CHAPITRE III
Conquête de la Chalcidique et prise d'Olynthe par Philippe , roi de Macédoine : contrecoup de ces événements à Athènes. — Eschine est chargé d'une mission dans le Péloponèse : circonstances qui empêchent cette mission de réussir. — Fêtes de Philippe à Dium. — Isolement d'Athènes qui se décide à traiter. — Portrait de Philippe. — Quelques mots sur la situation générale.
Au printemps de Tannée 347 avant J . -C • (Olymp* 108, 1, vers la fin de rarchoniat de Théophilos), la nouvelle se répandit en Grèce quela puissante ville d'Olynthe, après une lutte désespérée de près de deux ans. venait d'être prise par le roi de Macédoine, Philippe fils d'Amyntas. La dernière des trente-deux cités de la Chalcidique, elle avait dû voir le jour funeste de la servitude, sans que les secours envoyés k plusieurs reprises par .les Athéniens eussent pu arrêter les progrès du conquérant macédonien* Le contre-coup d'un pareil désastre fut ressenti dans toutes les cités grecques ; Athènes surtout fut émue, car ses intérêts étaient plus particulièrement menacés : Philippe, maître de la Chalcidique, n'avait plus qu'à étendre la main pour s^emparer des dernières popessions athéniennes^ Imbros, Lemnos, la Chersonèse. Les colons athéniens qui habitaient cette péninsule, commencèrent même k abandonner leurs biens et k revenir avec leurs familles en Attique (1). L'on pouvait entrevoir dans un avenir prochain la clôture du Bosphore et de THellespont, qui aurait affamé Athènes et supprimé le fructueux commerce qu'elle avait avec les cités grecques du Pont-Euxin. Enfin, nombre de citoyens athéniens qui servaient comme auxiliaires k Olynlhe^ se trouvant prisonniers de Philippe, étaient menacés pour le moins d'être vendus k Tencan.
L'émotion commune gagna les espâts les plus pacifiques, et Eubule, homme d'Etat célèbre, dont nous aurons encore k parler et qui
(1) Eschine, rspî iraparp. p. 261.
sembleraits'ètre jusqu'alors peu préoccupé des dangers de la situation, proposa et fit adopter l'envoi de députés dans le Péloponèse et ailleurs, afin d'appeler les divers états grecs à former une alliance contre le roi de Macédoine (2).
Eschine, élu député, fut chargé d'une mission dans le Péloponèse (3). Il se rendit dans la ville principale des Arcadiens, Hégalopolis, et là, devant les Dix Mille, il fit ressortir la nécessité où étaient les Grecs de s'unir contre Tenriemi commun de leur indépendance. Mais un orateur arcadien, Hiéronymos, soutint au contraire la cause de Philippe et empêcha l'assemblée de prendre aucune résolution définitive (4). Les Dix Mille, toujours inquiets du côté de Lacédémone, tenaient à ne pas rompre avec le prince macédonien dont l'alliance pouvait leur devenir nécessaire (5) Récemment, le roi Ârchidamos, à la tête d'une armée composée en partie de Phocidiens et de Thessaliens, n'était-il pas entré en Arcadie ? Grâce au concours des Argiens et surtout des Thébains, les Lacédémonîens avaient été repoussés et avaient dû faire la paix avec les Mégalopolitains (352-351 avant J.-C.) (6). Nous savons par un discours de Démosthène (7) que Sparte avait sollicité le concours d'Athènes, en lui offrant de l'aider k recouvrer Oropos, alors au pouvoir des Thébains. Les Athéniens avaient eu le bon sens de rester neutres. Mais ces faits tout récents obligeaient les Dix Mille à garder une extrême réserve. Eschine dut revenir avec l'assurance des sympathies des Arcadiens, mais sans avoir obtenu la promesse d'une coopériàtign active.
Le rapport qu'il fit^ une fois de retour à Athènes, nous a été résumé par Démosthène : — a II prodiguait à Philippe les noms de barbare, » de scélérat^ et vous annonçait que les Arcadiens étaient dans la » joie de savoir que la république athénienne se réveillait et s'occupait » désormais des affaires communes. Mais rien, disait-il, ne l'avait » révolté autant que le fait suivant : il avait rencontré k son retour D Atrestidas qui revenait d'auprès de Philippe et ramenait avec lui
(2) Démostb. irepî rapaxp. p. 438. Les imprécations dont il est parlé à la page 435 du même discours , doivent être rapportées à une date postérieure , contrairement à l'opinion de M. Grote qui a supposé un lien entre les deux passages.
(3) Démostb. ibid.
(4) Démostb. replirapaxp, p. 344, 439. Escb. xepî xapaxp. p. 267.
(5) Plus tard , après la conclusion de la paix , les Arcadiens donnèrent à Pbilippe des marques publiques de leur sympatbie : « Ils honorent Philippe , lui » élèvent une statue d'airain , le couronnent, et enfin ont décrété de raccueillir n dans leurs villes s'il vient dans le Péloponèse. » Dém. xepî xapaxp, p. 425.
(6) Diodore, xvi, 39.
(7) Le discours pour les Mégalopolitains.
» une trentaine defemmes et d'enfants ; surpris à cette vue, il avait » demandé à un voyageur ce qu^étaient cet homme et la troupe qui le » suivait. Lorsqu'il apprit que c'était Atrestidas qui revenait avec des » captifs olynthiens dont Philippe lui avait fait présent, indigné de » ce fait il pleura et gémit sur le sort malheureux de la Grèce qui )) laissait s'accomplir de pareilles calamités. Il vous conseillait d'en- » voyer en Arcadie pour accuser les partisans de Philippe .; il savait » qu'ils seraient châtiés si Athènes tournait désormais son attention ,» de ce côté et envoyait des députés » (8).
Eschine revint probablement vers le milieu de l'été de Tannée 347 avant J.-C. Hais d'autres députés ne purent pas terminer aussi promplement leur mission : certains ne rentrèrent même qu'une fois l'hiver venu (9). Ainsi, les renseignements sur les dispositions des Grecs arrivaient à Athènes lentement, successivement, sans que les nouvelles apportées fussent de nature à donner de grandes espérances.
Cependant, Philippe enivré de sa victoire (10) et de l'immense accroissement de forces qu'elle donnait à son royaume, célébrait à Dium la fête de Zeûs Olympios et des Muses qu'avait fondée le roi Archélaos (11). Rien ne fut négligé pour provoquer l'attention et l'admiration des Grecs. Il fallait imposer silence k ceux qui représentaient le roi macédonien sous les traits odieux d'un barbare et et d'un despote grossier. Jeux, représentations scéniques^ hospitalité splendide, largesse à ses officiers, dons plus délicats aux poètes et aux artistes, tout faisait éclater la puissance, la richesse, la générosité du roi. Le Grec, pauvre et avide, revenait de Macédoine la tête troublée de cet étalage de splendeurs^ et secrètement désireux de mériter l'amitié et les libéralités d'un souverain si redoutable et si magnifique.
L'événement de la fête avait été un acte de clémence. Le comédien Satyros avait obtenu dô Philippe la liberté de deux orphelines captives depuis la prise d'Olynihe, et dont le père Apollophanès s'était trouvé jadis impliqué dans le meurtre d'Alexandre, fils d'Amyntas (42). Mais ce roi qui, devant toute la Grèce, se montrait si clément pour deux jeunes filles inoffensives, venait de faire périr ses deux demi-frères,
(8) Dém. yrepî rapayrp. p. 438, 439. M. Stechow (p. 33, 34 et note 136) place la mission d'Ëschine dans le Péloponèse avant la- prise d'Olynthe. De toute manière , Torateur était de retour à Athènes avant Touverture des négociations officielles avec Philippe.
(9) C'est ce que nous verrons à l'occasion de la négociation de la paix.
(10) " Pour moi , athéniens, je crois certainement que cet homme est enivré de la grandeur de ses actions. » Dém., I" Philippique; p. 54.
(11) Dém. srepî xapaxp, p. 401 ; Diodore, XVI, 55; XVll, 16.
(12) Dém. wBpl rapaxp* p. 401 ; Esch. xBp\ xapeirp. p. 321 ; Diodore, xvi , 55.
enfants d'Amyntas comme lui, qu'il avait pris dans Olynthe oii ils s'étaient réfugiés (13). '
La sérénité de Philippe convoquant le monde hellénique aux fêtes où il célébrait sa victoire sur lès Chalcidiens et faisant parade de sa puissance, formait un contraste affligeant avec les inquiétudes auxquelles le peuple athénien était en proie. Nous avons dit quelle épouvante avait suivi la nouvelle du malheur d'Olynthe. Mais ce qui effrayait le plus les esprits, c'était que ce dernier désastre avait été précédé d'une suite de fausses mesures, d'échecs^ de dépenses. On nous raconte que pour la guerre d'Amphipolis, on avait dépensé quinzecents talents, perdu cent cinquante trirèmes^ et, qui plus est, exaspéré par des exactions de toute sorte les insulaires de la mer Egée (14).
Nous ne savons pas bien quelles mesures, outre Tenvoi de députés dans les villes grecques, furent prises à Athènes. D'abord, on dut songer k \% flotte et k Charès qui avaient disparu sans laisser de traces, préférant sans doute rançonner les gens de Chios ou d'Erythrae plutôt que de ravitailler les villes chalcidiennes (15). Peut-être faut-il placer parmi les mesures que dicta la première frayeur un décret voté sur la proposition du sénateur Timarque, par lequel renvoi d'armés ou de matériel k Philippe était prohibé sous peine de mort (16).
liais pour reprendre les opérations militaires avec des chances desuccès, pour essayer de réprimer^ de châtier les agressions du Macédonien^ Athènes avait besoin du concours actif de quelque cité puissante. Elle fut laissée seule ; nul peuple grec ne se leva k son appel. Avec un acharnement imbécile^ Thèbes poursuivait contre les restes des Phocidiens cette funeste guerre sacrée qui la ruinait ; après avoir, pour faire de Targent, mis ses hoplites au service d'Artabazos (17), elle en était venue k mendier les subsides du Grand-Roi (1 8) : en échange elle devait lui envoyer des auxiliaires pour l'aider k réduire l'Egypte (1 9) . Furieuse de son impuissance, irritée contre Athènes et Sparte qui favorisaient ouvertement les Phocidiens, -elle méditait d'appeler Philippe k son aide, bien loin de songer k se déclarer contre lui. Les Phocidiens, après avoir dépensé les trésors de Delphes pour Tentretien
|13) Justin, vm, 3.
(14) Escbine, npî ifapàrp. p. 247, 252.
(15) Escîi.l. l.,p. 251, 252. '
(16) Démosth. irspl Tapairp, p. 433. Pour la date du discours d'Eschine contre Timarque, v. plus loin eh. v. note 9.
(17) En 353 av. J.-C., v. Diodor., xvi, 34.
(18) Diodor., xvi, 40.
(19) Diodor., xvi» 47. isocr. Panathénaïque ; § 159.
de leurs mercenaires, se divisaient en partis et paraissaient aussi affaiblis que leurs adversaires (20). Sans Tin ter vention étrangère, la guerre sacrée semblait devoir finir par l'épuisement, égal des deux peuples.
Sparte, depuis qu'Epaminondas Pavait enfermée dans la vallée de l'Eurotas, resserrée qu'elle était entre les Arcadiens unis et les Messéniens rétablis dans leurs demeures, découragée encore par Tissuede ses dernières tentatives contre Mégalopolis, ne donnait plus signe de vie, et à peine avait-elle envoyé aux Phocidiens quelques secours de peu d'importance-
Nous pourrions faire le tour des cités grecques sans en trouver une qui ait compris a temps la nécessité de soutenir énergiquement Athènes, qui, par le fait des circonstances, se retrouvait encore le champion de la cause hellénique. *
• Athènes isolée, abandonnée de tous; se résigna à faire la paix. Eschine et Démosthène s'accordent sur ce point : l'indifférence des Grecs rendit la paix inévitable et la fit regarder comme un bien (21), — Avant de raconter les négociations qui s'ouvrirent et de suivre les députés athéaiens.à la cour du roi de Macédoine, il convient de nous arrêter un moment pour examiner de plus près l'homme de génie avec qui Eschine et ses collègues eurent à débattre les intérêts de leur •pays. K
Philipe, fils d'Amyntas, nous est représenté par les historiens anciens {^y comme un politique tout h la fois habile et audacieux, employant suivant le besoin du moment, la force ou la ruse, les armes ou la corruption ; sans scrupule sur le choix des moyens, mais sans penchant cruel ; ambitieux avec réflexion, faisant la guerre pour conquérir, non par vaine gloire ; persévérant d'ailleurs dans ses desseins ; ne se rebutant pas devant les obstacles et au besoin s'y reprenant à deux fois pour les surmonter ; observateur perspicace des passions d'autrui et sachant les faire servir à ses vues. — Son caractère a été apprécié sévèrement par des juges qui voyaient surtout en lui l'oppresseur des libertés de la Grèce. Il semble avoir eu les vices des Grecs de $on temps, avec un mélange de rudesse macédonienne. Son penchant pour les plaisirs de la table était naturel chez un habitant d'une région âpre etfroide, sion la compare au tièdeclimat de la péninsule hellénique ; mais il dut choquer souvent des visiteurs grecs, sobres et tempérants pour la plupart. 11 était d'un commerce facile et agréa-
(20) Eschine, sfr:pl srapcurp. p. 300.
j:il)Esch. srspî rapaTTp. p. 257,258 Dçni. vepïrov o-rfy. p. 2S1.
(22) V. surtout Justin ix, 8, et Diodore xvi, 95.
ble, plein de simplicité dans ses relations avec ses aûiis, bien différent en cela de son fils toujours impérieux et allier. Au fond, de tels hommes connaissent peu Tamitié vraie, fondée sur une estime réciproque ; ils ne voient guère dans ceux qui les approchent que des ministres de leurs desseins ou des compagnons de leurs plaisirs. Du moins ne peuton pas reprocher à Philippe ces atroces violences qu'Alexandre exerça sur ses amis comme sur ses ennemis. Dans sa conduite, on ne voit guère d'acte qu'ait dicté la vengeance. D'un esprit calme et délié, il ressentait médiOcrem*^>nt les attaques contre sa personne, et se préoccupait surtout d'assurer le succès de ses vues. Au demeurant, personnage peu sympathique, de la famille des Binons et des Lysandres, il avait su s'approprier de la civilisation hellénique non les sentiments les plus relevés, tels que le respect d.e la dignité humaine , mais les qualités pratiques, le talent de l'organisation, l'art de proportionner les moyens à la fin, et, il faut le dire, la duplicité de la politique. Deux grands desseins ont rempli sa vie, la transformation de la Macédoine en puissance du premier ordre et l'asservissement de la Grèce (23).
Les faits qui avaient précédé la prise d'Olynthe sont en dehors de notre sujet. 11 convient néanmoins de rappeler que Philippe, depuis son avènement en 359 avant J.-C, avait toujours été en conflit avec les Athéniens dont il détenait une ancienne colonie, Amphipolis ; qu'il avait chassé les Phocidiens de la Thessalie, et tenté vainement de surprendre les Thermopyles ; que la maladie seule l'avait empêché . d'attaquer la Chersonèse de Thrace ; qu'au moment où nous sommes arrivés, il occupait tout le littoral de la mer Egée de l'embouchure du
(23) L'ouvrage de M. Grote contient sur la géographie et l'histoire de la Macédoine des renseignements nombreux et instructifs, mais je dois faire remarquer que réminent historien , arrivé à Philippe fils d'Amyntas , reprend la tiadition si pru solide d3 ia barbarie et de la misère des Macédoniens. Après avoir, dans des chapitres précédents, reconnu la richesse du pays, loué rhabile administiution d'Archélaos, M. Grote néglige les données si précises qu'il a réunies pour accepter les lieux communs oratoires d'Anien (vu, 9 ; Discours d'Alexandre à ses soldats) et de Quinte-Curce (ix, 10,- même discours); des Macédoniens il fait un peuple de nomades, armés de boucliers d'osiers et d epées rpuilléis. Ce dernici trait , on le sent, est emprunté à QuintK-Curce. La barbiarie des peuples voisins n'a-t- elle pas été exagérée par les Grecs, surtout par les rhéteurs de la décadence ? — On reconnaît les goûts littéraires et artis* tiques des princes macédoniens depuis Archéiaos : pourquoi supposer la gros^ sièreté absolue du peuple? L'éclat de la civilisation grecque a fait tout autour l'ombre plus obscure; mais il y a une illusion étrange à ne voir en dehors du cercle hellénique que nomades et sauvages. Pour Archéiaos, v. M. Grote, xiv, p. 182> et surtout Thucydide, II, 100.
Strymon au golfe Pagasétique . — Athènes épuisée par ses guerres avec les Tbraces et les Chalcidiens, amoindrie par Tissue malheureuse de la guerre sociale, gênée par les troubles de TEubée n'avait pu arrêter lés progrès du roi macédonien. Dans de telles circonstances, deux partis s'étaient formés : Tun plutôt pacifique et comptant dans ses rangs le sage administrateur Eubule, Phocion, Téloquent Démade, Isocrate, le riche Midias ; l'autre [conseillant une politique énergique et dont les chefs étaient les orateurs Démosthène, Hégésippe, Hypéride, Lycurgue et divers généraux dont le plus connu eèt Charès. Cette divergence des opinions existait avant qu'Eschine fût sorti de la vie privée et résultait d'un ensemble de faits auxquels il était resté étranger. A la suite de la prise d'Olynthe, il se fit entre les partis un accord qui semble avoir été sincère, mais cet accord, nous le verrons, ne dura que peu de temps.