LIV
regard farouche et vague, les béliers, les chèvres et les brebis éperdus; parfois les pauvres bêles tombaient dans l'étang, aux grands éclats de rire des compagnons.
Çà et là rôtissaient et flambaient, suspendus à des lances ou à des broches de bois soutenues par des pieux, d'énormes quartiers de bœuf ou de mouton.
Quelques malandrins couraient à la poursuite des chevaux échappés, et quand ils les avaient atteints par la crinière, ils sautaient dessus et les domptaient sous le poids de leur pesante armure. Quelques tentes s'élevaient le long de la lisière de la forêt. Mais après avoir jeté un rapide coup d'œil sur ce tableau singulier, le varlet s'écria tout à coup avec un accent d'amère indignation :
— Les lâches! torturer ainsi une pauvre vieille femme?
— Oh! n'approchons pas de ces misérables, dit Racliel épouvantée. Fuyons! fuyons, avant qu'ils nous aient aperçus!
En effet, un groupe assez nombreux de routiers, qui semblait composé des chefs de la bande, à en croire leurs panaches ondoyants et leurs écus armoriés, était rassemblé sur le bord de l'étang, devant une vieille femme attachée à un des piquets fichés dans l'eau. La vase lui montait jusqu'aux genoux. Sa cape de laine brune était retombée sur ses épaules et laissait flotter ses cheveux gris épars. Ses bras longs et maigres étaient attachés au piquet ; mais une résolution indomptable se lisait dans ses yeux d'un bleu pâle, dans le frémissement de son nez aquilin et de ses lèvres crispées. Elle faisait face aux fugitifs, auxquels les routiers tournaient le dos. En ce moment, un de ces derniers l'interrogeait.
Eh bien! vieifle sorcière, l'eau glacée a-t-elle enfin refroidi ta vieille tête chaude? Nous diras-tu oii est cachée la fameuse table d'or du tyran don Pedro? Il avait confiance en toi, nous le savons.
— Les mamefles qui l'ont allaité sont taries, répliqua-t-eUe hardiment; mais mon cœur ne renie pas mon enfant, et ce n'est point par sa nourrice que le roi doit être trahi.
— Vieille folle! ne nous échauffe pas les oreiUes, repartit l'Anglais; il ne s'agit pas de trahir ton roi vaincu, mais d'obéir à ses vainqueurs. Nous avons pris les devants sur l'armée de don Enrique en chevaucliant comme des démons, pour nous emparer les premiers de cette fameuse table d'or que don Pedro faisait toujours porter
devant lui par des mulets, et qu'il n'a pas voulu exposer aux risques de la bataille. Nous savons par un transfuge qu'il n'a voulu la confier qu'à toi. N'espère pas la soustraire à nos recherches. Nous sommes maîtres de la province, et bientôt du royaume. Don Pedro est fugitif, et trop heureux de sauver sa tête, il ne viendra pas t'en demander compte.
— Vous me trompez, messire, dit la vieille nourrice. Mes ^s ne sont pas revenus de la bataille. Qui sait si don Pedro ne Fa pas gagnée, et si vous n'êtes pas vous-mêmes des fuyards?
La pauvre femme cherchait à s'abuser et à refouler ses angoisses ; elle voyait bien, à l'arrogance et au calme des routiers, qu'ils étaient victorieux.
L'Anglais se mit à rire.
— Tes fils, comme don Pedro, sont peut-être couchés, à cette heure, sur le champ de bataille ; ce sera fête aujourd'hui pour les corbeaux.
— Morts! s'écria la Paloma en cherchant à rompre ses liens. Au même instant, le varlet poussa un sifflement aigu qui, quoique
se confondant dans la clameur générale, fit tressaillir la nourrice de tous ses membres. Elle regarda avidement la lisière du bois.
— Ah! tu as peur, enfin, reprit l'Anglais. Ecoute : si tu nous livres cette royale rançon, tu es libre; je te donne un sauf-conduit pour toi et tous tes fils, et je remplis cette gourde de doubles d'or. Sinon, je te fais brancher haut et ferme à un des arbres de la forêt, car j'ai juré de manger aujourd'hui à la table du roi don Pedro.
La vieille écoutait à peine, car elle prêtait encore l'oreille au sifflement du page.
— Ah! vous voulez souper à cette table d'or oîi Pedro n'a jamais permis qu'à des rois et à des reines de s'asseoir? Mais je l'aurais en ma possession que je ne la livrerais pas aux larrons altérés du sang de mon nourrisson, aux ribauds qui se réjouissent et chantent, tandis que le malheureux fuit, traqué, sans ressources, manquant peut-être d'eau et de pain. Vous croyez, vous autres défenseurs de Gain, que tous les Espagnols sont des traîtres comme le bâtard Enrique?
— Trêve à ces criailleries, honnête bavarde, ou un bâillon le clora le bec, reprit Tom Burdelt, le capitaine anglais. Tu vas nous découvrir la cachette de la table d'or, et c'est toi qui nous serviras d'écuyer tranchant.
— Plutôt voir se dessécher ces vieux membres, dit la nourrice en se tordant les mains avec angoisse, que de servir ceux qui viennent peut-être de verser le sang de mes fils surle champ de bataille!
— De fait, je ne te conseille pas d'attendre leur retour pour t'ai der dans la révolte, damnée commère du diable! car, n'eussent-ils pas reçu la moindre égratignure dans la mêlée, qu'ils n'oseraient encore risquer leur peau au miheu de nos écorcheurs.
— Qui sait? dit la Paloma avec une intonation mystérieuse en regardant toujours la lisière de la forêt d'où sortait le groupe guidé par Perce-Neige.
Tom Burdett se retourna vivement, suivant la direction de ce regard, et aperçut les nouveaux venus.
— Ah! sont-ce là les champions que tu attends? dit-il en éclatant de rire. Je jure Dieu qu'ils sont de bonne prise, car voici une rouelle jaune qui vaut son pesant de marabotins, et une créature qui aclialanderait une hôtellerie mieux que la plus triomphante enseigne.
Cependant, les fugitifs s'étaient avancés vers le capitaine anglais, et la vieille nourrice, qui les regardait toujours avec attention, laissa tout à coup échapper un cri étouffé et murmura avec terreur :
— Me trompé-je? Non! c'est bien son regard! c'est bien là le craquement de genoux qui l'a trahi lors de son équipée de nuit dans la rue de Candileio, lorsqu'il tua le sereno ! Mais lui ici ! au milieu de ces brigands! Quel malheur! Comment le délivrer!
Le varlet avait posé un doigt sur ses lèvres d'un air impérieux. Elle baissa les veux en frissonnant.
— Salut au nouveau gibier qui nous arrive! s'écria ironiquement Tom Burdett. Mais pourquoi trembler, sorcière de la forêt de Cardonne? Ah! c'est que voici ton honorable fils, Gil Perce-Neige, de retour! Avec un si vaillant défenseur, tu n'as plus rien à craindre.
— Dieu est grand ! dit la Paloma : David a tué Goliath.
— Tu parles comme ces mécréants de Sarrasins contre lesquels nous prêchons la croisade, dit Burdett; mais les miracles n'ont pas do chance cette année. Le saint père lui-même a négligé d'en accomplir un contre nous, le dernier mois, à Avignon. Nous sommes plus en odeur de sainteté que lui dans le ciel, car, avec des ceps aux pieds et des grésillons aux doigts, nous faisons parler des muets et nous trouvons les trésors cachés. Ah! çà, voyons, où est la table d'or?
— Je ne sais pas, répondit la nourrice du roi.
— Décidément, tu comptes sur ton miracle, la vieille, dit froidement l'Anglais. Eh bien! à moins qu'il ne se présente ici un champion pour sauver ta sèche carcasse en luttant contre Tom Burdett, le capitaine des écorcheurs, tu seras pendue, et nous emploierons à cette honorable opération ton propre fils, Gil Perce-Neige, ce Benjamin de tes entrailles.
Et il poussa rudement au milieu du cercle le pauvre Gil, qui se traînait sur ses genoux en pleurant.
Les routiers anglais rirent aux éclats de sa mine effarée, tandis que la juive reculait d'horreur et essayait d'entraîner son père loin de cette scène cruelle en disant : ^
— N'assistons pas au supphce de cette pauvre femme. Ces étrangleurs ne sont pas des hommes, mais des tigres.
Cette jeune fille, qui n'était presque jamais sortie de la maison paternelle, qui avait à peine entendu la voix des hommes, et surtout des chrétiens, éprouvait une émotion et une angoisse indicibles au miheu de ces actes de désordre et de férocité. C'était chez elle l'effroi de la biche innocente que poursuivent les chasseurs armés de leurs flèches et de leurs javelines. Cependant, elle s'arrêta, lorsqu'elle vit le varlet, au heu de la suivre, s'élancer, avec un geste de rage, vers l'aventurier anglais, en disant :
— C'est à nous d'empêcher que ce crime s'accomphsse !
Son cœur se serra comme s'il allait se briser. Heureusement, le chevaher français retint Pero par la main, et lui dit avec brusquerie :
— Pas un geste, mon gars, ni un pas en avant! Tu te perdrais sans sauver cette femme. Es-tu chevaher, toi le varlet d'un juif? Crois-tu que l'orgueilleux et brutal Tom Burdett combattrait un manant? Quoiqu'il ne me connaisse pas, sa réputation est venue jusqu'à moi. C'est un vrai chevaher de proie et de rapine. Il disait dernièrement au prince Noir, qui lui reprochait quelques peccadilles un peu fortes, que, « si Dieu descendait sur terre, il se ferait pillard. » Il est vaillant, mais il ne cherche pas des horions là où il n'y a rien autre chose à gagner. Il n'a pas voulu se joindre au gros de l'armée et marcher sous la bannière de Bertrand Duguesclin. C'est un de ces capitaines de petites bandes d'écorcheurs à qui nous avons donné le sobriquet méprisant de tard-venus, et qui voltigent à l'ar-
rière-garde ou h Tavant-G^arde de l'armée, comme les corbeaux et les vautours, pour s'engraisser du meilleur butin, pendant que nous autres des grandes compagnies nous engraissons les plaines de notre sang et de nos os.
Le varlet fut donc forcé de se reculer, blême de colère ; mais alors le chevalier au Jacques minable, s'avançant vers Tom Burdett, lui dit d'une voix forte :
— J'accepte ton défi, compagnon.
— Veux-tu te gaber de moi ? demanda ironiquement le capitaine anglais en voyant son piètre accoutrement. Nous n'avons guère le temps de muser et de délaisser notre besogne pour jouter avec un si grotesque damoisel. ^
L'inconnu laissa éclater un rire formidable comme un roulement de tonnerre, et répliqua :
— Pauvre sire, joutes-tu de la langue seulement, ou de la dague? Je fais vœu à Dieu que, si tu renies ton défi, je te pourchasse de ce champ clos, sans or, sans argent, et nu comme tu naquis.
L'Anglais, guerrier de six pieds, aux cheveux roux, au nez d'aigle, au torse puissant, caparaçonné de fer, resta étourdi d'un langage si fier et si insultant dans la bouche d'un homme isolé, qui l'affrontait ainsi, lui, capitaine d'écorcheurs à la tête de sa compagnie. Il reçut cette réponse comme il eût reçu un coup de massue sur la tête. Sa proposition n'avait été qu'une plaisanterie cruelle, et, furieux de la voir prendre au sérieux, il voulut essayer, malgré sa force herculéenne, d'éviter ce combat, qui ne pouvait lui rapporter ni gloire, ni argent, à lui pillard.
— Sied-il au victorieux de jouter avec son prisonnier? dit-il d'un air hautain.
— Je ne suis pas ton prisonnier, repartit l'inconnu, mais ton compagnon de l'armée de don Enrique.
— Ton compagnon! s'écria Tom Burdett avec insolence, peutêtre un goujat de l'armée qui a dérobé sur le champ de bataille ce Jacques et cette hache d'armes. Combien en veux-tu?
— Celte hache ! reprit le Français, on me l'a déjà marchandée, avec le bras qui connaît seul la manière de s'en servir.
— Et combien en as-tu demandé?
— Cent mille doubles d'or, messire.
— Oh! le plaisant bouffon! s'écria Burdett en se tordant de rire, quoique un peu inquiet au fond de l'accent franc et impérieux de cette voix qui semblait habituée au commandement. Allons ! le vilain nous a égayés. Il a droit à deux grelots d'or fin et à une outre de vin de Murcie! Robert, dit-il en se tournant vers son écuyer, hâte-toi! deux grelots pour le bouffon!
L'inconnu resta calme, et détachant son gantelet :
— Pero, dit-il au varlet de Samuel, jette mon gantelet à la barbe du félon et du couard Tom Burdett, qui mérite d'être dégradé de chevalerie.
Mais le capitaine anglais fit un bond vers lui comme un taureau piqué par la javeline ardente dans l'arène, et l'arrêtant du geste :
— Est-tu chevalier? demanda-il d'une voix rauque.
— Je suis chevalier de la duché de Bretagne.
— Dieu me damne ! grommela Burdett avec mépris, si ce dogue de Bertrand n'a pas fait sortir du clienil et armé chevahers tous les varlets de charrue avec qui il joutait à coups de poing dans son enfance.
• — Beau prêcheur, dit tranquillement le Breton, si, à Dieu plaît, le varlet de charrue mangera aujourd'hui de l'Anglais, et ne pense à manger d'autre chose.
— Bon ! dit Pero à voix basse à la juive, nous allons voir les loups se manger entre eux.
En effet, l'esprit du temps ne permettait pas à l'Anglais, provoqué d'une façon si insultante, d'hésiter.
Tous les tard-venus s'étaient bientôt groupés autour des deux chevaliers, et, au lieu de grelots, Robert, l'écuyer de Tom Burdett, reçut l'ordre d'apporter deux lances et deux sabres. Il conduisit un cheval au Breton, qui refusa d'endosser une cuirasse, se contentant du casque, des cuissards et des genouillères.
La pelouse se trouva transformée en champ clos, et les deux adversaires coururent l'un sur l'autre.
Le Breton débuta par un coup de lance si violent qu'il perça la cuirasse de Burdett et pénétra même le coton du pourpoint, si bien qu'il atteignit presque la chair. L'Anglais, indigné de cette première disgrâce, voulut en réparer l'affront en déchargeant un coup de sabre avec tant de force et de furie sur la tête de son ennemi, que le fer entra bien
avant dans le casque de Tinconnu. Mais ce dernier, se tenant ferme sur ses étriers, ne parut nullement ébranlé par ce terrible coup, qui eût assommé un taureau. L'effort avait été si suprême que le sabre s'échappa des mains de l'Anglais.
Son adversaire en profita pour caracoler en prenant le large, et en faisant tant de tours et de détours, qu'il eut le loisir de descendre de cheval et de se saisir du sabre de Burdett, qu'il jeta de toute sa force dans l'étang. Ce fait étrange fut accompli avec tant d'adresse, que la plupart des routiers ne purent s'empêcher de proférer de grandes acclamations.
Cependant, Burdett, désespéré d'être ainsi désarmé, courait autour du cercle qui servait de barrière vivante au champ clos improvisé, afin d'éviter l'approche du redoutable Breton, qui ne pouvait courir, parce qu'il avait les genoux armés.
Ce dernier eut alors la présence d'esprit de s'asseoir à terre pour détacher l'armure dont ses jambes étaient embarrassées, afin de pouvoir marcher ou courir avec une entière liberté.
Tom Burdett, le voyant en cet état, revint à toutes jambes sur lui, espérant lui passer sur le ventre avec son destrier; mais le Breton, qui se tenait sur ses gardes, para le coup en perçant de son épée le cheval de son adversaire. L'animal, se sentant blessé, se mit aussitôt à se cabrer et à regimber avec tant de secousses et de violence qu'il se renversa à terre, lui et son écuyer.
Le chevaher inconnu, sans perdre de temps, se jeta sur le capitaine anglais, se contentant de le balafrer et de lui meurtrir le visage avec son gantelet de fer; si bien que Burdett, ivre de rage et de honte, aveuglé par le sang qui coulait de ses yeux et baignait son visage, ne pouvait plus voir son ennemi.
— Grâce pour le vaincu, messire ! cria la juive au Breton en détournant la tête de ce cruel spectacle.
— La merci ! la merci ! glapirent les écorcheurs anglais en rompant le cercle et s'avançant vers les chevaliers.
— Laissez-moi ma bataille achever, dit rudement le Breton en promenaut autour de lui des regards de lion irrité; car par la foi que je dois en Dieu! Tom Burdett jurera vie sauve et liberté sans rançon h la vieille et à son fils, ou je le tuerai sous moi.
Tiois ou quatre aventuriers la soulevèrent. (P. OO. )
— Il veut tuer le capitaine, haut les lances ! en avant les sabres! hurlèrent les routiers les plus rapprochés.
Et ils s'élancèrent vers le terrible inconnu.
Aussitôt le varlet Pero courut se placer à côté du chevalier, en maniant assez légèrement la lourde hache d'armes que ce dernier lui avait confiée, et Gil Perce-Neige tira une fronde de dessous ses haillons. Samuel eut beau dire à son serviteur :
ÉSAD LK LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉOITELR. UT. 8
— Garçon, ne te hasarde pas dans celte lutte inégale !
— Ce Breton a joué sa peau pour une vieille femme inconnue, par amour de la justice, répondit le varlet. Serai-je donc moins bon justicier?
Mais l'écuyer Robert venait de relever son maître tout moulu et tout meurtri, et Tom Burdett arrêta ses routiers en disant :
— Voici la première fois que je subis un honteux affront. J'aurais cru que le diable ou Bertrand Dugueschn étaient seuls capables de me désarçonner ainsi. Enfin, chevalier aux poings formidables, j'espère prendre ma revanche. Tu as combattu loyalement, tu es libre. Cependant ce serait être niais et aveugle que de donner peut-être si facilement la clef des champs à un ennemi déguisé. Avant de te laisser partir, je veux que tu boives avec nous à la santé du bon roi don Enrique.
Et il le regarda fixement.
— De bon cœur, par saint Yves! comme dit Bertrand, répliqua avec une loyale et sincère expression de joie le chevalier; mais d'abord, compaing, fais détacher cette femme du piquet.
— Chose jurée, chose due, dit Burdett.
Aussitôt le varlet Pero et Gil coururent détacher la Paloma et la transportèrent sur la pelouse, où Perce-Neige, se couchant à côté d'elle, se mita essuyer avec ses haillons les pieds de la vieille nourrice enduits de vase.
VF. — ou l'on verra les vertus singulières de la table d'or
ET DE l'eau de LA CITERNE
Cependant Tom Burdett tenait à prouver qu'il ne gardait pas rancune de sa défaite, et il dit à son écuyer :
— Robert, fais apporter les outres et les hanaps.
— Mcssire, répliqua l'écuyer, le mulet qui portait nos outres de vin (le -Murcie a perdu pied au milieu des tourbillons d'écume qui entourent l'écueil, et nos pauvres outres sont à cette heure en train de griser les poissons.
— Diable! mais nous allons mourir de soif! As-tu fait fouiller la bergerie?
Le feu a gagné les caves et rôti une douzaine de nos genétaires qui s'amusaient à trouer les outres et à casser les jarres.
— Enfin nous boirons de l'eau, dit Burdelt, avec un soupir plein de mélancolie; nous sommes tellement accablés de chaleur et de fatigue, qu'elle nous semblera peut-être aussi merveilleuse que celle des noces de Cana.
— Mais, messire, il faudra donc en faire chercher au fleuve, car c-elle de la mare est croupie, malfaisante, et bonne tout au plus pour des bestiaux.
— Furie et massacre! N'avez-vous donc pu déterrer une citerne dans les environs?
— Voyons, Gil Perce-Neige, dit à son tour le chevalier breton, laisseras-tu le champion de ta mère tendre la langue de soif comme un chien errant?
— Non, reprit l'avorton. Si l'écuyer du noble capitaine anglais veut me suivre avec quelques soudards, ils empliront leurs outres et leurs jarres de l'eau la plus fraîche et la plus limpide qui se soit jamais reposée entre des murs de pierre.
— Va donc et montre-nous le chemin! s'écria Robert, qui s'empressa de le suivre, ainsi qu'une troupe de ses compagnons.
— Quant à moi, dit alors la vieille Paloma avec une expression tout à fait singulière, je ne refuserai pas d'être votre échanson, messire, et pour vous récompenser de votre vaillance, noble chevalier, précieux soutien de don Enrique, je veux que vous soupiez aujourd'hui à la table d'or du roi don Pedro.
A ces derniers mots, le varlet aux blonds cheveux laissa échapper une exclamation de surprise, et fixa sur la nourrice un regard où se confondaient la défiance et l'incréduhté. Le chevalier breton parut luimême étonné, mais Tom Burdett ne manifesta qu'un vif sentiment de joie.
— Voici qui me réconcilie avec ma défaite! s'écria-t-il, puisque je lui dois cette bonne aubaine. Ces vieilles sorcières de Castille sont entêtées comme des mules, et je suis sûr que celle-ci se serait laissé écorcher des pieds à la tête plutôt que de confier à notre vigilance ce précieux dépôt, si la belle action de mon vainqueur ne lui eût touché l'âme.
— La table d'or était bien cachée, reprit la Paloma, et vous ne
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l'auriez jamais découverte; mais j'ai voulu être généreuse envers mon défenseur. Faites-moi porter jusqu'à la cachette, car je ne puis me soutenir sur mes pieds engourdis par l'eau glacée de cette mare.
Trois ou quatre aventuriers la soulevèrent et la transportèrent avec une sorte de pompe triomphale et dérisoire jusque dans les caveaux de la maison des gardes veneurs, adossée aux rochers. Là, elle lit écarter des pierres habilement juxtaposées, et, dans une excavation assez spacieuse, ils découvrirent la fameuse table d'or. Quand ils la rapportèrent au milieu de la pelouse, ce fut un cri général de surprise et d'admiration. Jamais, dans aucune prise de riche abbaye ou de château ducal, ils n'avaient eu occasion de voir un si éblouissant chefd'œuvre de richesse.
C'était, en eli'et, une table d'or massif, d'un prix inestimable d'après toutes les chroniques françaises et espagnoles du temps. Les auteurs des mémoires et des romans en vers sur Dugueschn en ont laissé une description merveilleuse.
Elle était tout incrustée de pierres précieuses et de fines perles d'Orient très rondes et très grosses, dans lesquelles d'habiles ouvriers avaient enchâssé les portraits en or des douze pairs de France.
Au milieu étincelait une énorme escarboucle qui, outre sa vertu de luire au milieu de la nuit avec l'éclat du soleil en plein midi, avait encorda propriété admirable, et connue de don Pedro seul au monde, suivant la chronique, de changer de couleur et de devenir noire comme du charbon aussitôt que l'on en approchait du poison. Aussi don Pedro, qui avait ses motifs pour être soupçonneux, prenait-il tous ses repas à cette table, et il avait soin qu'elle le suivît toujours en campagne, portée à dos de mulet.
Le varlet ne put dissimuler son trouble à Samuel et à sa fille, lorsqu'il vit la reconnaissance de la vieille nourrice s'exalter jusqu'à la délation, et le petit Gil Perce-Neige revenir avec les routiers joyeusement courbés sous le poids des jarres et des outres.
— Comprenez-vous, dit-il à Rachel, que cette malheureuse Irahisse ainsi ce royal nourrisson, pour lequel tout à l'heure encore elle bravait les violences des écorcheurs et leurs menaces de mort? Dupe d'un faux serment de générosité, elle remet à ce chevalier inconnu et téméraire les dernières dépouilles du fugitif. Don Pedro n'aura bientôt plus qu à demander l'auinône à ses fidèles sujets de
Séville ! Malheureuse et folle créature ! C'était pourtant la seule que le roi de Castille croyait toujours fidèle à sa mauvaise fortune, et dévouée à lui malgré et contre tous.
— Oh ! elle ne sait pas aimer, dit la juive avec une expression de dédain. C'était une mère mercenaire. Elle oublie déjà que ces chevaliers sont peut-être les meurtriers de son fils.
— Allons, Pero, mon gars, s'écria le Breton en prenant un hanap, verse cette liqueur rafraîchissante aux braves compagnons, et que Gil t'aide dans cette besogne en chantant sa complainte du grand maître. Commence par le soulard et finis par le chevalier.
Le varlet s'avança en frémissant, et saisissant une jarre que Gil lui tendait :
— Petit frère, murmura-t-il à voix basse, tu diras à la Paloma que je me souviens de son ancienne affection, inquiète et vigilante comme celle d'un chien de garde, et que, pour ce souvenir, je lui pardonne; mais que jamais elle n'attende de moi un sourire, un regard, une parole de tendresse.
Perce-Neige se mit à rire d'un air railleur et satisfait :
— Grand frère, tu es aveugle comme les autres. Tant mieux ; mais rappelle-toi que la vengeance n'accomplit pas toujours son ceuvre avec une épée, un bûcher ou une corde de chanvre; elle coule aussi dans les verres. Donne à boire aux routiers anglais, Pero !
Le varlet versait l'eau de la jarre à la ronde, sans écouter les quolibets des tard-venus sur cette boisson, dont leur gosier avait perdu depuis longtemps l'habitude.
— Que veux-tu dire, Gil? demanda-t-il à l'avorton.
— Verse donc plus vite, grand frère! Ces braves soudards sont las d'avoir torturé, brûlé et pillé. Il faut maintenant qu'ils se reposent, qu'ils se reposent longtemps.
Le varlet fut saisi d'une inquiétude vague et terrible en entendant ces paroles mystérieuses. Cependant il continua sa tournée; puis, lorsqu'il revint aux convives de la table d'or, il vit Tom Burdett, encore tout sanglant, prendre la main de la jeune juive toute tremblante, en lui disant :
— Et vous, la belle des belles, ne ferez-vous pas honneur à la santé du bon roi don Enrique? Vous êtes une trop dangereuse rebelle pour que nous ne tenions pas à vous garder comme un oiseau en cage.
KSAIJ LF. LKPRKLX
Vos grands yeux recruteraient trop de partisans au tyran don Pedro. Jetez-moi donc votre hanap au visage, car nous aurons alors le droit de vous couper les ailes et de vous garder comme le plus rare joyau de notre prise.
Rachel tenait une coupe en hésitant, et, fixant sur le page aux cheveux blonds ses regards pleins d'anxiété :
— Bois à la santé de don Enrique, si tu ne veux pas nous compromettre tous, dit Samuel, je te l'ordonne.
— Oui, ajouta le varlet, reniez votre pensée de cœur, maudissez don Predro, et souhaitez longue vie et long règne au bâtard, chère maîtresse, afin de vous tirer des mains de ces damnés routiers !
La juive hésitait encore, La Paloma regardait cette scène avec un calme apparent, mais tous ces regards irritaient son impatience et faisaient battre son cœur. Elle jetait à la dérobée un coup d'œil inquiet sur le visage froid et dédaigneux du varlet, et ne pouvant supporter plus longtemps cet air de glacial mépris, elle fit quelques pas vers lui, et se penchant à son oreille :
— Encore un peu de patience, mon fils chéri, dit-elle, et tu seras vengé de tous ces chiens. Le doigt du Seigneur desséchera leurs lèvres et charbonnera leurs visages.
Le page la regarda avec étonnement, et pensant que peut-être la raison de la pauvre vieille avait été ébranlée par les derniers événements, il ne songea pas à lui demander l'explication de son obscure prophétie. D'ailleurs, Burdett s'était déjà écrié :
— Que dites-vous à ce varlet, commère? Est-il aussi du nombre de vos amis? Eh bien! s'il a soif, qu'il se serve à boire. Don Enrique ne dédaigne aucun hommage.
Pedro laissa d'abord échapper un orgueilleux geste de refus ; mais il réprima aussitôt ce mouvement instinctif, et dit à la jeune fille :
— Pour vous rendre à la liberté et écarter tout soupçon, moi aussi je boirai à la vie du félon comte de Transtamara, quoique cette vie soit la mort de don Pedro.
Et il se versa si précipitamment de l'eau du fond de la jarre dans une coupe que quelques gouttes rejaillirent sur la table d'or; puis il portait la coupe à ses lèvres, lorsque Gil et sa mère, terrifiés d'une même épouvante, s'élancèrent vers lui, et, tandis que le premier lui
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retenait le bras, l'autre lui arrachait le hanap et le renversait sans mot dire à ses pieds.
Au même instant, le varlet devint pâle comme un linceul, car ses yeux venaient de se fixer sur l'escarboucle de la table d'or, et l'éclat de ce joyau s'était soudainement terni. Il lança un regard terrible à la nourrice et à son fils, qui lui disaient :
— Ne bois pas, Pero; laisse ces hommes cruels se désaltérera loisir.
Heureusement pour la Paloma que le chevalier breton et Tom Burdett n'avaient pas fait attention à cette scène muette et saisissante; le premier cherchait à décider Samuel Ben-Lévi à quitter le parti de don Pedro et à devenir l'argentier du vainqueur, tandis que le capitaine anglais proposait à Rachel de payer sa rançon au vaillant Français dont elle était prisonnière.
Le varlet profita de cette circonstance pour s'éloigner de quelques pas et interroger la nourrice et Perce-Neige, et ce fut avec l'accent d'une vive indignation qu'il leur dit :
— Malheureux, vous aviez donc empoisonné la citerne, et vous alliez donner la mort à notre défenseur pour prix de sa généreuse action?
— Ce serait pour toi, mon fils, un terrible ennemi de moins, répondit la Paloma. N'est-ce pas un de ces loups qui te font la chasse, pauvre Pero? Que m'importe que son orgueil de chevalier l'ait poussé à faire une passe d'armes en ma faveur? Ai-je été le supplier de me sauver! Oui, ils boiront tous de l'eau de la citerne, et, pour mieux endormir leur défiance, pour mieux t'arracher de leurs mains, j'en boirai moi-môme. Tu ne sais donc pas comme je t'aime, mon Pero? Ah! une vraie mère n'est pas plus glorieuse de son rejeton. Et crois-tu que ce soit le roi que j'aime en toi? Non; c'est le petit souffreteux, ce malingre enfant que mon lait a rendu vivace et hardi, et qui ne voulait voir que moi, embrasser que moi, sourire qu'à moi. Tu es mon seigneur, mon maître et mon enfant. Quand tu me regardes un peu froidement, cela me remue le cœur plus qu'un arrêt de mort. Je commande à mes autres enfants, ils me doivent vénération ; à toi, j'obéis. Et j'ai élevé dans cette pensée mes cinq fils; je te les ai donnés, moins comme des frères que comme des esclaves enchaînés à ta volonté
par le cœur. Ceux-là ne te trahiront pas. Tu les trouveras toujours entre la mort et toi. ainsi que leur vieille mère.
— Bonne nourrice, dit le varlet. dont le visage impassible ne trahit aucune émotion devant ces impétueux élans de tendresse sauvage, contiens-toi. afin de ne pas me dénoncer aux soupçons de mes ennemis par ton amour même. Mais Rachel, comment l'empêcher de risquer sa vie! Elle tient toujours à la main cette coupe maudite, pendant que l'écorcheur Burdett fait le damoiseau énamouré auprès d'eUe.
— Cette juive? répliqua la Paloma avec mépris; qu'importe sa viel Elle peut bien mourir pour son roi, comme le petit Perce-Neige et moi, car tu te sauveras, Pedro; mais nous, ils nous tueront au premier soupçon, et ils ne tarderont pas à nous soupçonner.
— Non. C'est infâme de ne pas empêcher ce crime, dit le varlef, dans lequel on a facilement reconnu le roi vaincu don Pedro.
— Comment! s'écria la Paloma avec une stupeur profonde et en joignant les mains, est-ce bien possible? Crime, as-tu dit! Toi, ta nous trahirais! Tu dénoncerais aux routiers anglais le dévouement qui nous pousse à te déli^Ter de tes ennemis et à te venger? Es-tu fou, Pero?
Le page supposé resta comme égaré de douleur dans cette position perplexe et effroyable, car il lui fallait ou châtier cruellement la Paloma et son fils de leur fidéhté en les li\Tant, ou laisser périil'héroïque chevalier breton, et surtout la jeune fille de Samuel, sans laquelle il lui semblait que la terre manquait sous ses pas et l'air à sa poitrine.
— Mais je l'aime, cette juive! s'écria-t-il enfin d'une voix sourde.
— Tu l'aimes? répéta la nourrice avec une douloureuse surprise ; alors, fais comme tu l'entends, mon fils. Nous ne te sommes pas dévoués à moitié ; nous ne voulons pas notre désir, mais le tien. Noire vie t'appartient. Nous avons eu tort, ajouta-t-elle avec une simplicité résignée et navrante.
Le varlet se tordait les mains de désespoir ; mais lorsqu'il vit la belle juive porter enfin la coupe à ses lèvres sur l'insistance de Tora Burdett, il s'élança vers elle par un mouvement rapide et machinal, et lui arrachant le hanap avec violence, il cria :
— Ne buvez pas, Rachel!
Une seconde l'atteignit à l'épaule. (P. 67.)
— Ce manant est-il devenu idiot? dit le capitaine anglais en levant la main sur lui.
— Cette eau est empoisonnée ! répliqua le varlet avec un éclat de voix terrible.
Une immense clameur d'épouvante et de fureur répondit à ces paroles. Don Pedro se vit entouré à l'instant d'une foule de routiers. Il serait impossible de décrire la terreur, la confusion, la rage de tous
ÉSAU LB LÉPREUX. — J. ROUFF, ÉDITEUR.
Liv. 9
ces hommes habitués à jouer si facilement leur vie et celle des autres. Lu seul mot avait eu la magie de les rendre à la fois furieux et lâches. Ils formèrent un cercle frémissant autour de Paloma et de Gil Percex\eige, que cent dagues menacèrent; mais la vieille nourrice regardait lesaventuriers avec un sourire hautain et sauvage qui semblait les braver. Sans aucun doute la Paloma eût été tuée à l'instant, si le chevalier n'eût arrêté les meurtriers en s'écriant :
— Compagnons, gardez-vous de verser le sang de celte femme î
— Aurais-tu pitié de cette empoisonneuse? dit un genétaire ; serais-tu encore son champion?
— Non, répondit le chevalier, mais j'ai pitié de vous. Ne comprenez-vous pas que, si elle meurt, il ne reste pour nous aucun espoir de salut, et que celle qui a fait le mal peut seule le réparer, peut seul vous rendre la vie qui s'échappe de votre cœur, réchauffer le sang qui se glace dans vos veines? Aucun de vous n'a-t-il donc peur de mourir de celte mort lâche, vile et honteuse, lorsqu'il est si beau de mourir la dague au poing dans la mêlée, au choc des écus, ou de tomber dans les fossés d'une ville assiégée, précipité du haut du rempart par un tonneau de pierres ou d'huile bouillante, après y avoir planté sa bannière! Pour moi, voilà comment je veux mourir!
Cet appel héroïque à leurs souvenirs de guerre arrêta les tardvenus, surpris d'entendre formuler en paroles énergiques la pensée que chacun sentait sourdre au fond de son cœur.
— Que faut-il faire? demanda l'écuyer Robert.
— Abattez les murs de planches de la maison des gardes veneurs, reprit vivement le chevalier breton; faites-en un bûcher gigantesque, et, si la Paloma refuse de vous verser un breuvage qui puisse vous sauver, qu'elle monte alors sur ce bûcher avec l'avorton qui a été son instrument, et qu'ils soient brûlés ensemble. Mort pour mort! ce ne sera que justice. Peut-être les gémissements de son fds Teffrayerontilà plus que vos imprécations et vos outrages.
En quelques instants, la maison desgar des veneurs n'offrit plus à l'œil qu'un amas de décombres, et les tard-venus entraînèrent la nourrice et Perce-Neige vers le lieu du supplice. Plusieurs voyaient déjà leurs visages se couvrir de taches jaunes ou livides, et ils s'épouvantaient davantage en se regardant les uns les autres. Quelques-uns sentaient leurs jamijos défaillir. Le chevalier breton e.tTom Burdctt étaient
restés seuls avec les prisonniers autour de la table d'or. Pero se pencha vers Samuel.
— Ben-Lévi, lui dit-il, vous autres juifs, vous êtes tous un peu mires et physiciens, vous connaissez la vertu des simples et des plantes : ne pourrais-tu guérir ces misérables pourvenir enaide àla pauvre nourrice?
— Il est trop tard, répondit le trésorier, et Dieu seul peut disposer d'eux à cette heure, car ils sont condamnés par la science humaine.
En ce moment, Perce-Neige entendit résonner dans la forêt six appels de cor galicien, et se tourna vers la Paloma :
— Mère, lui dit-il en souriant, tous tes fils sont réunis sous la feuillée et te défendront. Puis il monta sur le bûcher de décombres.
VII. DON PEDRO s APERÇOIT QU ABONDANCE DE FRÈRES DE LAIT NE NUIT PAS.
— Qu'ils essayent ! répliqua en ricanant l'écuyer Robert. Il n'y a pour ta sorcière de mère et pour toi qu'une voie de salut au monde : c'est d'éteindre le feu qui commence à brûler nos entrailles.
— Moi, dit la Paloma avec un accent farouche, sauver les chiens maudits qui courent altérés du sang de mon nourrisson, qui le traquent comme une bête fauve, lui, le maître et seigneur! sauver ces pillards féroces qui dévastent notre pays comme une nuée de sauterelles ! oh ! que lie puis-je les anéantir tous !
Elle se tut alors, et ni menaces, ni supplications, ni promesses, ne purent lui arracher que ces mots :
— Que ferais-je de votre or, de ces dépouilles tachées du sang de mon fils et de ses serviteurs fidèles ?
Puis l'écuyer Robert porta aux lèvres de l'implacable femme une coupe remplie de l'eau empoisonnée, en lui disant :
— Tes fils peuvent venir te sauver maintenant.
— Mon frère Lopez est le premier archer des royaumes de Castille et de Léon, dit froidement Perce-Neige, qui avait observé avec anxiété une légère ondulation dans un bouquet de figuiers s'élançant du creux d'une des roches qui surplombaient le bûcher.
Au même instant une flèche brisa le hanap dans la main de l'écuyer, et une seconde l'atteignit à l'épaule.
— Massacre et furie ! s'écria l'Anglais.
Et il porta sa main sanglante à la croix de son sabre. Mais il vil
C^ KSAl' LK LÉPREUX
aussitôt bondir de roche en roche, avec la légère ondulation du chamois, un jeune homme élancé, souple et nerveux, portant la toque à plume de héron, comme les gardes veneurs de la chasse royale. Deux énormes chiens, qui couraient devant lui, se jetèrent à la gorge de l'éeuyer, qui put à peine crier : « A l'aide ! à l'aide ! » tandis que l'archer coupait avec son couteau de chasse les liens qui garrottaient les mains de Paloma et de Gil, et s'enfuyait en emportant sa vieille mère. Quatre à cinq routiers essayèrent bien de s'élancer au secours de Robert et de courir sur les traces du Castillan ; mais affaiblis par le poison, ils furent bientôt forcés de s'arrêter.
— Voilà des gars hardis, s'écria le chevaher breton ; si don Pedro en avait un millier de cette trempe à son service, il ne devrait rien craindre du bon roi don Enrique.
Puis, se tournant vers le page blond :
— Quant à toi, Pero, tu t'es montré vaillant et généreux ; je te dois une récompense : tu seras mon écuyer. Tiens, porte ma hache d'armes et mon casque. Nous allons nous remettre immédiatement en marche et tâcher de gagner Tolède pour y déterrer quelque médecin juif ou arabe. Peut-être sera-t-il encore temps de sauver quelques-uns de ces pauvres diables? Mais il nous faut des chevaux !
Pero sourit, et, après avoir pris la hache d'armes et le casque des mains du chevaher, il répondit :
— Les chevaux les plus vifs du roi vaincu errent çà et là autour de leurs écuries détruites. Ce sont des palefrois qui nous conduiraient en deux heures aux portes de Tolède avec un bon guide. Malheureusement, ils sont farouches et ne se laissent approcher que par des gardiens.
— Mais il me semble, dit le chevalier, que les gardiens sont aussi difficiles à approcher que les chevaux.
— Qui sait? répliqua le faux varlet. Leur chef est un des fils de la Paloma, et, comme l'a annoncé l'avorton Perce-Neige, toute la nichée doit rôder à cette heure autour de nous- Si vous voulez me permettre de m'enfoncer sous la feuillée, je ne mets pas en doute que je reviendrai bientôt vous retrouver avec deux des meilleurs palefrois de don Pedro,
— Va donc, répondit le chevalier; si tu nous es fidèle, tu seras royalement récompensé.
Le blond varlet s'éloigna rapidement, et le Breton attendit avec patience son retour, tout en se gourmandant un peu de son excès de
confiance. Cependant, dix minutes ne s'étaient pas écoulées que le serviteur de Samuel reparut, tenant parla bride deux magnifiques chevaux arabes enfantés par les cavales du désert, qui hennissaient et creusaient fièrement du pied la terre.
— Allons! dit le bon chevaher, je vois, ami Pero, que tu es ici en pays de connaissances et qu'on ne t'y refuse rien.
— Pas même des chevaux qui peuvent me rompre le cou plutôt que de faire un pas en avant, répondit Pero, car ils ne sont pas encore dressés. Du reste, je vais en faire l'essai avant que vous montiez une de ces bêtes sauvages.
Et il s'élança sur le dos d'un des chevaux qui, après s'être cabré tout droit et presque renversé à terre, comprit bientôt qu'il avait trouvé son maître et cessa de regimber.
— Oh! maintenant, voilà le monstre apprivoisé et doux comme une haquenée d'évêque ou de princesse, dit Pero. Jugez-en plutôt, maîtresse.
Il fit un signe d'inteUigence à Samuel Ben-Levi qui aida sa fille à monter en croupe derrière son courageux serviteur. Lorsque Pero sentit le bras de Rachel se nouer en frémissant autour de sa ceinture, il sourit, et tout en faisant caracoler son beau coursier, il dit au chevalier breton :
— Ah ! messire, nous n'avons pas encore causé de ma rançon.
— Tu l'as gagnée par ta révélation. Je te dois la vie, honnête Pero.
— Oh! je ne pouvais mieux vous payer ma hberté quand j'étais à pied et sans armes ; mais une fois chevauchant sur un si bon palefroi, et armé des armes d'une si bonne lance, je prétends me taxer à plus haut prix. D'abord je vous donne, messire, cette table d'or où la mort nous attendait.
— Tu es un fin gabeur, dit le Breton en riant aux éclats ; tu te rançonnes en roi.
— Et quant à la juive Rachel, fille du trésorier, voici sa rançon, dit le blond varlet en jetant sur la table un anneau de diamant aux armoiries du roi de Castille, avec un air de majesté indicible.
— Que signifie ce jeu? s'écria le Breton au comble de la surprise en regardant l'anneau. Par Saint- Yves! c'est la bague du roi ! Comment est-elle tombée entre tes mains?
Et il fixa sur lui un regard empreint de défiance et de soupçon.
— Cela signifie, reprit impérieusement le varlet, que je ne veux pas te prendre en traître et devoir l'aumône à un de mes ennemis, à un obscur chevalier malandrin, moi le pauvre Pero.
A ces paroles, éclairé par une sorte de lueur subite, Tom Burdett essaya de se lever en trébuchant, malgré le feu intolérable que le poison avait allumé dans ses entrailles, et dit au Breton stupéfait :
— Ne reconnais-tu pas dans ce regard et cette voix l'orgueil du tyran; et, d'ailleurs, cette lèvre fendue par la dague de don Enrique ne dit-elle pas son nom? Ah ! voilà une proie qui vaut mieux que la table d'or.
— Le roi don Pedro! s'écria la belle juive, saisie d'une sorte de crainte et d'admiration qui touchaient à un sentiment plus tendre pour son sauveur.
— Oui ! s'écria Pedro en arrachant sa toque : sous ce bonnet de page ne se cache pas la tête rasée d'un serf ou d'un moine ; reconnaissez les cheveux blonds du descendant des Goths! Acceptes-tu maintenant ma rançon, chevalier d'aventures? Car je ne dois rien à cet écorcheur anglais et à ses compagnons qui se tordent sur l'herbe comme des tronçons de serpents.
Le Breton poussa un rugissement.
— Fouet aveugle que j'étais! dit-il; mais tu as parlé trop tôt, seigneur roi : j'ai juré de te prendre mort ou vif, et tune m'échapperas pas.
— 0 mon seigneur I murmura tout bas Rachel à l'oreille du roi de Castille, fuyons loin de ce brutal routier, qui a tout à gagner à risquer sa vie contre la vôtre.
— Fuir! répondit dédaigneusement don Pedro, pas avant qu'il ait appelé à son aide tous ces pillards à face livide.
— Descends donc de cheval, dit le Breton, et jeté combattrai seul avec ce bûton à deux bouts, une arme de varlet, puisque varlet tu étais, et je veux te faire reculer seulement en te montrant mon visage.
— Tu es certes assez laid pour cela, répondit don Pedro en riant.
— Je te propose le combat, seigneur rusé, si tu as autant de courage contre les chevaliers que contre les femmes, au nom de Blanche de Bourbon.
Un nuage passa sur le front sévère du roi fugitif :
— Maître fou! répliqua-t-il avec dignité, tu oublies que je suis roi de Castille, et non un simple chevalier d'aventure comme toi. Oh! je comprends qu'il serait glorieux pour ton nom et lucratif pour ton escarcelle de faire une si belle prise. C'est une merveilleuse occasion de gagner les armoiries, les fîefs et les doubles d'or que promet le bâtard à qui me prendra. Tu aurais renom de grand capitaine dans l'histoire et le titre de duc à la cour de don Enrique ; mais tu comprends que je ne suis pas pressé de te procurer tant de bonheur à la fois.
Sous le feu de ces railleries, le chevalier breton s'avançait vers don Pedro, qui retenait par la bride son cheval impatient. Biirdett, qui était retombé sur le sol, accablé par la souffrance, cria par un dernier effort :
— A l'aide, compagnons! Sus au tyran don Pedro!
Et quelques routiers, essayant de vaincre la douleur, se levèrent et se rapprochèrent des deux champions.
— Fuyons, mon cher seigneur, répéta Rachel au roi, ou vous êtes perdu 1
— Ne craignez rien, répondit don Pedro ; les fils de la Paloma veUlent sur moi. Ruyle faucheur est couché dans le ravin qui longe le sentier de la mine de cui^Tc, et Perez le mineur m'attend à l'entrée des galeries souterraines.
En même temps il allait tourner bride et narguer le Breton qui touchait presque la tête de son cheval, lorsque le hardi chevalier lui cria :
— Tu vois bien que tu es un lâche, don Pedro, puisqu'à l'abri de ton titre de roi tu refuses de te battre contre un seul adversaire.
— Un lâche! répéta le roi avec colère, un lâche !
Et il fil avancer son palefroi contre l'inconnu, au lieu de s'enfuir devant lui. Aussitôt le Breton sauta à la bride de l'animal fougueux, et l'entraîna avec une force surhumaine, malgré ses écarts, ses bonds et ses ruades, tandis qu'il parait de son bâton à deux bouts, manié d'une merveilleuse façon, les coups de hache d'armes que lui portait don Pedro.
— Qui donc es-tu à ton tour, démon? lui demanda le roi, consterné de voir le chevalier déployer une dextérité, une énergie et une puissance physique qu'il n'eût cru le partage d'aucun homme.
-n ÊSAU LE LÉPREUX
— N'aie pas honte de te rendre à trop piètre chevalier, seigneur, r.'^phqiia le Breton, car j'ai nom Bertrand Duguesclin.
— Bertrand Duguesclin! s'écria don Pedro avec épouvante, en laissant tomber sa hache d'armes par un geste de découragement.
— Souvenez-vous de l'horoscope, ô roi! dit Samuel Ben-Lévi, l'appelant ainsi à son maître que les prédictions des astrologues juifs et maures l'avaient menacé de l'aigle à deux têtes, et réussissant à intimider par la superstition ce caractère altier, indomptable et inaccessible à toute autre crainte.
Don Pedro était perdu, la surprise l'ayant complètement paralysé, lorsque la juive, qui, malgré tout son effroi, n'avait qu'une idée fixe, celle de sauver le roi, toucha du bout de son poignard le cou du cheval arabe, qui, d'un bond furieux, fît chanceler Bertrand sur ses jambes énormes, le força à lâcher prise, et, après deux ou trois soubresauts enragés, s'élança comme une flèche 'dans la direction de la mine de cuivre.
Le terrible capitaine breton, en voyant sa proie lui échapper, ne poussa pas un cri de fureur inutile ; il s'avança vers le second cheval que don Pedro avait amené, et, le voyant reculer avec des yeux inquiets et farouches, il lui jeta autour du cou sa longue corde tressée à crochet. Après l'avoir ainsi amarré, à la façon des paysans de sa province lorsqu'ils faisaient la chasse aux bœufs sauvages, il le saisit par la crinière, sauta sur son dos, lui pressa les flancs de ses genoux robustes, et le lança sur la trace du roi fugitif.
En vain Pedro fuyait devant cette ardente poursuite; il entendit bientôt son ennemi se rapprocher. Grâce au double poids qui chargeait sa monture, chaque fois qu'il tournait la tête, la distance qui le séparait de Bertrand était sensiblement diminuée ; il voyait briller les yeux menaçants de ce dernier, et, malgré sa rage, il pâlissait, en homme désespéré, tout en criant :
— En avant! mon bon cheval, en avant!
Tout à coup il sentit les bras de la juive qui l'étreignaient se dénouer et s'écarter doucement. Il tourna la tête pour regarder et la vit prête à se laisser glisser à terre.
— Que faites-vous, Uachel? dit-il d'une voix haletante.
— Je vous quitte, seigneur, répondit-elle doucement, car c'est moi qui vous perds et vous retarde ; c'est moi qui vous hvre à voire
... Un second coup de pic lézarda le pilier. (P. 73.)
ennemi. Je n'ai rien à craindre, moi ; un chevalier ne fera pas de mal à une femme. Et d'ailleurs, que suis-je, moi? une pauvre fille juive, indigne d'être même la servante d'une châtelaine, honnie et méprisée pour sa fidélité au culte de ses aïeux, comme si elle avait commis un crime ou perdu son honneur. Parce que vous êtes bon et généreux, dois-je être vile ou lâche? Parce que vous voulez me sauver, dois-je vous perdre? Vous êtes un grand roi, seigneur. A voire vie est
ÉSAO LE r.ÉPREOX. — J. BOUtF, ÉD'T.