LIV
attachée la destinée de plusieurs royaumes et de plusieurs peuples. Le galop du cheval de Bertrand se rapprochait de plus en plus.
— Mais si je ne tiens à me sauver qu'avec vous, Rachel, répliqua don Pedro d'une voix entrecoupée, si votre regard peut seul me dernier la force, le courage, la volonté; siloin de vousje perds l'énergie d'être encore roi? Oui, je l'avoue, j'aimerais à régner encore, pour partager ma fortune avec celle qui a partagé mes dangers et mon adversité.
— Pourquoi railler, seigneur? répondit Rachel. Moi, je le répète, je suis une humble fille dont la vie n'intéresse personne, si ce n'est mon vieux père. Que je redevienne captive, Samuel est assez riche pour me racheter. Mais pour vous, don Pedro, c'est la perte d'un trône, la honte de la défaite, l'humiliation du frère vaincu devant le bâtard victorieux; c'est la mort, c'est la ruine et la proscription de ceux qui vous aiment et vous défendent, des fidèles sujets qui se battent et qui meurent pour vous. Mais il me semble sentir le souffle ardent du cheval de Bertrand ; laissez-moi vous quitter.
Et elle chercha à se dégager de l'étreinte de don Pedro ; mais celui-ci lui dit alors d'une voix sourde et tremblante :
— Vous êtes libre, Rachel; mais je vous jure que, si vous me quittez, j'arrête à l'instant mon cheval, et je me laisse prendre par ce dogue de Bretagne qui me fait la chasse.
Rachel ne résista plus. Et qui pourrait dire si, à cet aveu passionné, son cœur ne battit pas d'une joie suprême, malgré l'imminence du danger?
Les deux chevaux arrivèrent presque en même temps au ravin, où rampait dans l'herbe Ruy le faucheur. C'était un garçon décharné, long et souple comme une couleuvre. Après le passage de don Pedro, il se dressa brusquement en travers du chemin, comme s'il n'eût ni vu ni entendu l'autre cavalier.
— Place, place! manant! cria le Breton. Ruy ne bougea pas.
— Ah! çà, es-tu sourd? repril Bertrand, qui arrivait comme la foudre de tout l'élan de son cheval ! Malheur à toi !
Le frère de lait du roi recula de côté, se baissa à terre comme ^aisi de terreur, et ramassa sa longue faux cachée dans l'herbe. C'était ^on arme favorite, et il s'en servait avec une dextérité rare. Au moment où Berlnind passait au galop devant lui, le fils de laPalomase redressa
et d'un coup de faux trancha les jarrets de derrière du cheval, qui tomba à terre avec son cavalier.
— Ah! misérable ! s'écria Duguesclin en se relevant, c'est toi qui as tué dans la bataille Yvon, mon écuyer. Je vais te payer les deux d'un seul coup!
Mais Ruy avait déjà disparu en se laissant rouler au bas du ravin, tapissé de broussailles et de hautes herbes. Le capitaine breton vit le roi et la juive sauter de cheval quatre ou cinq cents pas plus loin, à l'endroit où s'ouvrait, comme la bouche d'un puits, l'entrée de la galerie de la Mine de Cuivre, et les deux fugitifs échanger quelques paroles avec un nain à larges épaules, à jambes torses et à visage noir, qui, avec son pic de fer et sa torche, ressemblait assez à un dieu souterrain, quoique ce fût tout simplement Ferez le mineur, autre frère de lait du roi.
Le hardi Bertrand ne perdit pas courage, et, quelques minutes après, il pénétrait à son tour dans la mine. Là, il reprit l'avantage, lui l'infatigable guerrier, sur le fugitif, obligé de s'arrêter pour guider la jeune fille épuisée et lui faire éviter les flaques d'eau et les sailhes de roc auxquelles ses vêtements s'accrochaient. En vain Rachel sùppliait-elle en grâce don Pedro de l'abandonner, en vain le mineur joignait-il ses prières à celles de la pauvre enfant, le roi n'écoutait rien. Bientôt les pas lourds de Duguesclin retentirent dans la galerie voûtée, que soutenait un piher à chaque extrémité, et sa voix formidable fit entendre ces mots:
— Pour la dernière fois, don Pedro, rends-toi à merci, ou je te tue comme un chien !
— Il n'y a pas à hésiter, dit alors le mineur. Mon frère et seigneur, passez devant et tenez la torche. Je me charge de l'arrêter.
— Que vas-tu faire? Il te tuera.
— Ma vie est dans la main de Dieu, mais non pas dans celle de cet homme, dit Ferez. Allez! allez ! je vais vous rejoindre.
Et il se plaça derrière le pilier en levant son pic de fer.
— Recule! cria-t-il à Bertrand, qui brandissait son bâton à deux bouts, recule! ou ta dernière heure a sonné.
— Reculer! répéta le Breton. C'est à toi de m'enseigner comment on s'y prend pour reculer, car cela ne m'est jamais arrivé.
— Alors, que Dieu nous protège et nous aide! dit Ferez.
TC ESAIJ LE LEPREUX
Et il frappa de son pic le pilier, qui trembla. La lueur de la torche n'éclairait plus la galerie. Malgré l'obscurité, Duguesclin fit quelques pas en avant. Un second coup de pic lézarda le pilier, et la voûte qu'il soutenait s'ébranla, laissant tomber dans le passage une pluie de terre, de sable et de pierres.
Bertrand s'arrêta en se sentant atteint par ces décombres, et, tandis que Ferez fuyait en avant, pour rejoindre le roi, il se décida, malgré sa témérité, à reculer. Bien lui en prit, car, le pilier croulant tout à coup, la voûte s'affaissa, et un éboulement énorme vint amonceler un mur infranchissable entre les fugitifs et lui.
— Dieu est contre moi aujourd'hui, dit le vaillant Breton. Il n'a pas voulu que nous poussassions trop loin notre victoire. Que son saint nom soit loué! C'est lui qui a permis que la mahce d'un avorton détruisît la sacrilège compagnie des écorcheurs de Tom Burdelt. Il y a compensation. Quant à toi, don Pedro, que ton ange gardien te préserve de revoir de si près le poil de mon visage! Tes frères de lait ne prévaudront pas toujours contre le dogue de la Bretagne, comme lu m'appelles.
Il sortit de la mine et regagna sans encombre la bergerie, où il ne retrouva plus que les cadavres des routiers anglais. Quant à la table d'or, elle avait disparu, ainsi que Tom Burdett et Samuel Ben- Lévi.
Vni. — IIN VOLEUR DE CHEVAUX DONNE UN BON AVIS A L\ BELLE AÏXA
Le lendemain soir, au moment où les rayons du soleil couchant coloraient encore les créneaux de l'Alcazar de Séville, un étrange cavalier accourait à toute bride dans la direction de la porte de Jaën.
Son cheval, baigné, de sueur, haletait et fléchissait des genoux à chaque instant.
Quanta lui, sa casaque de peau de chèvre poudreuse, ses sandales de cordes frémissant sur les larges étriers de bois doré, ses rhansses de toile déchirées, l'altération de ses traits déformés par la fatigue, tout prouvait qu'il venait de fournir sans désemparer une Iraitr- longue et périlleuse.
Lorsqu'il aperçut le haut de la tour de l'Or, massive construction octogone et crénelée, à trois étages en recul, dont le pied est baigné par le Guadalquivir, il laissa échapper un soupir de joie et murmura :
— Oh! j'arriverai à temps !
Cependant, plus il s'avançait vers la ville, et plus il s'étonnait de voir les habitants de la campagne suivre la même direction que lui avec une expression de curiosité et de gaieté, et non avec des signes d'inquiétude et de frayeur. Puis il entendit bientôt éclater un bruit de trompettes et de cymbales, et vit de nombreuses tentes s'ahgner devant les murs de Séville, tandis que les genétaires, cavahers maures aux cottes de mailles légères, aux hoquetons de toile piquée, s'amusaient à ficher en terre leurs djérils ou javelines, qu'ils ramassaient ensuite au galop de leurs chevaux, sur le cou desquels ils se penchaient légèrement.
La porte de la ville était gardée par des almogavares, ainsi nommés à cause du camail de fer qui leur couvrait la tête et les épaules, suivant l'usage arabe, et ces soldats contemplaient gravement les exercices des genétaires, jeux guerriers qui semblaient indiquer dans les esprits une grande sécurité et faire partie du programme d'une fête.
Pendant que l'étranger fixait des regards étonnés sur cette scène, le cheval richement harnaché et caparaçonné qu'il montait trébucha contre une racine de laurier-rose, et, comme s'il n'eût attendu que ce moment pour succomber, il aspira l'air bruyamment, hennit dune façon plaintive, et fit un suprême effort pour s'élancer vers les chevaux des genétaires; mais ses forces étaient épuisées : il tomba sur ses jambes et s'affaissa à terre.
Le cavaher se releva maugréant, et se disposa à continuer sa route pédestrement. Par malheur, cet accident avait attiré sur lui l'attention des almogavares et des Maures, et tous s'étonnaient qu'un homme de si piètre costume chevauchât sur un palefroi de haute race et magniiiquemeut caparaçonné de velours.
— Dieu est grand! s'écria un des genétaires en s'avançant vers le pauvre animal étendu sur le sol. Ne serait-ce pas là le cheval de notre seigneur Mahomed, roi de Grenade, qui s'est échappé miraculeusement des écuries ce matin?
— C'est lui, répliqua un de ses compagnons. Je le reconnais à cette étoile blanche qui s'épanouit au beau milieu de son front.
— A moi, mes frères! reprit le premier. Ne laissons pas fuir ce rico-hombre en guenilles. C'est probablement là le magicien qui a fait
le miracle.
Une expression de véritable désespoir crispa le visage de l'étranger en entendant ces paroles de mauvais augure, et, malgré sa fatigue, ses pieds endoloris et sanglants, il essaya de fuir, ce qui excita encore davantage les soupçons de ceux qui le poursuivaient.
Les deux cavaliers maures l'eurent bientôt rejoint. Il n'essaya pas de résister; mais, s'efforçant de paraître calme, il demanda pourquoi ils lui fermaient le passage.
— Yas-tu faire l'innocent? dit le premier genétaire. Nieras-tu que cette pauvre bête soit un des vingt chevaux que notre maître, le roi Mohamed, vient d'envoyer en présent au noble don Pedro, roi de
Castille?
— C'est fort possible, répondit froidement l'étranger, mais je n'en sais absolument rien.
— Allons! ne fais pas le bouffon : avoue que tu as volé ce
cheval.
— Non, je ne l'ai pas volé ; je l'ai rencontré vaguant dans la campagne, sur la route de Jaën, et, comme j'étais écrasé de fatigue, je l'ai monté, mais avec la pensée de le ramener à son maître dès que je le rencontrerais.
— Ah! ah! c'était là une excellente et honnête intention; mais je crois que son maître ne te saura pas beaucoup de gré de le lui rendre dans un si piteux état.
Puisque le roi de Grenade est ici, je demande à comparaître
au plus tôt devant lui, dit l'étranger avec agitation.
— ■ Vous avez le sang un peu vif, l'ami, observa tranquillement le genétaire; mais je crois que vous paraîtrez toujours assez tôt devant notre seigneur Mohamed. Si tu avais soigneusement ramené ce précieux cheval dans les écuries de l'Alcazar, tu aurais obtenu une riche récompense; mais, pour l'avoir si brutalement crevé sous toi, tu dois l'attendre à faire connaissance avec les bâtons des esclaves noirs qui veillent aux portes de la belle Aïxa.
— Aïxa, la favorite du roi de Castille?
— La fille de Mohamed, roi de Grenade, et la reine de l'Alcazar de Séville, reprit le Maure avec emphase.
— Oh ! j'apporte une nouvelle qui fera bientôt oublier la perte d'un cheval à Mohamed et à sa fille.
— Une nouvelle? dit le genétaire avec un accent de curiosité.
— Bah! reprit l'autre, un conte comme celui qu'il nous a fait au sujet du cheval.
— Cette nouvelle, continua l'étranger, je dois la communiquer sans retard à votre prince. Il faut que je le voie sur l'heure. Conduisez-moi à l'alcazar.
— Impossible, dit le genétaire. Tout Séville est en l'air pour fêter l'entrée du corps de troupes auxihaires que le roi de Grenade amène pour marcher à l'aide de son allié don Pedro.
— C'est un peu tard, murmura l'étranger avec un sourire iro nique. Mais prenez garde, ajouta-t-il plus haut, si vous ne m'écoutez pas, vous répondrez sur vos têtes de votre obstination aveugle.
Les Maures se regardèrent comme pour se consulter.
— Je vous en supplie, reprit-il en cherchant à dominer sa colère, garrottez-moi comme un voleur, attachez-moi comme un meurtrier à la queue de vos chevaux, mais conduisez-moi vers Mohamed; c'est pour parler à sa fille Aïxa que j 'accourais à Séville ; il s'agi t de votre salut à tous!
Et comme un rire d'incrédulité accueillait ces dernières paroles :
— Mais, insensés! s'écria-t-il, si j'étais ce que vous pensez, un vil larron de grande route, si j'avais voulu voler ce cheval, est-ce que jaserais venu niaisement caracoler aux portes de Séville et me jeter danvos mains?
Cette observation parut frapper Abul-Hagig, le chef des genétaires; et comme, au même instant, les fanfares des trompettes annoncèrent l'arrivée du roi de Grenade, qui allait parcourir les rangs de ses cavaliers, le Maure confia la garde du prétendu voleur de chevaux à son compagnon, et alla prévenir Mohamed de cet incident.
Le Grenadin prêta une attention sérieuse au bref récit du genétaire, et ordonna que le prisonnier fût conduit à l'Alcazar, à la suite du brillant cortège qui l'accompagnait. Il passa rapidement ses troupes en revue, et rentra dans la ville en cherchant à dissimuler la trace d'une vague inquiétude.
Le cortège se dirigea vers l'Alcazar.
En approchant de ce beau palais mauresque, le prisonnier dut se
féliciter du hasard qui l'avait fait arrêter; car, sans cela, l'entrée de l'Alcazar lui eût été rigoureusement interdite, et il n'eût pu parvenir sans mol d'ordre et sans message jusqu'à la favorite Aïxa. Une double ligne de ballesteros espagnols et d'hommes de pied musulmans s'étendait le long des murs crénelés qui formaient la ceinture du palais.
Le cortège s'arrêta derant une tour haute et carrée oti s'ouvrait la principale entrée, connue sous le nom de porte du Jugement, parce que les anciens rois maures avaient l'usage de rendre la justice, suivant la coutume d'Orient, sous ce porche gigantesque, formé par un arc évidé en fer à cheval qui s'élevait presque à la moitié de la hauteur de la tour. Sur la pierre fondamentale de la voûte extérieure, le prisonnier remarqua une main gigantesque gravée en creux ; sur la pierre correspondante dans l'intérieur figurait une clef énorme, emblème de k foi musulmane, qui avait brillé sur tous les étendards des Maures orsqu'ils subjuguèrent l'Andalousie.
D'un signe de main, le roi de Grenade congédia son escorte, à l'exception de son vizir Tarfé et de quelques almogavares gardiens de la porte de FAlcazar, qui étaient armés de haches pesantes. Puis, descendant de cheval, tandis qu'un esclave noir en tenait respectueusement les rênes enrichies de pierres précieuses, il se disposa à écouter d'un air calme et solennel la plainte du genétaire qui avait arrêté l'étranger et la justification de ce dernier.
— Puissant seigneur, dit Abul-Hagig en amenant son prisonnier devant le monarque grenadin, j'ai mis la main sur cet homme, parce qu'il montait un cheval disparu ce matin de vos écuries, et qu'après l'avoir crevé, sous lui, il a voulu s'enfuir à notre approche.
— C'est bien! dit Mohamed. J'ai entendu l'accusation, je veux entendre maintenant la défense de l'accusé. Parle sans crainte, étranger; mais ne cherche pas à me tromper. Je suis juste pour tous, comme mon fidèle alHé le roi de Caslille.
En caressant de sa main droite les flots soyeux de sa barbe, il fixa sur le prisonnier ses grands yeux noirs et brillants.
— Seigneur roi, répondit celui-ci avec un accent de rude franchise, je ne suis pas un étranger; je me nomme Esaii Manassès, et je suis né dans la juiverie de Séville.
— Qu'importe! le Prophète a voulu que la justice fût égale pour
r.SAU LE LKPRiaX
Tu veux voir ma fille, toi, un juif? dit dédaigneusement le roi de Grenade. (P. 83.)
ÉSAU LE LÉPREUX. — J. ROCFF, ÉDITEUR. l^V. 11.
tous. Je t'écoiite. Peux-tu me donner une preuve que tu n'avais pas volé ce cheval?
— Comment l'aurais-je volé ce matin dans les écuries de TAlcazar, puisque j'arrive de Tolède?
— De Tolède? répéta Mohamed avec un geste de curiosité.
— Et si j'avais crevé cette pauvre bête, dont je puis payer la valeur, malpré les haillons qui me couvrent, continua Ésali, c'est que j'apporte des nouvelles si importantes de l'armée de don Pedro, que j'ai voulu être le premier à les communiquer à la noble Aïxa.
— Tu veux voir ma tille, toi, un juif? dit dédaigneusement le roi de Grenade .
— Il le faut. Je ne puis parler que devant elle.
— Viens donc, répliqua Mohamed ; ma main sera prodigue pour le messager fidèle, mais si tu caches une trahison sous cette loyale apparence de dévouement, les crieurs de nuit, en se retirant à l'aube du jour, verront la tête d'Ésati Manassès clouée à la porte du Jugement.
Et, détachant son burnous d'une éclatante blancheur, il le jeta sur les épaules du juif et lui ordonna de le suivre.
Malgré sa préoccupation, Esali ne put se défendre d'un sentiment de surprise et d'admiration en parcourant l'intérieur de ce merveilleux Alcazar, où peu d'hommes de sa race avaient eu le privilège de pénétrer.
Ils traversèrent d'abord la cour de Vivier, toute pavée de marbre blanc; au milieu, un grand réservoir de quatre pieds de profondeur, bordé d'une haie de rosiers, de myrtes et de lauriers, étalait son eau limpide. Cette cour était entourée de légères arcades formées de sculptures à claire-voie, fines comme des guipures, et soutenues d'aériennes colonnettes de marbre de Machaël.
Us entrèrent ensuite dans de grandes salles, où l'œil d'Esaù fui ébloui par des plafonds de cèdre et de mélèze, par des coupoles en demi-orange dont le stuc était fouillé et peint d'azur, de vert et de rouge, au point de miroiter comme les voûtes à stalactites; par des arcades en cœur, par des panneaux d'arabesques, des chapiteaux dorés et des réseaux d'ornements appliqués aux murs comme les brindilles inextricables des lianes.
Plus d'une fois, dans ce trajet, Mohamed laissa échapper un
soupir. C'étaient ses ancêtres qui avaient bâti ce magnifique Alcazar, et aujourd'hui il servait de forteresse aux rois chrétiens.
Ils arrivèrent enfin à une cour, ou plutôt à un petit jardin intérieur dont le sol était composé d'un sable jaune tout imbibé d'eau et dune incroyable tecondité. La vigne jaillissait des crevasses du mur, et accrochait ses vrilles capricieuses aux branches des orangers. Les tleurs rouges des grenadiers étoilaient les lames épineuses de l'aloès et des cactus, les fleurs blanches du jasmin s'épanouissaient à côté des lauriers. C'était une végétation tout africaine. Des colonnes de marbre soutenaient une galerie qui servait de communication aux appartements des femmes. Les marches de l'escalier qui conduisait à la galerie étaient hautes et revêtues de carreaux de mosaïque.
Mohamed se dirigeait vers cet escalier, lorsqu'un esclave nubien, dont le turban blanc faisait ressortir la face d'ébène, sortit d'une porte masquée par les pampres de la vigne enroulés aux colonnes, et, fléchissant les genoux devant le roi, il lui dit :
— Redouté seigneur, la princesse Aïxa vient de sortir du bain, et repose en ce moment dans la salle aux Étuves !
Mohamed s'arrêta indécis ; puis, après avoir encore regardé attentivement le visage calme et fier d'Esaii, il fit signe à l'esclave d'ouvrir devant eux la porte des Étuves, qui était de bois de cèdre sculpté «•n losange. Le Nubien obéit silencieusement.
A l'entrée, le juif remarqua une dalle de marbre blanc percée de petits trous pour laisser passer la fumée des parfums que l'on brûlait sous le plancher.
11 entra hardiment avec le roi de Grenade dans ce lieu sacré que sa présence profanait, et dont il n'avait été donné qu'aux maîtres de l'Alcazar, à leurs femmes et à leurs esclaves d'admirer les merveilles.
La salle de bains, dans sa partie inférieure, était revêtue de mosaïques de carreaux de terre vernissée, brodée de filigranes de plâtre durci et moulé, dont la variété était prodigieuse, comme celle des madrépores de l'Océan. Le haut de la salle était couvert d'un beau stuc de Damas, composé de grandes plaques moulées et si artistement jointes qu'on les eût crues sculptées sur place, et couvertes de basreliefs et d'arabesques fantasques entremêlés de textes du Coran et d'inscriptionsen vers et en caractères arabes.
ESAU LE LEPRKUX 80
Le milieu de la salle était occupé par un bassin de marbre orné d'une vasque élégante, doù s'élançait un jet d'eau. Des alcôves pratiquées dans le mur étaient garnies de divans recouverts de toile d'or. A quinze pieds du sol semblaient suspendus en l'air les tribunes et les balcons destinés aux musiciens et aux chanteurs. Des trous, percés dans les rosaces, les soffites et les cartouches du plafond laissaient filtrer des essences aromatiques.
Quant aux baignoires, grandes cuves de marbre blanc d'un seul morceau, elles étaient placées dans des grottes latérales dont les voûtes basses laissaient passer la lumière par des rosaces ou des étoiles découpées à jour. C'étaient les étuves de la célèbre favorite Maria de Padilla.
Esaii ne put, malgré sa hardiesse, réprimer un sentiment de trouble et d'embarras lorsque la porte de la salle se referma derrière lui. La fille de Mohamed était couchée sur un divan de brocart d'or, enveloppée d'une tunique de fine laine blanche et de voiles de gaze. Elle n'avait pas daigné détourner la tête, et fermait doucement les yeux, tandis qu'une esclave agitait sur son front un chasse-mouches de sparterie brodé d'or et de soie. Mais lorsqu'elle eut entendu le pas lourd du juif, qui contrastait avec la démarche agile et légère de ses femmes, elle jeta un cri de surprise, et, se relevant d'un bond soudain :
— Est-ce vous, mon père, dit-elle à Mohamed, qui avez permis à un étranger de vous suivre jusqu'ici ?
— Calme-toi, Aïxa, répondit le roi de Grenade. Cet homme vient nous révéler des secrets qui ne doivent être connus de nul autre. Or, dans cette ville et dans ce palais qui aujourd'hui appartient aux chrétiens, la salle des Étuves est peut-être le seul endroit où nous n'ayons pas à craindre les oreilles d'un espion.
— Quels secrets la souveraine de l'Alcazar a-t-elle à apprendre d'un vagabond qui compte sans doute sur notre créduhté pour remplir son escarcelle vide ? répliqua d'un ton impérieux la princesse maure.
Esati contemplait froidement la favorite qui avait pris la place de 3Iaria de Padilla. Aïxa était belle, mais d'une beauté sévère et originale. C'était bien là le type arabe dans son exagération un peu sauvage. Elle avait les yeux fendus jusqu'aux tempes, et, sous leurs cils épais et recourbés, ils semblaient faits de nacre et de jais. Son front était haut.
bombé et poli comme de l'ivoire; la courbe un peu brusque de son menton, ses dents d'une blancheur éclatante, mais dont quelques-unes étaient un peu pointues, son nez fin, mince et presque aquilin, achevaient de donner à sa physionomie une expression étrange.
Ses lèvres, dont le carmin vif comme celui des fleurs du grenadier, contrastaient avec son teint, dont les tons jaunes et dorés eussent ravi un poète de nos jours. Elle avait de petits pieds, de petites mains, les attaches très fines ; mais il était facile de deviner, sous la transparence des voiles, que ses bras et ses épaules n'avaient point encore acquis cette rondeur de formes qui est le luxe de la beauté chez les peuples d'Orient.
Aïxa s'avança vers Esaii, presque irritée de son silence et de sa contenance hardie.
— Parle! lui dit-elle laconiquement, et ne mens pas.
— Noble dame, répondit-il, je vous apporte des nouvelles de l'armée de don Pedro.
— Si tu dis vrai, sois le bienvenu, et bénie soit la poussière qui couvTe ta casaque de peau! Eh bien! le roi est-il vainqueur? a-t-il repoussé cette troupe d'aventuriers et de brigands qui s'est crue une armée? a-t-il vaincu le bâtard et le capitaine Bertrand devant les murs deBurgos.
— Le roi a quitté Burgos sans essayer de défendre cette grande cité, et Burgos s'est rendu à don Enrique.
— Tu me trompes; c'est impossible!
— Hélas! madame, j'ai vu les huit notables bourgeois de la ville suspendre au bout de leurs lances les clefs de leurs huit portes, et venir à une distance de quatre lieues au-devant de don Enrique pour les jeter humblement à ses pieds.
— Et le fidèle peuple de Burgos a suivi l'exemple de ces traîtres ?
— Il a reçu le bâtard avec de grandes acclamations de joie, après que l'archevêque l'eut harangué à la tête de son clergé. Toutes les dames de la ville paraissaient aux fenêtres et aux balcons, superbement parées, pour donner plus d'éclat et de lustre à l'entrée de ce nouveau roi.
— De ce nouveau roi ! répéta Aïxa. Oh ! il ne l'est pas encore !
— Il s'est fait couronner roi de Castille à Calahorra.
— Folie qu'il payera cher, reprit la Mauresque, si toutefois ce
récit n'est pas un tissu de mensonges, si tu ne te fais pas un jeu de ma surprise et de ma douleur. 3Iais don Pedro ?
— Il s'est réfugié à Tolède.
— Ali ! je comprends. Les murs de Tolède ne peuvent être facilement entamés par les dents de ces aventuriers affamés, et la citadelle est bien fortifiée. Tu dis que Pedro s'est réfugié à Tolède? Réfugié ! oui, comme l'aigle se réfugie dans son aire pour guetter l'instant propice où il tombera sur sa proie. Là, il fera appel à tous ses partisans, il attendra les Maures auxiliaires de son fidèle allié... K'est-ce pas, mon père ?
Et en parlant ainsi, elle s'animait comme un guerrier qui entend le son des clairons et qui appelle le signal du combat. Esaû admirait cette nature ardente, passionnée, farouche. Il reprit :
— Hélas ! je suis forcé de vous détromper, noble Aïxa. Le bâtard a marché sur Tolède.
— Et don Pedro lui en a ouvert les portes peut-être de sa propre main? dit-elle ironiquement,
— Don Pedro s'est enfui de Tolède comme il s'était enfui de Burgos, parce qu'il s'est vu abandonné ; il a perdu dans une bataille, ou plutôt une escarmouche, sur la lisière de la forêt de Cardonne, ses derniers partisans, et Tolède, la riche et puissante Tolède, s'est rendue au roi don Enrique.
— Calomnie! s'écria alors Aïxa, l'œil en feu, les lèvres frémissantes. Qu'on arrête cet homme, mon père; c'est un traître qui n'est venu à Séville que pour y semer le trouble et Tépouvante. A l'en croire, don Pedro serait tout à coup devenu un lâche, que son frèra aurait vaincu sans combat. Faites châtier ce misérable par nos Nubiens, et il avouera qu'il est un émissaire de don Enrique, et que tous ses récits ne sont que ruse et fausseté.
— Patience, ma fille, dit Mohamed sans s'émouvoir ; la vérité ne peut tarder à être connue. Certes, les événements que raconte cet homme sont étranges, mais ils ne sont pas impossibles. Don Pedro n'a pas voulu être l'esclave couronné de ses rico-hombres, et tous ces comtes et barons le haïssent comme leur mortel ennemi. Les épées qui devaient le défendre ont pu se tourner contre lui. Quel intérêt avait ce juif, que tu accuses avec tant d'emportement, à venir nous annoncer ces nouvelles funestes? S'il était envoyé par Enrique, il n'aurait pas
s8 ES AU LK m:phi;l:x
demandé à nous parler secrètement ; il am^ait couru les places et les rues de Séville, et proclamé publiquement les désastres de mon mallieureux allié.
— Votre fille m'a accusé avec la passion d'une femme, dit Ésaii; vous, seigneur Mohamed, vous parlez comme un homme dont le front a longlemps supporté le poids du turban royal. Je ne suis pas venu à SéYilIc pour y répandre une clameur puérile et mensongère. J'y suis accouru, au risque de ma vie, pour vous prévenir du danger et vous appeler au secours de don Pedro.
— Le prophète nous protège encore, dit vivement Aïxa, puisqu'il vous a permis de réunir si promptement vos cinq mille genétaires et d'entrer aujourd'hui à Séville, vous, mon père, le plus brave guerrier de nos tribus.
— Cinq mille genétaires! s'écria Ésaii en affectant une joyeuse surprise. Oh! c'est le salut pour le roi de Castille; ce sera le noyau d'une armée à la tête de laquelle il ne risquera pins d'être fait prisonnier par une bande de routiers anglais, comme il est advenu dans la journée d'hier.
— Le roi prisonnier! Pedro tombé dans la main des routiers! dit Aïxa avec une expresssiou d'anxiété. Et tu nous racontes cela froidement, comme s'il s'agissait d'un colporteur arrêté par des larrons de \illage.
— Grâce à Dieu et aux efforts de ses frères de lait, les enfants de la vieille Paloma, le roi s'est retiré du guêpier avec la prisonnière pour laquelle il avait si follement joué sa liberté!
— Une prisonnière! s'écria la favorite, dont les yeux lancèrent un éclair. Que veux-tu dire?
— Vous savez que don Pedro est généreux et chevaleresque. Eh bien! il a voulu enlever une victime au dogue de Bretagne, et il y a réussi, non sans peine et sans danger.
Aïxa fixa sur Ésaii un regard menaçant.
— Quelle est cette femme? dit-elle d'une voix brève et sifflante. Le renégat s'aperçut qu'il avait touché juste.
— Cette femme est la fille bien-aimée de Samuel Ben-Lévi, le grand trésorier de don Pedro.
— Ah! une juive! s'écria la favorite avec dédain, tandis que son visage, subitement altéré, reprenait une expression de sérénité.
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... Ma vie est entre vos mains. ( P. 90. )
— 3Iais, si je n'avais obtenu aujourd'hui la faveur de voir la noble h(^rilière de Mohamed, reprit Ésau, je serais obhgé de proclamer que Rachel est la plus belle fille de l'Espagne.
Aïxa tressaillit.
— Elle se nomme Rachel, celte beauté? reprit-elle. Et don Pedro l'a regardée, il lui a parlé, il est resté longtemps près d'elle?
— C'est au roi qu'elle a dû sa vie et sa liberté. Pour elle, il a
ÉSAC LE I,ÉPREli\. — J. HOUFF, ÉDITKI R. LIV. 12.
failli périr da.us le fleuve de Cardonue ; pour elle, il a été pendant quelques heures le prisonnier du capitaine Bertrand.
C'est étrange! murmura la favorite. Un roi oublier les inlérêts
de sa couronne pour sauver une vile créature dont l'existence n'importe à personne î Et lu dis qu'elle est belle? Oh! vraiment, je serais cuiieuse d'admirer cette beauté extraordinaire.
Vous la verrez bientôt, répliqua Ésaii avec un sourire ironique, car le roi la ramène avec lui à Séville.
\ Séville! 11 oserait la conduire devant moi, dans ce palais!
Oh! je ne le souffrirai pas ! N'est-ce pas, mon père, s'il oubliait que je suis d'une race royale, s'il ne craignait pas de nous faire un outra"-e si sanglant, vous m'aideriez à me venger? Nous abandonnerions dans son Alcazar désert cet ingrat, pour lequel nous sacrifions le reste de nos trésors et. le sang de nos plus vaillants o-uerriers? Tant que je serai à F Alcazar, nulle autre femme n'y doit entrer, si ce n'est comme une esclave dévouée à mes caprices et à mes volontés,. Si cette juive est belle, suis-je donc, moi, devenue laide tout à coup? Ne suis-je pas jeune aussi? Est-ce au moment où mon père accourt avec cinq mille cavaliers àTaide du roi de Castille que je vais être forcée de sortir de l'Akazar pour éviter de me trouver face à face avec une indigne rivale? Voyons, messager de malheur, réponds-moi : crois-tu que don Pedro aime véritablement cette juive.
Je l'io-nore, réphqua Ésaii toujours calme. Je vous ai raconté l;out
ce que je sais et tout ce que j'ai vu. Pour arriver jusqu'à vous, j'ai bravé toutes sortes de fatigues et de dangers ; je n'ai rien de plus à vous dire.
— Mais quel motif te fait agir? demanda impétueusement la belle Mauresque. Est-ce la cupidité qui t'a rendu si zélé pour mon service? Veux-tu remporter beaucoup d'or de l'Alcazar, ou bien es-tu guidé en tout ceci par un mobile de haine et de vengeance?
— Vous voulez savoir la vérité, madame? dit tristement le juif. Pourquoi vous la cacherais-je? J'aime Rachel; voilà tout mon secret. J'aime Uachel, et je préférerais, il me semble, la voir morte à mes pieds que de la voir devenir la femme ou la maîtresse d'un autre homme, fût-ce le roi de Castille lui-même. Croirez-vous maintenant à ma fidélité? Qui donc se serait exposé, pour l'appât d'une récompense chimérique, aux dangers, aux angoisses et aux outrages qu'il m'a fallu subir pour pénétrer jusqu'à celte salle des Éluves? Ma vie est
entre vos mains, garante de mes paroles, noble Aïxa, et, si je vous ai trompée, il vous sera facile de me punir.
Il n'avait pas baissé les yeux devant les regards perçants de la favorite, et, satisfaite de cet examen, elle lui répondit :
— Tu parles audacieusement, étranger, mais je crois à ta sincérité, et je te remercie. Mon père, il ne faut pas que l'homme qui m'a rendu ce signalé service, ajouta-t-elle, reste à l'Alcazar, exposé à être reconnu par cette Rachel et par don Pedro.
— Abul-Hagigle gardera sous sa tente, Aïxa, dit Mohamed, et, si nous avons besoin de lui, il viendra aussiiôt.
— C'est bien, fît la Mauresque. Allez, loyal serviteur, attendre mon père dans le jardin de la cour intérieure, il vous y rejoindra tout à l'heure.
Esaû s'inclina respectueusement et s'éloigna, satisfait d'avoir jeté dans le cœur et l'esprit de la favorite des soupçons et des ferments de haine qui devaient puissamment contribuer à briser l'amour naissant de don Pedro pour la fille du trésorier.
Cependant Aïxa était restée seule avec Mohamed, et elle donna alors un libre cours à l'explosion de sa jalousie et de son ressentiment.
— Eh bien, roi de Grenade, lui dit-elle, vous avez entendu : vous voyez la légèreté incompréhensible de ce prince, dont vous n'êtes, vous un des descendants du Prophète, que l'humble vassal, et dont moi, votre fille, je suis la favorite. Oh! je suis une étrange favorite, le jouet de ses caprices : aujourd'hui reine de ce palais, demain peut-être abaissée au-dessous de ces femmes qui me servent! Est-ce donc là le sort que vous destinez à votre fille, mon père?
— Enfant! répondit Mohamed, crois-tu, parce que je reste calme pendant la tempête, parce que je renferme mes pensées en moimême, au lieu de les laisser éclater en vaines paroles, que je sois un lâche ou un faible d'esprit, dépourvu de tout calcul et de toute prudence? Sois patiente, et tu seras forte.
— Patiente! oh! je l'ai été longtemps. Lorsque vous avez reconnu la suzeraineté du roi de Castille, et que vous m'avez fait paraître le visage découvert devant ce chrétien, cet infidèle; lorsque vous l'avez vu* avec joie, se déclarer ébloui de ma beauté, vous avez exigé que je consentisse à le suivre et à sourire aux aveux de son amour. J'ai obéi,
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non sans angoisse et sans irniords. Vous avez pensé que je pourrais exercer sur lui le même ascendant que Maiia de Padilla, et devenir le bouclier de nos frères à la cour de Séville. J'ai feint d'oublier ma foi au Prophète; j'ai feinf d'oublier ma famille et mon nom pour ne penser qu'au roi de Caslille.
— Eli bien, n"as-tu pas vu à tes pieds, doux et soumis comme un enfant, ce prince que l'on disait si terrible? dit Mohamed.
— Oui, mon père, et, dans mon humiliation, c'a été pour mon cœur une jouissance suprême de voir notre vainqueur, ce chrétien redouté, soumettre sa volonté aux exigences d'une Mauresque. Mais que cet empire a été court et fragile ! que mes rêves ont été rapidemeni déçus! Comme vous, j'avais espéré que don Pedro consentirait à m'épouser, et à abjurer peut-être secrètement la foi chrétienne, pour s'assurer en vous un plus fidèle allié ; mais tout cet espoir n'était que songe et chimère. Lorsque je croyais avoir maîtrisé ce cœur si fier et si soupçonneux, lorsque, me fiant avec une folle crédulité aux apparences d'amour qu'il me })rodiguait, je lui parlai de mariage, il me répondit par un sourire qui était une insulte! Lorsque je lui parlai d'abjuration, son visage s'enflamma dune colère formidable; l'amant redevint un maître. Ce fut d'une voix altérée et sévère qu'il m'ordonna de ne jamais revenir sur un pareil sujet, ajoulant qu'il me pardonnait ce premier outrage, mais qu'il n'en tolérerait pas un second et saurait me renvoyer à Grenade, où je trouverais plus facilement des renégats qu'à Séville. Voilà, mon père, ce que nous avons gagné au sacrifice que vous avez exigé de moi.
— Mais tu as bien fait de te montrer patiente, Aïxa, s'écria Mohamed. Le malheur humilie et abaisse le cœur des plus orgueilleux. De beaux jours se lèvent pour les enftmts du Prophète, grâce aux guerres intestines des chrétiens. Ce n'est pas à nous désormais de supplier don Pedro d'accepter notre alliance pour être sauvé d'une ruine complète ; c'est nous qui la lui accordons comme une condition de salut pour sa couronne. Nous aurons le droit d'imposer nos exigences au roi de Castille, et, s'il ne veut pas que son sceptre se brise entre ses mains, il les acceptera.
— Pourtant, à celte heure de détresse, il ose encore me défier. il va faire entrer cette misérable juive dans l'Alcazar.
— Qu'importe qu'elle v entre. Aïxa, si elle doit en sortir lionteu-
sèment peu après? Pour enchaîner à notre alliance don Pedro, j'exigerai son abjuration secrète, et il obéira. J'exigerai qu'il livre à mes genétaires quatre villes de l'Andalousie, et il les livrera. Quant à la juive Rachel, il la renverra dans la maison de son père. Oh! l'heure est venue pour les enfants du Prophète de reconquérir ce qu'il ont perdu.
— Pourtant, interrompit la favorite avec un air de doute et d'incrédulité, si le roi ne consentait pas à sacrifier, comme le comte Juhen, sa religion et sa patrie à sa vengeance?
— S'il poussait l'orgueil et l'entêtement jusqu'à repousser mon alliance au prix où je l'estime, reprit le Grenadin, je traiterai avec son rival, et l'ambitieux don Enrique accueillera cette avance avec joie.
— Nous nous entendons, mon père, et maintenant je puis attendre le roi de Caslille avec un front plus calme et le cœur moins Ircublé
Mohamed embrassa l'orgueilleuse favorite, et s'éloigna pour aller dormir sous la tente aux brillantes couleurs que ses genétaires lui avaient dressée au milieu de leur camp, près de la porte de Jaën.
Le lendemain matin, il s'avança à la rencontre du roi, à la tête de deux mille cavaliers, sur les indications d'Esaii, et le rencontra en effet à quelques lieues de la villej en compagnie de la belle juive et escorté seulement de ses frères de lait. Ces dévoués jeunes gens n'avaient pu empêcher don Pedro d'entendre retentir sur sa route des cris de : « Vive Enrique ! » mais, grâce à eux, nul rico-hombre n'avait osé faire outrage à son malheureux souverain, nul n'avait tenté de l'arrêter pour se faire un mérite de cette prise auprès du vainqueur.
Quant au malheureux roi de Castille, il ne baissait pas un front humilié. Fort de son droit, il était aussi calme, aussi fier que dans la prospérité. Il semblait oublier la perte de ses plus belles provinces pour regarder Rachel, mystérieusement cachée dans une grande cape de laine brune, et sur qui les frères de lait, eux, lançaient des regards sombres et irrités.
Lorsque don Pedro aperçut le roi de Grenade et ses brillants escadrons, il ne fit pas paraître une joie vulgaire. 11 attendit que son puissant vassal, fidèle allié, descendit de cheval pour lui rendre hommage, et, jetant ensuite un coup d'œil satisfait sur les genétaires musulmans, il s'écria :
— A Séville aujourd'hui, vaillants Maures ; mais, s'il plaît à Dieu, nous en sortirons bientôt pour présenter la bataille au roi bâtard 1