceinlure arnn'e d'une longue épée el d'un lourd poi;:nar(l. el le coi|)s envcîloppé d'un biiinous arabe.

— Voilà un singidier érpiipag»*, observa-t-il, pour un mari qui va >uir sa femme !

ÉSAU LE LÉPREUX 8o3

X. — POURQUOI LE TARD-VENU AVAIT ENFERMÉ RACHEL DANS UN ATALAYA MAURESQUE, ET DE QUELLE FAÇON IL Y PRATIQUA L HOSPITALITÉ.

Tom Burdett pressait avec une ardeur sauvage, entre ses talons éperonnés, les flancs de son cheval, jiii rougissait le mors d'une écume sanglante.

Il était sorti de Séville par la route de Carmona, en faisant voler autour de lui des tourbillons de poussière ; mais au bout d'une heure de cette course furieuse, les pieds du palefroi laissèrent sur le terrain glaiseux de profondes empreintes qui ralentirent sa marche ; car nul sentier ne le conduisait dans la direction où le conduisait son maître.

Le hardi cavalier ne semblait pas s'émouvoir du sinistre aspect qu'offrait aux yeux le pays désert qu'il parcourait. Autour de lui s'étendaient des plaines couvertes en partie de forêts d'oliviers au feuillage maigre et poussiéreux, de bouquets de sycomores sombres, ou de buissons épais de lauriers-roses et de nopals.

Mais ces steppes dormaient, submergées par des eaux croupissantes, et formaient des marais fétides oii croissaient à l'envi des plantes vénéneuses dont les exhalaisons asphyxiaient les oiseaux qui se hasardaient à planer au-dessus.

C'était une région redoutée et à peu près abandonnée, malgré sa fertilité extraordinaire ; car on la regardait comme le foyer maudit des pestes noires qui avaient ravagé l'Andalousie sous le dernier règne.

Si parfois la cognée d'un bûcheron téméraire trouait les broussailles des lisières, le malheureux entendait aussitôt résonner dans les bois le sifflement des serpents, ou bien il voyait les reptiles enrouler leurs anneaiix autour du tronc d'un olivier et darder sur lui leurs yeux sanglants. Si un paysan voulait à la hâte récolter dans cette plaine un peu de blé pour sa famille, sa peau se charbonnait, un venin subtil s'infiltrait dans ses veines, une fièvre lente minait son corps, qui se gonflait tout à coup, et alors le pauvre diable mourait.

Les bandits eux-mêmes fuyaient avec terreur ces marais et ces

g5l KS\r LE LKPHKI'X

boisqiio la siiporstilioii populaire a\ ail nommés, par coiilrnsle, m />/<c/7f/.

.'o^-jMlire lo jardin par excellence.

A riiemvoù le baron gallois chevauchail dans /a kncr/a.le. soleil. i'bK»nissaiil comme une iriganlescpie roue d'or, incendiait l'atmosphère. La terre, altérée de pluie, s'entr'onvrail en larges crevasses arides et JM^anles; elle se lendillait sous cliai]ne pas du cheval. Les branches de \icne. tordues autour des troncs doliviers, rracpiaienl de sécheresse romme le b(»i« vert jeté dans la llanime. Les feuilles pendaient aux branches. Iléirie? et immobiles. Une poussière de feu pleuvait d'un ciel de bronze en lusion. Les sources taries semblaient se plaindre . omme des lèvres haielantes.

La Iniertn nélait (qu'une grande fournaise.

Parlois, c«7>enàant. le vent dAlrique soufflait par bouffées acres et corrosives; il attisait en tombiilons rouges et en colonnes serpentueases la fumée sufFocante des teux champêtres qui consumaient la paille des épi* moissonnés par la faux.

Alors un voile de flamme paraissait embraser toute la plaine, et

i-a«er, avec la rapidité dune marée, les herbes desséchées ; et le

silence était tout à coup troublé par les cris perçants des grillons et

des cigales, le croassement des grenouilles, et les longs aboiemenh

des chiens errants.

Plusieurs foisTom Burdett craignildètre suffoqué par ces vapeurs

ardrnles, et hésita à poursuivre sa roule périlleuse. 11 allait peut-être ♦•nlin se résoudre à revenir sur ses pas, en voyant son palefroi alangui baisser tristement la tête et trébucher aux crevasses du sol, lorsqu'il ap»'r(;ul, à cent pas de lui, au pied de la croupe aride d'une colline, se dessiner en capricieux zig/ag=^les contours d'imlac stagnant don! les «-aux ne reflétaient jamais le disque flamboyant du soleil et ne se ridaient jamais au souffle du vent.

Cet étang livide était entouré d'une ceinture d'ifs et de cyprès, et la cigué souimière croissait sur ses bords. Le cheval de Burdett, enragé de »oir. Voulut s'abreuver à ces eaux dormantes, mais son maître le tira violemment par la briJe, cl frissonna en voyant une hirondellr, qui voulait traverser à tire-d'aile lespace funeste, tomber dans le lac, tout engourdie et s'y noy<r.

1^ cjiduie qui dominait ce lac et tout ce pays désert se lé/ardait, s'éruilluil el s'éboulait en déchirures bizarres, comme si elle eût été

pétrie de sable friable. Sa gibbnsité, piilvérulenle et mordorée par un soleil cru qui semblait boire l'air même, ressemblait assez à la croupe fauve d'un lion gigantesque.

Sur le sommet de la colline s'élevait, perchée comme l'aire d'un oiseau de proie, une de ces vieilles tours carrées, aux créneaux découpés en scie, qui ont gardé jusqu'à nos jours leur nom mauresque à'atulaija, et dont les Arabes avaient armé toutes les hauteurs. C'étaient des vigies de pierre, percées de fenêtres nombreuses : yeux toujours ouverts sur la campagne.

Les murs démantelés de Vatalaya, cuits par le soleil, s'étaient colorés de teintes rousses et vermeilles d'une chaleur magnifique, et se découpaient nettement sur un ciel blanc comme le métal en fusion.

Leurs parois étaient incruslées en maints endroits de plaques de marbre où étaient inscrits des versets du Coran, ce qui indiquait assez l'origine sarrasine de la tour. Au-dessus des murailles, on voyait de très loin s'allonger les pointes noires des énormes et antiques cyprès, plantés, suivant l'usage des Maures, dans la cour intérieure.

Les yeux de Burdett avaient brillé de joie en apercevant ces vieux créneaux, et il éperonna vivement son palefroi éreinté dans cette direction.

Vatalaya était ceinte d'un ravin profond encombré de végétations, de cactus hérissés comme des lames de sabre, de pistachiers et de lauriers-roses, de grêles mûriers et de sycomores tortueux et maladifs.

Des hiboux, effrayés du scintillement de la lumière, et des légions d'insectes dormaient dans le manteau de lierre noirâtre et d'orties aux feuilles piquantes, qui tapissait le pied de la tour. D'énormes lé/ards, dont les écailles prismatiques luisaient comme une armure d'or au soleil, s'y jouaient et se glissaient dans les trous et les fentes du mur.

Au fond du ravin, un mince filet d'eau trouble et jaunâtre croupissait.

Ce qui donnait surtout à ce site une couleur africaine, c'était un palmier soiilaire, au tronc lisse et blanc, semblable à une colonne d'argent, dont l'éventail de feuilles s'épanouissait comme une fusée à la hauteur d'une fenêtre de Yatalaya^ percée à quarante pieds du sol, et qui n'avait ni volets ni vitraux.

Le tard-venu mit pied à terre, et après avoir attaché sa monture

836 l--S.\i: LK KÉPRIMX

aux Ihium'Ik'siI iiii sycouKtrt', il jeta aiiloiir de lui dos regards clairvoyauls de drfianoo, et examina avoc une niinuliouse allenlion si \o sol ne ganlail anruno empnMult' i\o pas. ot si le mur n't'itait marqué «l'aunine Irare d'escalade.

.Mais rien ne dénf^nrait que V(//(f/i///i/ im'iI élé visilée en son absence.

Il traversa donc avec précaution un tronc d'orme grossièrement é(piarrijeté comme un pont sur le ravin, et s'arrêta devant la porte massi\e de la tour. Après s'être encore assuré que nul regard humain ne l'épiait dans celte solilude, il lira une clef de son pourpoint, ouvrit la porte et la referma précijiilaniiueut sur lui.

Cependant, à peine était-il enlié, qu'une forme humaine se leva tout à coup du milieu des ((Milles de hautes herbes au parfum mortel que i'huniidilé malsaine du lac faisait croître sur ses bords, rt parmi lesquelles il rampait comme un reptile.

1^ sueur épaisse qui tombait goutte à goutte le long de ses joues li\ides, sa respiration haletante et saccadée, son caban bâillonné, rlFrangé en loques hideuses, trahissaient l'efTort d'une course longue et suprême.

Ouoi(|ue éj)uisé de douleur et de fatigue, le misérable, se traînant comme un limaçon blessé, essaya de gravir la colline, sur le sable ardent de latpielle ses jiieds brûlés imprimaient une trace de sang noir ; mais une étincelle de résolution et de joie ranimait ses yeux mornes au.\ paupières rouges, gonflées <'t dépouillées de cils.

On eût dit (jue cet homme élail alliré vers Yatalaija par un aimant magique, et qu'il voulait 1 alleindre, dùt-il laisser derrière lui pas à pas tout son sang «t toide sa vie.

Il gagna enlin le ravin et s'y laissa glisser, alin de pouvoir explorer les dehors de la tour sans être découvert. 11 reconnut bijMitôl qu'elle n'avait «pi'une seule porte, et que toutes les fenêtres, à Texreption de celh- dont nrnis avons parlé, étaient murées ou, comme des brèches, laissaient éclater l'azur rubesceni du ciel.

h. ins l'espoir de saisir (|u<'|qiu' JMuil. (piehjue mouvement dans \ntuluiffi,'\\ remonta vers le bord intérieur du ravin, et se hasarda à coller son oreille à la porte; mais de vagues murmuies parvinrent ."«•nls jusrpj'à lui.

Il jeta alors sur les éj»aiss«'s murailles un regard de désespoir

... EJle souriait à un des oiseaux, qui, plus apprivoisé que les autres, s'était perché sur son épaule, mais d'un sourire triste et navrant. (P. 859.)

navrant; mais il n'eut pas plus tôt aperçue îepaimiar qui se dressait fièrement devant la tour, qu'il résolut de se hisser à l'aide de ce pilier végétal jusqu'à la fenêtre béante, afin d'épier ainsi ce qui se passait dans l'intérieur.

S'aidant des genoux et des mains, étouffant les cris que lui arrachait la souffrance, car sa chair saignait contre le tronc lisse de l'arbre, il parvint à son but, et put plonger du regard dans une des

ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDITEUR.

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