LIV
85S ÉSAi: Li: LÉPIIKLX
nin^s chambres hal)ital)lo> de Yatalat/a sans risquer d'être vu, caché el prott'sr»^ qu'il élait par le f'euillafre du |wlmier.
Cet espion {-lail le sauveur de la .>hiuresque, Ésati Manassès, le lépreux.
I). puis qu'il avail arraché Aïxa des mains du mezouar, le malheureux -élail réfugié avec elle sur la lisière de la iiuerla, dans une hultt' de pAIre ahandonnée et ouverte à tous les vents; là seulement, il pouvait subir sa vie de souflVances et de misères, sans être poursuivi par les menaces, les insultes et les violences de la foule.
La Mauresque, imi^atiente de cet exil honteux, avait perlidement entretenu dans l'esprit du lépreux une surexcitation qui s'exaltail parfois jusqu'au délire. En devisant le soir avec lui, lorsqu'à la faveur de l'ombre ils s'éloignaient un i)eu de la plaine où s'élevait un lourd brouillard de miasmes délétères, elle revenait sans cesse surla fausseté de Rachei; elle cherchait à graver dans le cœur d'Ésaii la volonté fixe et opiniâtre de se venger de la nouvelle chrétienne, et de l'empêcher de monter jusqu'à ce Irone qu'elle convoitait au prix du mensonge et même d'un meurtre.
Ouand le lépreux osait s introduire dans Séville, il rôdait de longues heures autour de la maison de Tom Burdett. Il épiait les gens qui entraient ou sortaient. 11 attendait qu'une fenêtre s'ouvTÎt, qu'une femme voilée apparût fuitivemant au balcon. 11 écoutait les moindres bniits vinus de l'intérieur du logis, mais en vain. Rien n'y révélait la p! d'une femme.
VMivi'ut il se heurta à d'autres espions, dans lesquels il crut re« . :, . ,»tre tour à tour Terce-Neige, Kuy et Diego Lopez; mais les frères de lait du roi n'étaient pas plus heureux que lui. en faisant cette iogralc besogne.
Un jour, enfm, il apprit, en surprenant quelques paroles échappr.> au gros majordome, que Uachel n'habitait plus la maison des Mexia, el que le tard-v«'nu lui avait choisi une plus sûre retraite. Alors ÉsaQ s'attacha aux pas de Burdett comme sou ombre, mais il se lassa encore de celle fatigue stérile, cai- le gouverneur ne sortait pas de Sévill*'.
il, le lendriuain de l'évasion de don Enrique, Aïxa venait d«* leucourager à lenler un dernier elTort, et il allait se dii ig«r ver- la porte de r.armona, à cette heure brûlante où toute créature
animée dort en Andalousie, lorsqu'il vit passer comme un éclair devant sa hutte un cavalier qui lui parut ressembler étrangement à l'ancien capitaine des écorcheurs.
Dans quel but Tom Burdett pouvait-il chevaucher si rapidement vers la huerta déserte et pestilentielle?
Un vague espoir remua le cœur d'Ésati.
Il calcula que le baron gallois ne pourrait soutenir longtemps cette course furieuse dans cette plaine sans chemins, coupée de bois et de marécages, et haletapt sous un soleil inexorable. Il s'élança donc sur ses traces, certain que cet homme ne se hasardait au milieu de ces solitudes funestes que pour aller retrouver Rachel.
Burdett était son guide et lui montrait la route. C'est ainsi qu'Ésau parvint jusqu'à Yatalaya.
Du haut de son palmier, Ésaii vitenefTet une chambre misérable, aux quatre murs nus et noirâtres. Un grabat de feuilles sèches amoncelées dans un coin, deux escabeaux boiteux et une table de bois de cèdre lézardée en composaient l'ameublement.
Des hirondelles avaient suspendu leurs nids aux poutres du plafond, et voletaient familièrement sur la tête d'une jeune femme vêtue d'une mante de bure grise. Elle souriait à un des oiseaux qui, plus apprivoisé, s'était perché sur son épaule, mais d'un sourire triste et navrant.
Ses yeux éteints par les larmes, la blancheur mate de son visage, ses lèvres, autrefois éclatantes comme l'œillet en fleur, et maintenant décolorées et froides comme la cire : tout en cette pauvre femme était si languissant, si glacé et si mort, qu'Ésati, dont le cœur se serrait, hésita un instant à la reconnaître.
Aucun sentiment d'espoir ni de lutte ne vivait plus chez Rachel. On ne voyait en elle que l'expression de cet accablement profond et de cette résignation mystérieuse qui ouvre aux yeux de la créature les portes du monde invisible, et qui déchire peu à peu les voiles de son enveloppe matérielle pour laisser échapper de sa prison l'âme divine .
Elle attendait la mort qui l'entourait d'un souffle lent, mais inexorable; elle l'aspirait avec les poisons subtils de l'air; elle ne voyait plus qu'à travers un bandeau ceux qu'elle aimait et qu'elle eût voulu rejoindre.
SCO tS\i: LE LÉPREUX
Liio |)olik' porle cinlive venait de s'ouvrir et de doiinor passage à Tom Biirdcll.
La recluse ne leva pas les yeux et ne tressaillit pas. Elle resta assise sur son îirabal. les mains jointes, les yeux fixes, comme si elle poursuivait (jnelque image chère et lointaine, visible pour elle seule.
I^ tard-venu la rejiarda avec surpiisc.
Kilo est encore belle ainsi, murmura-t-il. mais belle comme
une statue, et je n'aime pas les statues. Elles ne sont bonnes qu'à jeter du haut d'un rempart sur une échelle lourde d'assiégeants. Madame, roprit-il à voix haute, ne vous réjouissez-vous pas de me revoir?
Elle ne répondit pas. 11 eut peur de ce silence.
— Serait-elle morte déjà? pensa-t-il. Oh! ce serait trop tôt! II s'approcha et lui prit la main.
EIK' b'va doucement les yeux vers lui, et dit dune voix faible comme un souflle :
— Lorscjue vous m'avez enfermée dans cette tour, ne m'aviez-vous pas assuré, messire, que je ne vous reverrais plus?
— Oh! j'avais voulu vous effrayer seulement, Rachel!
— pourquoi donc revenez-vous, seigneur? Craignez-vous que je sois trop lente à mourir?
— Je ne suis pas un bourreau, madame, mais un mari jaloux de son honneur. Je vous ai enfermée dans celle alalaya pour vous soustraire aux poursuites de don Pedro, et je viens de traverser ce pays maudit |>our m'assurer que vous éliez toujours en sûreté.
— Je croyais que vous étiez un homme de sang el de violence, messire Burdelt, répliqua la jeune femme avec un sourire de mépris, mais non un homme de ruse et de mensonge. Si vous m'avez entraînée ici, c'est que vous m'avez condanmée à mourir. A quoi sert de feindre avec votre victime? Etiez-vous si jaloux de votre honneur, quand vous m'avez mis au doigt votre ann<,'au, dans l'église de Bordeaux, en échange de deux l)aroiini<;s?
Le sang monta au visage du tard-venu.
— Que m'importait le passé? n'j)rit-il avec violence; mais du moinrnt que vous portiez mon nom, je ne voulais pas soulTrir que vous en fissiez un objrl de risée. Vous avez raison, Kachel, il va ni mieux être franc. Je vous avais condamnée à mourir ici; c'était mon droit.
— Merci à VOUS, seigneur, dit Rachel, de n'avoir pas porté sur moi une main violente, et de m'avoir octroyé cette mort lente et douce comme un sommeil. J'ai du moins le temps de regarder le ciel 3t de me réconcilier avec Dieu.
La résignation de la jeune femme sembla déconcerter Burdett, qui eût mieux aimé des imprécations et des menaces.
— Il est cependant cruel, reprit-il encore, de mourir seule, oubliée, abandonnée dans ce silence qui vous enveloppe déjà comme un suaire.
— Abandonnée! répéta-t-elle. Ne voyez-vous donc pas ces pauvres oiseaux avec lesquels je partage le pain que vous m'avez laissé? Ils m'aiment déjà, mais ils n'auront pas longtemps à m'aimer!
— Oui, je vois à votre pâleur que les vapeurs des marais de la huerta commencent déjà à glacer votre sang; mais il est temps encore d'échapper à leur influence, madame. Vraiment j'ai pitié de vous. Mais pourquoi m'avoir si opiniâtrement refusé d'avouer devant monseigneur le prince de Galles que vous aviez été enfermée avec le roi don Pedro dans le morabethin?
— Pourquoi? dit-elle avec un effort qui couvrit d'une plaque de rouge ses joues blanches comme la neige, parce que c'était mettre en péril la couronne de don Pedro, et que ma vie n'est rien à côté d'un si grand intérêt! Avez-vous donc pu croire que je serais la dénonciatrice du seul homme que j'aie jamais aimé? Est-ce moi qui dois le perdre ?
— Vous avouez donc votre crime! s'écria le tard-venu, les yeux étincolants de rage.
— Pourquoi ne l'avouerais-je pas devant vous, messire? Oui, j'ai vu don Pedro, et c'est le souvenir de cette heure de joie qui me donne le courage de mourir. Oui, il m'a rappelé le souvenir du passé ; oui, il a voulu me forcer à vous quitter pour chercher à l'Alcazar un asile contre vos insultes et votre vengeance, car il vous connaît, Tom Burdett.
— Malheureuse! vous vous accusez vous-même! dit-il en portant la main à la croix de son épée par un geste involontaire.
— Mais j'ai résisté aux prières de don Pedro, à sa douleur, à ses reproches, quoique je l'aime autant que je vous méprise; j'ai refoulé mon amour au fond de mon cœur, prêt à se briser sous l'effort, afin
gfij ÉSAT LE LÉPREUX .
de rester liilèle non à m)us. nio^sire, mais à mon devoir et à mon
serment.
Pourtant vous avez fui comme une coupable devant vos juges?
Je n'ai pas fui. messire, don Pedro ma entraînée; ce n'était
pas moi d'ailleurs que je voulais sauver, c'était lui. Je le rendais assez malheureux sans le llétrir encore aux yeux de son peuple et de ses
al 1res.
Mais pourquoi donc vous croirais-je, madame? réi)liqua d'une
Toix sombre le tard-venu. Quelle est la femme adultère qui ne sache forger un de ces contes ridicules? Vous avez accepté l'entrevue que vous demandait votre amant, vous êtes restée enfermée Avec lui dans le morabethin, comme une courtisane; tandis que le mezouar en brisait la porte, vous avez eu peur de la honte publique, et vous vous Hes traînée lAchement aux pieds de la Mauresque Aixa, votre rivale. Voilà la vérité, n'est-ce pas? Je suis donc en droit de me venger!
— Faites, messire, dit la jeune femme avec douceur. Je ne vous accuse pas; je ne me plains pas. Je souffre sans me révolter contre votre justice.
Et elle leva vers le ciel son regard humide de larmes.
— Bien I reprit Tom Burdett de plus en plus irrité; je conçois que vous avez hite de mourir, puisque vous êtes séparée pour toujours de celui que vous aimez. Mais après m'ôtre vengé de vous, son tour viendra, madame; car si vous venez, vous, de me confesser votre trahison, de son côté, votre royal amant vient de me disgracier. Il m'a fait chasserde l'Alcazar, non parce quej'ai laissé fuir don Enrique, non parce que mon noble m.iîlre le prince Noir a rendu la liberté au capitaine Bertrand Duguesclin, mais parce que je n'ai pas voulu faire tralic de mou honneur, comme il l'espérait sans doule.
— Bertrand est libre! murmura en frissonnant Racliel. qui parut plus etlravée de cette nouvelle ([ue des menaces qui la concernaient. Oh! (jue Dieu sauve don Pedro de ce redoutable ennemi!
— .\insi, ta pensée va toujours vers C(;t homme, misérable femme! s'écria Burdett furieux; mais tu seras bienlùl forcée de l'oublier. Je redeviens sans pitié. Ton amour insolent me brave comme une insuite. Oue cette tlanime adidtère (pie tuas religieusement gardée aa fond de ton cœur s"éteip;ifo donc avec ton dernier soupir!
Kl s'élfjiL'nanf npri- ; :ivf)ir jeté sur Bacliel un regard ironique et
menaçant, il se dirigea vers la porte cintrée. Mais là, il s'arrêta, espérant qu'effrayée de sa colère elle implorerait sa pitié et tenterait de le retenir.
La jeune recluse avait déjà recommencé son rêve ; elle ne proféra pas une plainte, elle resta calme et impassible dans sa douleur.
Esaii, témoin muet de cette- scène, avait recueilli avec angoisse jusqu'aux moindres paroles de la fille de Samuel. Le voile qu'Aïxa avait épaissi sur ses yeux se déchirait. Il comprenait que le noble cœur de Racket n'avait pas changé.
Il avait honte de s'être laissé prendre aux astucieux mensonges de la Mauresque, et lui, qui était venu avec tant de haine pour perdre la maîtresse du roi, sentait sa haine se fondre en adoration. Il eût donné sa vie à l'instant pour la sauver.
Cependant l'intention de Burdett n'était pas de s'éloigner ainsi. Au milieu de ses emportements, il n'oubliait pas le but de son pénible et périlleux voyage.
Revenant donc vers Rachel à pas lents, il attacha sur elle ses yeux d'oiseau de proie, qui n'avaient plus le don d'effrayer cette recluse patiente et résignée. Il restait singuhèrement surpris, lui devant qui des populations effrayées s'étaient agenouillées en tremblant, d'être vaincu par la résistance d'une femme frôle et mourante qu'il eût brisée dans sa main, mais qui puisait un indomptable courage dans la conscience de son honneur et dans le dédain suprême de la mort.
— Vous devez bien me haïr, malgré votre feinte résignation, lui dit-il enfin avec un sourire d'espion et de tourmenteur, car je vous arrache à cette heure à la plus merveilleuse destinée que puisse ambitionner le cœur d'une femme. Si vous n'étiez pas la femme d'un pauvre baron gallois, don Pedro pourrait aujourd'hui vous serrer librement dans ses bras. Reine ou favorite, a^ous verriez les grands à vos pieds. Votre vie s'écoulerait en joies et en fêtes. Pour vous brilleraient les plus splendides parures, pour vous s'épanouiraient les fleurs aux doux parfums qui vous rendraient plus belle encore aux yeux de votre amant. Son lot à lui, ce seraient les guerres et les assauts victorieux dont il reviendrait plus grand et plus honoré ; ce seraient les grâces accordées sur un regard ou un sourire suppliant de vous, et qui vous rendraient don Pedro plus cher. Pendant qu'il se ferait craindre, vous le feriez aimer; à côté de sa justice, vous
Ui ÉSAU LE LÉPREUX
apporleriez votre rliarilé. V()ii> seriez aumôni^^e au pauvre paysan ruiné par les ci)llecleurs. au inalclol invalide, au soldai mutilé, (|ui liéniraieni le roi en voire nom. Vous feriez le rè^ne de don Pedro plus *;lori«Mi\ ••( jdus éclalaul que celui de ses pères, car vous forceriey. la haine à se taire. N'avez-vous pas fait quelquefois ce rêve, madame?
Haehel ne put s'emjtècher de regarder le tard-venu avec surprise. Klait-ce l»i«'n lui (pii tenait cet étrange langage? Comment ce grossier soudant avait-il pu deviner les songes généreux caressés par la pensée diun* femme qu<' l'amour exaltait ? Hélas! la ténacité d'un intérêt cupide avait seul doué l'esprit de Tom Burdetl du cette merveilleuse clairvoyance.
— Vous devez bien me haïr, reprit-il, puisque je suis l'obstacle qui ruine ce beau rêve! Parfois, n'est-ce pas, vous souhaitez, comme don Pedro, qu'un coup du pic de fer de Perez m'abatte de cheval. que la tlèche de Diego Lopez touille le défaut de ma cuirasse, que la faux de Ruy tranche mon cou de taureau? Vous trouvez que je suis un chevalier par trop invulnérable!
(À'tte fois, la recluse tressaillit d'indienation, et une fuiritive rougeur colora de nouveau ses joues pâles.
— .\u nom du Dieu vi\ant! répliqua-t-<'lle, jamais cette impuic el honteuse pensée n'a troublé le fond de mon cœiir. Mais ])our(iuoi venez-vous me tourmenter avec limage d'mi bonheur impossible? Oui, la vie aurait pu être belle pour moi; je puis regretter ce rêve d'amour, saus crime et sans vœu sacrilège I Hélas ! ne m'est-il pas |>erfflis d'oublier, en me repliant dans ma pensée, que mes heures «ont comptées, el que les miasmes empoisonnés de la huerta ne pardonnent jamais?
— Ce rêve d'amour, dit froidement le tard-venu, peut encore (le\enir un»' réalité, Kachel! . ^
I.a jj'une femme sentit son cœur se serrer sous une. étreinte uijîuë comme si elb' allait étoullcr. Klle était si faible, qu'un éblouissem<*nt aveugla s«*s yeux d'un nuage poinpre.
— Pourjpioi rrnoncer à ce sort enivrant? continua Hurdelt;commrnl ne repn'tt«;riez-vous pas d«; mourir, en laissant derrière vous ce Umheur attendu (b'puis le jour où vous avez vu don Pedro vous pro- K'ger contre l'insolemc de don Knrifjue?' Non ! vous vous trompez
— Je saurai bien vous y contraindre, créature entêtée. . . (P. Sô8.)
voiis-mômo. Ce n'est pas quand on est jeune et belle comme vous qu'on peut envisager la mort sans terreur. Le cœur se révolte contre
cette résignation violente.
— Je ne vous comprends plus, messire, dit Uacliel éperdue. N'est-ce pas une cruauté inutile que de chercher à m'inspirer de vains regrets, à rallumer en moi l'amour de la vie, au moment où je tâche
ÉSAU LE LÉrP.EUX. — J. ROCl F, ÉOlï. LIV. 109.
KSAi: I.I-: LLPKKLX
(1 uuhiier !♦'< ii^u* qui ii; i»eul à ce muutlo pour |)enser uiùq<ue-
meul à l'avenir iminorlel?
— Me couiprt'iuirez-vous mieux lorsque je vous diiai : Hachel, \ous pciuvca encore revoir don Fedro el entendre cette voi\ à laquelle voire âiBe est soumise; les obstacles qui vous s^^parent peuvent se j^e briser sans crime.
La recluse frissonna de tous ses membres.
ÎVnirquoi railler ainsi, Tom Burdetl? Pourquoi me (orlurer si i.ic.i : l'iit? Liiissez-nioi, laissez-moi seule.; laissez-moi oublier; ne me forcez pas à rt^gretter In vie, si vous ne voulez pas que je meure dans le blasphème et le désesjioir.
Le ru§é tard-venu souril, car il avait amené la malheureuse femme à l'état de marasme et de prostration auquel il voulait la irJuire.
— Je vous obéis, madame, reprit-il alors d'une voix ferme et SMKire ; mais avant d*' m'éloi^ner pour toujours, je veux vous proposer un marché. Si vous le refusez, votre désir sera accomfdi : vous amareK ici en regardant le ciel !
La recluse, involoulairement agitée pai' un vague espoir, releva ti>«e un effort pénible sa tête inclinée comme eelle d'un cy^pae, et attacha sur le baron gallois un regard étonné.
— Écoutez., je serai bref, conlinua-t-il ; ma disgrâce entraîne ma nÙDe e'ilière: or. vous ]»ouvez m'aider à reconquérir une fortune plus
lude que celle dont un caprice de voire royal amant a lari la source. A ce prix, je vous rends la vie, la liberté, et je fais casser notre ■Mriilgefiar le Saint-Père.
— le revendais don Pedro! s'écria faiblemtmt RaclieL Hélas! il «-fli troft lard, nx-ssire. J'ai compté, moi, les longues heures pendant i»*sque]los je me suis enivrée des vapeurs morlelles de la huerta.
— Oh! malheur à loi, Aixa. riialhour à loi qui m'as trompé! liiunnuru Lsaii en frissonnant.
— Qui i'ail? dit Burdelt. La force de la jeunesse peul lutter victorieusement contre les premières langueurs de cet air vénéneux.
— Je re verrai s Pedro! répéla-l-elle les yeux lixés sur la fenêtre, < uuime si elle voyail tlottcr uw chère apj)aiition. Mais avcz-vous cru que j'd'tai» seule dans Yataloiju, Tom IJurclelt? Non. Je n'ai pas cessé
* 'ilendre la voix de don Pedro dans le soullb' du veut, d'apercevoir
son image dans ces flammes bleues qui dansent la nuit sur la surface du lac.
Puis, en revenant à elle et passant sa main miguonue et amaigrie sur son front, comme pour rappeler sa pensée :
— Mais quel est donc ce marché dont vous parliez, messire? un marché honteux qui cache un piège, sans doute?
— Non, répliqua-t-il. Vous souvenez-vous, madame, que pour m'être introduit, caché au fond d'un coffre, dans FAlcazar, j'allais être pendu aux créneaux de ce palais, lorsque votre père me sauva de la corde en m'avancant une rançon de vinçrl mille marabolins?
— Je m'en souviens, messire.
— Mais le bon Samuel ne prête rien pour rien. Je dus lui abandonner pour gage la fameuse table d'or.
— Que vous aviez dérobée à don Pedro ! Je m'en souviens aussi, messire.
Il est sûr que le roi de Castille ne m'en avait pas fait don et largesse. Mais je l'avais gagnée de bonne guerre. Eh bien! je veux rentrer en possession de ce beau gage, qui est un trésor vraiment royal. Et si Samuel veut me le rendre, je lui rendrai sa fille en échange. Voilà le marché!
— Je reconnais là votre générosité, Tom Burdett, dit Racliel en essayant vainement de se lever; mais mon père m'a maudite depuis que j'ai abjuré la foi de mes ancêtres, et il n'aura pas pitié de celle qui ne se nomme plus sa fille.
— 3Ion majordome a vu Samuel Ben-Lévi, répondit le tardvenu, et le digne vieillard n'attend qu'un message de vous, une preuve de votre repentir, un appel à sa tendresse, pour sacrifier sa fortune à votre salut. Écrivez deux mots sur ce parchemin, et vous verrez don Pedro.
— A quoi bon? murmura-t-elie en repoussant doucement la feuille de parchemin; la fièvre fait déjà trembler ma main, et je ne pourrais écrire. Je ne veux pas d'ailleurs abuser de la faiblesse de mon père. Je ne veux pas le dépouiller de son bien, pour allonger de quelques jours la vie d'une créature qui sent déjà le venin mortel glacer son cœur.
— Trêve à cette folle résistance, interrompit le tard-venu furieux, si vous ne voulez être mon mauvais o^énie ! Allons, écrivez!
868 KSAT I.K I.KPRFX'X
()iul»|iu> mois snflironl. et }o ciiiidiiiiai votre main s'il le f=Hi(.
— ArrarluM- à Samuel la table d'or, c'est lui arracher lAriie ré|»îi(jua Kacliel. Je fie veux pas lui causer rett(» dernière angoisse.
— Vous ne voulez pas? Mais moi je veux, entendez-vous? s'écria Tom Burdetf en fraj)pant la table du poinp. Madame, je vous ord«»nne d'écrin'î
— Kl moi, reprit-elle d'une voix calme et lente, je vous déclare que je n'écrirai pas !
— Je saurai bien vous y contraindre, créature entêtée, dit le baron en saisissant dune main le bras de la jeune recluse et de lautre le parcliemin.
— nh! vous pouvez me tordre ma main et la broyer dans la vôtre, mais malgré cette torture on ne me forcera pas d'obéir.
— Prends garde! rugit le lard-venu. Le caprice d'une femme est impuissant à changer la volonté d'un capitaine qui a commandé le sac et le pillage de plus de dix couvents de nonnes.
Les yeux du lépreux llamboyèrent. Cédant à un accès de vertige, il voulut s'élancer dans la chambre; mais les branches du pahnieifléchirent sous ses pieds et il revint à la raison.
— Oh! vous disposez de ma vie, messire, répondit Rachel ; mais à eetle heure, voyez-vous, je ne puis avoir peui- que de Dieu, m(»n juge suprême.
— Mais puisque tu as la hardiesse de me braver ainsi, pauvre femme, pounpioi donc tes dents s'entre-clioquent-elies à se biiseï? Pourquoi les jambe< trend)lenl-elles au point* de ne pouvoir te soutenir? <leman<la le lard-venu avec un accent de cruelle raillerie.
— C'est la lièvre des marais, seigneur, et non une lâche terreur i]\ù me fait frissonner, dit la recluse avec une angélique résignation.
— Ksl-ce la lii'vre aussi qui pûlit les lèvres, qui éteint la voix, cpii rend Ion regard si terne et si morne? poursuivit-il. Oh! ta fieilé llérhil enfin...
— Non, messire, ce n'est pas encore la crainte qui me courbe ainsi devant \ous. Mais on est bien faible, bien aballu, quand depuis de longiiofi heures on a faim.
— Tu as faim, Hachel? répéla-l-il duremetil. Oh! c'i'sllhen efiel un horrible suppliée... «-l je puis le faire cesseï-, earj'ai apporté des provisions ,'i ralalaya... .Mais prends garde! si lu jiersisles à refuser
(l'écrire à ton père, je laisserai la faim venir en aide à la fièvre et achever son œuvre. Souviens-toi que nul ne connaît ton asile...
— Vous voulez dire ma prison, Tom Burdett.
— Et que je puis t'y laisser mourir de langueur, sans que don l'edro lui-même ose me demander compte de ta disparition.
— Je le sais, répliqua Rachel avec un profond détachement de toutes choses,
— Quelqu'un t'en demandera compte, féroce routier! murmura le lépreux. Si je ne puis sauver la fille de Ben-Lévi, du moins je la vengerai.
Le tard-venu fixa sur la recluse un regard implacable.
— Avant de m'éloigner, madame, reprit-il d'une voix frémissante de colère, avant que celte porte se ferme sur vous comme la pierre d'un tombeau, je vous le demande pour la dernière fois: voulez-vous écrire à votre père?
Elle ne daigna plus répondre.
— Je pars alors, Rachel, dit-il, debout sur le seuil de la porte et étendant la main vers elle ; n'accuse donc que toi de ta terrible destinée; je t'ai ouvert une voie de salut, tu as refusé ma pitié, tu t'es jugée et condamnée toi-même. Demain, ce soir, dans une heure peut-être, tu te repentiras et tu verras tomber l'orgueil qui soutient ton âme. Tu m'appelleras comme ton sauveur; mais il ne sera plus temps. La faim crispera les entrailles, et tu ne trouveras pas une racine sauvage à broyer sous tes dents pour calmer cette torture. La fièvre desséchera ton gosier, et tu désireras en vain une goutte d'eau pour tromper la soif ardente qui te dévorera. Tu en seras réduite à boire tes propres larmes, le vertige te gagnera, et tu tomberas inanimée sur la pierre, sans qu'une main se tende vers toi pour te secourir; tu expireras dans les convulsions d'une lente et horrible agonie, et ton corps restera abandonné sans sépulture.
Après avoir lancé cette imprécation infâme sur la malheureuse recluse, Tom Burdett allait fermer la porte, lorsqu'au milieu du silence, que troublait seul le cri monotone des grillons et des cigales, il entendit résonner distinctement les pas pressés d'un cheval.
Craignant que son palefroi, qu'il avait laissé au bord du ravin, ne se fut enfui après avoir rompu sa longe, il courut précipitamment à la fenêtre; mais il le vit à la place où ill'avait attaché.
s-n ÊSAL Lt: LÉPIIKIX
Cependant i t'clu» do la valh'O continuait d'apporter jusqu'à lui ce liruil de pa^ alarmants, et l)ienlôt il aperçut un cavalier qui venait de longer le petil lac aux eaux slairnanles. et qui poussait sa monture dans la direeli«in de fatalnifa.
Ksaii. masqué par le feuillajîo du palmier 2:i^antesque, «'I Burdell. caché dans l'embrasure de la fenêtre, cherchaient à dislinj^uer les traits du nouveau venu, et le cœur de ces deux hommes battail violemment. Le baron arallois maudissait l'arrivée de ce fâcheux visiteur; le lépreux la bénissait au contraire: pour l'un c'était un obstacle, pour l'autre un secours inespéré.
Cependant le cavalier était arrivé au haut de la colline, et, voyant un cheval attaché aux branches d'un des sycomores qui surgissaient du ra>in, il mit pied à terre, et le traversant avec hardiesse, le tronc d'arbre tremblant son poids, il alla heurter ;i la porte de toute la force de ses gros poings carrés.
En attendant qu'on vînt lui ouvrir, il s'adossa au mur, ôla son ximbrerM aux larges bords, et essuya la sueur qui perlait à son front, quoiqu'il ne fût vêtu d'un simple pourpoint de drap gris usé et ne (xirtAt ni cotte de mailles ni épée ; mais, en traversant les plaines ■ ' -crtes qui entouraient ratalaya, il s'était prolongé dans un véritabl»' bain de f(»u.
Au moment où l'étranger ota son large sombrero. Burdetl et Ksaij reconnurent en lui. à leur grand étonnemonf. le capitaine Bertrand Uuguesclin.
l>e lépreux conçut aussitôt la résolution de prévenir secrètement le h^^ros breton de ce qui se passait dans l'intérieur du donjon mauresque: mais pendant qu il chorrhnit le moyen d'exécuter ce projet, le tard-venu avait déjà audacieuscment ouvert la porte à messire Bertrand.
— Par saint Yves! s'écria Duguesclin. qui lecula d un pas en ft* trouvant face à face avec son ennemi, je ne m'attendais pas à vous HMicontrer ici. b«nju sire!
— \\ moi à vous recevoir dans celle vieille citadelle, répondit le baron gallois en s'elTorcant de cacher sous un sourire le tremblement de scft lèvres. .N'importe! soyez le bien>enu, mon prisonnier. F^ntre v'J'iis de srtierre. l'ho-^pilalité ne se refuse pas.
' iKii-; rlli- Ile 'i'.Trcpyifc nri*; toujour-> dit Itci'trand.
incapable de dissimuler sa pensée. Vous m'avez juré hier une promesse de haine qui n'est pas de nature à m'inspirer une confiance sans bornes dans votre hospitalité.
— Bah! répliqua Tom Burdett d'un air de fausse bonhomie; dans la colère, vous le savez, on lâche bride à un torrent de menaces qu'on serait bien fâché d'exécuter. Et, franchement, j'ai déjà tout oublié.
— Vous êtes bien généreux, messire, dit en riant Duguesclin ; mais, que voulezrvous? j'ai meilleure mémoire.
— D'ailleurs, une fois entré sous mon toit, interrompit le tardvenu, vous devenez sacré pour moi, car vous êtes mon hôte.
— Je ne dis pas non ; cependant j'ai bien envie d'aller chercher gîte ailleurs.
El Bertrand fit mine de rebrousser chemin.
— Par la queue fourchue du diable! s'écria Burdett, vous êtes bien le plus entêté Breton que je sache. Hier, je voulais vous chasser de votre prison, et vous vous êtes obstiné à y rester; aujourd'hui, je veux vous forcer à rester, et vous voulez partir. Faites donc à votre gré ; mais je dois charitablement vous avertir que ce serait peine et sueur perdues de chercher dans toute cette plaine ardente un autre abri que les épaisses murailles de l'atalaya.
— Corne de bœuf! s'il n'y a pas d'autre abri, il faudra bien que je vous donne la préférence, repartit Bertrand avec son gros rire. J'ai voulu muser un peu dans les champs sans compagnon pour me bien assurer que monseigneur Edouard de Galles m'avait octroyé une vraie liberté, et je me suis égaré au milieu des marais empestés. Voilà trois heures que je chevauche sous un soleil qui ferait cuire les damnés plus vite que les chaudières bouillantes de messire Satanas sans trouver l'ombre d'une hôtellerie. Quand j'ai aperçu de loin les créneaux rouges de ce donjon, j'ai cru voir la porte du paradis, car je suis exténué de fatigue et de faim.
— Vous avez faim! dit le tard-venu en comprimant la joie sinistre qui envahissait son cœur. Eh bien, vous partagerez nos frugales provisions.
— La faim est, dit-on, une mauvaise conseillère, murmura le déliant Breton.
• — Vos routiers disent aussi qu'il ne faut jamais bouder contre
grî ESAU Li- Liîpni:ux
sou \»uliv, mo>siro Berlraud. surlout i\nimd on ;i rhovaiiché toute une maliiiée au iiî\uul air o[ nu urand soleil. Mon((V. donc, compaing, fl vous IrouNcrez là-haut un visaj;c de reconnaissance.
— Vous n'ùlt^s donc pas seul ici, seigneur baron?
— Non. dit sèchement Burdett; celle atulaija al»andonn(''e est l'a-^ih» que j*ai choisi à madame liachel pour la souslraire aux poursuites du roi de Castille.
— Oh! ce n'est pas moi qui dénoncerai à don Pedro ce crime de haute trahison, repartit Bertrand en souriant, mais je suis un chevalier assez mal taillé pour deviser avec les dames et leur tenir compagnie, et je crains que la châtelaine de ce donjon ne fasse triste visage au dogue de Bretagne.
— Rachel fera bon accueil à mon hôte, message. Montez donc; je vais préparer notie repas d'ermites, et je vous rejoindrai. •
iMij^Miesdin. dont les soupçons étaient dissipés, se mit h gravir traïKpiillement les marches !)ranlantes de Tescalier tournant.
Le tard-Nenu ne l'eut pas plus tôt vu disparaître, qu'au lieu de s'occuper du repas |)romis à raffamé Breton, il s'élança hors de la tour, et tirant sur lui la porte il la ferma à double tour, au moment où le bon cai»itaine entrait dans la chambre de la recluse.
— Miséricorde! s'écria Rachel, frappée comme d'un coup de foudre à l'aspect de Bertrand Duguesclin. l*ar quel miracle avez-vous pu entrer dans l'atalni/a'^
Par un niiiacle bien naturel, madauiiî, répondit le Breton étonné. Messire Tom Burdett m'y a ofTerl l'hospitalité.
— Alors vous «Mes perdu et condamné comme moi, seigneur!
— Que voulez-vous dire? demanda-l-i! avec inquiétude.
— Votre ennemi vous a emprisomié par ruse dans ce donjon, oîi vous mourrez comme uïoi de faim, si la lièvre des marais de la huerta vous éjiargue, dit Bacliel d'une voix éteinte.
— Oh! mais je n«' me laisserai pas enfermer et torturer comme une femme! s'écria Duguesclin.
— .Messire Bertrand L hurla du dehors la voix retentissante <lu lard- venu.
Le Breton s'éiaiica vers la femMre.
— .Mou rher hôte, ((uilindi Buitjcll, dont les yeux i)rillaieiil d une joie féroce, vou^ avoïKic/. (jutî je ne suis pas un maii jaloux. Je
.Pais, se ruaut sur la porte, il s'accrochu au verrou et le tordit lentement... (P. 879.^
laisse la vertueuse châtelaine de \atalaya avec un aventureux et courtois batailleur qui pourra la sauver de la mort!
— Oli! déloyal et traître chevalier, s'écria Duguesclin en le menaçant du poing, si, avec l'aide de Dieu et de mon saint patron, je sors d'ici je te tuerai comme un chien.
— Je ne suis ni h'aîlre ni félon, repartit le baron gallois en
li.S.^U LE LÉrnKCX. — J. HOLFF, KDIT.
874 ESAU LK Lh'PRELX
•'iiuiuri liaiil .sa montiiro : je l'ai pirvoiiu que jo m»- vengerais de loi. H je tiens ma (parole.
— Je làfherni de tenir aussi Ja mienne, rouai-d routier!
— IJahl dit Burdetl en rirananl : je «mis sur que. dans quatre joui-s. si je reviens visiter l'ff/tf/^^//^/. vous aurez tout oublié.
Puis, iat)onraut de ses ^'perons le ventre de son palefroi, il s'éloi- ^ua uu ,::ulup.
— Par la loi-I»ieuî il est parti, s'écria BerLraud. Sortir de la tour d«' lOr hier pour venir aujourd'hui me iViurrer dans ce guêpier, franclnMuent. c'est jouer de malheur !
XI. — COMMENT LE MARI DE DA31E TIWIAINE SE MONTRA r.niir.TOm r.m> VAJJER. ET LE LÉPREUX, RECONNAISSANT.
L«' b(Ui «thevaiicr resiail lorl désagreaiiicmenl surpris delà fuite de Tom Burdetl ; mais, en se retournant, il aperçut devant lui la r<;rluse immi»bile et pâle comme la mort, qui semblait le regarder sans le voir et l'écouler sans l'entendre :
— Oue <lisais-je donc? reprit-il, la journée est heureuse, au cdulruire : car cette pauvre femme serait sans doute morte dans ce viiaiii <lonjun sans aide et sans secours, et je (parviendrai peut-être à la sauver. Du courage! madame, continua-l-il.eu pressant entre ses grofibes mains calleuses la main Une et blandhe de Rachei : je sais mieux iialailler et faire bi'èche aux murs que prèdhei* : mais . si n Dieu pItfM! §^ ^ ""-" ferai sortir de cette aire de vautour.
— .^...iirde Yataluymt s'écria la recluse ■en pecalairt avec une Mille deilroi ; oh I non, non, messire, je vous en supplie: je sens que je vais bientôt nniurir. La vie se relire peu à jjeu de mon cœur...
— .Mais vous abandonner si Dieu me jiermel de vous sauver, ce RiTait un crime, madame, répondit avec force Dugu<,'schn.
— Non, puisque les vajieurs corrosives de la liuerta ont déjà llélri mou sang de leur venin, conlinua-l-elle dune voix plainli\e. i la m<»rl «--l l'oubli de toutes choses, et je voudrais oublier. " I I . il faudndl être méchaut ri niiel ]»our me rejeter sans
pitié dans cette vie, dont chaque heure est marquée pour moi par une crise de désespoir et de larmes !
— Oubhez-vous donc, madame, tous ceux qui vous aiment, tous ceux que vous aimez?
— Hélas! ma vie ne peut plus leur être utile. Mon père m'a maudite, bon seigneur! Me sauverez-vous pour que je puisse revoir don Pedro? Mais je ne veux pas trahir mon devoir. Je suis séparée de lui à jamais...
— Savez-vous bien, pauvre femme, interrompit Bertrand, touché de cette résistance, que votre fatale résolution peut avoir sur [mon salut une maligne influence?
— Sur votre salut, messire ! répéta Racliel en jetant vers le capitaine breton un regard vague et incertain.
— Eh! sans doute, reprit brusquement Duguesclin; car, s'il s'agissait de vous sauver, rien ne me serait impossible. Je me sentirais doué d'une volonté opiniâtre et d'une puissance surhumaine. Dussé-je laisser mes ongles aux pierres de ces murailles et les rougir de mon sang, je vous tirerais de ce tombeau, noble dame. Mais si je travaille seulement pour ma délivrance, si je suis poursuivi surtout par cette pensée, qu'il me faudra abandonner ici, seule et mourante, une pauvre femme à qui je suis redevable de la vie, car vous aviez reconnu le dogue sous son déguisement de meunier, lorsqu'il dîna avec don Pedro dans l'Alcazar, je n'aurai peut-être ni le courage ni la force de faire bonne besogne.
— Il faut cependant vous hâter, messire Bertrand, dit la recluse d'une voix affaiblie, et ne pas laisser à la faim et à la lièvre des marais le temps d'user votre force et votre énergie... N'attendez pas que votre main soit de glace, et que votre tête soit en feu, ajouta-t-elle en portant ses deux mains à son front brûlant; n'attendez pas que, par une étrange hallucination, des formes bizarres et vacillantes passent sans relâche devant vos yeux.
Et elle cherchait d'une main tremblante la muraille.
— N'attendez pas que vos genoux chancellent et tléchissenf comme je sens les miens chanceler et fléchir... car alors vous seriez perdu.
Et, s'alTaissaut sur elle-même, elle tomba auprès de sou grabat.
r:6 KSAi Li: i.kimiki \
H«Mlrainl la vAowx aussiltM, cl im instant il cnil soutenir une morto dans s(»s bras.
— De l'eau! (le l'eau! parpilit''! nunniura onlin Uaclici.
— Oh! ileniando/.-moi mon sang! sV^cria Dupiesclin avec désespoir: mais il n'y a pas une içouKo d'eau dans Vntulai/a !
— De l'eau! répéta encore la voix halefanfe de la recluse. Oli! la soif, quelle (orlure! Burdell me l'uvail bien dit.
Duguesclin, le rude batailleur, sentit une laiiiie trenihlei- an coin de sa jtaupière. II avait le cœur navré.
— (Ml! la >errai-je donc s'élcindre et lré[)asser dans mes bras! niurmura-l-il.
— Si vous avez pitié de moi, messire Bertrand, dit Kacliel, d'une voix si faible qu'il fut obligé de s'agenouiller devant elle afin de recueillir une à une ses paroles, si vous voulez que je meure plus tran(iuille, prom«'ltez-moi d'exaucer ma dernièie prière.
— Far saint Vm-s 1 madame, puis-je vous rien refuser de ce qui ncnlache pas mon honneur de chevalier? Mais ne désespérez pas! je souffre de vos tortures comme une femme, moi que les assauts et les mêlées mettent en joi(\ Oh! il faut que je vous sauve malgré vous!
— Oubliez-moi, hardi Beitiand! .Mais si vous sortez sain et sauf (le cctl<' tour, voici le seul et généreux service que je vous demande : allez trouver don JN'dro.
— Dtui Pedi-o! répéta Duguesclin en laissant écha|)per involonlairemrnl un geste de surpiise.
— Vous l'avez juré! nmruîura-l-elle en le regardant avec des veux inquiets et novés de larmes.
— Kcoulez, madame, dit le Breton après un instant d hésitation, s'il ne sagit «pie de porici- au roi un m(»ssage d'adieu, j'inii... ^hiis n'espérez pas, dans le fond di* votre ;\nie, me faire oublier ma haine contre ce tyran. Ce serait un vœu insensé, car je suis engagé par seiinenl h gauver la cuus(; de don Knrifpie.
— Pourtant don i'edr-o est riiériliei- légitime, et son frère n'e>t qu'un bAlard félon, répli(pia Kachel, dont les yeux se lallumèn'iil d'une flamme soudaine et fiévreuse», car elle puisait dans la délcMise de »ou amant inir forer «l une animation passagères,
— .Mais cet liéiilirT Ip.'iliin.' .\ \i()lé les droits des nobles et les
ES AU LE LÈPRE ex
privilèges de l'Église. Il a versé le sang des plus illustres seigneurs de Castille...
— Tous ces orgueilleux ricos-hombrcs étaient les oppresseurs du peuple.
— Les prélats, les barons elles chevaliers, honteux de ses crimes, l'ont déclaré indigne de régner.
— Les bénédictions des pauvres gens ont été mieux écoutées de Dieu, qui lui a rendu son trône.
— Les grands du royaume l'ont flétri du surnon de Cruel.
— Le peuple l'a honoré du surnom de Justicier.
— Gomme vous l'aimez, pauvre femme!
— Oh ! s'écria Rachel avec une exaltation et une ferveur profondes, si je pouvais, après la mort, l'aimer encore, emporter comme un trésor mon amour dans la tombe; si mon âme pouvait veiller surdon Pedro ; s'il m'était donné seulement de toucher votre cœur, messire, et de faire de son ennemi le plus terrible son défenseur, oh! comme je mourrais heureuse! Mais, hélas! votre pitié pour moi ne le protégera pas !
Puis, comme épuisée par ce suprême effort, la recluse, qui s'était un instant soulevée sur ses genoux, retomba de nouveau défaillante sur son lit de feuilles sèches.
— Madame, dit alors Duguesclin, entraîné par cet appel déchirant, puisque vous le voulez, et quoiqu'il m'en coûte beaucoup, j'irai trouver le roi. Je ne suis pas, après tout, un bourreau comme ce lâche Tom Burdett. Mais, que dirai-je à don Pedro?
— Vous lui direz, reprit-elle avec un sourire navrant, que vous m'avez vue mourir. Vous lui direz que ma dernière pensée, ma dernière parole, mon dernier souffle, ont été pour lui.
Puis, appuyant contre ses lèvres ardentes de fièvre la main du hon chevalier :
— Vous lui direz, enfin, que j"ai baisé votre main, afin qu'elle ne puisse jamais se tourner., armée du poignard, de la lance ou de l'épée, contre lui!
Duguesclin tressaillit.
— Rachel, ce que vous demandez là est impossible ! s"écria-t-il.
— Oh! je sais bien que vous ne pouvez cesser d'être l'ennemi de don Pedro, poursuivit-elle d'une voix si douce et si touchante que
^-s ÊSAl Li: l.KPHKl \
le cœur ilu Bivlou se serra; mais promelle/.-moi seulemenl, peudaiil que je puis encore vous eiilendii'. tli' ne pas luer de votre iiiaiu, et de lie pas laisser livrer à la hache de Jiian le Velu le seigneur que j'ai aimé. Capitaine de don Eurique, vous briserez sans doute le trône i^u roi don IVdro: mais, chevalier loyal, ne frappez pas le roi vaincu. Si le hAlard remi)orle, en souvenir de ma prière d'agonie, tachez d'obtenir pour don Pedro la \ie sauve. lYil-co au prix de l'exil ou de la
pris(»nl
Oh! comme vous laimez, Uachel! murmura Bertrand, plus
attendri qu'il ne voulait le paraître.
Mais si vous me refusez, ajoula-t-ellc avec une agitation con-
Aulsive. je ne prierai pas Dieu pour votre salut, messire; mais je le prierai de nous faire mourir ici ensemble. Vatalaya garde à cette heure le plus redoutable ennemi de don Pedro; et si vous ne devez en sortir que pour la perle de ce malheureux l'oi, soyez maudit, Bertrand Duguesclin !
Le capitaine breton la regardait avec une anxiété visible. La haine et la pitié se heurtaient dans son cœur. Enfin un sourire de joie naïve dérida son visage sombre.
— Bach«'l, il faut que vous viviez, dit-il d'une voix émue, afin de me rappeler rengagement que je vais prendre envers vous. De cette condition suprême dépendra l'accomplissement de ma promesse.
— Vous aussi, nïurmura-t-elle avec épouvante, vous voulez me rattacher à cette vie plus lourde à porter que la chaîne de fer des (tfptifs !
— J'ai une dette à vous payer, madame, et Bertrand n'a jamais été ingrat. Vous ne m'avez pas déuoncé à don Pedro quand j'ai dîné avec lui sous la casaqu»' blanche d'un meunier. Eh! bien, je vous jure que la vie de don Prdro me sera sacrée tant que vous serez vivante. Bachel, tant que vos larmes pourront me forcer à tenir ma parole. L'homme qui est si noblement aimé mérite de vivre, et, s'il est vaincu, je demanderai à don Enrique, pour prix de mes services et de mon dévouement, lu grâce, c'est-à-dire la vie de son frère. Mais si vous mourez, madam«', si votre souvenir seul peut se jeter entre le roi de fxistille et le do^ue de Bretagne, je me regarderai comme délié dr mon serm«*nt. Ou»' b* I)i»'ii (pii jjeina en rroix. et le troisiènn' jour ressuscita, me soit h''mf»iii !
ESAU LE LÉPRELX 879
Rachel frissonnait comme la feuille chassée par l'orage en entendant cette promesse, mais une grande joie apaisait le trouble de son cœur. Il lui semblait que la parole de Duguesclin, comme une armure enchantée, rendait son amant invulnérable.
— Oh! s'il en est ainsi, je vous obéirai, messire, reprit-elle d'une voix qu'elle essayait en vain de rendre calme; oui, je vivrai, je veux vivre; vous me faites peur de la mort, vous me rendez lâche. Merci à vous, Bertrand Duguesclin, et que Dieu vous récompense de votre générosité.
— Voilà de bonnes paroles, répondit-il. Ce n'est pas le courage maintenant qui me manquera pour vous sauver ; il ne faut pas rester enfermés plus longtemps dans ce donjon de magicien. Trêve aux paroles, et à l'œuvre! .
— Je vais prier Dieu de vous venir en aide, bon chevalier, dit la recluse avec un faible sourire.
Le Breton, quittant alors Rachel, descendit rapidement l'escalier, traversa une petite salle voûtée et s'arrêta devant une porte de chêne massive, doublée de lames de fer reliées au bois par d'énormes clous à tête carrée. Puis, saisissant de ses robustes mains les verrous intérieurs, il essaya de l'ébranler, mais elle ne bougea pas, malgré les violentes secouses qu'il lui imprimait.
Il comprit aussitôt quil n'y avait que deux moyens à tenter : il fallait, ou faire une tranchée sous la porte même, ou desceller les gonds ; mais, pour mettre ce moyen à exécution, il n'avait pas même un poignard.
Il explora vainement les murailles, dans l'espoir d'y trouver quelque crampon de fer. On eût dit que le maîh^e de Vatalaya avait eu soin d'enlever d'avance tout ce qui pouvait servir à une tentative d'évasion.
Duguesclin, dans son ardeur impatiente, s'irritait de tant de retards, et il commençait à tourner dans sa cage comme le lion prisonnier, en étouffant entre ses lèvres serrées quelques imprécations malsonnantes, lorsque son regard tomba sur le verrou dont il s'était déjà servi pour essayer d'ébranler la porte.
C'était un rouleau de fer qui avait à peu près dix pouces de long. Bertrand jeta un cri de joie: puis, se ruant sur la porte, il s'accrocha au verrou et le tordit lentemenl sous la pression de ses mains
»^«» KS.VU Li: hKIMU:UX
ftirmiilahlrs. Apri-s ([iiclqnos miiiiil«'s (11111 t'iïorl inmii. !«' roiiloaii ih» Frr lui jutjuIh'. it \v rajtiljniu'. s'apMKniillaiil dc^vant le seuil, voulut au-isilôt alla(ju»'r h' niassiCde hricjues sur lequel reposait la porte.
Mailu iirrusrnieiil le \eiTou dont il élail armé se trouvait rond des deux bouts, et le temps avail tellement durci le riment qui unissait les briques, (ju'il l'ut impossible de Tentamer.
Il se décida alors à desceller les j^onds.
\a\ pierre, «.jercée en divers endroits, semblait devoir favoriser la réussite di' ce nouveau plan: cependant, après une heure de travail acharné, Bertrand n'était encore parvenu qu'à éfi^rener un poOce de piern», et ses mains déchirées ruisselaient de sanj';; la sueur inondait l(»ut son Corp-, el une soif ardente bi'ùlait son p:osier.
Il sarrèta halelanl, et comj)ara la besofiiie laite à celle (pii lui. restait à faire. Vn profond décourap:ement s'empara de lui, et il comprit (piil naurait jamais la force dallei- jusqu'au bout. La porte avait deux j:on(l>.
tiependaiil, en son}ïeant à Uachel (piil avait juré de sauver, en soufreant à Toin Ihirdelt (pii s'était joué de lui, il sentit l'énergie renmntei- à son C(eur. et, lamassant son outil, il se remit courau:eusemenl à l'œuvre avec ses mains dépouillées et saignantes.
O ne tut (piapiès avoir attaqué et limé la pierre pendant trois heure- (|iir !,■ jiremier gond cédii : mais le Breton était à bout de forces. Li faim et la soif l'avaient alVaibli au point que l'outil tombci de ses mains, au momeid où il nomIiiI continuer ce nu]*' tiavail.
H lui si'inbla (pie. dans cet étroit esj)ace où t(un'noyait sans cesse ••n nuage la jK»ussière des bri(iiies el du riment, l'air manquait à sa ldbu>le |)()it|-ine.
hésesj)éié <l dunqdé parla fatigue, il renjonla d'un pas lourd, chancelant, engoiu-di. à la chambre où il avail laissé Rachel. Il trouva la jeune lémme enfouie dans son grabat de feuilles, la tête a|)puy(3e sur* ws genoux, (prelle eidourait de ses bras amaigris jiar la s<Mdrrance, ws longs cheveux déroulés sur ses é|)aules. Klle tremblait convulsivenienl j»l su n*hj»irali(»n pénible et bruyante trahissait la violence de la liè\re.
iluguesclin dél(»urna les \eux de la |»aiivre reclus»;, (d, si; traînant jusfpi'à la fenêtre pour aspirer un peu d aii , il se laissa choii «ir un e«cabeau. Hientiil im \oi|e s'étendit devant ses yeux, de
...Ésaû étendit se3 bras; puis, saisissant duae maia crispée son couteau... (P. 887.;
ÉSAO LE LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDIT. LIV. 111.
bizarres carillons tinlèrent à ses oreilles, et uue profonde torpeur engourdit tout son être. Les miasmes .de la huerta n'épargnaient pas plus le rude et audacieux chevalier que la douce et belle Rachel.
Cependant le Breton se sentit tout à coup sous l'influence d'un vertige singulier; il lui sembla, dans son sommeil funeste, entendre d'abord, autour ^^Vatalaya, des cris confus, puis des clefs grincer dans les serrures, des bruits de pas résonner, et enfin des voix connues de lui murmurer son nom.
Ce que Bertrand prenait pour un rêve était une réalité. Voici ce qui s'était passé depuis la fuite du tard-venu.
Ésaii, en voyant ce dernier s'éloigner de toute la vitesse de son palefroi, s'était aussitôt laissé glisser du haut du palmier qui lui avait servi de refuge. Puis, sautant sur la monture du capitaine breton, il s'était lancé à la poursuite de Burdett, qui n'avait sur lui que quelques minutes d'avance.
Le baron, en entendant derrière lui le galop d'un cheval, au milieu de cette solitude, et lorsqu'il avait si adroitement emprisonné Duguesclin dans Vatalaya, ressentit une émotion qui ressemblait à la peur et tourna brusquement la tête.
— A nous deux, maintenant, hardi compagnon! s'écria le lépreux en se dressant sur ses larges étriers et en poussant un éclat de rire qui fit grimacer son horrible visage.
Tom Burdett resta comme pétrifié à l'aspect de cet étrange adversaire, et faillit lâcher les rênes de son palefroi, qui ralentit sa course.
— Merci, redouté capitaine, reprit Ésaû. Attends-moi, car je suis curieux de jouter des mains avec un chevalier qui vient de museler le dogue de Bretagne et de torturer une femme mourante, comme un mécréant. Tu es bien armé, n'est-ce pas? et tu ne refuseras pas de me prêter un de tes poignards pour entrer en lice?
Et il pressa l'élan de son cheval.
Le tard-venu, qui était armé en guerre, essaya de sourire en re2:ardant l'ennemi hideux, mais dépourvu d'armes, qui le menaçait.
— Viens donc, répliqua-t-il d'une voix altérée. 11 est ordonné par les édits de courir sus aux chiens et aux lépreux errants ! si tu oses venir à portée de mon épée, j'aurai bientôt gagné le guerdoa promis à ceux qui leur ont fait bonne chasse.
ej^i ÉSAU LE I.KPRKLX
Bnnlrll riait (l'uno vaillaiiro inconlosli'^o.
Si Ksaii Maiiassès eût reculé, pout-èlrc l'eiU-il poursuivi à son tour: mais, «laus celle Inlle, le l»^|)reu\ était exalté par l'avantage de l'agression, et !«' baron gallois découragé par l'audace extraordinaire de cr cavalier demi-nu qui osait s'allaquer à lui, malgré sa force et ses armes.
De plus, dans son esprit \ulgaire fermenlail, comme chez tous les routiers sans honneur et sans foi qui formaient les compagnies de tard-venus, un grossier levain de superstition qui paralysait encore sa léniérité habituelle.
Il frissonna donc involontairement eu voyant arriver le lépreux sur lui, plus semblable à un monstrueux démon qu'à une créature humaine.
Ksaii était effrayant à voir, avec son caban haillonné, effrangé, effiloché, (pi i llottaitau vent, avec ses longs cheveux tordus en tresses gluantes, avec ses yeux qui flamboyaient comme deux charbons ardents sur sa face marbrée de taches pourpres et verdâlres.
Il allait atteindre le tard-venu. >
Tout à coup, ce dernier laissa échapper un cri d'épouvante; et, se penchant en avant, rendant les rênes à son palefroi, il lui enfonça les éperons dans le ventre et se mit à fuir.
Le cheval broyait sous ses pieds et fiiisait voler derrière lui le gravier du chemin.
Èsaij le suivait de si près, qu'il était presque aveuglé par cette pluie de sable et de Icrre.
Tom Burdelt retournait de temps en temps la tète ; à sa pâleur livide, à la contraction des muscles de son visage, le lépreux s'apercevait aisément qu'il fuyait, dominé et poussé i)ar une invincible terreur.
Aucun obstacle nejiouvail l'arrêter dans la rapidité de sa course, car, pour lui, le danger n'était jjas en avant, il était en arrière.
Son cheval, déchiré j»ar l'éperon, bondit par-dessus des ravins qui se creusent devant lui, et rompt du poitrail les haies hérissées d'épines. Pour filunger dans les marécages des rivières, ou pour gliîtser comme une raie de feu le long des descentes rapides, liurdett «e reploi»' à la façon des Arabes. Parfois le mirage du soleil dresse <Je\ant lui les découpures fantastiques d'un rocher blanchi de neige, cl il se renverse pour évilei le choc.
Tout se confond et s'agite à ses yeux effarés. La plaine de sable et les marais deviennent une mer phosphorescente dont l'écume jaillit en langues de flamme aux flancs de son cheval. Tantôt il est enveloppé d'un nuage de poussière qui le cache et lui borne l'horizon ; tantôt il sort du tourbillon pour voir les bois d'oliviers danser des rondes étranges; les collines fuir devant lui, les tours lointaines vaciller comme des soudards ivres.
Le cheval d'Esaii le suit toujours dans sa course effrénée. Debout sur ses étriers, ne touchant plus aux franges de la housse, le lépreux fend le vent. Il semble que l'instinct des deux animaux flaire et partage la haine ou la terreur de leurs maîtres. Le vent d'Afrique siffle comme un concert de serpents, et poursuit le baron gallois en poussant le hideux ennemi qui le gagne peu à peu de vitesse.
Tom Burdett n'ose plus tourner la tête, car il entend haleter la respiration rauque de l'homme comme une menace, car il sent ses épaules baignées par le souffle du cheval, qui, semblable à deux jets de vapeur, jaillit de ses naseaux brûlants.
Déjà la bête irritée, jarrets tendus, crinière échevelée, va mordre de ses dents blanches et aiguës, qui grincent et qui bavent, la croupe fumante du palefroi de Burdett, dont les forces s'exténuent en écarts furieux qui briseraient les membres d'un moins robuste écuyer.
Encore un instant, et le cheval d'Esaii va croiser son cou sur le cou du palefroi épuisé.
— Que veux-tu donc de moi, misérable lépreux? s'écrie alors le tard-venu d'une voix qui révèle sa terreur.
— Les clefs de i'ataiai/a, mon maître, répond Esaii en arrêtant son cheval pour respirer un instant.
— Viens donc me les arracher ! dit Burdett, qui, s'apercevant de cette faute, lâche toute bride à son palefroi et lui raye le poitrail de la pointe de son poignard.
— Patience ! je ne suis pas encore las, tortureur de femmes! réphqua Esaii. Ah! tu ne crains pas de jouter corps à corps avec moi, d'être étreint par les bras d'un lépreux! Tu es vraiment un courageux chevalier, Tom Burdett.
Puis, supposant que le vent qui vient s'engouffrer dans le capuchon et les plis de son caban déguenillé entrave sa course, il se dépouille de
ce si»r(lidc vèleiiu'iil. >i'iis lo(iiiol il apparail iiu (l('i)iiis la h'io jusqu'à
la coinluro.
— Roïardo-nioi. iioblo baron, sï'cria-t-il alors en ricanant. Moi je me sui> aussi revêtu de ma meilleure armure de combat!
Le lard-venu jette un regard louche, derrière lui, j)Our mesurer la dislance qui le sépare encore de son adversaire ; mais, quand il voit les épaules, la poitrine elles bras du lépreux tatouées de plaies vives, il pousse un cri d'horreur, et, par un mouvement inslinclif, il tire
son épée.
— Prends garde I lui crie Ésaii en saisissant un couteau caché dans sa ceinture de cuir fauve ; car, si tu sais jouer de Testramaçon, je sais, moi, lancer le couteau dans une orange à soixante pas, comme W |tlus adroit bravache de Séville.
Toni Burdett remet en frissonnant son arme au fourreau. 11 obéit à cette voix impérieuse; il a peur, il est perdu.
Se couchant sur la crinière de son cheval, Ésaii allonge la ntain pour saisir le fuyard par les plis de son burnous, que le vent chasse et fait flotter derrière lui.
Penché lui-même en avant pour échapper à cette terrible étreinte, Tom Burdett ne peut détacher ses yeux delà main gonflée et livide qui se tend vers son manteau. A les voir courir ainsi, on eût dit que l'un était Idinbni de l'autre.
Knfin, arri\é à langle d'un petit bois d"oIi\iers qui longeait le Guadal(pii\ir, le ban)n lan(;a brusquement son cheval vers la droite. Au même monn'nt celui d'Ksaii trébucha contre un tronc d'arbre, et alla s'abattre àdi.x pas.
burdett se crut sauvé, et il salua d'un éclat de rire triomphant la rliule de son ennemi. A son tour il ralentit imprudemment la course de son palefroi.
!.•' lépreux, étouidi et meuriri, se releva j)éniblemcnl, sans prolértT une seule plainte: |»uis il hîignit de chanceler en essayant de marcher. Le tard-veim riait loujjmrs, et laissait son ennemi se rapprocber, r»»mme pour la narguer. Tout à coup l">aii se lança en bonds furieux juxiu'à lui, et, au moment où Burdett, surjtris, enfonçait de nouveau s<*s éperons dans le ventre de s(»n cheval, le lépreux, sautant en croupe, enlaça de ses bras le corps de son adversaire, et tenta de le renverser. Serré connue dans un étau, Burdett ne pouvait faire
usage ni du poignard ni deFépée; mais, profitant de ce qne ses mains restaient libres, au lieu de lutter contre Esaii, il tira vivement de sa poche les clefs de l'atalaya'Qi les jeta dans le fleuve, dont un pêcheur côtoyait le bord avec sa barque eu chantant un joyeux refrain populaire.
— Va les chercher maintenant au fond de l'eau, maudit ladre ! s'écria le tard-venu.
Exaspéré et fou de rage, Ésaii étendit ses bras; puis, saisissant d'une main crispée son couteau, il en frappa Burdett en pleine poitrine ; mais la lame se brisa sur la cotte de mailles dont celui-ci avait eu la précaution de se cuirasser.
Le cheval énervé de fatigue se cabra; puis ployant les jarrets, il tomba et roula sur ses deux cavaliers.
Ésaii parvint à se relever par un effort suprême ; et contenant sous son genou le tard-venu, qui, brisé par la chute, épouvanté de la colère silencieuse de son ennemi, criait d'une voix sourde:
— Grâce et merci !
11 appuya sur les lèvres de ce fier baron une main sanglante pour étouffer ses cris, tétndis que de l'autre il cherchait à s'emparer de son poignard.
— Grâce! hurla encore Tom Burdett.
— As-tu fait grâce à Rachel? répliqua le lépreux inexorable. En ce moment, le cheval, qui se débattait sur le sol, se releva
soudainement et reprit sa course enragée, entraînant après lui son maître, dont le pied s'était engagé dans l'étrier. Le misérable appela alors à l'aide avec des hurlements et des clameurs déchirantes ; mais Ésaii, regardait filer le long du fleuve ce corps pantelant, heurté aux graviers et aux buissons épineux :
— Dieu m'épargne là un vilain office, murmura-t-il avec un triste sourire. Va donc à la garde de Dieu, Tom Burdett! Quant à moi, j'étais condamné à me sauver.
Puis il rebroussa chemin, dans l'espoir de retrouver les clefs del'atalaya, et, en jetant sur la berge des regards inquiets, il arriva bientôt à l'endroit oîi le pêcheur dont nous avons parlé se disposait à aborder.
Mais à sa vue, le pêcheur, médiocrement rassuré, s'empressa de pousser sa barque au large.
ÉSAU LK LÉPRKUX
— lié! mon iiiaitro, lui dit l^sau, as-tu peur que je veuille te dérober ta pèche ou tes (ilets?
— Arrii'Te. ]«''preux! s'écria le marinier en reculant toujours; n espère pas sauter dans ma l)ar(pie comme lu as sauté tout à l'Iieuro en croupe de ce pauvre chevalier.
Kl il s'arma d'un long croc, qu'il brandit belliqueusement pour dissimuler sa pnd'onde terreur.
— N'as-tu pas vu ce chevalier jeter dans le fleuve le joyau que je voulais lui arracher? demanda l)rus({uemonl le lépreux, sans daigner prendre garde à l'attitude menaçante de son interlocuteur.
— Des cb'fs rouilles! c'est là ce qne tu appelles un joyau, ladre danmé! répliqua le pécheur en gagnant toujours au large.
— Tu les as donc vues tomber? s'écria Ésaii, le cœur oppressé >\>- doute et d'espoir.
— Et je les ai même retirées de l'eau à l'aide de mon croc, répondit le prudent rameur, qui reculait toujours.
— Oh! qui ([ue tu sois, ne l'éloigné pas sansm'entendre, reprit
II' lépreux d'une voix suppliante. Tu as vu qu'au ris(iue de ma vie jc^ Mtulais arracher ces ciels au cavalier que je poursuivais. Si tu me les rends tu peux com|)ter sur un guerdon royal.
— i^a promesse est avenante, mais le prometteur a pauvre mine, dit ironi(pienn'nt le péeheur en airètant sa barque. Peux-tu me fournilun gage de cette auliaine, misérable lépreux, toi qui ne portes pas même sur ton dos ton barillet, et ta cliquette à ta ceinture?
— Ecoute-njoi donc ! s'écria Ésaii éperdu de douleur; et étendiint la fnain dans la direction de fata/at/a: vois-tu d'ici les créneaux do rc donjon mauresque?
— Certes, il faudrait être aveugle pour ne (>as les voir, foi de Hoiichard! dit le pêcdieur.
— Kh bien, dan< celle vieille forteresse, qui s'élève au milieu de la Inicrtn aux vapeurs euq)oisoiniées, est enfermée une femme au HHagc el au cœur «lange. Or, jtoui- la vii.' de cette femme, notre
jueurdon Pedro donnerait son anneau roval. lÉv
— Don Pedro! répéta Hourhard en haussant les é[)uules; fflaisje m» suis pas le varlel dr dnti Pedro, datnné ladie! (Ju'il envoia à Xntnlniffi nés pages et ses écuyers [)our délivrer cette belle dame si elle lui tient tant au cœur!
Bertrand poussa enfin un soupir et, rouvrant les yeux avec effort... (P. 893.)
^. — Mais il ne s'agit pas de don Pedro, reprit Ésaii exaspéré : je le hais autant que tu peux le haïr, honnête Bouchard; mais si cette pauvre créature n'est pas tirée de ce sépulcre, demain, ce soir peutêtre, elle mourra de fièvre et de faim.
— Je ne me mêle pas des affaires du roi de Castille, dit l'entêté pêcheur : il n'aurait qu'aie trouver mauvais et à me faire serrer le cou avec un collier de chanvre, en guise d'anneau royal.
ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROUFf, ÉD!T, UV. 112.
890 ' tSAU LE LÈPItELiX
— Poltron! murmura le l<^pr»Mix indign»^.
Puis, jetant un regard morne sur une petite imminence de sable contn^ laciuelle le cheval du tard-venu venait de s'abattre pour ne plus se relever :
— Ainsi, ajonta-t-il. tu es aussi dur de cœur que ce baron iufAme qui vient d'être atteint par la justice de Dieu. Puisse le ciel t'octroyer la même récompense !
— Quel est donc le nom de ce chevalier? demanda curieusement Bouchard. 11 faut qu'il soit bien lâche pour fuir devant un lépreux harassé et blessé.
Et en même temps il continua à pousser sa barque en arrière.
— Oui, il a été lâche, répliqua Ésaii accablé, lâche comme tous les loups à face humaine (jui n'ont pas honte de menacer et de frapper une femme. Pourtant, il est renommé pour son intrépidité féroce. Son nom seul a épouvanté et soumis des villes. Ce lâche, c'est le terrible c^taine des écorcheurs, Tom Burdett.
— Tom Burdett! répéta le pêcheur en bondissant de surprise dans sakarfue, qui oscilla... le gouverneur de la tour de l'Or, le geôlier de notre capitaine Duguesclin?
— Le i^eôlier de Duguesclin, dit Ésaii, de ce généreux chevalier qui. lui aussi, a lutté contre moi; mais le dogue de Bretagne n'a pas eu peur du lépreux : il m'a étreint corps à corps, et quand j'ai été vaincu, il m'a accordé merci. Aurais-tu donc combattu sous la bannière de messire Bertrand, digne pêcheur? ajoula-t-il avec un vague t»*poir.
— Non; mais je l'ai regardé combattre, répondit maître Bouchard embarras-ié. VA ']o puis dire que c'est le plus rudebesogneurdu monde, la hache d'armes et l'estramaçon au poing.
— Kh bien ! tout hardi (jii'il est, s'écria b' lépreux avec un accent d'ironie amère. il va sans doute; grâce à ton rnlèlement, mourir empoisonné par les miasmes drs marais dans ce maudit donjon, où il est enf'Tmé avec la fille de Samuel Bcn-I.évi. 0
— Tripes et panse! que ne b' disais-(u i)1ms loi, hidre insensé! dit Bouchard «mi pAlis-atil.
VA, oubb'ani toute circonspection, il se mil à ram^r vigouieuscmenl vers le bord, en grommelant :
— Dieu ne permettra pas que messire Bertrand meure de faim pnr
ma faute, à moi, qui, pendant dix années, ai fait métier de vendre à boire et à manger à tout venant.
La barque toucha la rive, et le pêcheur sauta sur la berge.
— Du moment qu'il s'agit de sauver ce grand capitaine, je t'appartiens corps et âme! dit-il, beau d'exaltation, à Ésaii; je suis à toi à la vie et à la mort, nous sommes frères d'armes. Seulement, reste à distance, si tu portes intérêt à ma santé.
— Oh! Rachel et Duguesclin sont sauvés! s'écria le lépreux en joignant les mains avec une expression fervente. Mais comment pourrons-nous nous procurer des vivres?
— Des vivres? Ma barque en est approvisionnée, dit Bouchard, sans compter deux outres d'excellent vin de Murcie, grâce aux doublons à l'effigie de don Enrique qui m'ont été prodigués hier par un haut et puissant seigneur.
— Ainsi, tu te charges de ce fardeau, maître? demanda Ésaii.
— Non pas! répliqua le pêcheur. Ton cheval se baigne et s'abreuve dans le fleuve depuis que nous devisons ensemble. Ce bain doit l'avoir délassé, et il aura bien la force déporter les provisions.
Maître Bouchard ne perdit plus de temps en paroles; il attacha son escarcelle à sa ceinture, amarra la barque à un lentisque de la berge, chargea le cheval, et, le tirant par la bride, se mit en marche vers Yatulaya. Quant à Ésaû, après avoir bu dans le creux de sa main quelques gorgées d'eau pour étancher sa soif ardente, il revêtit son caban déchiré et souillé de sang, puis il suivit péniblement de ses pieds meurtris l'ancien hôtelier.
Au bout d'une heure de marche, ils pamnrent au donjon mauresque, dont maître Bouchard ouvrit facilement la porte massive avec les clefs qu'il avait repêchées. Us montèrent rapidement l'escalier, elle bon Angevin pénétra impétueusement dans la chambre oii gisaient presque asphyxiés Rachel et Bertrand, en criant à tue-tête :
— A la rescousse, Notre-Dame Duguesclin!
Ésaii resta immobile sur le seuil, n'osant approcher, le cœur glacé, en voyant étendue, inanimée, blanche comme une morte sur son grabat, la femme qui était l'idolâtrie de son âme. L'aspect de ce visage charmant, malgré l'empreinte de sa souffrance, le transportait dans le passé de sa jeunesse, vaillante, passionnée, ambitieuse, et lui laissait oubher comme un songe la triste misère de sa vie présente. Il
g9S ÉSAU LE LÉPHKUX
revoyait, ihn^ un «^Itlouisscment qui faisait bouillonner tout son sang, les heures radieuses où il était riHMnl)le et joyeux aj)prenti de Samuel lU'U-Lévi. et où sa main louchait en frissonnant la main de la douce Hachel. Comme il souffrait, à cette heure, de ne pouvoir l'approcher! car il était un malheur vivant ; de n'oser la regarder qu'à la dérobée, de loin, et grâce à l'état de stupeur, d'anéantissement dans lequel elle était plongée. Si elle rouvrait les yeux, il sentait qu'il devait fuir pour lui cacher le hideux spectacle de sa difformité. Il se haïssait lui-même en pensant qu'il était un objet d'horreur pour Uachel. Des larmes séchaient sur sa paupière brûlante. 11 enviait plus que jamais le bonheur de cet homme dont un baiser eût sans doute réveillé la pauvre enfant de cet engourdissement funeste. Oh! pour avoir le droit d'effleurer d'un part'il baiser la main froide et pendante de la recluse, il se disait qu'il accepterait l'éternité de l'enfer, de cet enfer dont son agonie de lépreux lui faisait pressentir les supplices.
Cependant Bouchard avait couru au capitaine breton, en lui criant :
— Secouez ce sommeil qui annonce la mort, messire ! réveillcz- Tous!
Puis il lui mouilla les tempes avec de l'eau, et chercha à faire glisser entre ses dents serrées quelques gouttes de vin de Murcie.
Bertrand poussa enfin un soupir, et, rouvrant les yeux avec effort, promena autour de lui des regards troubles et étonnés; il aperçut Rachel toujoyrs évanouie, et, repoussant avec douceur maître Bouchard :
— Mon gars, lui dit-il, veux-tu donc passer pour un discourtois compagnon? Tu délaisses celte jeune femme pour soigner un méchant dogue comme moi! Allons! répare ton erreur.
L'Angevin, humilié de la réprimande, s'élança vers la recluse, et d'une main lui soutenant la tête, de l'autre il lui versa un peu de vin dans la bouche. Ce cordial la ranima, et à son tour elle rouvrit les yeux en poussant un gémissement.
— Merci ! merci ! murmura-t-elle. Oui donc est venu à notre aide? Je ne reconnais pas la voix de don Pedro. Oh! tout se mêle devant mes yeux. Est-ce encore un rôve?
Et, fixant &(>n regard vers la porte cintrée, elle; aperçut Lsaii. Le mliiérable était hid«'ux comme les plus difformes fantômes évoqués par
le cauchemar. Ses yeuxétincelaient, attachés sur la jeune femme avec cette expression surnaturelle qui doit dilater les yeux du naufra'Té en regardant s'éloigner, ballottée parles flots, la planche de salut échappée à ses doigts raidis.
— Oh! l'affreuse vision ! s'écria Rachel avec un geste de dégoût et de frayeur.
Puis elle ferma ses paupières en ajoutant :
— Oui, je rêve, je rêve toujours, n'est-ce pas?
Le lépreux trembla de tout son corps. Une grosse larme roula dans le coin de son œil, une larme de sang. Il eut froid, lui dont les plaies brûlaient la chair. Il sentit cette parole terrible lui mordre et lui fendre le cœur comme une dent de fer. Il se cacha dans l'embrasure delà porte.
— 0 Rachel, je vous fais peur, n'est-ce pas? je vous fais peur, moi qui vous aime plus que mon Dieu ; et cet aveu vous épouvante davantage encore ! Rassurez-vous ! ouvrez les yeux ; vous ne me verrez pas. Vous entendrez ma voix, seulement, et si vous m'ordonnez de me taire, je me tairai. Ma voix est devenue rauque, et vous ne la reconnaîtrez pas. Je vous dirai donc mon nom, pour que vous cessiez de trembler même au bruit de mes paroles. Je me nommais autrefois Esaû Manassès.
— Ésaii! répéta la recluse avec angoisse ; et pourquoi donc êtesvous venu ici? Est-ce pour me voir mourir misérablement, fidèle à cet amour que tu maudissais ?
Le lépreux étouffa un rire convulsif qui ressemblait à une plainte désespérée.
— Vous demandez pourquoi je suis venu ici, Rachel? Je comprends. Vous ne pouvez pas croire qu'un misérable, laid, effrayant, horrible comme je suis, un monstre enfin, ose penser à vous, qui êtes si belle, si douce, si gracieuse, à moins de vouloir vous nuire. Un lépreux! ça doit être malfaisant comme un reptile. Il faut le tuer ou s'écarter de lui avec dégoût. Comment le cœur qui bat dans ce corps incessamment torturé ne serait-il pas imprégné de fiel? Pourtant, Rachel, je suis venu pour vous sauver. Vous aurez regret d'être sauvée par moi, je le sens bien; mais pourquoi m'envier cette dernière joie? N'est-ce pas assez douloureux pour votre compagnon d'enfance de ne pouvoir s'approcher de vous et d'être réduit à vous sauver par l'aide
tfH
ES AL Lt LÉIMŒLX
(l'un t'iranger! Ce Français peut. lui. vous loiiclior de sa main. So!i haK'iiionevoiissouilk' pas; vous lui dites merci! vous lui souriez ! Oli ! que ne puis-je lui acheter son bonheur au prix d'une éternité de suuflVances! Mais il ne m'est donné de voir que le frisson et Ihorreur sur ▼olre visage, Kachel.
La recluse, émue, poussa un profond soupir.
En vous regardant tout à l'heure, reprit-il d'une voix si plaintive et si soumise qu'elle paraissait douce, j'ai contemplé toute la vie de bonheur que j'avais rêvée avec vous et dont vous m'avez exilé.
Et comme il la vit tressaillir :
Pardon! ajoula-t-il. Cela vous fait honte, je le vois, de vous
sentir touchée par ma pensée, et de passer même comme une vision dans mes nuits de rêves qui m'aident à supporter les misères du jour!
Hachel, attendrie de plus en plus, surmonta la répugnance que lui inspirait la vue du lépreux, et elle murmura :
Pauvre Ksaii ! à vous aussi je veux dire merci !
Dieu vivant ! vous me plaignez! s'écria Ésaû. Oh ! ce seul mot
est un baume sur mes plaies dévorantes! Sachez donc pourquoi je me suis résigné à vivre dans cet état de douleur et de dégradation, Hacliel. Tant que vous vivrez, je veux vivre. Si vous mouriez, je mourrais pour >oussui>re. Depuis la cruelle sentence de don Pedro, j'ai cru vous haïr souvent, mais je m'apercevais bientôt que ma haine n'était que de l'amour aigri et jaloux, et que je ne supportais cette vie honteuse que dans l'espoir de vous servir. Aujourd'hui je vous ai sauvée et vous avez plaint le lépreux. Je suis trop payé!
Prndant que le malheureux laissait ainsi échapper le secret de son ((iMir, maître Bouchard était revenu vers Uuguesclin et lui avait v<Tsé à boire dans sa gourde avec un zèle que le Breton le suppliii df rab'rilir.
— Par saint Yves! lui dit Bertrand, quand il sentit le sang circuler rapidement dans ses veines, comment lappelles-tu, honnête gars?
— Bourhard l'Angevin, mon capitaine, et je remercie fort ce pauvre ladre de m'avoir appelé à votre aide!
— Bourliard? répéta Duguesclin, en cherchant dans sou souvenir.
— Avez-vous oublié le pèlerin d'.\uray, l'hotrlicr de Sévilb*, le vivandier de Navarelle, messire, ou, si vous aimez nn'eux, le rameur qui
a sauvé don Enrique et le comte de Mexia en croyant vous sauver vousmême ?
— Ce n'était que partie remise, à ce qu'il paraît, dit le Breton en souriant.
Et il tendit sa main à Bouchard, qui la pressa sur ses lè\Tes, et s'écria de nouveau avec enthousiasme :
— A la rescousse, Notre-Dame Duguesclin !
— Et toi, pauvre mézeau, reprit Bertrand eu se tournant vers Ésati, ne nous demandes-tu pas largesse pour ton généreux secours?
— Vous ne me devez rien, messire. dit vivement ce dernier, car c'est moi qui viens de vous payer ma dette. Je suis ce lépreux téméraire contre lequel vous n'avez pas craint de lutter sans armes dans Taqueduc de Séville. Vous m'avez renversé sous votre genou, et alors, au lieu de me tuer comme un chien, moi qui suis moins qu'un chien, vous avez été miséricordieux comme notre Seigneur et Dieu Jésus-Christ. Vous m'avez adossé à la muraille, vous avez désaltéré ma gorge en feu avec l'eau de mon barillet, et enfin, i^ravant la poursuite des genétaires maures, vous m'avez emporté sur vos robustes épaules jusqu'au seuil de la léproserie, quand l'irruption des eaux inondait déjà l'aqueduc. Vous avez peut-être oublié votre héroïque charité, messire Bertrand, mais moi je m'en suis souvenu.
— Je connais beaucoup de seigneurs et de chevaliers qui n'auraient pas eu si bonne mémoire que toi, Ésaii Manassès, reprit Duguesclin touché de cette noble réponse. Souviens-toi aussi que tu as désormais un ami dans le capitaine des compagnies blanches.
— Il est temps de partir, dit vivement le lépreux, en voyant les joues de la recluse se couvrir d'une rougeur fébrile. Emportez madame Rachel, dans vos bras, messire Bertrand. Quant à moi, je marcherai en avant et je vous servirai de guide. 11 tant qu'avant la fin du jour nous sovons hors de la huerta.
LeBreton, qui avait recouvré ses forces, se leva aussitôt et transporta Rachel, jusqu'à l'endroit où son cheval piaffait et hennissait d'impatience. Il sauta en selle, et, ayant placé devant lui la jeune femme, tandis qu'Ésaii s'élançait en avant, il dit avec ferveur :
— Merci à Dieu et à mon saint patron, qui m'ont sauvé en logeant tant de courage et de reconnaissance dans le cœur d'un lépreux.
896 KSAU Li: I.KPHtUX