XV. MOUABETllLN
Le soleil dorait de ses derniers rellels les plaines de la huerta\ il se coucliail dans un lit de pourpre frangé de noirs nuages raréfiés f>ar la chaleur, (jui allaient retomber sur la terre en vapeurs mépliiliqut'S pendant la nuit; de la surface des marécages s'élevaient en bourdonnant des myriades d'insectes.
Sur la lisière de celte sauvage région errait avec anxiété une femme euveloppé»' dans sa mante africaine ; ses regards restaient tournés avec une opiniâtre lixité dans la direction de la hucrtu.
— Voici venir la nuit, murmurait-elle, et il n'est pas encore de retour!
C'était Aïxa, qui attendait impatiemment Ksaii, car elle avait hAte de savoir si elle était enfin vengée.
Sa haine avait grandi de tous les obstacles qu'elle avait rencontrés, de toutes les déceptions qu'elle avait subies, de toutes les hontes qui lavaient avilie.
I)'ailleurs elle conq)renail qu'il ne s'agissait plus de creuser, cumme autrefois, lentement, dans l'ombre, une embûche hasardeuse sous les pas de sa rivale. Il lallait atteindre Rachel d'un coup |ironipt et hardi, ou renoncer à cette vengeance passionnément rêvée.
L»? piince de Galles allait partir, et ce départ était le premier échec qui devait ébranler la puissance mal aflermie de don Pedro.
Dès qu'il serait abandonné par son allié, le roi, qu'entouraient de traîtres conseillers, ne larderait pas à se perdre; mais si Rachel, qui avait étéjusfju'alors son ange gardien, se rapprochait de lui, elle veillerait kans doute sur le salut de son amant avec celle clairvoyance du cœur qui vaut mi<iux souvent que la force desépées. Aïxa redoutait surtout, dans la lille de lien-Lévi, ce dévouement et cette générosité qui étaient toute sa puissance. Kile était jalouse de ternir l'honneur de Hachel, comme si celle tlélrissure eût pu effacer la honte dont le mezouar l'avait flétiie ejle-mèmi! dans l'enceinb' du marabout.
Klle niaudi»sait daiilanl plus la lenteur d'i;saii, qu'elb' se déliait toujours du souvenir d'amour qui couvait dans le co'ur du misérable.
I^-se de cette course agitée et stérile comme 1 iujpjiétude de son
KSAU LE LÉPREUX
— Le Seigneur nous a exaucés, dit Sédécias, notre maître Samuel Ben-Lévi est venu! (P. 900.)
àme. elle s'accroupit enfin derrière un buisson de nopals, et pencha son oreille vers le sable, afin d'interroger jusqu'au moindre bruit.
Tout à coup elle entendit comme un fourmillement de pas qui clapotaient dans un marécage entouré d'une ceinture de lauriers roses, à peu de distance de sa hutte. Elle crut d'abord que c'étaient quelques hérons qui s'abattaient au milieu des joncs. Mais bientôt une sourde rumeur succéda à ce bruit singulier, et la Mauresque,
ESAU LE LKPBEUX. — J. ROUFF, EDIT.
UV. 113.
ÉSAU LE LÉPUELX
après avoir écoulé avec attontioii, nToimut dans celle riimeiu" l'expression (l'une prière que des voix coufuseul murmuraient en
chœur.
Plus élonnée qu'effrayée, elle se leva, el, retenanl son haleine, elle s'approcha myslérieusemenl du marécage.
Elle resta immohile de surprise eu voyant briller derrière le feuillage (les lauriers- roses des yeux inquiets comme ceux de chasseurs à l'affOl, el lournés dans la direction deSéville.
Elle continua d'avancer silencieusement, en se cachant derrière les broussailles dout était hérissée la lisière de la huerfa, et les paroles qu'échangeaient à voix basse les hommes cachés dans le marécage paninrenl jusqu'à elle.
— Frère, dit l'un d'eux, dont les dents s'enlre-choquaienl, n'avons-nous pas assez souffert? '
— Es-tu las, Ephraim, avant d'avoir travaillé à la vigne du Seigneur et coupé le mauvais cep? répondit sévèrement une voix qui ne sembla pas inconnue à Aïxa.
— Non, répondit le premier. Dites-moi d'arracher celle ivraie de chair, celle grenade parl'umée qui n'est que cendre au milieu d'une armée de chevaliers, et j'irai. Je ne sentirai pas couler mon sang. Je briserai lesépéesde ma poitrine jusqu'à ce que j'aie jeté la pierre consacrée au front de l'idole! Mais rester toujours caché lâchement..., c'est douter de la protection du Dieu vivant.
— Tu parles comme un chevalier gonym et non comme un pieux lénite, reprit amèrement le vieillard. Contiens mieux ton cœur, Éphraïm, el étouffe ta voix trop fière et trop hardie.
Le jeune homme, confus de la leçon, garda le silence ; mais un autre reprit aussitôt :
— Nous sommes cependant exténués de fatigue, frère. Proscrits, poursuivis dej)uis notre entrée en Espagne, errant sans cesse sur les hauts li(;ux et dans les déserts, nous sommes à bout de forces. Nous n'avons pas mangé depuis vingt heures.
— Le Seigneur nous a préparés par le jertne el la prière au sacrifice, Jacob, répofidit le vieillard, el, en\(''iilé, croyez-moi. il forlin.Ta nos bras et nos cœurs pour racconijdir.
— Je frissonne et je sue la lièvre, dit encore Epliraïm.
— Ou'importeî répliqua I;i voiv du rhef ri^'ide. pou:\ii (jiie tu
ne trembles pas quand il faudra jeter la pierre à la femme Amalécite !
Aïxa cherchait à deviner le sens de ces paroles mystérieuses. Un pressentiment lui disait que les menaces des inconnus concernaient sa rivale. Elle rampa jusqu'au pied des lauriers-roses.
En ce moment, le vieillard releva sa tête sévère et impassible. La Mauresque faillit se trahir par un cri de joie. Elle avait reconnu Sédécias.
— Aujourd'hui, reprit-il, don Pedro est vainqueur de ses ennemis et la fille de gaon croit toucher à l'heure du triomphe, quand elle touche à l'heure de la mort.
— Mais pour la frapper il faut que nous puissions nous cacher dans Séville, observa Jacob, et Nathan ne revient pas, lui qui depuis quatre longues heures est parti pour demander l'asile à Samuel Ben-Levi.
— Samuel n'oserait cependant nous trahir, dit Sédécias d'une voix altérée; il tentera peut-être de sauver sa fille, mais il ne vendra pas au tyran des frères proscrits.
— D'ailleurs, dit un autre lévite, nous pouvons lui cacher le but de notre voyage et lui laisser croire que nous avons pardonné.
— Eléazar, oses-tu nous proposer d'user de ruse et de mensonge pour servir la cause sacrée? répliqua Ephraïm avec une sourde irritation.
— Éléazar a raison, dit Sédécias d'une voix impérieuse. Le Seigneur a toujours permis à son peuple de tromper l'Amalécite pour mieux le vaincre.
— Qui sait, reprit Jacob, si le gaon aura confiance en Nathan ou s'il voudra le reconnaître comme notre messager? Sédécias eût obtenu plus sûrement l'hospitahté pour nous tous dans la juiverie de Séville !
— Insensé ! les gardiens des portes de la cité ne connaissent-ils pas mon visage? répliqua le vieillard. Si j'avais essayé d'entrer dans Séville, je vous livrais tous. Espérons et prions Dieu, mes frères !
Un murmure de voix succéda aussitôt à cette exhortation, et la prière recommença.
Les figures hâves et maigres des lévites accusaient une indomptable énergie, un de ces dévouements fanatiques prêts à faij'e affronter pour la foi les gibets et les tortures des martyrs. Un enthousiasme
MO ÉSAU Li: LÊPiuax
farouche evallail leurs cœurs, car ils ne voyaient que le but et croyaient être agréables à Dieu on versant avec ferveur le sang impur.
Pendant qu'ils priaient, ils entendirent des pas de nudes sur la route de la ville, niai< la curiosité ne leur lit ni lever les veux ni interrompre leur prière. Leurs voix baissèrent graduellement et s'éteignirent enlin tout à fait au moment où les voyageurs mettaient pied à terre devant le rideau de lauriers-roses. C'étaient deux juifs, à en juger d'après leurs robes à rouelles jaunes et leurs bonnets surmontés dune corne.
— Le Seigneur nous a exaucés, mes frères, dit gravement Sédécias. .N(»lre maître Samuel Ben-Lévi est venu!
Puis, écartant doucement les branches de lauriers-roses, il saisit la main du^ao/;.
— Samuel, lui dit-il avec amertume, les lévites du Très-Haut sont réduits à se tapir dans un marécage comme des betes immondes! Le temps n'est plus où le roi don Pedro faisait pleuvoir sur le peuple aimé de Dieu la manne de ses largesses et de ses faveurs!
Ben-Lévi écouta avec froideur ces paroles.
— Pourquoi êtes-vous revenu à Séville, voisin Sédécias? réponditil après un instant diiésilation. ISe connaissez-vous pas la rigueur de ledit porté contre vous?
— Je connais ledit, Samuel, lépliqua le fanatique d'une voix calme.
— Si vous êtes découverts, vous et vos complices, vous serez jetés dans la fosse aux lions de l'Alcazar, ainsi que tous ceux qui vous auront donné asile!
— Les pro]»hètes ont biavé ce supphce, et il ne doit pas plus nous effrayer qu'il n'effraya Daniel. Dieu, que nous servons aussi fidèlement que lui, nous protégera comme il l'a j)rotégé ! dit Sédécias avec une expression de sombre conviction.
Un sourire d'incrédulité eflleura les lèvres ridées de Samuel.
— D'ailleurs, continua le* vieillard, moi seul je suis sujet du cruel don Pedro, et il im pourra condanmer nos frères de Bordeaux, «jiii relèvent de la justice de leur seigneur suzerain, le prince de (jdles.
— Le prince de* Galles ne défendia pas des juifs convaincus d'être venus à Séville les mains prêtes jjour la violence elle meurlre, répondit
Ben-Lévi avec un trouble qu'il ne put dissimuler à l'attention soupçonneuse du fanatique.
— Ainsi, tu nous refuses l'hospitalité ? reprit ce dernier; tu laisseras tes frères, traqués comme des loups, mourir en te maudissant?
— Ah ! vous exigez donc que ce soit moi qui vous introduise secrètement dans la juiverie, et qui vous donne asile? demanda Samuel d'une voix railleuse.
— Toi seul tu seras à l'abri des soupçons; le père de Rachel ne sera pas inquiété par les espions de don Pedro.
— Tu dis vrai; si quelqu'un peut vous sauver, c'est moi. Mais tu as sans doute perdu tout souvenir, Sédécias, de ce qui s'est passé dans la synagogue de Bordeaux avant mon retour en Espagne.
Les lévites échangèrent entre eux des regards sombres et inquiets,
— En venant ànotre aide, Samuel, dit Sédécias, tu ne fais que suivre les préceptes de notre loi, qui nous ordonne de nous secourir les uns les autres.
— Oh! comme dans cette nuit maudite vous avez froidement regardé mes larmes ! comme vous avez cruellement raillé le désespoir d'un père qui vous demandait grâce pour son enfant! Je vous implorais à genoux, et vous m'avez repoussé. A mon tour je serai sans pitié pour vous.
— Ben-Lévi! s'écria alors Sédécias transporté de colère, songe que tu es seul au milieu de nous, et que notre justice peut s'étendre jusqu'à toi.
Samuel sourit dédaigneusement.
— Vous me croyez lâche, car vous m'avez vu, humble et tremblant, me traîner à vos pieds lorsque je voulais sauver ma fille. Mais je sais qu'elle est maintenant à l'abri de votre vengeance, et je ne te crains plus, Sédécias.
— Prends garde, traître! s'écria le jeune Éphraïm en saisissant la robe du ^aon. Ton sang payera pour celui de la Madianite.
Samuel se dégagea violemment de cette brusque agression, et s'élança à quelques pas du marécage, les yeux tournés vers les plaines silencieuses de la huerta. Tout à coup il aperçut au loin un cavalier qui chevauchait lentement et qui soutenait entre ses bras une jeune femme placée devant lui. Deux hommes les suivaient à pied.
Éi>AL l.K LÉPHELX
Il s«' diriiroa ausî^ilôt vers oiix. alin d'invoquer lour secours, si les limites tentaient tle le poursuivre; mais il ne tarda pas à s'arrêter, eomme si ses pieds s'enfonçaient dans le sol. Ses yeux s'ouvrirent étranglement : une sueur abondante et glacée inonda tous ses membres. Aux battements de son cœur, il venait de reconnaître Racliel dans cette jeune femme |)àle et languissante.
La tète en feu, il se demandait comment il empêcherait sa tille de tomber au milieu de ses bourreaux.
11 revint en chancelant et le visage décomposé, vers la haie de lauriers-roses, d'où Sédécias et Éphraim sortaient déjà pour le poursuivre.
Les deux fanatiques mirent la main sur lui. 11 tomba agenouillé
i-n murmurant d'une voix suppliante :
— (irùce, mes frères, et je vous obéirai!
Kn vérité, dit Sédécias, tu as le cœur d'une femme : tu
nn-naces quand on t'implore, et tu trembles quand on te menace.
L'esprit du Seigneur m'a éclairé, balbutia Ben-Lévi, je me
renens: et. si vous voulez me suivre, je vous réponds de vous sauver.
Lève-toi et marche devant nous, dit le vieillard; si tu nous
tr.diis, Kj)hraïm ne laissera pas ta trahison impunie.
Samuel se releva et étendit sa main vers le bois de lentisques qui cachait la partie orientale des remparts crénelés de Séville.
Vous ne sauriez entrer dans cette ville sans être découverts,
dit-il. Je vais vous conduire dans un asile où vous pourrez dormir en sûreté celle nuit, et où mes serviteurs vous apporteront des provisions pour réparer l'épuisement de vos forces.
— Ouel est cet asile? demanda Sédécias, dont le visage inspiré devenait de plus en plus sombre.
— \At 7nora0et/tin construit sur les ruines delà vieille mosquée, ré|M»ndit Samuel avec une anxieuse impatience, car il regardait d'un «'il <d)li(|iie savancer le palefroi (jui porlail Hachel.
— \j' mornl/Pl/iinl murnnira le faiiatifjue à loieille d'Epliiiniii. les ruines du temple des intidèles! Ce serait un lieu agréable au Seigneur jHiur le sacrilice.
— \à'. nwruhrt/iitt! répéta sourdement Aï\a,
Et à re nom qui lui rappelait un si cruel souvenir, ses yeux brillèrent duo éclat sauvage.
Les autres lévites sortirent silencieusement du marécage, secouèrent sur le sable leurs sandales et leurs robes souillées de fange, et se dirigèrent, à la suite de Samuel, vers le bois de lentisques.
Quand ils eurent disparu, la Mauresque se releva avec un sourire triomphant.
— Allez, saints lévites! guide-les, bon Samuel! qu'ils vengent Dieu et qu'ils me vengent !
Mais à peine avait-elle laissé échapper cette exclamation, qu'elle aperçut Esaû et le capitaine Bertrand, qui chevauchait péniblement en portant, comme un précieux fardeau, la fdle de Ben-Lévi.
Aïxa poussa un cri de rage, et, s' élançant vers le lépreux :
— Ainsi, dit-elle d'une voix frémissante, après tant de serments de vengeance avec lesquels tu m'as abusée, je retrouve cette femme vivante et libre! Un de ses regards a de nouveau converti ta haine en amour?
— Je la haïssais parce que je croyais à vo^ mensonges et à vos accusations, Aïxa, répliqua froidement Ésaii. Après avoir distillé dans mon cœur tout le venin de votre âme, après m'avoir égaré, rendu fou ; après avoir façonné mon esprit au gré de votre passion, vous avez armé ma main d'un couteau, et vous m'avez lancé sur la trace de votre rivale. J'ai obéi, Aïxa; mais Dieu veillait sur elle, et, pour la sauver, j'ai brisé la lame de ce couteau sur la cotte de mailles du baron Tom Burdett.
— Son Dieu l'a condamnée, interrompit la Mauresque, et ce que tu n'as osé faire, bientôt d'autres le feront. Attends avec patience, Ésaii.
— Oh! quoique vous ayez juré sa perte, Aïxa, je saurai briser le réseau de vos guet-apens... vous me trouverez partout prêt à me jeter au-devant d'elle comme un bouclier.
— Depuis quand les lépreux entrent-ils à l'Alcazar? demandât-elle ironiquement.
— Ce n'est pas à l'Alcazar que nous la conduisons, madame.
— Où donc, alors, veut-elle chercher un refuge?
— Dans la maison de son père, Aïxa.
— Dans la maison du vieux Samuel? répéta la Mauresque en souriant. Si tu es devenu secrètement le pourvoyeur des amours du roi, l'endroit est bien choisi; car, avant que la belle Rachel ait eu le
Ml ÉSAU LE LÉPUEUX
!«'inps de recevoir le pardon et le baiser de son p(?re, les frères de lait de don Pedro l'auront transporli'e de la juiverie à l'Alra/.ar.
— A lAlca/ar! s'écria l^saii en tressaillant. Ah! jamais! jamais! Bertrand avait arrêté son cheval et écoulé avec attention les dernières paroles d'Aïxa.
— Cette femme dit vrai, reprit-il; Rachel, dans la maison de Sauuiel Ben-Lévi. sera à la merci de son royal amant. Il faut lui chercher une plus sûre retraite.
La tille duf/aon releva sa tête penchée comme celle dune fleur lltlrie par le vent d'orage.
— Non, je no veux pas rentrer à TAlcazar, murmura-t-elle; car ce serait soulever à la fois contre don Pedro la haine des juifs et des chrétiens.
Pendant qu'elle parlait, la Mauresque s'était penchée vers elle et la dévorait du regard ; il lui semblait que la beauté de Rachel, loin de se flétrir par tant de chagrins et de souffrances, s'était empreinte d'un eharme plus touchant et plus pur : l'éclat de ses yeux s'était voilé, mais leur expression tendre et douloureuse captivait les cœurs. Elle éblouissait moins le regard, peut-être, mais elle devait troubler plus profondément l'àme, car son visage semblait être la transfiguration d'une âme devenue visible.
— Il ne faut pas que je revoie le roi, ajouta la pauvre enfant, car jf me sens si abattue et si faible, que je ne saurais plus, sans doute, résister à ses prières... Messire Bertrand, je vous en supplie, sauvez-moi de mon amour!
Et, comme épuisée de lassitude et d'émotion, elle laissa retomber sa lêle défaillante.
— Kncore un peu de courage, Rachel, dit Diiguesclin en la soutenant de son bras robuste; avant une heure nous serons à Séville.
— Abandr)nnez-moi sur ce sol brûlant, répliqua-t-elle en étouffant une jdainte, car je ne puis supporter plus longtemps l'efl'ort de la chevauchée !
— Hélas! où trouver dans cette plaine un abri pour la nuit? dit le lépreux découragé.
— Par saint Yves! répliqua Bertrand, si Rachel jiouvait repos(ir ici quelques heures seulement sous votre garde, j'irais demander pour elle au [irinrc Noir unr- hosj)italité que don Pedro n'oserait pas violer,
— A l'aide 1 à l'aide, bonnes gens ! . . . (P. 909.)
et je ramènerais avec moi un mil'e qui ranimerait peut-être, par les ressources de sa science, les forces de cette malheureuse dame?
— Mais je ne vois autour de nous que cette hutte de pâtre qui a servi d'asile au lépreux, dit Ésaii avec désespoir. Je ne puis l'y laisser. Que faire?
La Mauresque sourit alors d'un de ces sourires cruels et railleurs
ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDITEUR.
UV. 114.
iQi £SAU LE LÉPUEUX
que les sculpteurs du nutyi'ii âge faisaieut grimacer avec tant de relief au\ masques de leurs démons.
— Celle huile, en effet, est un logis digne de la iîlle du roi Moliann^ et non de la fille du juif Samuel Ben-Lévi, reprit-elle. Pourtant la noble dame était moins tîère quand elle se traînait à mes pieds dans le morabethin dont ce bois de lenlisques nous cache la coupole.
— Le marabout ! répéta Ksaii, pris d'une idée subite. C'est un lieu désert, abandonné, redouté. Rajchel pourrait dormir sous sa voûte, et nous veillerions à sa sûreté jusqu'au retour de messire Bertrand.
La jeune femme avait tressailli en entendant Aïxa prononcer le nom du morabethin.
— Olil s'écria-t-elle d'une voix trou])lée, enjoignant ses mains frêles, faut-il donc retourner dans ce lieu maudit!
La Mauresque l'avait entendue.
— Enfin vous avouez donc que vous y étiez enfermée avec don Pedro? dit-elle avec ane joie sinistre.
Rachel frissonna de tout son corps.
— Et vous me faites cet imprudent aveu qui me justifie, en présence du capitaine Duguesclin, que je pourrai au besoin appeler en témoignage! continua Aïxa.
— Ayez pitié d'une femme en péril de mort! dit sévèrement le Breton à la Mauresque à voix basse.
— Partons, messire, murmura la fille du gaon^ qui se sentait défaillir sous les regards ardents d'Aïxa. Conduisez-moi où il vous conviendra; laissez-moi sous un dôme de feuillage ou sous la voûte du morûbeUiin, mais, au nom de votre saint patron, ne restons pas ici!
G^endanl le souvenir du marabout avait évoqué eu elle un vague pressentiment de terreur.
— Je ne vous abandonnerai pas longtemps, chère dame, dit Duguesclin. Avant la fermeture des portes, j'irai vous chercher avec le» pages et varlets de monseigneur Edouard de Galles. Bouchard, ajoutn-t-il en descendant de son palefroi, monte à cheval à ma place et sers d'éruyer h madame Kaehel.
L'Angevin obéit, et la juive, en voyant le bon chevalier se disposer •il partir, son cœur se serra comme à rapj)ro(:he d'un malheur.
— Ilàtez-vous! ajouta le Breton, car la nuitée vient ù grand tniin.
Et, après avoir conduit le cheval jusqu'au sentier qui conduisait au bois de lentisques, il fit un signe d'adieu à Racliel et s'éloigna rapidement.
— Tu pars aussi, Ésaii, dit Aïxa en voyant le lépreux suivre le palefroi qui emportait la jeune femme.
— Je dois veiller à son salut, répondit-il, si je veux que, de cette heure au retour de messire Bertrand, la fille de mon ancien maître soit à l'abri de vos pièges.
— Va donc, beau damoiseau d'amour, dit la Mauresque en ricanant, et que Dieu te récompense de ta charité.
Puis, quand la petite troupe eut disparu dans les profondeurs du bois :
— C'est au morabethin que j'ai été outragée et perdue, s'écriat-elle; c'est au morabethin que je serai vengée. Dieu est grand!
Le bois de lentisques noircissait dans l'ombre ; le silence devenait de plus en plus profond autour de Rachel et de ses compagnons. A mesure qu'ils approchaient des ruines de la vieille mosquée, la jeune femme, dont la tête était encore affaiblie par la fièvre, sentait ses terreurs grandir. Les branches des lentisques l'effrayaient comme des bras étendus vers elle. Elle se souvenait de ses angoisses aux coups de hache qui brisaient la porte du marabout ; elle se souvenait des menaces et des imprécations d'Aïxa. Il lui semblait que l'ignoble face de Jean le Velu allait se coller à son visage, et ses mains humides de sang se poser sur ses épaules. D'un regard inquiet elle sondait les ténèbres en se demandant si les témoins de cette soirée funeste ne se cachaient pas derrière les arbres. N'avait-elle pasdeviné, dans l'accent de la Mauresque, une expression railleuse et menaçante.
Tout à coup elle sourit, et le courage lui. revint au cœur.
— Folle que je suis ! pensa-t-elle ; don Pedro ne m'attend pas dans le marabout ce soir; je n'ai donc à craindre que pour moi seule.
Alors elle se rappela les emportements passionnés de l'amour du roi, son accent, sa violence, le regard enivré qu'il plongeait avec extase dans son regard à elle, puis sa soumission d'enfant, ses transports et ses sourires trempés de larmes.
Alors, le morabethin lui apparut comme un paradis de délices où
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elle reirouvait la trace, le souvenir. lOmbre de celle passion, ombre qui réchauffail son cœur comme un soleil.
Klle avait retrouvé et puisé une telle force nerveuse dans celte pensée absorbante, qu'elle descendit de cheval, appuyée sur le poing de maître Bouchard, devanl la brèche du mur de la vieille mosquée, et pénétra d'un pied ferme dans le clos.
Le bruit de leurs pas troublait seul le silence qui y régnait. Ils atteignirent bientôt le marabout. Après avoir gravi les dernières marches. Kachel posa une main sur son cœur qui palpitait douloureusement, et s'arrêta devant la porte brisée par le mezouar.
Tandis qu'elle restait indécise sur le seuil, elle crut entendre le bruissement de plusieurs souffles; elle crut voir des formes humaines se détacher et blanchir dans l'ombre épaisse de l'enceinte. Elle sourit de ses visions.
— C'est la fièvre de la hucrta qui éblouit mes yeux et trompe mes oreilles, se dit la jeune femme en passant outre.
Mais au fur et à mesure qu'elle avançait, les mêmes formes fugitives se dressaient à ses regards, le môme bruissement s'élevait du fond du marabout.
— Je ne sais pourquoi, mais j'ai peur, dit-elle avec une anxiété soudaine, en se tournant vers Ésaii qui la suivait... Ne croyez-vous pas comme moi des ombres s'agiter devant vous?
— A part quelques hiboux nichés aux saillies de la voûte, nous sommes les seuls hôtes de ce saint hérilage, répondit le lépreux en passant le premier.
Rachel marcha derrière lui en chancelant et le cœur toujours ému violemment. Les ombres semblaient s'allonger, se croiser et tournoyer autour d'elle. iJes frôlements de robe résonnaient distinctement à ses oreilles. Saisie d'épouvante, elle voulut retourner en arrière; mais il était Irop tard. Les fantômes qu'elle avait vus se lever dans l'ombre s'étaient glissés derrière elle, el gardaient déjà lu porlr que Bouchard, par excès de prudence, n'avait pas franchie.
4De lourds b;\lons retentirent aussitôt sur les dalles, et des voix graves el solennelles répétèrent ces mots terribles :
— Bacbel, les juges t'attendaient!
Puis, au même instant, le lévite Eléazar alluma une torche de résine qui répandit dans l'enceinte une lueur rougeàlre.
Et la malheureuse femme, séparée de ses deux compagnons, la voix étouffée dans son gosier, les yeux fixes de peur, tomba agenouillée au milieu du cercle formidable composé de huit juges.
A la vue de ces lévites drapés dans leurs longues robes blanches, Bouchard, frappé d'épouvante, n'hésita pas à s'enfuir. Il ne croyail pas abandonner Rachel, mais il pensait que le seul homme qui pût la sauver d'un si grand péril c'était Duguesclin, et il se dévouait à aller quérir le vaillant capitaine.
Il s'élança donc, éperdu, dans le clos, se heurtant aux ruines, s'accrochant aux broussailles, et croyant avoir toute la troupe à ses talons. Lorsqu'il fut bien convaincu qu'il n'était pas poursuivi, il alla droit à son cheval, qu'il retrouva où il l'avait laissé, et, l'enfourchant le plus lestement possible, il tâcha de s'orienter tant bien que mal.
Il parvint à sortir du bois de lentisques ; mais à peine venait-il de lancer sa bête au galop du côté de Séville qu'il la sentit se dérober sous lui et entrer jusqu'aux genoux dans un terrain qu'une crue récente du Guadalqui\ir a\ait rendu marécageux.
L'infortuné Bouchard n'osait mettre pied à terre dans la crainte de, partager le sort de sa monture, et, quoiqu'il n'eût guère l'espoir d'être entendu à pareille heure dans cet endroit solitaire, il cria :
— A l'aide! à l'aide, bonnes gens! en arrondissant une de ses mains de chaque côté de sa bouche, pour donner plus de retentissement à sa voix.
Une voix perçante et aiguë répondit à ce cri de détresse. C'était celle du petit Gil Perce-Neige.
Depuis la disparution de Rachel, les frères du lait de roi, dans l'espoir de découvrir sa retraite, épiaient soigneusement toutes les démarches du vieux Samuel ainsi que celles de Tom Burdett. Ce jour-là Perce-Neige était sorti de Séville en même temps que l'ancien trésorier; mais comme, chemin faisant, celui-ci regardait fréquemment derrière lui, l'avorton, au moment de traverser une plaine découverte, avait jugé prudent de ne pas pousser plus loin sa reconnaissance. Il attendait donc le retour du vieux juif, en rôdant aux environs de la porte de Carmona, quand les cris de maître Bouchard parvinrent jusqu'à lui.
Il s'avança rapidement vers le terrain glaiseux et détrempé d'où
p;»rlail la voix, ol ai>orçiit notre homme dans ralUlude d'un cavalier pi'lrilié par la baplle d'un nécromancien.
— Allons ! dit-il en souriant, vous vous en tirerez. Commencez dahord |»ar mettre pied h terre, si vous ne voulez pas que voire pjilefroi enfonce jusqu'au poitrail.
— C'est vrai, répliqua l'Angevin, j'aurais dû descendre; mais je suis tellement pressé...
— A vous voir, on ne s'en douterait pas.
— Je crains, hélas! d'arriver trop tard, soupira le bonhomme sans bouger*
— Si vous restez là, reprit Gil, vous n'arriverez pas du tout.
— Mais alors la malheureuse serait perdue! s'écria Bouchard en snniant brusquement à terre.
— Que voulez-vous dire? demanda Perce-Neige eu se penchant vers le cheval, qu'il saisit par la bride et tira à lui avec une vigueur ([ue le Français n'eût pas attendue de ses membres chétifs.
— Une jeune dame que j'accompagnais vient de tomber entre les mains d'une troupe de bandits cachée dans le morabcth'ui, répliqua Bouchard, et je crois (jue sa vie est en péril.
— VA vous l'avez abandonnée! s'écria Gil avec indignation. *
— iNon, Dieu m'en garde! mais je courais requérir l'aide de messire Dugucscliu, mon maître, lorsque je me suis engagé dans ce malencontreux bourbier.
— Heureusement, voilà votre monture hors d'embarras, dit l'avorton en lui j)résentant l'élrier. Sautez vite en selle et partez... La dame est-elle de Séville?
— C'est la tille de Samuel Ben-Lévi, l'ancien trésorier, réjjondit Biuirhard en ap[»uyant son pied gauche sur l'étrier.
— Hachel ! s'écria Perce-Neige, frappé comme un coup de ibudre. (Ih! ce n'est pas ton dogue de Bretagne, c'est mon grand frère qu'il iaiit prévenir en toute hâte, et j'y cours.
Vax j'IÏVt. au moment où maître Bouchard, debout sur son élrier, %f (hiifH>s:iit a passer sa jamlx! droite sur la croupe de son cheval, l'avorton, le saisissant par la jambe qui lui servait de point dappui, lui fil [»erdre l'équilibn^ et l'r'nvoya rouler dans le marécage. Puis il nauta en selle sans mot dire et partit à toute brid<.'.
— Ah traître! ah larron! cria l'Angevin, tout en se débilitant dans la glaise fangeuse. Messire Bertrand ne me le pardonnera jamais. Il confie à ma garde madame Rachel, et je la laisse au pouvoir de ces brigands ! Il me prête son cheval, et je le laisse voler. Je suis un homme perdu !
Xm. ou DON PEDRO SE CROIT TRAm PAR SES FRÈRES DE LAIT.
Pendant que Bouchard, désespéré, cherchait à se dégager du bourbier, Perce-Neige arrivait à la porte de Cormona, traversait les rues de Séville au galop, au risque d'écraser les piétons, et pénétrait enfin dans le corral de l'Alcazar, où il se laissa glisser de cheval avec l'agilité du chat sauvage.
Pour arriver à la chambre haute oîi le roi se trouvait enfermé dans ses accès d'humeur noire, il fallait traverser la salle des Armures, oii veillaient d'ordinaire les fils de la Paloma.
Gil y entra précipitamment, et vit la vieille nourrice qui psalmodiait la prière du soir aux quatre frères occupés à fourbir leurs armes. Il ne s'arrêta pas pour embrasser sa bonne mère, comme d'habitude ; mais, tout en courant vers la chambre royale, il s'écria:
— Armez-vous, frères, si vous ne voulez pas laisser le temps aux bandits qui ont surpris madame Rachel de la tuer dans le morabethin.
— Rachel! répétèrent avec stupeur les frères de lait, en se levant pour courir détacher leurs cottes de mailles appendues au mur.
Mais la Paloma les avait prévenus ; elle leur barra le passage et les écarta de son bras décharné, tandis qu'elle criait d'une voix aigre et stridente :
— Reste ici, Gil; ne va pas troubler mon nourrisson; reste ici! Et comme Perce-Neige était trop loin déjà pour l'entendre :
— Oh! le méchant enfant, ajouta-t-elle, il est sourd aux ordres de sa mère! Et vous tous, que j'ai portés dans mes flancs et nourris de moulait comme cet ingrat, serez- vous aussi rebelles à ma voix?
— 3Iais pourquoi nous arrrètez-vous ainsi, mère? demanda Diego Lopez, surpris de la colère étrange de la Paloma.
— Pourquoi? reprit-elle en se penchant vers lui, et en écartant de ses mains s^ches et osseuses les longues mèches de cheveux gris qui tombaient en désordre sur son visage ridé; écoute, mon Diego, aimes-tu le roi?
— Si j'aime Pedro! répondit l'archer en souriant. N'est-ce pas moi qui lui ai appris à chasser, à suivre la piste du gibier, à ajuster une flèche de façon à défler le meilleur archer génois? N'avons-nous pas dormi ensemble sous la feuillée et dans les ravins, roulés dans le même manteau? N'ai-je pas dû souvent le forcer à vider le fond de ma gourde, qu'il voulait me laisser, quoique ses lèvres séchassent de soif, quand nous courions les loups, les sanghers et les ours de la forêt de Cardonne? Laissez-moi passer, ma bonne mère.
— Et toi, Blas, aimes-tu le roi? demanda l'opiniâtre nourrice sans boulier de place.
— Si j'aime Pedro! répondit le Centaure. Mais qui donc lui a appris à serrer entre ses genoux, comme s'ils étaient de fer, les flancs de son premier cheval? Qui lui a chaussé ses premiers éperons? Qui l'a rendu assez adroit et assez vaillant écuyer pour dompter les bêtes jes plus vicieuses, et mettre un cheval sauvage du désert au défi de le désarçonner? N'avons-nous pas gravi ensemble, au galop, les défilés de sierras, où les sabots de nos montures frôlaient le bord de Tabîme, et n'a-t-il pas souvent dépassé son maître par des bonds prodigieux qui m'effrayaient moi-même? Laissez-moi passer, bonne mère.
— Kl toi, Perez, aimes-tu aussi bravement le roi? demanda encore la Paloma. immobile comme une statue.
— Si j'aime mon frère de lait! s'écria le Mineur. Ne l'ai-je pas vu descendre au fond de nos souterrains, d'où l'on aperçoit jamais la clarté du jour? Ne m'a-t-il pas une fois arraché mon pic de fer pour détacher le minerai de cuivre, en bon compagnon, couché sur le dos, dans une f^alerie basse et étroite, et la voûte ayant menacé de s'ébouler, savez-vous qu'il ne voulut fuir que le dernier? Laissez-moi passer, bonne mère.
— Patience, enfants! j'attends la réponse de Ruy, dit la nourrice impassible.
— J'aime don Pedro, répondit gravement le F'aucheura, rce que je le portais tf)ulcnf;int dans me» bras, et que je le regardais se rouler en riant dans les tas d'herbes sèches lorsque je moissonnais les grands
Alors don Pedro exaspéré, furieux, insensé, s'élança en avant avec une rage aveugle; l'épée de Blas à la main, il l'enfonça machinalement àans la poitrine de lécuyer. . . (P. 918.)
épis dorés. Quand il a été plus grand, je lui ai laissé jouer de la faux; comme un vrai paysan, et il me disait : «J'estime plus ce fer de la moisson, qui nourrit mon peuple, que le fer de la chevalerie, qui le tue et le pille ; mais qui sait si la faux ne brisera pas un jour le casque et la hache d'armes ! » Et quand il me voyait haleter, la sueur au front, devant les gerbes, il me tendait gaiement son outre de vin de Murcie. Laissez-moi passer, bonne mère.
ÉSAU LE LEPREUX. — J. ROL'KF, ED.