LIV
,14 ÉSAL LE LÉPREUX
C'est bion, dit Paloma. El mainlonaiil, èlos-vous toujours
prèls à olH^ir à voire mère avec une aveugle coiiliance?
Nous respectons votre volonté comme celle d'une sainte!
répliqua Diego Lopez.
11 esl heureux que j'aie entendu les imprudentes paroles de
cet enfanl, reprit la nourrice en fixant ses yeux fauves sur ses fils, qui tremblaienl devant elle; car, sans cela, vous iriez à celte heure accompa^ier don Pedro et défendre la juive... et moi je veux que vous la laissiez mourir !
Les quatre frères tressaillirent, et crurent que sa raison s'égarait. Ils avaient déjà remarqué, depuis quelque temps, que le seul nom de Rachel excitait en elle des transports de haine et de fureur.
— Mère, dit doucement Ferez en s'approchant de la Paloma, ralmez-vous, au nom de Pedro que vous aimez comme nous!
Elle le regarda un instant en silence avec un sourire hagard, et
continua :
— Je l'aime plus que vous, enfants. C'est mon nourrisson; ce n'est pas mon lait seulement qui l'a fait vivre; ce sont mes larmes et mes prières, mes baisers et mes caresses qui en ont fait un robuste garçon. Aussi, je veux écarter de sa route cette juive qui est son malheur et sa perte. Ah! vous souriez! vous me croyez égarée par une folle colère? Souvenez-vous du passé, et vous me lendrez justice. Quand Berlrand Dugucsclin, sous la casaque blanche du meunier, est venu s'asseoir impudemment à la table du roi, qui l'a sauvé malgré moi? C'est la juive Rachel; c'est elle qui a été le cause de la révolte du peuple de Séville, qui a attiré sur la tôle de son amant les foudres de l'excommunication, et qui lui a fait perdre l'alliance des Maures. Proscrit et fugitif, il n'a pu reconquérir son trône qu'en jurant de ne plus revoir cette femme. S'il la sauve aujourd'hui, il la ramènera h IWlcazar, et cette indigne faii)losse soulèvera à la fois conln; lui la noblesse et le peuple, l'Eglise et la juiverie. son allié le prince de Galles et son ennemi le capitaine l)iigu(îscliii. C'est la crainte de la juive (pii me rend folle à vos yeux. Lanuil, pendant mes longues heures d'insomnie, d'horribles visions m'apparaissonl, de sinistres pressc/ilimi-nts m'agib-nt. Je vois cetb" Itarhel entraîner dans un goiillic sans fond don Pedro, l'enfanl de mon coMir, et vous tous qui clea le fruit de mes entrailles. Pour le salut du roi, voire frère,
pour le repos de la vieille Paloma, vous voyez bien qu'il faut qu'elle meure!
— Mais don Pedro l'aime comme un insensé, mère! observa Lopez.
— Moi aussi je vous aime, reprit-elle, et pourtant je vous ordonne de mourir plutôt que de sauver la juive.
— J'entends les pas de don Pedro, dit Blas tout troublé
La porte s'ouvrit, et le roi apparut sur le seuil, suivi de Perce- Neige, les cheveux hérissés, les yeux injectés de sang, les lèvres tremblantes, l'épée à la main, le visage bouleversé.
— Etes-vous armés et prêts à me suivre, frères ? dit-il d'une voix creuse.
Puis, sans attendre leur réponse, il traversa la salle d'un pas rapide et vacillant, et s'élança dehors.
— Vous l'avez entendu, mère? dit Perez.
— Partez, mes fils, répondit la Paloma. Accompagnez votre frère Pedro.
Et tandis qu'ils s'armaient à la hâte :
— Mais faites en sorte qu'il arrive trop tard, ajouta-t-elle d'une voix lente et terrible.
— C'est impossible! s'écria Ruy.
— Il le faut, reprit impérieusement la vieille nourrice, et d'avance je maudis celui d'entre vous qui désobéira aux ordres de sa mère.
Les quatre frères baissèrent les yeux...
— Dussions-nous mourir, dit Perez, nous vous obéirons ^__
— Oh! j'étais bien sûre de votre soumission! s'écria-t-elle avec un accent de triomphe. A genoux, pieux enfants, afin que votre mère vous bénisse!
Tous les quatre s'agenouillèrent devant elle ; alors elle étendit sur leurs têtes ses mains tremblantes et les serra ensuite dans ses bras avec un singulier frémissement de terreur. C'est que la pauvre femme connaissait la violence de son royal nourrisson, et que son cœur de mère saignait à la seule pensée des dangers auxquels elle exposait ses enfants.
Les frères de lait se hâtèrent de rejoindre don Pedro dans le c orrai.
9ie ÉSAU LE LtPHEUX
Tamiis que Blas faisait seller le plus agilo palefroi de son seigneur, Huvel Perez sautèrent sur les chevaux de deux almogavares de garde, et sortirent les premiers de l'Alcazar, afin de gagner sur le roi une avance assez considt^rable pour accomplir leur projet secret.
A peine don Pedro fut-il monté à cheval, que Blas, feiguant d'examiner les guides pour s'assurer si elles étaient solidement bouclées, les perça de son poignard en divers endroits, afin qu'elle pussent aisément se rompre aux premières secousses.
En même temps, l'archer Diego Lopez enfonçait dans la cuisse du cheval favori un fer de flèche monté sur trois pouces de bois.
Et Gil ramassait un caillou qu'il ajustait dans sa fronde.
Le palefroi hennit de douleur.
— Parlons! s'écria le roi, qui semblait avoir la tête égarée par le dés«'spoir. Avec vous, mes bons frères de lait, j'irais chercher Rachel au milieu d'une armée!
Puis il lança son cheval au galop.
Lopez, Blas et Perce-Neige, honteux de la confiance de don Pedro, baissèrent tristement la tête, et, sautant en selle, ne tardèrep^ pas à le suivre de près.
Mais à peine furent-ils hors des murs de Séville, que le roi sentit l'ardeur de son cheval se ralentir. Il eut beau l'encourager de la voix, le caresser de la main, l'exciter de l'éperon, il ne put lui faire reprendre sa première allure.
— Maudit cheval! murmura don Pedro ens'irritant de ce relard, vas-tu me trahir comme un homme qui m'aurait juré fidélité?
— Votre impatience vous trompe, seigneur, dit Blas en modérant toujours rim[)étuosité de sa monture, car c'est à peiné si nous pouvons vous suivre.
Le roi garda un silence farouche et enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval, qui reprit alors sa course rapide avec une sorte de furie, jusqu'au moment où la petite troupe arriva dans le chemin creux du bois de lentisques.
\Ji, ils furent arrêtés par un obstacle inattendu. Perez et Ruy n'avaient pris les devants que pour obstruer le elieniin creux, en y fai«.inl rouler les pierres détachées du talus par lé pic de fer de l'un, cl drs branchages coupés par la faux de l'autre.
Le cheval de don Pedro se cabra devant ce rempart improvisé ; le
roi, en se ramassant, voulut prendre son élan pour le francliir, mais les guides se rompirent sous l'effort, il perdit les étriers et tomba désarçonné.
Pendant que Blas et Lopez mettaient pied à terre pour le relever, Perce-Neige s'arma de sa fronde, et, avec son adresse ordinaire, atteignit le palefroi au milieu du front. Le pauvre animal s'abattit.
Don Pedro n'était pas découragé par cette série de catastrophes. Sa rage s'en irritait au contraire, et, à peine relevé, il se disposa à s'élancer vers le marabout. Alors Blas et Lopez se jetèrent résolument au-devant de lui, et il s'arrêta en les regardant d'un air étonné.
— N'allez pas plus loin, frère, dit Blas d'une voix humble; car Dieu vous avertit que vous devez abandonner cette mauvaise entreprise.
— Qui me parle? répliqua don Pedro en passant ses mains tremblantes sur son front inondé d'une sueur froide, et en fixant sur eux le regard trouble d'un insensé. Est-ce bien toi, Blas, qui veux t'opposer à mon passage, ou bien n'es-tu que l'image trompeuse de mon bon frère? Oh! il y a là-dessous quelque maléfice! Si tu m'empêches de passer, tu n'es pas mon frère de lait, mais un démon qui a pris ses traits et sa voix. Blas m'aiderait de son bras et de son épée ; Blas me porterait sur ses épaules jusqu'au marabout oii ma bien-aimée m'attend en vain, m'appelle en vain et n'espère plus qu'en moi. Place libre si tu n'es pas un traître !
— Non, Pedro, répondit d'une voix ferme le Centaure ; j'ai juré à la vieille Paloma de vous empêcher de courir à votre perte, et je tiendrai ma parole.
Don Pedro laissa éclater un rire sinistre qui glaça le sang dans les veines des lîls de la nourrice.
— Ainsi, tu veux donc m'arracher le cœur, reprit-il, ce cœur qui est mort et immobile loin de Rachel, qui ne se réchauffe qu'à son souvenir? Tu veux me forcer à abandonner la seule femme que je puisse aimer, et à retourner en arrière comme un lâche? Et chaque seconde que tu me voles apporte un outrage, une angoisse, une torture de plus à Rachel, dont les lèvres ne sont pas dignes de baiser les babouches. Non, tu n'es pas mon frère Blas, mais sa fausse image, car le cœur de Blas battrait comme le mien d'indignation et de douleur, car l'épée nue de Blas ne brillerait pas sur la poitrine de don Pedro.
918 ÉSAU LE LÉPhELX
L'tVuyorliii t«Mulil silencieusement son épée.
Le roi la saisit avec violence, et, ivre de colère, lui criant : « Plare, ft^on! » voulut récarier de la main gauche ; mais Blas resta immobile, tandis (jue Lopez et Oil. tombant comme des suppliants aux pieds de don Pedro, enlacèrent ses genoux de leurs bras.
— Vous pouvez me fVapper, seigneur, mais non me l'aire reculer! dit le Centaure.
— Au nom de votre vieille et fidèle nourrice, n'allez pas plus avant, grand l'rère! cria Perce-Neige.
— Pensez au salut de votre royaume, don Pedro, ajouta l'archer Lopez.
Au m«**me instant une clameur déchirante s'éleva du morabethiu et parvint jusfpi'au roi, étourdi et stupéfait de cette résistance opiniâtre. 11 reconnut la voix de Kachel, et frissonna comme s'il eût re(;u un coup de niasse d'armes sur la tête.
Puis un éclat de rire strident succéda, au milieu du silence, à ce cri de détresse et de douleur, et il crut reconnaître la voix gutturale de la Mauresque.
— l'allé m'appelle! elle m'appelle! elle m'appelle! cria-l-il avec un accent qui n'avait rien d'humain. Entendez-vous, mes frères?
Les lils de la Paloma gardèrent le silence et ne bougèrent pas.
Alors don Pedro, exaspéré, furieux, insensé, s'élança en avant avec une rage aveugle, l'épée de Blas à la main, et l'enfonça machinalement dans la poitrine de l'écuyer, qui tomba sans opposer la moindre résistance et sans pousser une plainte ou un cri.
IvV'pée échappa des mains du roi lorsqu'il sentit des gouttes d'un sarjg tiède lui sauter au visage. Il recula pas à pas, lernlié, devant les deux autres frères agenouillés et silencieux, jusqu'à ce que son picùi IrébucliAt contre le cheval gisant derrière lui.
11 se retourna comme pour ne pas regarder son crime, et vit, à la hieur des étoiles, le fer de flèche (pie Diego Lopez avait enfoncé dans la cuisse du j)alefroi. Alors il compiit tout, et, jetant un regard terrible sur l'arrher :
— Celte llèclie a peut-fdre causé la mort de Uachel. Qu'elle donne donc au«isi la mort au Initfni!
VA, la tirant avee force de la cuisse du cheval, il se baissa et Crappu de la pointe Diego Lopez au visage. Le malheureux tomba
renversé en arrière sans jeter un cri, et^ couvrit de son corps celui du petit Gil; puis il murmura avec effort :
— Nous vous pardonnons, Pedro, car nous mourons pour vous. Le roi, éperdu d'horreur, n'osa essuyer la tache de sang qui
souillait son visage. Il n'osa contempler ses victimes ; il n'osa parler, car il avait peur de sa propre voix ; mais attiré par un aimant irrésistible, il s'élança vers la brèche du mur par oh il était entré, quelques jours auparavant, dans le clos de la vieille mosquée.
— 11 la trouva gardée par Ruy et Ferez qui, de ce dernier poste, avaient entendu le bruit de la lutte, mais qui n'avaient pas bougé.
— Seigneur, vous ne passerez pas ! dit Ruy en étendant sa faux vers le roi.
— Suis-je donc trahi par tous les fils de la Paloma? s'écria don Pedro. Allons! place libre ou défends-toi!
Ruy jeta dédaigneusement sa faux aux pieds du nourrisson de sa mère.
— Les traîtres ne se font pas tuer en vous rendant leurs armes, répondit le Faucheur. Me défendre ! Pourquoi donc? Croyez-vous que je veuille lutLer contre mon seigneur et roi, et verser le sang du nourrisson de ma mère? Me défendre ! oh! ne répétez pas cette mauvaise parole, don Pedro, car elle brise mon cœur fidèle. Notre vie vous appartient, mon noble frère; prenez-la, mais ne nous insultez pas! Que Dieu soit loué ! si nous retardons votre perte en vous empêchant de secourir la juive ! ■ ♦
— Tais-toi! tais-toi! s'écria le roi éperdu; ne blasphème pas, Ruv. J'aime Rachel, et quiconque hait celle que j'aime est mon ennemi. Place libre !
— Non, répliqua hardiment Ruy.
Don Pedro ramassa la terrible faux et murmura en grinçant des dents :
— Prends garde, car «'est toi qui m'as appris à m'en servir ! Puis il la fit tournoyer sur la tête du Faucheur en signe de menace ;
mais il crut entendre un nouveau cri, ses yeux se voilèrent, sa main trembla, et l'arme fatale retomba lourdement sur l'épaule du fils de la Paloma qui chancela, essaya de se cramponner aux pierres de la muraille et roula en travers de la brèche.
Le roi, étouffant la voix de son âme, allait enjamber par-dessus
no ÉSAU LE LÉPREUX
ce corps gifranlt'Miuf. l(nsi[u'il vil IV'ivz se lover debout, devant lui, à la place du Faurheur.
— Encore! s'écria-t-il.
— Toujours! répondit Ferez d'une voix calme, mais je suis le dernier. - » 4.
— Tu sais, malheureux, que l'enfer ouvert tout ardent sous mes pieds ne me ferait pas reculer, reprit don Pedro d'une voix rauque et saccadée.
— Je le sais.
— Ni larmes, ni prières, ni menaces ne me vaincront; ne me tente pas, Ferez; sauve-toi, il est temps; va secourir tes frères que j'ai frappés avec leurs propres armes ! /
— Oue Dieu pardonne à leurs âmes, seigneur.
— .Maïs, puisque tu sais que je suis le meurtrier de tes frères, Ferez, s'écria le roi avec une exaltation sauvage, venge-les donc; défends-toi contre moi; frappe mon épée de ton pic de fer, si lu n'es pas un lâche dépourvu de cœur, si tu n'es pas un mauvais frère !
— Vous êtes le nourrisson de la Paloma, seigneur.
— Épargne-moi un nouveau crime, Ferez, par pitié! obéis à ton roi qui te sup|)lie!
— J'ubéis à ma mère, qui vous aime plus que ses propres enfants, répondit doucement le Mineur. Vous ne passerez que sur mon corps, seigneur; et alors, le roi de Castdle n'aura plus de frères de lait, la Faloma n'aura plus de fils !
Don Fedro parut hésiter un instant, et peut-être allait-il renoncer îi passer outre ou engager seulement une lutte corps à corps avec le robuste mineur, quand un cri plus déchirant que le premier arriva jusqu'à lui de. l'intérienr du marabout.
A ce cri succéda encon; un éclat de rire guttural et railleur.
Celte plaiide et ce rire lui entrèrent au cœur, aigus et pénétrants romnn; le double tranchant d'un poignard.
Le roi sentit la sueur et l'angoisse lui monter au front, et le verlige faire tourner à ses yeux, dans un nuage sanglant, la vision de Huchel entourée de ses assassins. Sa raison s'égara, et, sautant par un bond subit sur son frèn.' de lait, il lui arracha avec une vigueur extraordinaire son pic de fer, et, d'un couj), lui ouvrit le crâne en s'écriant :
— Je vais à loi, Uarhell je vais le défendre!
... Jacob et Ephraïm avaient saisi le pauvre gaon et l'avaient brutalement attaché à un
pilier avec la corde de sa robe. (P. 923.)
ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDIT. trV. 116
Ferez tourna sur lui-même et tomba comme une masse sur les pierres amoncelées de l'autre côté de la brèche.
Les fils de la Paloma avaient religieusement obéi aux ordres de leur mère, car, pour arriver jusqu'à la porte du moràbethin, don Pedro avait dû passer sur leurs corps.
Pendant que ces luttes inattendues retardaient l'arrivée de ce malheureux seigneur, Rachel était jugée solennellement par les lévites.
Bouchard l'avait laissée cernée par le cercle de ses bourreaux fanatiques qui se rétrécissait peu à peu autour d'elle.
Leurs visages austères étaient éclairés par la torche de résine qu'Éléazar secouait de temps en temps pour en raviver la flamme.
— Qui êtes-vous? qui êtes-vous? murmurait la pauvre femme agenouillée et ne pouvant maîtriser une première impression de terreur.
— Nous sommes les lévites du Dieu vivant, répondit un \ieillard qui se couvrait le visage du pan de sa longue robe blanche. C'est lui qui t'a conduite vers nous, fiUe de Samuel, pour que nous vengions son saint nom que tu as profané et blasphémé 1
— Voilà donc pourquoi vous m'avez conseillé de chercher un asile au morabethin, Ésaii, vous qui disiez m'aimer? murmura la jeune femme en tournant vers le lépreux un regard amer et navrant.
— Rachel! répondit le misérable consterné, croyez-vous donc qu'en vous amenant dans cette enceinte je savais que les juifs proscrits s'y fussent réfugiés? Me soupçonnez-vous de vous avoir trahie? Oh ! je vous prouverai bientôt que vous vous êtes trompée!
— J'ai confiance en toi, Ésaii, et je te pardonne, répondit-elle. Mais moi je ne me pardonne pas mon aveuglement, reprit-il
d'une voix brisée, et je vous jure que ces bourreaux me frapperont avant vous.
— Femme! dit le vieillard qui semblait être le chef des lévites, recueille-toi dans la prière ; prépare-toi à répondre à tes juges pendant qu'ils vont supplier le Seigneur de chasser les ténèbres de leur esprit, et d'y verser la lumière de la vérité, pareihe à cette colonne de feu qu'il fit briller aux yeux de nos pères quand ils s'enfuirent d'Egypte.
Puis les juifs se retirèrent lentement vers la porte du marabout,
9i4 ÉSAll LK LÉPREUX
l'I. s'agi'noiiillaiil sur 1«'S dalles, ils oiiloiiiù'n'iil en chœur, à voix basse, los psaumes du roi Daviil.
Ksaii s'apenouilla au<si, aliii d'invoquer laide de Dieu en faveur i\v liachel. (Juant à la jeune femme, s'oubliant elle-même, elle imploraitla niisérieorde céleste |)our don Pedro. Toute son ûme passa dans cette prière fervente, o(i elle s'accusa de toutes les fautes de son amant, et (»ù elle supplia Dieu d'accepter sa mort terrible et sanglante c«unme rexj)ia(iou des péciiés involontaires du roi, qui prenaient leur source dans son caiaclère violent et indomptable.
Klle demanda à Dieu de lui permettre de veiller, quoique morte, au salut de don Pedro, en lui appriraissant aux heui-es de danger pour l'avertir de ses erreurs et lui montrer l'abîme. L'exaltation de sa louchante superstition était si naïve el si sincère, que son visage redevint calme et radii'ux après ce tiansporl extatique, car elle se crut exaucée. Kil*» avait puisé une force merveilleuse dans sa prière, car elle s'était rapprochée par la pensée d(» son aniaiil. Klle n'avait pas pensé un instant à sa condanniation el auv angoisses de la mort.
I>orsque les lévite-^ revinrent et l'entourèrent de nouveau, ils lixèrenl a\ec surprise leurs regards sombres et cruels sur le visage «liasle cl pur de celle u(d)le créature ([iii semblait resplendir de l'auréole ili.'> niarlvr^.
— Fille d»' notre race, n'avais-tu pas juré d'observer fidèlement nos lois? lui demanda d'une >oix sévère le vieillard, en laissant tomber le pan de sa robe* qui \oilait sa ligure rigide.
— Sédécias! «écria Uach»'! eu tressaillanl.
— Oui, Sédéciab, (jui. malgré la proscription, a bravé les suppliées du tyran pour venir le demander compte de ton ciimc d'apostasie, et j)our ac«-om[ilir l'arrêt de Dieu.
— Monciinn*! ré|)éla la juive. Oh! )i(iin-(juoi mêler le nom de Di«c:u a \(»s liaiiicv;/ Il ne m iK-ciiM" iioinl. lui, » ;ti- mon cœurne tremble fins.
— Ks-tu prèle a nous réjjojidre.' continua Sédécias.
An milieu du silence. Piaclifl rnlendil alois c(unme le bruit d'une lulle au fond lUi ^auetuairr.
I,n \i»il homme, dont l»- bonuel était >«uimonté d'une corne, dérhirail sa robe à rouell.' jjiinie avec un gesic ronvulsif cl se débattait Jans |c<i bra-< du lé\ile .laeob.
— Voilà cependant un de tes frères qui a pitié de moi, Sédécias ! dit Rachel avec émotion.
A ces mots, le vieillard se dégagea brusquement de l'étreinte de Jacob, et fit quelques pas chancelants vers la jeune femme, qui jeta un cri d'effroi en reconnaissant Samuel Ben-Lévy. Le malheureux père tendait les bras à son enfant avec un transport de désespoir suprême ; son visage, creusé de rides, était crispé par une angoisse indicible ; ses yeux, dilatés extraordinairement, laissaient couler de grosses larmes qui perlaient à sa barbe blanche ; mais il ne pouvait proférer uii seul mot, car une ceinture de laine écarlate tordue en nœuds comprimait violemment ses lèvres.
La face de ce vieillard, torturée par une effroyable douleur qui ne pouvait éclater en gémissements et en cris, eût apitoyé peut-être des routiers ; mais les lévites étaient trop fidèles serviteurs de Dieu pour se laisser attendrir par une émotion humaine.
— Jacob, dit froidement Sédécias, attache à une des colonnes du :^anctuaire cet insensé ! Qu'il assiste à notre justice, mais qu'il n'eu trouble pas le cours !
— Mais c'est mon père, Sédécias; c'est votre ancien ami! s'écria Rachel éperdue.
Et elle essaya vainement de se relever pour courir vers Ben-Lévi ; Jacob et Éphraïm avait déjà saisi le pauvre gaon^ et l'avaient brutalement attaché à un pilier avec la corde de sa robe.
— Oh! mon père! vous prenez donc votre fille en miséricord(\ vous lui pardonnez donc! dit la jeune femme avec une sorte de doule et d'espoir.
Samuel ne pouvait ni faire un geste ni prononcer une parole. Sa pensée et son âme ne vivaient plus que par ses yeux grands ouverts, dans lesquels plongeaient les regards humbles et suppliants de sa fille.
Dans ce regard brûlaient des larmes de sang ; aucune éloquence n'eût pu égaler l'expression de ce regard glauque et désolé, tantôt vitreux comme celui de l'homme qui ne garde plus d'espérance dans son cœur, tantôt brillant pour jeter sur la pauvre femme un rayon doux comme une caresse, et un effluve chargé de pardon. L'âme du vieillard frémissait et palpitait visiblement dans cet adieu des yeux, à défaut de pouvoir éclater dans un sanglot, dans un cri de douleur ou dans une imprécation.
f26 tSAl LK LKl'UKL'X
\\rc\u\ sentit sa r<^solntion (\vc\\ir à la vue dos tortures de son père, devant qui elle allait être ju.çée, et (jui ne pourrait pas l'encouraper à la mor( par un baiser et une bénédiction suprêmes.
Ksnu. adossé contre un pilier à quelques pas du cercle des juges, dévorait silencieusement son désespoii', car il crai.2:nait de partager le sort de son(/aon, et il attendait, pour protéger Rachel, le moment où les lévites tenteraient de mettre leur projet à exécution. Il se confiait encore au hasard; il croyait au retour de Duguesclin; la fuite de Bouchard lui semblait de bon augure. Les espions de don Pedro l'avertiraient sans doute du danger de sa maîtresse. Il écoutait les bruits du dehors, et dans le souftle du vent ou le bruissement des lentisques, il entendait le galop des chevaux. Rachel ne pouvait être abandonnée ainsi à ses persécuteurs. C'était là un malheur monstrueux et impossible.
Cependant Sédécias avait jeté sur la malheureuse un regard
implacable et lui avait dit :
— Hachel, fille du prince des juifs de Castille, pourquoi as-tu révélé au chrétien don Pedro le secret de la conjuration sainte de tes
frères.
— Parce que ce chrétien avait comblé notre peuple de largesses et de faveurs au point de s'attirer la haine des chrétiens ses sujets, et que vous vouliez lui rendre le mal pour le bien, dit Rachel avec douceur; parce que ce roi m'avait protégée, moi, pauvre juive inconnue de lui, contre les outrages de l'infant don Enrique, et plus tard contre les brutalités des routiers anglais, et que j'ai cru de mon devoir de le sauver à mon tour; enfin, s'il faut l'avouer devant vous, parce que je l'aimais depuis le jour où j'avais entendu raconter son courage et sa justice, parce que je l'aimais avant même de l'avoir jamais vu.
Un murmure dindiguatiou accueillit cette libre et noble réponse.
— Ainsi, s'écria le jeune Kphraïm, lu n'as pas hésité à sacrifier tous tes frères à un homme de la race infidèle! Sans la victoire de don Knrique, les juifs de Séville auraient été réduits, par la trahison, à prendre leur billon de voyage et aller diesser leurs tontes dans le désert, en laissant aux Amalécil(îs leurs biens contisqués.
— Haclud, (iile du t/aon des juifs de Castille, reprit Sédécias, pourrinoi '.\<-Ui nlijtiré à Horfje.iiix l.i foi de Moïse?
— Parce que j'aimais don Pedro, répliqua-t-elle avec un sourire divin qui illumina son visage, et que, sans mon abjuration, l'amant de la juive n'eût pu être reconnu pour le véritable roi de Castille par les barons d'Aquitain.e et les lords d'Angleterre, qui avaient entendu les calomnies de l'évêque de Ségovie, dom Augustin Gudiel.
— Ainsi, dit le lévite Éphraïm d'une voix farouche, tu n'as pas renié et foulé aux pieds la loi de Moïse, parce que ta conscience, éclairée d'une lumière nouvelle, l'a reconnue fausse et mauvaise? tu ne peux prétexter d'erreur ou d'aveuglement? tu as fait bon marché de ta croyance et de tes serments en faveur de ton amour, comme les filles rnadianites qui firent trafic de leur honneur contre des robes lamées d'or et des colliers de perles d'Ophir.
— Rachel, fille àngaon des juifs de Castille, ajoutk encore Sédécias, pourquoi, au lieu de choisir un mari parmi tes frères, as-tu épousé un de ces vils chrétiens qui sont nommés dans leur langue les tard-venus, et qui ont été comme des lions dévorants pour le peuple de Dieu?
— Tu le sais comme moi, Sédécias, répondit-elle avec une exaltation fervente. J'ai épousé le baron gallois Tom Burdett parce que j'aimais don Pedro et qu'il fallait me séparer de lui. Par ce mariage, j'assurais à ce malheureux roi l'alliance du prince Noir, le plus loyal et le plus vaillant des chevaliers. A ce prix, que m'importaient le malheur de ma vie entière et le deuil éternel de mon cœur?
— Ainsi, dit Ephraïm en levant les mains contre elle en signe de malédiction, tu avoues, femme impure, avoir vendu tes frères et renié ton Dieu dans l'intérêt frivole de ta passion insensée? L'orgueil de ta beauté t'a enivrée comme le suc du chanvre enivre les croyants du prophète Mahomet. Tu t'es crue à l'abri de la vengeance de Dieu et des hommes parce que tu étais la favorite du roi de Castille.
— Tout ce que j'ai fait je le ferais encore, répliqua Rachel avec calme; je ne veux rien nier, car je ne merepenspas.
Sédécias imposa silence à Éphraïm par un signe impérieux. ■ — La main du Dieu vivant atteint toujours les coupables, tu le vois, fille de Samuel, dit-il avec un accent d'enthousiasme et d'inspiration céleste. Oii est maintenant ce roi redoutable siir l'appui duquel tu t'es reposée? A quoi ont servi ces édits qu'il a lancés contre nous? 011 s'égarent ces épées étincelantes qui autrefois écartaient la foule
'.*•» tSKV LE LÉl'REUX
ameutée sur le passage des favoris? Où soiil les pages el les chevaliers (|iii (levaienl former (on escorte? Tu es seule au milieu des juifs tes frères. Les proscrits sans pain, sans feu el sans asile sont devenus les juges. Au lieu du diadème que le roi voulait le poser au front, nous ceindrons ta lète d'une couronne d'épines; au lieu de changer la robe .:.'rossière contre une robe conslellèe de pierres précieuses, nous la déchirerons comme le vètemeiil d'une impure Madianite, afin que les pierres consacrées sur l'autel de la synagogue puissent meurtrir et ensanglanter ce corps dont l'attrayante beauté a charmé le cœur du lyran don Pedro, et que nous regardons comme un vase d'iniquité! Demande pardon à Dieu de tes offenses, Rachel.
Elle croisa ses deux mains sur sa poitrine avec une sainte résignation, et murmura à voix basse quelques versets de la Bible.
— Maintenant, poursuivit le juif, répète avec nous Tanathème |»orté contre le roi de Castille !
— Jamais! s'écria-l-elle en relevant la tête avec un mouvement
• I indignation.
— Dis rarr/ sur don Pedro, fille parjure! reprit Sédécias en s'avançant d'un air menaçant.
— Tuez-moi, c'est votre droit, dit Rachel, mais vous n'arracherez pas de ma bouche une malédiction contre le noble seigneur que j'aime de toute ma pensée, de toute mon âme et de tout mon sang.
— Frères, dit froidement Sédécias en se tournant vers les lévites, <juc chacun de nous ramasse la pierre avec laquelle il doit frapper la Madianite. L'heure est venue d'ôter le mal du milieu de nous.
Les lévites obéirent, et serrant dans leurs mains les pierres consacrées pour le I;i[)idement, ils se rapprochèrent de la pauvre femme, !•• visage illuminé d'une joie fanatique.
Kn les voyant marcher, lents, muets, inexorables, Rachel, (jui jusqu'alors avait regardé la mort en face sans terreur, poussa tout à coup un de ces cris désespérés qui semblent arrachés du fond des
• rilrailles.
Son courage tond)a comme l'écume de la vague qui se brise contre un rocher de granit. Elle rampa sur ses genoux en arrière, la U'U' renversée, les yeux fixés avec horreur sur ses juges, les mains étendues vi raidies eu avant, comme pour les écarter.
C'c-^l qu'eu sentant la mort la toucher de si près elle venait de se
... n lança sur Rachel sa lourde pierre qui atteignit la condamnée à l'épaule. (P. 934.)
souvenir du serment de Duguesclin. Les paroles du capitaine breton résonnaient soudainement à ses oreilles comme un glas funèbre. De ses yeux éblouis et vertigineux elle les voyait courir et s'inscrusteren caractères sanglants sur les murailles du morabethin. Dans son délire, elle répétait avec une exaltation fiévreuse :,
«■ 11 faut que vous viviez, Rachel ! De cette condition suprême dépendra l'accomplissement de ma promesse. Je vous jure que la vie
ESAU LE I.KPREUX. — I. ROUFF, EDIT.
UV. 117.
no £SAU LE LÉPREUX
lie «ion Pedro me sera sacrée laut (^ue vous serez \ivaute; mais, si vott» mourez, je me regarderai comme délié- de mon serment. »
- Il faut que je vive, enlendez-Tons? il faut que je vive^ ajoulal-elle d'une voix traînante et monotone qui fit tressaillir les plus jeunes lévites; il faut que je vive. C'est messire Bertrand qui l'a ordonné^ et vous n'oserez pas. mes bonsjuges, contrarier sa volonté. Sédécias pensa que l'épouvante égarait sa raison.
— Ahl tu as peur de mourir! reprit-il avec un sourire glaeîal; tu as penr. débile créaUire, de ces pierres qui vont briser tes membres! peur de celle nuit sombre que le soleil ne percera plus jamais, de celte terre froide qui va te servir de prison, et qui t'empêchera de jamais plus entendre la voix de ton amant î
Elle se relevu, éperdue, par on effort surhumain, car la fièvre la faisait çrelotter ei ploviiil ses genoux.
— 0 lévites plus féroce» qne ces tatrd-venus maudits ptar tous 1 ô juifs treibWants devant les épées des chrétiens et vajîlaats c&ntre une femme qui pleure! pourquoi me railler ainsi? Dieu juste! Oui, j'ai peur de mourir, je ne veux pas mourir; non parce qu'il est dur de s'endonnr dm» la terre quand on est jeune et aimée^ mai» parce qne, si jemeers, le sennesA de Bertrand Duf^'uesclin ne couvrira phis don Pedro!
Sur ■■ signe de Sédécias, les juges élargirent leur cercle. Alors la ndheoreose tourna autour de celte chaîne terrible, palpitante, l'œil égaré, mêlant l'ironie à la supplication et la menace à la prière.
— Tu es jeune, toi, Éphraim, disait-eDe à l'un; ton co&ur ne se lève-l-il pas de honte au moment de frapper une femme sans défense? Tu parais trop fier et trop vaillant pour te conduire ainsi.
El comme il baissait les yeux sans répondre, elle allait à un antre :
— Éléazar, éteins cette torche, continuait-elle; pour tuer une femme, il vous faut l'ombre, la nuit épaisse, car vous auriez vergogne de regarder votre crime, car vous pourriez sentir votre âme s'émouvoir et vos bras faiblir <;n voyant ruiiscler mon sangl
Et comme il gardait aussi un morne silence :
— Oh! mais ils n'ont pas d'âme, ajouta-t-ellc en se tordant les mains. Siiis-je donc loul à fait abandoinl<»nnée, sans amis, seule avec ce» bourreaux? N'y a (-il pas ici un aulelque je puisse embrasser de
ÉSAU LE LÉPREUX 93i
mes mains? Non, je ne vbqx pas mourir! Oh! ces dalles ne s'ouvrirontelles pas pour me cacher?
• Puis, retombant à genoux, elle imprima son front sur la pierre, qu'elle croyait voir s'entrouvrir à sa prière, comme l'oiseau poursuivi et effaré qui bat de l'aile contre les vitraux.
— 3Iais je suis folle, murmura-t-elle tout à coup. J'ai encore un ami dans cette enceinte. Ésaii,à l'aide! sauve-moi, défends-moi!
A cet appel, Manassès n'hésita plus; repoussant Éphraïm, il s'élança dans le cercle et s'écria :
— 3Ialheur à qui touchera cette femme ! en promenant autour de lui des regards enflammés de colère.
A l'aspect hideux du lépreux, à peine couvert des haillons sanglants de son caban, les lévites ne purent se défendre d'un mouvement d'horreur.
— Ésaii Manassès, demanda Sédécias, irrité de cette intervention inattendue, que viens-tu chercher au milieu de nous?
— Je viens vous rappeler, bons juges, répondit le lépreux en ricanant, que moi aussi j'ai renié mon Dieu avant cette femme, et que vous ne m'avez pas jugé.
— Tuas été jugé par ce Dieu même que tu avais renié, répliqua le fanatique; il a appesanti sa main sur toi et a flétri ta chair d'une lèpre dévorante. Va-t-en donc, et rabats sur ton visage le capuchon de ta robe, car le Seigneur a dit : « Celui qui sera lépreux sera séparé de ses frères ; sa robe sera décousue ; ses cheveux seront rasés ; il aura la face voilée, et il criera qu'il est impur et souillé. Et pendant tout le temps que durera sa lèpre, il ne demeurera point avec ses frères. »
— Arrière donc, lépreux! répétèrent les lévites en le menaçant de leurs lourds bâtons.
Rachel alors se traîna vers lui; elle le regarda et hésita un instant, puis elle se répéta les mots magiques : « Il faut que je vive pour don Pedro ! » et tendit les bras au lépreux en s'écriant :
— Ésaii, n'abandonne pas la sœur de ton enfance !
Manassès fit quelques pas en avant, mais il recula avec épouvante au moment oii les mains de la condamnée allaient s'accrocher aux franges de son caban :
— Ne me touche pas, Rachel, ne me touche pas !
»3S KsAl LI-: LliPULlX
— Tu me repousses donc, toi aussi? dit-elle avec une voix agonisante.
— Te repousser I lépéta le misérable dont les traits diirormes se co^t^act^^ent a>ec l'expression du plus horrible désespoir, tandis que des gouttes de sueur sanglante coulaient de son front livide ; mais vous ne comprenez donc pas que je n'ose vous toucher, même pour vous sauver! Oh! misère I vous aimer comme un lâche aime la vie, et m'avouer impuissant à vous défendre! Et pourtant si je vous emportais dans mes bras, Racliel, ces hardis lévites eux-mêmes craindraient de se souiller en vous arrachant à mon étreinte.
Les juges frémissaient malgré eux de l'effroyable angoisse qui secouait tous les membres de cet homme. Il pleurait, il sanglotait, il menaçait : une force irrésistible semblait le pousser vers la jeune lemme, et l'horreur, le mépris, la honte de lui-même l'en écartaient. Jamais patient appliqué à la torture ne souffrit plus cruellement.
— ¥A\ bien! prends-moi donc dans tes bras, Ésaii, reprit Rachel aveceirorl. Oue m'importe l'horrible contagion, pourvu que je vive et (pie je puisse protéger don Pedro contre la vengeance de Duguesclin.
— Non, non, je n'ose, réplicjua le misérable. Fuis, se penchant vers elle, il lui dit à voix basse :
— Mais je vais me placer devant vous, fille de Samuel, et faire face à vos bourreaux. Si vous devez mourir, je mourrai avant vous. I^ur première pierre sera pour moi. VA. qui sait? ils hésiteront peut-être à me frajipei'. et pendant ce temps un vengeur vous AÎendra.
Mais comme il se posait, hardi et menaçant, devant Rachel, le iévileÉphraïm,qui vit ses frères indécis se consulterdu regard, s'avança en levant la lourde pierre (ju'il tenait h la main et en frappa le visage du lépreux.
\.-in tomba sur la dalle, él(jurdi par la \iolence du cou|). La pauvre femme comprit que tout espoir était perdu pour elle. Cachant »a tête dans ses deux mains, «die s'affaissa sur elle-même après avoir poussé un cri déchiuml. auquel répondit le rire strident d'une femme ••nveloppée d'ini haik mauresque qui se tenait debout sur le seuil de la |»orte.
.Mof!* les lévitfH se rap|)ntchi'n'nt de Uacliid lenlfuicnl, un à un,
et quand ils furent tous rangés devant elle, Sédécias, étendant sa main sur la condamnée, dit d'une voix inspirée les versets de l'anathème biblique :
« — Malheur à celui d'entre vous qui hésitera à frapper cette femme et qui sentira ses entrailles s'émouvoir, car il sera maudit ! Il sera maudit dans les villes, il sera maudit dans les champs. Son grenier sera maudit, le fruit de son verger sera maudit. Le ciel sera pour lui d'airain et la terre sera de fer. Le Seigneur, au lieu de pluie, répandra sur sa moisson des nuées de poussière. Mais si vous obéissez à ma voix, toutes les bénédictions du Seigneur se répandront sur vous. Vous serez bénis dans les villes, vous serez bénis dans les champs. Le Seigneur ouvrira le ciel, trésor qui fertilise, pour verser sur votre terre la pluie en son temps ; car vous serez bénis de Dieu. »
Sédécias se tut et regardâtes lévites, qui répondirent :
— Nous sommes prêts.
(( — Si un homme, continua alors le fanatique en se tournant vers Samuel qui tremblait de tout son corps, si un homme a un enfant rebelle qui méprise ses sages conseils et refuse de lui obéir, il prendra son enfant rebelle et le mènera aux anciens de la ville. Alors le peuple de cette ville le lapidera, afin d'ôter le mal d'au millieu de lui et pour que tout Israël, à cet exemple, soit frappé d'étonnement et de crainte! »
Rachel, renversée sur les dalles, sentait chaque mot s'enfoncer dans son cœur comme un coup de poignard. Elle offrait son agonie à Dieu et disait tout bas :
— Je ne merepenspas, car c'est pour Pedro que je souffre ; mais, hélas ! je ne le verrai plus î
« — Lorsque vous trouverez parmi vous, ajouta Sédécias, un homme ou une femme qui aura commis le mal en présence de votre Dieu et violé son alliance en servant des dieux étrangers, lorsqu'il sera véritablement reconnu que cette abomination a été commise par un enfant d'Israël, vous amènerez à la porte de votre ville l'homme ou la femme qui aura commis ce crime, et il sera lapidé. »
Samuel se tordait dans les liens qui l'attachaient au pilier, et ses yeux se fermaient d'épouvante pour ne pas voir le supplice de sa fdle, tandis que les veines de son front se gonflaient comme des coi^des.
Racheî. fillo du (faon, reprit Sédt^cias, tu as entondii la parole
de Dieu : « Maudite soit toute cn^ature qui ne restera pas fidèle à la loi de ses p^^es et qui servira des dieux étrangers! »
Puis il leva la maiu, armée de la pierre consacrée.
Juive, toi qui as pris un chrétien pour époux, sois maudite ! dit
Jacob.
Pillo d'Israël, toi qui as vendu tes frères, sois maudite! dit
pliraïm.
Et tous les lévites, répétant d'une voix implacable la malédiction, levèrent leurs mains contre la malheureuse femme.
Au même instant, une voix tonnante cria de la porte du marabout :
Par saint Yves! lâches coquins qui lapidez les femmes, retournez-vous pour regarder en face un chevalier.
C'était Bertrand Duguesclin qui arrivait en compagnie de maître Bouchard. 11 avait rencontré l'Angevin en route, et sur son récit il avait hâté sa course. II venait de s'arrêter sur le seuil de la porte, surpris de l'étrange spectacle qu'offrait reuceinle de morabethin.
Les lévites, territiés de cette apparition inattendue, reculèrent machinalement et laissèrent tomber les pierres de leurs mains tremblantes.
Samuel sourit et remercia Dieu dans son cœur, car il crut sa tille sauvée.
Rachel releva sa tète pâle et décomposée par l'effroi, pour regarder avec uue expression de joie céleste le capitaine breton.
Mais Sédécias, sentant que sa proie allait lui échapper, n'avait pas i>ougé, lui, et sa main ne 8'était pas abaissée.
— Vn chevalier chrétien ne prévaut pas contre Dieu! s'écria-t-il avec ironie.
Et avant que Bertrand pût le rejoindre, il lança sur Rachel sa lourde pierre, (jui atteignit la condamnée à l'épaule.
\jx pauvre femme jota un grand cri ; j)uis ellfrélenditles mains en avant, comme si elle voulait se retenir à un objet visible pour elle seule, et roula étendue sur les dalles. Elle essaya de se soulever, mais rainement; elle essaya déparier; le nom de don Pedro sortit péniblement de ses lèvres avec tin Ilot de sang.
— Qu'as-tu fait, misérable? s'écria Duguesclin en sautant comme un lion sur le fanatique.
— J'ai servi mon Dieu ! dit froidement Sédécias.
Un même instant, Éphraïm, le plus hardi des lévites, se glissa derrière Bertrand et lui jeta son bâton dans les jambes pour le faire trébucher. Le Breton ne chancela même pas sur ses pieds énormes ; mais, en se retournant avec une rage inouïe, il saisit Éphraïm par la ceinture, l'enleva et le fit tournoyer en l'air comme il eût fait d'un bâton à deux bouts; puis, se servant de ce corps frémissant en guise de bouclier, il s'élança à la poursuite des autres lévites, après avoir crié à Bouchard de garder la porte, et les accula tous les six au fond du sanctuaire.
Les fanatiques ne songeaient plus ni à se défendre niàdemander grâce.
— Tu peux nous tuer, messire Bertrand, dit Jacob, mais tu ne peux ressusciter Rachel la Madianite !
- Par le Dieu martyr! réphqua Bertrand, je vous enverrai lui tenir compagnie.
Et comme Éphraïm, suspendu à ses gros poings carrés, hurlait en désespéré, criant : « A l'aide! mes frères! » et cherchait à lui crever les yeux avec ses ongles, le Breton le fit tournoyer en l'air et le lança comme une massue sur les lévites, qui furent renversés à terre de la violence du choc.
Cependant le tumulte et les cris avaient réveillé le lépreux de son étourdissement ; il se leva comme un spectre, et, apercevant le dogue de Bretagne aux prises avec les juifs, il voulut aller se joindre à lui; mais lorsqu'il vit Rachel étendue mourante sur la pierre, il resta comme foudroyé, et, tombant à genoux devant ce corps qui palpitait des convulsions suprêmes, il se mit à pleurer amèrement. Quant à maître Bouchard, il s'empressait de détacher le bâillon de Ben-Léviet de délier les cordes qui l'attachaient au pilier. Chose étrange ! l-e vieillard se mit à rire d'une façon sinistre, et, au lieu de courir à sa fille, il s'avança vers son ancien ami Sédécias,
Au même instant un nouveau venu apparaissait sur le seuil du morabethin, et repoussait avec violence Aïxa, toujours immobile comme une statue dans son blanc haïk, et occupée à regarder sa vengeance.
9J6 ÉSAU LE LÉPREUX
(î'étail leroi don IVulrc». doiil le pourpoiiil était taché de sang, * l'inme le pic de fer qu'il tenait encore à la main. Ses yeux hagards lirilhiieut comme des étoiles rougeâtres. Ses gestes étaient saccadés ainsi que ceux d'un insensé. Ses genoux fléchissaient.
— Mallieur! malheur à moi ! s'écria-t-il en arrachant de ses doigis crispés ses longs cheveux blonds, quand il vil qu'il arrivait trop tard.
pQis,s'élauçant vers Rachol, il essaya de la souleverdans ses bras, » et colla ses lèvres frissonnantes aux lèvres pâles et encore tièdesde la pauvre enfant.
— Rachell Kachel! murmura-t-il avec des sanglots convulsifs, ne devais-je donc te revoir que morte, dans ce marabout où tu m'apparus un soir si belle, si aimante, et si fidèle à ton devoir! Voilà donc la récompense de ta vertu ! Tu as sacrifié ton amour, lu as étouffé ton cœur, tu as repoussé ton amant, et le voilà sans regards pour me sourire, sans voix pour me répondre, car les lâches ont pu te frapper comme la plus vile des criminelles, dans mon royaume, aux portes de Séville, à quelques portées de trait de mon Alcazar. Ah ! que l'on dise encore que je suis un roi puissant! Nem'a-t-on pas fait honlc de l'aimer? Mon amour était chose trop glorieuse pour une juive. Tu l'expies cruellement, ce glorieux amour qui n'a pas su te défendre, pauvre Rachel ! Mais non, c'est un rêve, ajoula-t-il avec une sorte de frénésie, tu n'es pas morte. Tu n'as pas pu mourir, puisque je vis encore, moi, puisque jeté paile, puisque je te regarde. Ah Ile puissant roi que don Pedro ! lia des trésors et des courtisans, mais il n'a pu garder sa bien-aimée contre la haine de quelques bandits. Oh! mais si Dieu me permet de vivre après toi, c'est pour te venger, Rachel!
Et de nouveau il posa ses lèvres sur les yeux fermés et sur les lè\res blanches de la juive.
Sous ces brûlants baisers, les yeux de Rachel se rouvrirent et ses lèvres s'agitèrent. Klle soupira, et ressentit la présence de son amant; elle eut la force de sourire, comme ces saintes martyres qui, torturées sur le iirasier ardent, souriaient à l'altouchemeut de la mort comme à lembrassemenl dehîur divin Seigneur.
— Oli! merci, mon Dieu! dit-<dl<,' d'une voix j)lus frêle que le soufne de la premiiîn- brise dans les roseaux; vous avez permis que, j'cnlen<le encore la voix de don l'edro au milieu de ce silence glacial
Reçois le baiser de l'époux que tu as accepté devant le mézouar. (P. 943.)
qui m'entoure déjà! Il ne m'a pas oubliée, il ne m'a pas reniée, il ne m'a pas abandonnée, lui! Je savais bien qu'il viendrait. Mais pourquoi si tard, mon Pedro?
Elle s'arrêta, car une légère écume de sang vint tacher ses lèvres.
— Regarde-moi bien, reprit-elle en fixant ses yeux avec efFroi sur le visage du roi, mes paupières sont lourdes. C'est étrange, je vois noir déjà et cependant je t'aperçois bien, toi, comme dans un cercle
ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDITEUR.