I.IV
«46 ÉSAU LE L1^:PHKUX
Matlonil avait tenu parole. La poterne était entr'ouverte. Les juifs chargt's de la tjardo dormaient d'un profond sommeil ; carie faux bi)iteux qu'ils avaient ramassé sur le pavé et recueilli dans leur iiuette s'était empressé de leur ])rouver sa reconnaissance en jetant une poudre narcotique dans leur vin.
Tom Burdelt se tit prudemment remettre les clefs, afin qu'en cas d'alerte l'ennemi ne pût lui couper la retraite, et, suivi de ses routiers, il traversa la juiverie silencieuse, entra dans la calle des Balances et sarrèla devant la maison de Samuel Ben-Lévi.
— Voici, dit-il à ses compagnons, le logis du trésorier de don Pedro. Je vous le donne à sac et à pillage. Dans cette masnre vermoulue sont enfouis les trésors que je vous ai promis !
Les routiers se ruèrent aussitôt sur la porte, qui, malgré ses barres de fer, ses lames de tôle et ses doubles verrous, céda bientôt aux coups de hache et de masse d'armes.
Quelques juifs du voisinage, réveillés en sursaut par ce bruii étrange, se levèrent et mirent curieusement la tête hors de leurs étn)ites fenêtres à treillis de fer ; mais (jnelques flèches adroitement décochées par les routiers leur prouvèrent qu'il est toujours imprudent de se mêler des affaires d'aulrui.
Voyant qu'en restant neutres ils ne couraient personnellement aucun dangt^r, ils se retirèrent avec . un empressement rempli de ngesse et de prudence.
Le noble baron de Tring et de Wing pénétra le premier dans la saDe basse, où il trouva sa vieille connaissance Déborah entortillée dHa nne cooverture de laine et à demi renversée sur un escabeau.
ï>a pauvre femme semblait avoir perdu complètement l'usage de la parole. Ses dents s'entre-choquaient avec un bruit lamentable, et la flamme de la lampe de fer qu'elle tenait à la main oscillait comme celle d'un feu follet.
Elle fut bientôt entourée d'une dizaine de routiers qui, après avoir allumé à son canflii\es torches dont ils avaient eu soin |de se munir, lui demandèrent, avec force imprécations, toutes les clefs du logis.
Deborah vit bien que toute résistiince était inutile.
Aussi laissa-t-elle tomber à terre de sa main tremblante un petit trousseau de clefs, en conjurant les larrons d'avoir pitié d'elle et de ton pauvre maître.
Et tandis que les bons compagnons ouvraient et fouillaient au hasard coffres et bahuts dans cette salle basse, Tom Burdett s'approcha delà vieille servante.
— A nous deux, maintenant, Déborah! lui dit-il.
Elle attacha sur le gigantesque tard- venu des regards effarés.
— Oti ton maître Samuel a-t-il caché la table d'or? continuat-il à voix basse.
— La table d'or! répéta la servante; je ne sais, mon bon seigneur, ce que vous voulez dire.
— Prends garde ! ajouta Burdett en appuyant la flamme de sa torche sur l'épaule de la vieille femme; nous autres, écorcheurs et routiers, nous savons des secrets magiques pour faire confesser la vérité aux gens les plus discrets.
La flamme brûlait la couverture de laine sous laquelle frissonnait l'épaule de Déborah, à qui la douleur arracha bientôt un cri terrible, mais non un aveu. Le tard-venu comprit qu'elle était femme à se laisser brûler vive, plutôt que de trahir le secret de son maître.
— Puisque tu ne veux pas parler, vieux parchemin, dit-il, nous allons voir si le seigneur Samuel Ben-Lévi ne sera pas plus expansif envers un vieil ami.
— Grâce! grâce pour mon malheureux maître! s'écria Déborah en se jetant aux genoux du baron. D'ailleurs, il ne vous comprendrait pas, il ne vous entendrait pas, il ne vous répondrait pas, messire. Depuis la mort de sa fille, il n'a pas ouvert la bouche, il n'a point dormi une heure, et, quand je lui parle, il me regarde avec des yeux fixes comme un insensé.
— Oij est la table d'or? répéta impérieusement Burdett.
— Dans le fond du caveau ! murmura-t-elle d'une voix étouffée. Le baron de Tring et de Wing n'en demanda pas davantage. Il
était déjà descendu dans le caveau du ^«on, lors de la conjuration des coftres, et il n'avait besoin de personne pour l'y conduire.
— Monte dans les chambres hautes avec tes compagnons, dit-il à voix basse à Patrick Barillard, et veille à ce qu'aucun de ces gars ne vienne me déranger dans ma besogne. Je descends au caveau.
Patrick chgna mahcieusement de l'œil en signe d'intelligence, et ne tarda pas à disparaître avec les routiers, tandis que Tom Burdett, sa torche d'une main et sa lourde masse de fer de l'autre, mettait le
a pied sur la uremière marche de l'escalier qui conduisait au caveau.
Cependant, trois des routiers qui accompagnaient le tîdèle majordome avaient indiscrètement prêt»^ l'oreille aux questions de leur chef, et avaient surpris les n^ponses de la servante de Samuel.
Ces trois hommes, qui se nommaient Bouchard, Georges et Kichard, s'étaient «'uipressés de mettre leur courage aventureux aux gages de maître Patrick, dans l'espoir que cette expédition mystérieuse leur fournirait l'occasion de se venger du geôlier de la lourde l'Or, auquel ils avaient voué de longue date une haine mortelle.
Ils suivirent donc le majordome dans les chambres hautes ; mai? avant de quitter les derniers la salle basse, ils mirent le feu à deux coffres remplis l'un d'étoffes d'Orient, et l'autre de flacons d'essences précieuses.
La llamnic pétilla en étincelles, s'enroula comme une rouge ^'uiilande autour des coffres, et embrasa les étoil'es et les essences. Aussitôt les langues de feu rampèrent contre les vieilles cloisons de bois, s'y attachèn'ut, et coururent le long des poutres, qui s'écaillèrent en charbons ardents.
Une épaisse fumée monta en bouffées noires et rougeâtres du fond de ce brasier jusqu'aux galeries de bois et aux chambres que parcourait Patrick.
Effrayé de ce sinistre incident, le majordome se hâta de descendre p<»ur aller au secours de son maître; mais déjà le passage qui menait au caveau flamboyait comme le foyer de l'incendie. N'osant s'avancer plus loin :
— Uemontez, messire, s'écria-t-il d'une voix tonnante, le feu dévore la masure.
— (jue Satanas te damne, oiseau de malheur! répondit Tom Burdelt; dois-je m'enfuir au mouK.'nt où la porte du caveau se brise sous les coups de ma masse d'armes?
En effet, la porte, vigoureusement battue en brèche, volait en éclats.
Déjà à la lueur de sa torche, le cupide tard-venu voyait étinceler l'énorme esrarboucle de la table d'or.
— Hemontez, messire! répéta Barillard, remonl(;z en toute hâte, si vous ne voulez pas griller ^ians cette fournaise!
Tom Burdett voyait briller dans l'ondire les pierres |)rérieiises et
Le favori obéit et planta la tête de don Pedro au haut de la hache dont il s'était servi
•ponr cette exécution. (P. 953.)
les fines perles d'Orient, rondes et grosses, entre lesquelles étaient enchâssés, comme nous l'avons dit précédemment, les portraits en or des douze pairs de France.
— Parles cornes du diable! s'écria-t-il, je déroberai cette miraculeuse table d'or, dussé-je pour l'atteindre traverser tous les grils, les bûchers et toutes les chaudières où ardent éternellement les damnés de l'enfer.
KSAL- Li; LÉri.ElN. ■ 1. UOCIK. I.IDT.