LIV
t^blouissant de lumière! Oh! tu es triste, tu as une tache de sang au visage, Pedro. Quel est donc ce sang? Es-tu blessé, dis-moi?
Don Pedro frissonna ot n'osa répondre. Le souvenir de ses frères do lait mordait déjà son cœur comme un remords.
— Si tu pouvais me sourire comme autrefois, dit-elle encore, vois-tu. j'emporterais ce dernier sourire là-bas oti je vais, dans cette nuit terrible, et ce serait comme un soleil pour mon cœur.
Le roi essaya de sourire, mais FelTort remplit ses yeu.\ de larmes et étoulTa la voix dans son gosier. Cet homme impétueux et. passionné était devenu plus faible qu'une femme ou. un enfant.
— Oh!" comme je t'aime, mon Pedro! ajouta Rachel dont le regard se voilait; tu ne sauras jamais combien je t'ai aimé, et aucune autre femme ne t'aimera jamais comme moi. Ne me plains pas, va ; puisque je m'endormirai dans tes bras, je meurs trop heureuse. Ah! mais je me souviens, reprit-elle; oh! non, je ne dois pas mourir encore I
Et elle sembla chercher autour d'elle d'un regard vague et atone.
— Que désires-tu, Kachel? dit don Pedro inquiet.
— Je voudrais, répondit-elle, mettre ma main dans celle du capitiiine Bertrand Uuguusclin, qui, lui aussi, est accouru pour me déleudr^.
— Duguesclin! répéta le roi en tressaillant-
11 leva la tôte et aperçut le Breton qui achevait de garrotter les lévites au.\ piliers du maiabout avec les cordes de leurs robes, IJ ne put déguiser la surprise douloureuse que lui causait cqtle rencontre.
Cependant le capitaine s'avangait vers lui, et bientôt les deux ennemis ne furent plu^ séparés que par le corps de la juive.
— Messiie Bertrand, dit le roi avec eilbrt, merci 4, vous qui avez secouru en loyal chevalier la pauvre Rachel, sans vous souvenir qu'elle* était aimée de votre plus mortel ennemi.
— Seigneur roi, réjdiqua Duguesclin, je suis malheureusement arrivé trop tard pour la sauver, mais assez tôt pour empêcher ses m*'urlriers de s'enfuir.
— Quel guerdon réclîimez-vous du roi de Castille, messire? poursuivit don Pedro. J'oublie le passé, car le chevalier qui a voulu sauver la fille de Samuel ne sera jamais mon ennemi, et ma main ne •e lëven plus contre lui !
ÉSA.U LE LÉPREUX 939
— Vous faites là un serment téméraire, beau sire, dit Bertrand, car je suis toujours le serviteur de don Enrique ; et quoique je ne sois pas de taille à faire ou à défaire des rois, je dois servir mon maître.
Don Pedro frissonna en entendant cette audacieuse et menaçante réponse.
— Restons neutres, seigneur, continua le Breton; vous ne me devez rien, puisque madame Rachel va mourir. Quant à moi, sa mort m'acquitte aussi d'un serment lourd à tenir.
Puis, lui montrant les lévites garrottés :
— J'ai fait ma besogne de dogue, ajouta-t-il avec une allusion sarcastique au surnom que lui avait donné don Pedro; à présent, justicier, faites la vôtre.
— Ma justice ne se fera pas attendre, s'écria le roi en se levant, le regard étincelant décolère.
— Oh! je ne sens plus ta main dans la mienne et mon cœur se glace, murmura la mourante.
Don Pedro se pencha de nouveau vers elle, et réchauffa de son souffle cette main pendante et froide.
— Souviens-toi que Dieu ordonne la clémence aux rois; fais grâce à ces fanatiques. Ils ont cru obéir à la voix du Juge suprême. Si tu veux que je meure consolée, la dernière parole que je t'entendrai prononcer doit être une parole de pardon.
— Pardonner! toujours pardonner! répHqua don Pedro, à des bandits qui me bravent, qui viennent dans la nuit torturer la femme qui est mon ciel et mon paradis ! Oh ! mais il n'appartient qu'à Dieu de pardonner ainsi.
— Sois miséricordieux si tu m'aimes! dit Rachel. Et vous, mon père, n'embrasserez-vous pas votre enfant? ajouta-t-elle en essayant d'étendre ses bras déjà raidis par le froid mortel.
Pendant que le roi hésitait à répondre, une voix lente et grave vint couvrir celle de Rachel. C'était le vieux Ben-Lévi, qui, debout devant le fanatique Sédécias, dit les versets suivants:
« Celui qui aura outragé quelqu'un de ses frères sera traité comme il aura traité son frère. Il recevra fracture pour fracture, il perdra œil pour œil, dent pour dent ; il sera contraint de souffrir ce qu'il a fait souffrir à l'autre. Celui qui aura tué sera puni de mort. »
— Tu l'entends, Rachel! dit don Pedro.
MO ÉSAU LE LÉPRKUX
Aloi*s Samuel, se baissiuit. i\Hiiassa la pierre qui avait û-q^pé sa fille et qui était rougie de sou sang. Vnh, l'élevaiil au-dessus de sa tète, il dit à Sédécias:
— A mon tour, je suis ton juge. Je serai aussi juste, suivant la loi, et aussi i^lle^ible que toi. Rachel peut pardonner à son bourreau, mais moi je ne pardonnerai pas à lassassin de ma tille. Que Dieu conduise ma main, et me punisse si j'agis contre sa volonté!
Kt.en achevant ces mots, il lança la pierre sanglante contre le fanatique muet et résigné avec une vigueur surnaturelle. La pierre brisa le front de Sédécias, qui tomba sans jeter un cri.
Samuel Ben-Lévi se détourna alors, et, s'avançant vers sa fille, lembrassa avec un transport de tendresse navrant.
— Je meurs! murmura-t-elle ; adieu, mon père! adieu, Pedro! adieu tous ceux qui m'ont aimée et servie!... Et tes frères de lait, Pedro, où sont-ils? Ils ont toujours été bons et fidèles, pourquoi ne t'ont-ils pas accompagné? Aime-les bien, car eux seuls, avec ta vieille nourrice, défendront ton droit et veilleront à ton salut quand tu n'entendras plus la voix de Rachel.
Le roi de\inl blême comme un linceul; et éclatant alors d'un rire insensé:
— Dieu est contre moi, s'écria-t-il, puisque tous ceux qui m'aiment doivent mourir!
La tête de Rachel se renversa lourdement sur la dalle, et ses cheveux dénoués se raidirent au frisson delà mort; les doigts de ses mains blanches s'écartèrent : son dernier soupir venait de s'exhaler dans sa dernière parole d'amour.
— Morte ! morte! morte! répéta don Pedro en la couvrant d'un regard terrifié. Messire Bertrand, ne m'aiderez-vous pas à l'emporter hors de celte enceinte? Je veux que le corps de ma favorite, comme l'appelait .\ugustin Gudiel, soit du moins à l'abri de la profanation. Je veux pouvoir, jusqu'à l'heure de la sépulture, la regarder et lui parler encore sans témoins. Oh! ne riez pas de mes paroles. Si la mort a fermé ses oreilles, son îiuk; m'ciit^Midra, j'en suis sûre I
— Je réclame le corps de ma fille, seigneur roi, dit gravement Hen-Lévi.
— Elle n'est plus juive, ^ao/ï de Castille, rrpli(|ua don Pedro.
— Où donc désirez-vous qu'elle soit transportée, sire? demanda Bertrand.
— A l'Alcazar, où je veux ordonner pour elle les funérailles d'une reine avant le départ de mon noble allié Edouard de Galles, qui est la cause première de cette mort.
— Les pages et les varlets du prince Noir vont arriver, dit le Breton; ils porteront, suivant votre volonté, le corps de Rachel à l'Alcazar.
Tout à coup le roi trembla, et ses yeux fixes semblèrent contempler une vision terrible.
— Oh! s'écria-t-il en se tordant les mains, je n'oserai, moi, la suivre jusqu'à la porte de mon palais, parce que j'y trouverais la vieille Paloma qui me demanderait compte du sang versé, qui me dirait: « Pedro, qu'as-tu fait de mes enfants? » Et je ne pourrais lui mentir, car elle me montrerait du doigt cette tache de sang qui brûle mon visage, et elle maudirait l'assassin de ses fils !
Puis le malheureux seigneur retomba, presque inanimé et vaincu par une douleur qui touchait à la fohe, sur le fût d'une colonne brisée, où il resta comme absorbé dans la vision sinistre de l'avenir qui le menaçait, lui et sa race.
— Ah! je savais bien, dit alors la Mauresque qui s'était glissée dans l'ombre pour assister à l'agonie de Rachel, que la juive ne rentrerait pas vivante à l'Alcazar.
Ésaii se releva et s'avança brusquement vers elle.
— Aïxa, j'ai entendu ton rire de hyène répondre aux cris de douleur de la fille de Samuel, lui dit-il sourdement ; mais je ne croyais pas que tu oserais venir te réjouir et te vanter de ton crime devant ce corps sanglant. Malheur à toi, puisque tu ne t'es pas hâtée de fuir et d'aller cacher ta lâche et honteuse joie loin des compagnons d'enfance de Rachel!
— Oh! nous nous rencontrons pour la dernière fois, Ésaii, répondit dédaigneusement la Mauresque en se drapant dans son haïk, car je puis maintenant retourner à Grenade.
Ésaii grimaça un sourire railleur et sinistre.
— Ah! ta comptes retourner librement à Grenade, Aïxa?
— Qui donc m'en empêcherait? demanda-t-elle fièrement.
— Moi, répliqua le lépreux, car tu vas me suivre!
^^j ÉSAU \.V I.ÉPUEUX
FI il ('•londit vor? ello sa main livide.
Te suivre, ladre insensé! Oh! je te défends de me toucher!
dit-i^lle, en reculant avec un geste de mépris et de colère.
Pourquoi donc? reprit Esaii Manassès sans s'émouvoir C'est
mon droit. Ne t*ai-jepas achetée au mezouar?Ne t'ai-jo pas réclamée l»our femme, et n'as-tu pas accepté le marché? Ah! tu me repousses ci tu me braves, maintenant que tu es venue à bout de ta vengeance et que Rachel dort dans sa mante comme dans un suaire! Mais! moi, ie ne veux vivre que pour la venger de toi, à mon tour!
Et il se rapprochait de la Mauresque, qui reculait toujours avec une expression d'inquiétude et d'effroi.
Va-t'en, misérable lépreux!... A l'aide ! à l'aide' s'écria-t-elle.
Mais le roi immobile, muet, pétrifié, n'avait de regard que pour la morte, et Bertrand Duguesclin souriait en voyant la vindicative Aïxa réduite au rôle de suppliante.
Je n'ai pas osé toucher Uachel, même pour la sauver, re]irit
le lépreux en frémissant, mais je serai plus hardi avec loi, nohle fdle de Mohamed ; j'oserai t'étreindre et t'emporter dans mes bras, j»ourte punir de ton lâche triomphe!
Messire Bertrand, abandonnerez-vous une femme? dit la
Mauresque en s'avançant vers le Breton. Par vos éperons de chevalier secourez-moi !
— Ésaii Manassès ne te menace pas de mort, dit le capitaine impassible, et tuas fait mourir Rachel!
— Tu m'appartiens, Aïxa, et nul, tu le vois, ne m'arrachera ma proie. Nous ne nous quitterons plus; tu seras ma compagne de raislTc et de douleur. Mon souffle te souillera, ambitieuse et orgueilleuse créature, et sans cesse nous vivrons face à face en nous haïssant et en nous maudissant!
— Mais je suis jeune et belle, et je ne veux pas vivre attachée à un cadavre! s'écria la Miiurcs(pie, en repoussant d'un geste désespéré et du feu de ses yeux dilatés d'horreur Ésaii Manassès. A Grenade, une vie longue et radieuse s'ouvre encore devant moi!
— Bach(d aussi élait jeune et belle, et tu lui as fermé celte vie longue ei radieuse que Dieu lui promettait, dit h*, lépreux en la poursuivant toujours. Barlu'I a expié son amour par une mort terrihle. Moi qui ai été l'instrumeut docile de la haine, Aïxa, je te ferai expier ta
haine en t'emporlant dans mon dernier asile. Tu as enfermé ta rivale dans une tombe ; moi, je t'ensevelirai vivante dans la léproserie! En même temps il l'atteignit et l'enlaça dans ses bras.
— Non! non! j'aime mieux mourir comme elle! s'écria Aïxa en se débattant.
— Tu es trop ambitieuse, te dis-je, répliqua Esaii avec un rire affreux, tandis qu'elle essayait vainement de résister. Reçois le baiser de l'époux que tu as accepté devant le mezouar ; et quand ta beauté sera flétrie, toi qui as péché par rivahté d'ambition et de beauté, je te prédis que tu te rattacheras encore à cette vie honteuse et misérable.
Puis, l'emportant avec une force surhumaine dans ses bras, malgré ses cris et ses transports de rage, il cria aux pages et aux varlets du prince Noir qui arrivaient à la porte du morabelhin :
— Place libre au lépreux !
Les pages et les varlets effrayés s'écartèrent de son passage, et il s' éloigna dans la direction de la léproserie de Séville.