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CHAPITRE IV

Conclusion de la paix dite de Philocratôs. — Faits antérieurs à la prise d'Olynthe. — ' Envoi d'une première ambassade auprès de Philippe : discours d'Eschine devant ce prince. — Retour des députés à Athènes : les conditions de la paix sont arrêtées et votées ; omission du nom des Phocidiens. — Seconde ambassade dite des serments : discours d'Eschine devant Philippe. — Le roi ratifie la paix. — Retour des députés à Athènes. — Mécontentement de Démosthènet — Langage confiant d'Eschine. — Satisfaction du peuple. — Dernier décret de Philocratès. — Arrivée de Philippe aux Thermopyles : ses lettres au peuple athénien. — Capitulation de Phalaecos. — Troisième ambassade. — La nouvelle arrive de la réduction de la Phocide. — Eschine rejoint l'ambassade. — Sentence prononcée par les Amphictyons contre les sacrilèges. — Avantages que Philippe avait retirés des derniers événements. — Examen de la conduite des députés athéniens. — Bonne foi d'Eschine. — Procès et condamnation de Philocratès.

Les négociations entre Athènes et Philippe avaient été préparées par divers faits antérieurs à la prise d'Olynthe(i). Pendant l'été de de Tannée '348 avant J.-C, des députés eubéens qui étaient venus négocier un arrangement entre leur Ile et le peuple athénien, avaient annoncé de la part du roi de Macédoine qu'il était disposé à se réconcilier avec Athènes et à conclure un traité de paix. Quelque temps après, lin citoyen, Phrynon de Rhatnnonte fut pris par les corsaires de Philippe pendant la trêve olympique. Il obtint sa liberté en payant rançon ; mais une fois de retour dans sa patrie, il demanda que Ton envoyât avec lui auprès de Philippe un député chargé de réclamer,

(1) Les négociations entre Athènes et Philippe qui aboutirent à la paix de 346 , nnus sont connues par les discours d'Eschine et de Démosthène dans les causes de r Ambassade et de la Couronne : il y est encore fait allusion dans les Philippiques de Démosthène. Parmi des assertions contradictoires et des inexactitudes intéressées , nous avons tâché de discerner sinon le vrai , du moins le probable. Gœller (Prolegomena in Demoslhenis orationes, pars secunda), Stechow (p. 33-54), Grote (xvii , ch. 4), nous ont grandement aidé dans ce travail ingrat.

au nom du droit des gens, la restitution de la rançon. Cette demande fut agréée, et le peuple décida que Ctésiphon accompagnerait Phtynon en Macédoine. Ctésiphon, quand il fut revenu à Athènes, ne se borna pas à rendre compte de sa mission, mais il ajouta que Philippe prétendait faire la guerre aux Athéniens k contre-cœur et qu'il disait désirer de la terminer au plus tôt par un accommodement. Ctésiphon insista ensuite sur les bons sentiments dont le roi paraissait animé, si bien que le peuple, charmé de ce qu'il apprenait, vota avec enthousiasme un décret de Philocratès d'Hagnonte par lequel on autorisait Philippe à envoyer à Athènes un héraut et des députés chargés de traiter de la paix. Quelque temps après Philocratès fut accusé à ce sujet comme ayant f^it une proposition illégale, par un citoyen noipmé Lycinos ; mais grâce à l'assistance de Démosthène il fut absous, et l'accusateur n'obtint pas la cinquième partie des suffrages.

Les choses en étaient là lorsque eut lieu la prise d'Olynthe. Parmi les Athéniens que cet événement mettait à la discrétion de Philippe se trouvaient deux citoyens de marque, latroclès et Eucratos : un jour les parents de ces deux hommes ée présentèrent devant l'assemblée et, déposant les rameaux de suppliants sur l'autel, conjurèrent le peuple de s'intéresser au sort de leurs proches. Philocratès et Démosthène appuyèrent chaudement cette demande, et l'on décida d'envoyer auprès de Philippe l'acteur Aristodémos que recommandaient au choix du peuple ses relations bien connues avec le roi de Macédoine. Le député de reiour à Athènes semble ne s'être guère pressé de faire connaître le résultat de cette mission officieuse. Mais latroclès, étant revenu sans avoir eu à payer de rançon^ ne cessait de parler des excellentes intentions de Philippe. Le sénat appela donc Aristodémos devant lui : celui-ci déclara que Philippe était fort bien disposé pour la république et songeait même à conclure une alliance avec elle. Devant le peuple il tint le même langage. Ces nouvelles furent très-bien accueillies et sur la proposition de Démosthène, alors sénateur, on vota au député des remerctments et une couronne. A la suite de ces faits, Philocratès proposa au peuple d'élire dix députés. chargés de débattre avec Philippe les conditions de la paix. Le décret passa, et Ton nomma Philocratès, Démosthène, Eschine, Ctésiphon, Phrynon, latroclès, Derkillos, Cimon, Nausiclès, Aristodémos. Eschine avait été proposé par Nausiclès, Démosthène par Philocratès: on adjoignit aux dix députés un représentant des alliés d'Athènes, Aglaocréon de Ténédos (2).

(2) Jusqu'ici , nous n'avons guère fait que reproduire le récit d'Eschine (rep/ rapaxp^ p. 196-204. Cf. »airà xr^fctf^ p. 445, sqq) : Les noms des dix députés se

Parmi les causes qui avaient porté les Athéniens à entamer décidément des négociations avec Philippe, on doit compter les faits suivants qui sont de quelque peu antérieurs au choix des députés.

Le bruit avait couru que Philippe, cédant aux sollicitations dea Thébains et des Thessalîens, se disposait à franchir les Thermopyles (3). Les Phocidiens épouvantés s'adressèrent au peuple athénien et demandèrent des secours promettant de remettre k ses généraux Alponos, Thronîon et Nikaea, places qui commandaient lés abords du défilé. . Les Athéniens chargèrent immédiatement leur général Proxénos de prendre possession de ces trois villes, et votèrent l'armement de cinquante trirèmes et une levée de tous les citoyens capables de porter les armes âgés de moins de trente ans. Mais c'était un parti contraire au chef principal des Phocidiens, Phalaecos, qui avait engagé l'affaire, et bientôt il arriva a Athènes une lettre de Proxénos portant que Phalaecos avait fait jeter en prison les députés que l'on avait entendus, et qu'il refusait de remettre les cilles. A la. même date, les hérauts athéniens qui allaient partout annonçant la trêve des mystères d'Eleusis furent éconduits par les Phocidiens. Enfin le roi de Sparte, Archidamos, ayant offert de garder les Thermopjles, ne rencontra qu'un refus dédaigneux de la part de Phalaecos qui redoutait, disait-il, les Spartiates plus que ses voisins .

Ces faits eurent lieu en septembre 347 et ôtèrent aux Athéniens les .dernières espérances qu'ils pouvaient avoir d'une entente liée avec d'autres cités contra le roi de Macédoine.

On fit partir avant les députés un héraut chargé d'obtenir pour eux le droit de passer sans être- molestés ; puis les députés se rendirent à Oréos en Eubée ; mais comme le héraut n'était pas encore de retour, ils passèrent sans retard le détroit et ai rivèrent à Halos que Parmenion assiégeait alors, probablement par suite du projet que Philippe avait déjà conçu de descendre dans la Grèce centrale où il était poussé par les Thessaliens et appelé par les Thébains. Ils traversèrent l'armée ennemie, se rendirent à Pagasse , puis a Larissa où ils trouvèrent le héraut qui leur apportait un sauf-conduit (4).

Hors ces détails que nous devons à Démoslhène, la première am-

trouvent dans le second argument du discours de Démosthène xspî xapcirp. p. 336. Les- orateurs ne donnent que quelques noms.

(3) Diodore, xvi, 58, 59, et surtout Esch. repl rapayrp, p. 300-303. La trêve des raystères d'Eleusis nous donne la date exacte de ces faits , septembre 347 (Olyrap. 108 , 2 ; ThémistocUs, archonte). D'autre part, Eschine dit qqe ces faits eurent lieu avant le choix des députés à Athènes.

|4) Démosth. xepî xApaxp» p. 392.

bassade ne nous est guère connue que par Eschine (5). Celui-ci nous dit que pendant le voyage, Démosthène déplut k tous ses collègues par son arrogance et par son humeur chagrine. Un député, Cimon, ayant dit que la discussion avec Philippe présentait des difficultés, Démosthène aurait déclaré qu'il avait tout prêt un flot intarissable d'arguments, et qu'au sujet d'Amphipolis et de Forigine de la guerre il se chargeait de coudre la bouche au roi avec une bonne corde de jonc.

Enfin Ton arriva à Pella et l'on se prépara k paraître devant le prince. 11 fut convenu que Ton parlerait par ordre d'âge ; Eschine et Démosthène étant les deux plus jeunes devaient parler les derniers . Suivant l'usage d'alors^ l'audience devait être publique, et l'on comprend que Philippe ne négligea rien pour donner aux envoyés athéniens la plus haute idée de sa puissance. Quand ils se présentèrent devant lui, ils le trouvèrent entouré de ses principaux officiers et de sa cour, formée en grande partie de Grecs de distinction qu'k l'exemple d'autres princes macédoniens il savait attirer auprès de lui. Au Hiilieu de cet appareil imposant bC trouvait le fils d'Amyntas^ alors dans tout Téclat de cette beauté virile qui fut aussi le partage de son fils, et dont nous savons tout l'ascendant sur des âmes grecques. ' Ctésiphon, le plus âgé des députés, prit le premier la parole, et après lui les autres. Eschine nous a donné lui-même un résumé intéressant du discours qu'il prononça en cette circonstance.

« D'abord, je lui parlai de son père, votre ancien ami, je lui rap- » pelai les services qu'Amyritas avait reçus de vous, sans rien omettre, ]> mais avec ordre et en détail ; puis j'en vins à l'épreuve qu'il avait » faite lui-même de votre générosité. Amyntas était mort depuis peu de temps ainsi qu'Alexandre son fils atné ; Perdiccas et Philippe » étaient des enfants, leur mère Eurydice était trahie par de prétendus » amis ; Pausanias revenait de l'exil et allait s'emparer du royaume : » tout banni qu'il était, il avait le dessus grâce aux circonstances ; » des partisans nombreux le soutenaient ; il avait k son service un » corps de troupes grecques, s'était emparé d'Anthémonte, de Therma, u de Strepsa et de quelques autres places ; les Macédoniens étaient » divisés et la plupart penchaient pour Pausanias. Sur ces entrefaites, » les Athéniens avaient élu Iphicratès pour diriger la guerre contre » Amphipolis : les AmphipoJitains eux-mêmes possédaient alors cette » ville et jouissaient du revenu des pays d'alentour. Quand Iphicra- » tés fut arrivé sur les lieux, d'abord avec quelques vaisseaux pour » étudier Tétat des choses plutôt que pour assiéger la ville, « alors,

(5) Eschine, repî wapeaep. p. 205, sqq.

— Si —

» dis-je à Philippe, Eurydice, ta mère, l'envoya chercher, et suivant » le récit de tous ceux qui étaient là, elle remit Perdiccas, ton frère, » entre les mains d'iphicratès ; puis, . t'ayant posé, petit enfant que » tu étais, sur les genoux du général, elle lui dit : Amyntas, le père de » ces enfants, de son vivant t'adopta pour fils et eut les meilleurs rap- » ports avec la cité athénienne ; simple particulier, tu es le frère » de ces enfants, et comme personnage publie tu es amsi notre ami . » Après ces mots, elle le supplia instamment, et pour vous, et pour elle- » même, et pour le royaume, s*adressant k lui comme k un sauveur. » Iphicratès^ après cet entretien , chassa Pausànias de Macédoine et » vous conserva le pouvoir. »> Je parlai ensuite de Ptolémaeos qui fut » chargé de la tutelle ; je rappelai l'ingratitude et la méchanceté qu'il » avait montrées en contrariant notre politique au sujet d'Âmphipolis. » J'insistai sur la générosité que vous montrâtes malgré tous ces » torts, quand bien que, commandés par Callislhénès, vous eussiez » le dessus dans la guerre contre Perdiccas, vous consentîtes à con- » dure une trêve avec ce prince dans Tespoir que vous finiriez par » obtenir satisfaction. Je m'effor^i aussi de réfuter une calomnie » répandue en montrant que le peuple avait fait périr Gallisthénès, » non pour la trêve conclue avec Perdiccas, mais pour d'autres motifs. » Puis, j'osai attaquer Philippe lui-même, lui reprochant d'avoir à son » tour fait la guerre k notre ville. Pour preuves de ce que j'avançais, » je présentai les lettres des Macédoniens, les décrets du peuple et la )> trêve de Callisthénès. Quant aux traditions sur la possession primi- » tive de ce territoire et du lieu appelé les Neuf- Voies, sur lea enfants » de Thésée, dont l'un, Acamas reçut, dit-on, cette contrée ciomme » dot de sa femme, il convenait alors de les rapporter, ce que je fis » avec toute rexactiiude possible, mais il me parait nécessaire d'abré- » ger aujourd'hui. Je rappelai aussi les autres preuves qui sont fon- » dées non sur des mythes anciens, mais sur des faits contemporains. » Dans une assemblée de la confédération des Lacédémoniens et des » autres Grecs, Amyntas, le père de Philippe, qui était un des alliés, » envoyait un synèdre (représentî^nt) et possédait un suffrage, vota » pour que les Grecs aidassent les Athéniens k recouvrer Amphipolis » leur propriété. Je prouvai le fait par le décret des Grecs réunis, et » par les votes qui sont conservés dans les registres publics. « Quand » Amyntas, le père de Philippe, a ainsi renoncé à cette ville, en » présence de tous les Grecs, non-seulement par un discours, mais » par un vote, il n'est pas juste que toi, son fils, tu la réclames pour » tienne. Prétends-tu la posséder justement pour l'avoir conquise ? » Si, en nous faisant la guerre, tu as pris cette ville par la force des » armes, tu en es le propriétaire légitime d'après le droit de la

î> guerre ; mais si tu as conquis sur les Amphipolitains une ville qui ï> nous appartient, ce n'est pas le bien de ceux ci que tu occupes, » c'est une terre athénienne (6). » .

Tel fut le discours que prononça Eschine; il roule tout entier sur deux idées : Athènes a des titres à Tamitio età la reconnaissance de Philippe; de tout temps on a reconnu la légitimité de ses droits sur Amphipolis. Etaient-ce là des arguments capables d'amener Philippe à renoncer à une ville qu'il occupait depuis les premières années de son règne, dont il éprouvait tous les jours les avantages pour le maintien et Textension de sa domination sur les côtes de la Thrace et qu'Athènes était au su de tous hors d'état de reconquérir ? Après la soumission delà Chalcidique, le Macédonien, victorieux sur tous les points, pouvait s'arrêter et conclure une paix de nature k lui garantir la paisible possession de ses conquêtes, faire même quelques concessions pour calmer les esprits; mais il était plus que naïf de lui demander, en s'appuyant sur les arguments que nous avons vus, de rendre purement et simplement la plus précieuse de ses acquisitions. On s'étonne qu'Eschine et même Démosthène, sachant que Philippe, maître des personnes dotant d'Athéniens, vainqueur jusqu'alors sanà conteste, finirait par dicter les conditions de la paix, n'aient pas eu le courage de désabuser leurs concitoyens des illusions qu'ils nourrissaient au sujet de cette ancienne colonie sur le Stry mon qui ne leur avait jamais valu que déboires et revers (7). Quant au Macédonien, il est problable qu'après avoir écouté patiemment la première partie du discours d'Eschine, il dut sourire finement en voyant l'orateur athénien entraîné par les habitudes du Pnyx s'étendre à loisir sur Thésée, Acamas et le mariage de ce dernier. Avec de tels hommes d'Etat pour adversaires, il était sûr de gagner la partie.

Au dire d'Eschine, Démosthène, qui prit la parole après lui, loin de ruiner en un instant tout l'échafaudage des prétentions de Philippe ainsi qu'il l'avait annoncé, perdit le fil de son raisonnement, s'arrêta k plusieurs reprises, et malgré tous les encouragements du prince finit par rester muet. Nulle part Démosthène ne dit rien qui contredise cette assertion , si improbable qu'elle paraisse. Fut-il intimidé par la présence d'un roi qu'il avait si violemment attaqué, ou bien gêné par le vague des instructions qu'il avait reçues à Athènes? Les deux suppositions sont également vraisemblables,

(6) Esch. xepî yrapArp, p. 211 : ^rpârop (j^èv yàp..... Jusqu'à p. 2'9, rijv

(7) Le scboliaste d'Eschine (p. 48, Dindoi'O compte jusqu'à neuf défaites des Athéniens à l'occasion d'Amphipolis,

bii

et à en jager par le discours d'Eschine lui-même, les envoyés chargés de sonder les intentions du monarque étaient mal pré^ parés à engager avec lui un débat sérieux. Leur préoccupation principale dut être de ne rien dire qui pût empêcher les négociations d'aboutir.

Toujours au dire d'Eschine, Démostbène, après l'audience, furieux de sa déconvenue et épouvanté de l'audace qu'avait montrée son collègue , lui reprocha aigrement d'avoir compromis par la hardiesse de son langage les intérêts qu'il avait k défendre : rien dans les dispositions du peuple ne justifiait un ton si hautain.

On rappela alors les envoyés devant le roi qui avait préparé la réponse qu'il devait leur faire. Il reprit les divers arguments qui avaient été allégués, avec précision et clarté, s'arrêtant surtout au discours d'Eschine et négligeant le peu que Démosthène avait dit, le tout d'un ton afiaDle et bienveillant qui fit concevoir à la plupart des députés la meilleure opinion de son caractère et de ses dispositions : il leur promit de ne pas attaquer la Ghersonèse pendant que le peuple délibérerait sur la paix (8). Dans un repas auquelil les invita, il acheva de les séduire par la bonne gr&ce de ses manières et par l'entrain qu'il mettait à faire les honneurs de sa table (9).

La mission des députés était terminée; ils n'avaient plus qu*k revenir chez eux. Durant le voyage ils s'entretinrent souvent du prince devant qui ils avaient paru : Ctësiphon ne cessait de louer sa beauté, son afiabilité ; Eschine vantait la sûreté de sa mémoire ; Démosthène, la facilité de sa parole. Ce dernier a^t-il joué en cette occasion le personnage hypocrite que nous dépeint Eschine (1 0) ? Ici nous devons nous abstenir : Ï6 seul moyen de ne pas se perdre au milieu des assertions souvent si contraires des deux orateurs est de n*accepter guère que les faits sur lesquels ils sont d'accord, ou du moins que l'intérêt du moment ne les portait pas à dénaturer. Le départ du vrai et du faux n'en est pas moins difficile à faire, surtout quand les personnes sont en cause, et si l'on peut accepter d'une manière générale le récit qu'Eschine fait de la première ambassade, c'est que Démosthène lui-même reconnaît que dans le premier voyage les députés ne commirent pas de fautes graves (11). La conduite qu'il tint à Athènes immédiatement après le retour est conforme k cet aveu.

Les députés revinrent dans les premiers jours d'Elaphébolion

(8) Eschine, Tnpî xapaxp. p. 259.

(9) Esch. id. p. 229. L'orateur a soin de placer cet éloge dans la bouche de Ctésiphon , un de ses coUègues.

(10) Esch. irepî TTapaxp. p. 223-226.

(11) Dém. id. p. 345 et 414.

(mars 346) (42) : ils rendirent compte m sénat de leur mission (43) et remirent une lettre de Philippe, pleine d'assuranees bienveillantes ; il y disait entre autres cboses i « Je m'expliquerais plus clairement sur les » services que je songe à vous rendre, si je pouvais compter sur votre » alliatice (U) ». Démosthène , qui cette année-là était sénateur, loua les députés pour leur zèle, et déclara qu'ils avaient bien mérité de la république ; puis il proposa de décerner à chacun d'eux une couronne d'olivier et de les inviter pour le jour suivant à dîner au Prytanée. Lorsqu'ils parlèrent devant le peuple, Ctésiphon s'étendit sur les diverses qualités de Philippe, affable, disert, beau de sa personne, gai convive et même buveur émérîte. Chacun répéta ce qui Pavait le plus frappé dans le prince , et on laissa à Démosthène le soin de parler d'Amphipolis. lln'enditmot, et tournant en plaisanterie tout ce qu'on venait d'entendre , ce dont il est difficile de le blâmer , il proposa plusieurs décrets : l'ua portait qu'une trêve serait conclue avec le héraut de Philippe qui venait d'arriver, et avec les députés macédoniens que Von attendait; par un autre, les prytanes étaient invités à convoquer une assemblée pour le huitième jour d'Elaphébolion, jour qui était consacré à Esculape, afin que l'on pût traiter avec les envoyés de Philippe dès qu'ils seraient arrivés; un troisième décret remerciait les députés de k manière dont ils s'étaient acquittés de leur mission (i5). Enfin, Démosthène proposa encore dans le sénat d'assigner des places d'honneur aux députés de Pliiiîppg pour les Dionysiaques qui étaient proches (16).

Les dépntés de Philippe , Antipater , Eurylochos et Parménion

furent à Athènes pour le 8 d^Elaphébolion (47), et, dans l'assemblée qui

se tint ce jour-lk, on décréta, sur la proposition de Démosthène, que

les prytanes convoqueraient le peuple deux jours de suite, après la

célébration des Dionysiaques à Athènes et après l'assemblée , dans le

temple de Bacchus qui suivait la fête ; les jours fixés furent les i 8 et

19 d'Elaphébolion, et dans ces assemblées on devait délibérer sur la

conclusion de la paix et de Talliance avec le roi (18). Eschine constate

avec raison que Démosthène, en cette occasion, s'occupa très-active-

(12) Eschine, uark K-fM^'f* P- 455.

113] Esch. Tspl fCAùaxp. P- 227 sqq.

U4)Dém. id. p. 353.

115) Esch. id p. 232, 233. Dans le discours contre Ctésiphon

0OUS avons les détails et les dates : p. 455, 456, 457.

(16) Esch. ^sûl xapoLTFp* p* 235, aara Kr)f(r/y. p- 466, 467. Dém. xspî Ttapcxxp. p-^^4;»Êpî^^-. P.2S4.

(17) Cela résulte de ce qu'il n'y a pas d'assemblée autre indiquée pour la j-éception des envoyés de Philippe.

118) Esch. ^gpî ^apa,irp. p. 241 ; x«Tà Y^r^ffi^. p. 457 , 458. •

ment d'amener sans retard les négociations à un résultat définitif, et il énumère malignement les égards particuliers que son adversaire eut pour les envoyés macédoniens. Mais on ne peut le suivre dans les accusations qu'il dirige à ce propos contre la probité de Démosthène. L'intérêt d'Athènes était de sortir au plus tôt de la position fausse où les événements l'avaient placée, et faire traîner les choses en longueur ou affecter d'accueillir froidement les représentants du roi aurait été également maladroit (4 9).

Pendant que l'on se préparait k recevoir les envoyés de Philippe, le Congrès des alliés s'était réuni pour écouter le rapport d'Aglaocréon de Ténédos. On y prit les résolutions suivantes :

ce Puisque le peuple athénien délibère sur la conclusion de la paix » avec Philippe^ et que les députés que le peuple a envoyés dans la » Grèce pour exciter les cités à défendre la liberté des Grecs sont » encore absents^ les alliés décident que lorsque ces députés seront » revenus et auront rendu compte de leur mission au peuple et aux » alliés, les prytanes devront réunir deux assemblées, suivant la loi, » pour qu'il y soit délibéré sur la paix : la décision que prendra le » peuple athénien sera obligatoire pour les alliés. Trois mois de délai » sont accordés aux cités grecquâs pour se faire inscrire avec les » Athéniens sur la stélè où sera gravé le traité, et pour prêter serment » et bénéficier des stipulations (20). » — Eschine qui nous donne ce résumé de la décision du Congrès, insiste sur les réserves qu'il contient en faveur des cités grecques, et sur l'omission, réfléchie d'après lui, du mot d^alliance.

Les résolutions des alliés furent lues (2\) dans l'assemblée qui se tint le 1 8 d'Elaphébolion et à laquelle étaient présents les envoyés de Philippe. Conformément à un décret de Démos-

(19) Eschine accuse Démosthène d'avoir hâté la conclusion de la paix sans attendre le retour des députés athéniens envoyés dans les vi les grecques, et de s'être opposé à ce que Ton tînt compte des résolutions du Congrès allié dont il va être parlé. Ces accusations présentées dans le ^%fi yrapeurp, p. 242, sont renouvelées avec plus de détail dans le xarà Krijfftf. p. 446-446, 454-460, La réponse de Démosthène au sujet de l'absence des députés est peu sérieuse : il n'y avait pas de députés athéniens auprès des villes grecques, nous dit-il, parce qu'exciter les Grecs contre Philippe quand on traitait avec lui, aurait été indigne de la république et inutile (repl rovtmrf. p. 233); puis il reproche à son adversaire de mentir et de calomnier Athènes. — Hermogène cite ce passage de Démosthène comme un exemple i\\x mensonge oratoire, qui peut être employé quand il sert l'intérêt des auditeurs. ;rf/>? fisùSâou êeivérviroq, ch. 19: TC^pïèyvwriiévQD'^^ùêoxiq xaî xâre xptjffréov «<îrÇ.

(20) Esch. xspî sapeur p. p. 240; icarà Krijcrtf. p. 459.

(21) Esch. xarà Knfff/^». p. 458, 459.

tbène (22), la parole devait être donnée aux orateurs qui voudraient parier sur la paix. Pbilocratès présenta alors un projet par lequel un traité de paix et d'alliance était conclu entre Philippe et ses alliés d'un côté, les Atliéniens et leurs alliés de l'autre : lesPhocidiens et les Haléens de Thessalie, quoique alliés d'Albèues^ étaient no.iiinémeat exclus du traité (23).

Esûhine protesta contre une pareille rédaction : « Si Philocratès , » disait-il, avait longuement cherché un moyen d'empêcher la conclua sion de la paix, je crois qu'il n'aurait pu en trouver un meiUeur que » de telles propositions : pour moi, tant qu'il restera un seul athénien ' debout, je ne saurais conseiller à la ville d'accepter de telles condi- » tiens. Néanmoins je crois qu'il convient -Ae faire la paix. » (24) — Autant que l'on en peut juger par -les témoignages des orateurs, la discussion s'étendit alors, et porta non-seulemeot sur l'exctu&ioo des phocidiens qui ne fut pas maintenue , mais probablement aussi sur l'allianee avec Philippe. Eubule aurait dit qu'il fallait descendre au pirée, s'imposer des contributions extraordinaires, affecter le fonds ihéonque aux dépenses militaires ou accepter le projet de Philocratès (^5). Le jour suivant on se réunit encore et la discussion continua, pémosthène soutenait qu'il était impossible de séparer la paix de j'alHanee ; il fit même intervenir Antipater dans le débat et l'appela ï ] a tribune (26). Quel fut le rôle d'Eschine et faut-il croire , comme pétaosthène le prétend, qu'après avoir le premier jour attaqué la (ïioiion de Philocratès , il changea brusquement d'avis et la soutint t,rè<i-éaei^iquemeat dans la seconde assemblée (27)? — Il est probable

|S2) Esch. xtfi XBifcarf. p. 343.

(33) Dém. id. p. 391; Escb. ««rà; Krifiri;>. p. 454,

{34)Dém. id. p. 345.

(25) Dém. id. p. 434 in fine. Des mots nvw'tiie (Uv oCtd( (Kschine)

on pourrait induire qu'Eschine pwla le second jour.

|26) Escb. Ktfrà Ktifiriy. p- 461, 462.

[27) Dém. xeplxnfaxf. p. 345. — Dana son premier discours, Escbine prétend qu'il n'a parlé que le premier jour, et que, d'ailleurs, il n'aurait pu parler le second jour où l'on n'avait plus qu'à voter sur les propositions [xspi xap^xp. p. 242, 243).; mais dans le discours contre Ctéaiphon, il dit le. contraire, et accuse Démoslhène d'avoir énergiquement plaidé pour la conclusion immédiate de la pais etdel'alHance avecPbilippe (p. 461]. Cette contradiction pourrait se concilier en admettant que la discussion n'avait pas été terminée le premier jour, et qu'elle occupa une partie de la seconde journée jusqu'au moment où l'assemblée eut i se prononcer définitivement. — Démosthène [refl xafuxf. p. 345] prétend que dans la seconde assemblée il avait appujé vivement le décret du Congrès allié, tandis qu'Eschine, soutenant Philocratès, engageait le peuple à ne pas écouter ceux qui abusaient des souvenirs glorieux des ancêtres,

que la plupart des orateurs étant d'accord sur la nécessité de la paix , appuyèrent le projet qui était présenté, en exceptant la clause concernant les Phocidiens et les Haléens. Nous voyons en effet, que Ton se contenta d'amender sur ce point la motion de Philocratès. La paix était conolue sur les bases de Vuti possidetis ; les parties contractantes étaient : d'un côté, Philippe avec ses alliés; de l'autre, Athènes avec les sieiis. Il n'était parlé ni des Phocidiens, ni du roi Thrace Kersobleptès, alors allié d'Athènes, et en guerre avec Philippe. Cette omission devait avoir les plus graves conséquences (28).

Le 25 d'Elaphébolion, on tint une dernière assemblée où Démosthène remplissait les fonctioos de proèdre(29) :les Athéniens et leurs alliés devaient, ce jour-lk,' ratifier la paix par un serment solennel prêté entre les mains des envoyés de Philippe. On avait décrété dans une réunion aiitérieure (30) que les mêmes députés seraient envoyés auprès du roi, afin de recevoir son serment et ceux de ses alliés. Mais quand on en vint à l'admission des alliés d'Athènes au serment, on se trouva en présence de difficultés sérieuses. Les Macédoniens faisaient une distinction entre les confédérés d'Athènes qui reconnaissaient son hégémonie^ tels que certains des insulaires, et ses alliés de date plus récente, les Phocidiens et Kersobleptès, qui n'avaient été aucunement représentés dans les dernières négociations. Le projet de Philocratès portait textuellement que les envoyés de Philippe recevraient les serments des membres du Congrès allié (31). Aussi, lorsque Kritoboulos

et à décréter que Ton ne porterait secours à aucun peuple grec qui n*eût déjk secouru Athènes. Ëschine répond au premier reproche jrfp^ frapaxp, p. 242-256.

(28) xepî 'AAovvjf (Toy, p. 81-84. Dém. xepî fraparp. p. 385 et 391 ; Esch. xepî yeapaiFp. p. 259.

(29) Escû. KOLTct KTJfjiy. p. 462 : ïkt^ fôhovroç roù èXeififfioXtûvoç, Tipi

xaparp. p. Î59 : Atffioffôéviiq Xatyxdvei^pot^peùeiv. D'après le même

{Trepî Taparp, p. 268j, une assemblée avait été tenue la veille, él^iéfjL^ (pôivovroq^ dans laquelle Démosthène, déjà élu député, remplissait les fonctions de proèdre.

(30) C'est ce qui ressort de la note précédente et d'une autre indication d'Eschine [rspî xapaxp. p. 259) : ;< Lorsque nous avions déjà été élus pour » l'ambassade des serments , mais avant notre départ , il se tient une »» assemblée. » Où placer cette réélection des députés? Stechow n'a même pas soupçonné la difficulté (p. 44). M. Grote cite le passage d'Eschine comme prouvant que l'assemblée commença par procéder à la réélection des députés : cette opinion ce peut être conciliée avec les textes que nous avons cités. On tint probablement des assemblées auxquelles les orateurs font allusion en passant et dont nous ne pouvons déterminer ni l'objet précis, ni la date exacte.

(31) Eèchine KArkHirvitTif. p. 463-465. D'après Eschine, cette clause avait été introduite frauduleusement par Philocratès , et Démosthène , proèdre , aVait fait yoter le traité ainsi altéré» bien qu'il sût la fraude.

de LaiBpsaque, seprésentantau nom de Kersobleptès, demandai prêter serment avec les autres alliés dans 1(B Stratégion^ y eut il un moment d'embarras : cependant après quelque tumulte le peuple finit par décider que le représentant du roi Thrace devait être admis au serment, et il ne semble pas que les envoyés macédoniens aient protégé énergiquement contre cette décision (32) ; mais quand il s*agit des Phocidîens, Antipater et ses collègues déclarèrent , très-nettement , que Philippe ne pouvait admettre ce peuple au bénéfice de la paix (33). Le cas était grave ; fallait-il rompre les négociations au moment où elles paraissaient couronnées de succès, et pour ces Phocidiens qui venaient de se montrer si ingrats et dont la cause était impopulaire , devait-on renoncer aux espérances que depuis plusieurs mois on fondait sur les bonnes intentions de Philippe? — Faut- il croire touï ce que Démosthène nous dit des promesses fallacieuses par lesquelles Eschine et Philocrates auraient surpris la foi du peuple athénien ? ils répandirent, d*après lui, le bruit que l'exclusion des Phocidiens n*était qu'apparente; que Philippe la réclamait pour contenter les haines des Thessaliens et des Thébains, mais que, plus tard, une fois la paix conclue, il protégerait la Phocide, châtierait l'arrogance Thébaine, ferait rendre aux Athéniens TEubée et le territoire contesté d'Oropos(34). — Ces bruits coururent dans la ville, cela est certain : comme beaucoup d'autres, Eschine put y ajouter foi sans être pour cela corrompu ; ils flattaient trop les dispositions et les vœux du public pour n'être pas accueillis avec faveur^ et Démosthène paraît avoir partagé l'illusion commune. Aux yeux de l'histoire, l'omission volontaire des Phocidiens tut une faute grave dont la responsabilité incombe à tous les hommes d'Etat qui s'occupèrent de la paix de 346 ; Démosthène lui-même, le plus sagace

(32) Escbine , dans le discours sur l'Ambassade (p. 259-202) et dans le discours sur la Couronne (p. 463-4^5), attaque très -nettement la conduite que Démosthène tint en cette occasion à l'égard de Kersobleptès. Les deux passages diffèrent mais ne se contredisent réellement pas. Démostbène est mal à son aise quand il s'agit de cette rédaction du traité à laquelle Escbine s'applique en triomphant à démontrer que son adversaire a pris part beaucoup plus que lui, — Eschine réfute [xepî xaparp, p. 263) le reproche que lui aurait fait Démosthène d'avoir empêché Critoboulos de prêter serment au nom de Kersobleptès : je n'ai pu retrouver cette imputation dans le discours de Démosthène sur V Ambassade , ce, qui peut tenir à quelque remaniement postérieur du texte. V. infr., ch. vi, note 7 ; ch. xi, note 2. Me permettrai-je de dire que M . Grote me paraît bien sévère pour Eschine et bien indulgent pour Démosthène, à propos des faits qui suivirent la première ambassade? Cependant, sans Eschine , il serait impossible de rien comprendre à Thistoire de la paix de

(33) Dém. repl raparp, p. 444.

(34) Dém. id. p. 444, 409, 346, 388, 391; II» Philipp., p. 69, 72.

de tans, eut le tort de laisser voter sans protestation immédiate une convention qui permettait à Philippe d'employer toutes ses forces contre le seul peuple qui pût l'arrêter au passage des Ihermopyles.

Ainsi fut conclue la paix entre Philippe et les Athéniens : on i'ap* pelle souvent paix de Philocratès, parce que ce personnage prit la part la plus active aux premières négociations et à la rédaction du traité, et qu'on l'accuca plus tard d'avoir été amené par les présents de Philippe à tromper les Athéniens sur leurs véritables intérêts.

Les députés athéniens et le député allié qui leur était adjoint n'avaient plus qu'à se rendre auprès du roi de Macédoine pour échani^er avec lui les ratifications. Le décret du peuple les autorisait en outre à prendre les mesures qu'ils croiraient utiles (35) ; mais il leur était interdit d'avoir avec le roi aucune entrevue particulière (36). Démosthène comprit qu'il fallait se h&ter ; il savait comme tous ses collègues de la première ambassade, que lorsqu'ils avaient quitté Pella pour revenir à Athènes, Philippe était de son côté parti pour. la Thrace (37) dans l'intention de faire la guerre k Kersobleptès ; de plus, une dépêche de Charès en date du 26 d'Blaphébolion, venait d'annoncer que le prince thrace avait perdu Hiéron Oros et se trouvait dans une position criti* que (38). Démosthène obtint donc du sénat (que le peuple avait autorisé à cet eiiet), le 3 de Munychion (avril), un décret invitant les députés k partir au plus tôt, et enjoignant à Proxénos, général qui se trouvait à Oréos en Eubée, de les transporter auprès de Philippe en quelque Ueuqu'il fût (39).

Les députés se rendirent à Oréos, y trouvèrent Proxénos ; puis^ sans s'inquiéter du sort de Kersobleptès, suivirent le même itinéraire que lors de leur premier voyage^ et arrivèrent à Pella vingt-trois jours après leur départ. Lk, ils attendirent que Philippe revint de son expiédition en Thrace (40). Démosthène prétend qu'il ne cessa d'exhorter ses collègues k sortir de cette inaction funeste^ et k se mettre k la recherche de Philippe (il). Eschine répond qu^il ne fut jamais que&-

(35) Esch. irepî iràpeiTFp, p. 279.

(36) Dém. id. p. 330.

(37)Esch. id. p. 259; xarà Knffftf, p. 455.

(38) Esch. id. p. 267 , 268.

(39) Dém. id. p. 389, xepi rou aref. p. 233. Nous savons la date de ce décret par Eschine [irepî rapairp. p. 268), q\ii ne dit pas qu'il fut porté sur la proposition de Démosthène. Quant au texte même du décret, inséré dans le discours pour Ctésiphon (p. 235), il n'oflre aucun caractère d'authenticité.

(40) Démosth. itspî'xapairp. p. 389, 390.

(41) Dém., id. p. 390.

tion de la Thrace, et s'appuie sur le texte du mandat qui avait été conféré aux députés. D'après lui, lorsqu'ils eurent appris le retour du roi, ils se seraient surtout préoccupés du langage qu'il leur faudrait tenir devant lui ; à ce propos^ il rapporte une discussion très- vive qu'il aurait eue avec Démosthène. Des envoyés thébains et lacédémoniens étaient arrivés à Pella, se proposant sans doute de capter les bonnes grâces du roi ; les Macédoniens se préparaient ostensiblement à marcher contre les Thermopyles : que devaient faire les députés d'Athènes ? fallait-il laisser le roi se ranger du côté des Thébains ? — Démosthène se serait emporté et aurait reproché k Eschine de vouloir compromettre les députés en les engageant à outrepasser leurs instructions. — Il fut décidé, puisque l'on ne pouvait s'entendre, que chacun parlerait suivant sa manière de voir (42).

Pendant que les députés se reposaient à Pella, et que peut-être Démosthène lui-même s'endormait dans une sécurité imprudente, Philippe en avait fini avec le thrace Kersobleptès dont le fils lui ,avait été livré comme otage (43). Lorsqu'il fut de retour à Pella, les envoyés athéniens parurent devant lui, et Démosthène revendiqua 1 honneur de prendre le premier la parole. Que dit-il en cette occasion? — Làdessus il se tait, et nous avons de la peine à admettre le tissu d'odieuses insinuations contre ses collègues et de flatteries impudentes à l'adresse du roi qu'Eschine rapporte si longuement. On peut seulement induire de cette contradiction entre les deux adversaires que Démosthène n'avait pas prévu les suites de la paix d'aussi bonne heure qu'il s'en est vanté plus tard. D'après lui, son rôle dans la seconde ambassade se serait borné à protester contre la conduite de ses collègues, et à travailler de son côté à obtenir de Philippe la délivrance des prisonniers athéniens : il en aurait même racheté plusieurs à ses frais (44). Une abstention pareille est aussi invraisemblable que l'adulation honteuse dont parle Eschine.

Après Démosthène, Eschine prit la parole et prononça un discours soigneusement élaboré : nous le connaissons en substance par le résumé suivant que nous devons à l'orateur lui-même :

« Je dus répondre d'abord brièvement aux calomnies que Démos- » thène avait débitées contre ses collègues ; je dis que les députés

(42) Eschine. Teeplxapearp. p. 272-279.

(43) Esch. jTE/jt Ka.poLX'p, p. 259. — Dém. xspi xaparp. p. 390-448.

(44) Dém. xepX yrapaxp. p. 393-396. Eschine s'efforce de travestir l'acte de générosité de Démosthène . Celui-ci prétend qu'il voulut quitter brusquement ses collègues et revenir seul sur un navire qu'il avait frété , mais qu'il en fut empêché par Philippe : x^l xapaxp, p. 357, 445. N'y a-t-il pas là quelque exagération?

» envoyés par les Athéniens n'avaient pas à présenter de justification » particulière en Macédoine^ car chez eux ils avaient été jugés » dignes^ d'après leur vie, de servir la république. Après quelques » mots sur les serments que nous venions recevoir, je traitai des » divers intérêts que vous nous aviez recommandés, car l'éloquent et » ingénieux orateur Démosttiène avait oublié le plus nécessaire. Je » parlai de la marche vers les Thermopyles , du temple de Delphes, » des Amphictyons^ et j'insistai surtout pour que Philippe rétablit » l'ordre, non par les armes, mais par une décision votée. Si la chose » était impossible (comme il était manifeste, puisque nous voyions » Tarmée déjà réunie)^ je dis qu'au moment de délibérer sur les » afiàires communes des Hellènes, il devait tenir grand compte des » droits de la piété et écouter attentivement ceux qui voudraient le » renseigner sur les usages antiques. Puis, remontant à l'origine, je » racontai la fondation du sanctuaire, la première réunion des Amv phictyons ; je lus les serments par lesquels les anciens s'engageaient » à ne détruire aucune ville amphictyonique , à ne couper les eaux » des sources ni en temps de guerre ni en temps de paix^ à prendre » les armes contre tout peuple violateur de ces engagements, «à » détruire ses villes, et à combattre de la main, du pied, de la voix, » de toutes leurs forces, quiconque déroberait les biens du dieu, ou » tremperait dans le vol, ou formerait quelque projet contre le » domaine sacré. A ce serment était jointe une imprécation puissante. B Après cette lecture, j'exposai qu'il me semblait juste de ne pas » oublier les villes béotiennes qui avaient été rasées. Pour montrer » qu'elles étaient amphictyoniques et comprises dans le serment , » j'énujnérai les douze peuples qui avaient des droits sur le sanc- » tuaire : Thessaliens, Béotiens (et non les Thébains seuls), Dorions, » Ioniens, Perrhèbes, Magnètes [Dolopes], Locriens, OEtéens, » Phthiotes, Maliens, Phocidiens. rétablis que chacun de ces peu- » pies a un droit de suffrage égal, le plus faible comme le plus grand ; » que le député de Dorion et de Kytinion est l'égal de celui de Lacé- » démone (car chaque peuple a deux suffrages) ; que, pour les Ioniens, » le député d*Erétrie et de Priène est sur le même pied que celui )» d'Athènes, et qu'il en est de même pour les autres peuples. Je fis » voir qu'en principe l'expédition qu'entreprenait le roi était pieuse » et juste; je soutins que, les Amphîctyons une fois réunis dans le » temple et jouissant de la sûreté personnelle et du libre suffrage, il » conviendrait de juger les auteurs de la première spoliation du tem- 9 pie, non leurs patries, mais les coupables seulsavec leurs complices; » que les villes qui livreraient les coupables à la justice devraient » être épargnées.

1) Mais ei tu vas employer la force pour assurer aux Thébains le • fruit de leurs injustices, cette assistance ne te gagnera point leur » gratitude, car tu ne saurais faire pour ce peuple autant que firent » jadis les Athéniens, et cependant il ne s'en souvient plus. Quant à V ceux que tu auras abandonné injustement, tu aur^s en eux des » ennemis plus obstinés, bien loin de te les être conciliés (45). »

Nous avons cité ce passage en entier, car il montre bien qu'Eschine manquait absolument de sens politique. Accepter sans réserves Tintervention de Philippe dans les affaires intérieures de la Grèce, le regarder comme un arbitre et lui conférer le droit de ch&tier et de récompenser,' ne poser d'autres bornes à son action que le respect dû aux institutions amphictyoniques, n'était-ce pas reconnaître définitivement la suprématie d'un despote étranger"^ Après sa dissertation sur les origines d'Amphipolis, qui avait plu à Philippe* sans le convaincre^ Eschine restait fidèle k cette diplomatie mythologique et sentimentale dont ses invectives contre les Locriens d'Amphissa devaient être le chef-d'œuvre. L'aveugle orateur qui reprochait à Démosthène de béotiser, croyait bien faire en excitant Philippe contre les Thébains, et quand il prononça ce résumé devant un tribunal athénien, plusieurs années après la ruine de la Phocide, il était encore le jouet de la même illusion. Ces préjugés étroits, ces haines de cité à cité furent toujours les meilleurs auxiliaires des ennemis de l'indépendance de la Grèce : Démosthène leur a fait des concessions oratoires, mais il n'en tint jamais compte dans sa politique.

Malgré toute l'éloquence d'Eschine et ce que purent dire les autres députés, Philippe ne se pressa point d'échanger les ratifications. Il tenait à se rapprocher des Thermopyles avant que les députés des cités grecques qui se trouvaient auprès de lui (Athéniens, Eubéens, Phocidiens, Thébains, Lacédémoniens) (46) fussent rentrés dans leurs patries. C'est dans Justin qu'il faut lire le triste tableau des efforts tentés par les diverses cités pour se concilier l'amitié et Falliance du Macédonien (47). Jamais on ne vit un tel empressement à mendier l'intervention d'un prince étranger : les hontes de la paix d'Antalcidas se trouvaient dépassées, et l'on se demande quel besoin Philippe aurait eu d!acheter des gens qui s'offraient d'eux-même si bénévolement ?

Au milieu de ces prétentions ennemies, le roi tenait la balance égale, laissant dire que la Phocide plus que Thèbes pouvait espérer

(45) Eschine, irepï rapaxp. p. 283-288.

(46) Esch. xepî xapearp. p. 276, 290, 304; Dém., III* Philipp., p. 113; Justin, vui, 4; Dém. xtpî irapetrp, p. 365.

(47) vm ,4; ** Fœdum prorsus miserandumque spectacolun »., ^etc

son concours, évitant de rien promettre à personne, feignant l'indécision^ voulant par-dessus tout empêcher la Phocide, Sparte et Athènes de s'entendre contre lui^ et sachant que ses desseins réussiraient sûrement s'ils restaient ignorés.

Ce fut seulement k Phères, ville située dans le sud de la Thessalie et près du golfe de Pagases, que Philippe et ses alliés prêtèrent serment entre les mains des envoyés d'Athènes (Olymp. 408^ 2; scirophorion, dernier mois de Tarchontat de Thémistoclès ; av. J.-C. 346, juin) (48). Le roi avait désigné lui-même les personnes qui représentaient ses alliés, contrairement au décret du peuple qui prescrivait aux députés de faire prêter serment au principal magistrat de chaque cité (49). Parmi ces alliés était comprise Cardia, ville située sur les frontières de la Chersonèse et dont les Athéniens revendiquaient la propriété (50).

Les députés partirent alors, laissant Philippe k trois journées de marche des Thermopyles, et arrivèrent à Athènes le <3 du mois scirophorion (54 ) : leur voyage avait duré soixante-dix jours. Ils apportaient avec eux une lettre où Philippe expliquait au peuple qu'ils n'avaient pu visiter ses alliés parce qu'il les avait retenus auprès de lui pour qu'ils l'aidassent k arranger un différend entre les cités thessaliennes d'Halos et de Pharsales; il ajoutait que, d'ailleurs, ceux de ses alliés qui se trouvaient en retard, enverraient des députés k Athènes (52). Démosthène qui était sénateur cette année«4k, en faisant son rapport au sénat sur l'ambassade ^le 1 3 ou le 44 de scirophorion) attaqua ouvertement ses collègues et demanda que l'on prit des mesures pour empêcher les Thermopyles et la Phocide de tomber entre les mains de Philippe. Le sénat accueillit favorablement ce langage, et dans le projet qu'il vota pour être soumis au peuple , ne décerna aucune félicitation aux députés , ce qui était un véritable vote de blàme(53).

Le 4 6 du même mois scirophorion^ le peuple fut convoqué (54). Déjk Philippe était aux Thermopyles,

(48) Dém. rc/JÎ ^rapa»-/). p. 390, et Clinton, Fasti HelL, ann. 346.

|49)Dém. id. p. 430.

|50)Dém. id. p. 395. Cardia était bien à Tintérieur de la limite

athénien r.c; mais les droits des Cardiens à l'autonomie avaient été reconnus par un décret du peuple. L'auteur de ce décret, Callippos dePœania, fut accusé, mais acquitté. V. rspl 'aAovvi^o'ou, p. 87.

(51| Dém. X£pî irapairp. p. 359.

(52) Bém. id. p. 352; Esch. iFEpl rapcarp. p. 298, 299.

(53) Dem. id. p. 346, 350-351.

(54) Dém. id. p. 359.

phes aux Amphictyons, le peuple athénien interviendrait par la^ force (64).

Sur ces entrefaites, le roi de. Macédoine était arrivé aux Thermopyles (62) et avait envoyé au chef phocidîen, Phalsecos, une première sommation de lui livrer le passage : celui-ci qui comptait peut-être sur Tappui des Athéniens, avait répondu par un refus (63). Alors, soit qu'il voulût rassurer les esprits sur ses projets ultérieurs, soit, chose peu probable, qu'il espérât un concours réel de ses nouveaux alliés, Philippe écrivit k Athènes deux lettres coup sur coup, par lesquelles il

(61) Dém. repî xapairp, p. 356. — Pour les faits postérieurs au retour des députés à Athènes , nous avons suivi Démosthène , dont la narration , toute partiale qu'elle est, paraît plus exacte que celle d'Eschine. Cette narration concorde avec le résumé que nous trouvons à la fin de la seconde Pbilippique , discours prononcé avant les plaidoyers sur l'Ambassade et dont l'autorité , concime document historique , est beaucoup plus respectable (v. p. 72 sqq. Cf. notre ch. v, n. 7).

Eschine (rfpî sra/xxjrp. p. 292 , 293) prétend : 1° Que Démosthène a fait passer un décret où les députés étaient remerciés ni invités à dîner au Prytanéo ; — 2® que lorsque lui , Eschine , il a répété au peuple ce qu'il avait dit devant Philippe , Démosthène a attesté la vérité de son rapport , ajoutant qu'Eschine n'avait p^s parlé aussi bien, mais- deux fois mieux. — Il semblerait que l'un pèche par omission, l'autre par exagération', affectant d'avoir montré de bonne heure contre ses collègues une sévérité honnête et prévoyante. Démosthène accuse Eschine d'avoir garanti à la ville les bons offices de Philippe ; Eschine répond qu'il n'a fait que répéter ce que tout le monde disait à la cour de Philippe et partout [yrepî ^aparp. p. 289-291, 304). Dans la troisième Pbilippique (p. 113), Démosthène atteste que les députés phocidiens croyaient aux bonnes intentions de Philippe .

(62) Les députés lacédémoniens que Philippe avait appelés auprès de lui pour empêcher leur ville de pénétrer ses projets , quittèrent alors brusquement son camp et s'en retournèrent chez eux (Dém. repî ^apeiTp. p. 365). Diodore (XVI, 59) dit que les Phocidiens avaient reçu^ un renfort de mille Lacédémoniens , commandés par le roi Archidamos. Le fait doit se rapporter à un moment antérieur de la guerre sacrée : s'il avait eu lieu à l'époque où nous sommes arrivé , Démosthène l'aurait sûrement mentionné. Je dois dire que M. Grote, dont l'exposé de cette période m'a été si utile, a été entraîné par l'allégation de Diodore à supposer que Phalcècos, après avoir refusé l'aide d' Archidamos, comme on l'a vu plus haut, se serait ravisé et aurait obtenu ce renfort , qui se serait retiré à l'approche de Philippe , voyant que tout espoir était perdu. Hist. gr., xvii , p. 254, 266, 269. — Tout cela repose sur un contre-sens. M. Grote , dans le passage de Démosthène auquel j'ai renvoyé plus haut , a entendu Phalsecos au lieu de Philippe , et a pris les députés lacédémoniens appelés par le roi pour des auxiliaires réclamés par le'chef phocidien. Dans la page précédf-nte (irspî xapa^p. p* 364] , Démosthène fait allusion au refus des Phocidiens d'accueillir les Lacédémoniens et le général athénien Proxénos.

(63) Dém. xipî xcipûLiep. p. 359.

demandait au peuple l'envoi d'un cot*ps auxiliaire destiné à agir avec son armée contre les Phocîdiens (64). Démosthène et les autres orateurs qui se défiaient de Philippe, s'opposèrent à ce que l'on fit droit à sa demande, faisant valoir entre autres arguments, que lui envoyer des soldats c'était tout simplement lui donner des otages. L'incertitude sur les desseins du roi fut telle, à ce moment, que les Thébains eux-mêmes prirent les armes et se mirent en campagne. Us devaient être bientôt désabusés (65). Phalaecos se voyant abandonné de tous, écouta les ouvertures de Philippe et lui remit les places qui commandaient le défilé, en obtenant pour lui et pour ses soldats le droit de se retirer où ils voudraient (23 scirophorion). Le Macédonien, maître désormais des Thermopyles, pouvait décider, comme il lui plairait, du sort des Phocidiens.

Démosthène se livre à un calcul de dates pour démontrer que les députés phocidiens qui avaient assisté à l'assemblée du 46 de scirophorion, s'étaient rendus immédiatement auprès dé Phalaecos et lui avaient donné sur les dispositions du peuple athénien, dues aux paroles d'Eschine et de Philocratès, des renseignements qui l'auraient . décidé à traiter séparément av.ec Philippe. Le fait parait vrai, car Eschine, au lieu de le nier, se borne à en contester l'importance (66). Hais au point où en étaient les choses^ la paix une fois conclue entre Athènes et la Macédoine, était-il possible de sauver les Phocidiens ? Leur ruine avait été décrétée le jour où Ton avait consenti à omettre leur nom dans la rédaction du traité.

Dans l'assemblée du 4 6 de scirophorion on avait voté, sur la proposition de Philocratès, qu'une troisième ambassade se rendrait auprès de Philippe et des Amphictyons afin de veiller à ce que le roi tînt fidèlement ses promesses et à ce que le temple fût remis parles Phocidietis entre les mains des Amphictyons. Les députés élus furent d'abord à peu près les mêmes que pour les deux ambassades précédentes, mais Démosthène se leva immédiatement et refusa d'accepter une nouvelle mission (67). Eschine avait accepté son élection, mais, se trouvant indisposé, il envoya son frère et son neveu accompagnés du médecin Exékestos l'excuser auprès du sénat qui délégua son frère en son lieu (68). Quelqu'un avait été nommé à la place de Démosthène. La députation ainsi au complet était partie et se

(64) Dém.^epî irapayepm^- 357. £sch. repl raparp, p. 304-305. Eschine ne mentionne qu'une lettre.

(65| E8ch. 1. 1.

(66) Dém.sre/}? rapa^rp. p. 357-360. Esch. yrepî yrapaifp. p. 299-300. . (67) Dém. id. p. 378-379.

(68) Esch. id. p. 271. Dém. id. p. 379.

trouvait à Chalcis enEubée quand elle apprit ce qui venait dese passer aux Thermopyles. Un des députés^ Derkylos, revint immédiatement à Athènes et se rendit au Pirée où le peuple se trouvait assemblé pour s'occuper des ports et des arsenaux (27 scirophorion) (69).

Lorsqu'on sut que depuis le S3 la Phocide était à la discrétion de Philippe, toutes les illusions dont on s'était nourri jusqu'alors firent place au plus vif sentiment de la réalité. L'alarme fut même si grande que, sur la proposition de Callisthénès, on décréta de transporter les femmes et les enfants, ainsi que les objets mobiliers, dans les murs de la ville , d'armer le Pirée et de célébrer à Athènes même la fête d'Hercule (70).

Au milieu du désarroi public, Eschine, qui comprenait sans doute quelle responsabilité pesait sur lui, oublia sa maladie vraie ou feinte, et, usant de son droit de député élu par le peuple, rejoignit l'ambassade qui était repartie et se dirigeait vers la Pboeide où se trouvaient réunies les forces de Philippe et de Thèbes (74).

Le roi qui ne voulait rien laisser au hasard, s'était empressé, aussitôt qu'il avait connu le décret de Callisthénès, d'écrire aux Athéniens pour les rassurer. Un brusque revirement de ce peuple audacieux était toujours il craindre ; on savait Lacédémone inquiète et la Phocide elle-même eût pu se réveiller si une flotte athénienne s'était présentée dans le détroit de Chalcis. — Il semblerait que dans cette lettre Philippe reprochait doucement aux Athéniens l'intérêt qu*ils témoignaient aux Phocidiens et les craiutes qu'ils avaient manifestées pour leur propre sûreté (72). — Il était d'ailleurs résolu à en finir avec la Phocide. L'assemblée des Amphictyons fut convoquée à Delphes où depuis dix ans elle ne s'était pas réunie. La majorité était évidemment acquise aux ennemis des Phocidiens et de leurs alliés. Aussi, prit-on les mesures les plus violentes, telles que pouvaient les suggérer le fanatisme religieux et de vieilles antipathies exaspérées «par dix années de lutte. La place qu'avaient les Phocidiens dans le Congrès amphictyonique où ils possédaient deux voix, leur fut enlevée et donnée à Philippe en récompense de son intervention : les ¥ingt-deux villes de la Phocide furent démantelées et réduites en villages pouvant avoir au plus cinquante maisons^ et qui devaient être éloignés l'un de l'autre

j69) Dém. repî srapotsrp. p. 379.

(70| Dém. l. 1. Le décret que nous trouvons dans le discours pour Ctésiphon (p. 238), n'est qu'une contrefaçon maladroite. Cf. Esch. rep/ Trapearp. p. 306.

(71) Dém. yrepî ^aparp, p. 380, 381. Esch. xepî xapairp, p. 271.

(72) Dém. repï rotf artf* p. 237-'i39. C'est par le commentaire de l'orateur que l'on peut apprécier la lettie de Philippe : la pièce que nous lisons dans nos éditions est apocryphe.

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teuse : k Toccàsion de la fête d'Apollon qui revenait au mois d'août 346, les Âmphictyons l'appelèrent à présider la solennité Pythique conjointement avec les Thessaliens et les Tbébains(80), et lui conférèrent la prérogative très importante de consulter le premier l'oracle {^pofjMvrsiA). Athènes s'était abstenue d'envoyer des députés au Congrès quand cette décision fut prise, et refusa même de se faire représenter à la fête par une théorie (81). Mais quand des ambassadeurs macédoniens et thessaliens portèrent k Athènes la nouvelle officielle que le * roi de Macédoine était admis au nombre des Âmphictyons, on dut se résigner , malgré le mécontentement du peuple, k reconnaître des faits accomplis (82).

Eschine, d'après Démosthène, aurait seul soutenu la nécessité de voter un décret conforme k la demande des députés, et même, comme le peuple refusait de Técouter, il aurait dit, en descendant de la tribune et en 'se tournant vers les Macédoniens, que parmi tant de gens qui faisaient du bruit bien peu oseraient prendre Jes armes (83). On ne saurait trop admirer comment Démosthène'qui se rappelle si bien les paroles d'autrui, a pu aussi complètement oublier son discours sur la Paix, prononcé en cette occasion, où il recommandait de ne pas rompre la paix pour un vain titre (84).

Après avoir célébré les Jeux Pythiques, Philippe repartit pour la Macédoine.

Malgré les a\antages que Philippe retira immédiatement de la paix de 346, il est difficile de blâmer sans réserve les députés qui l'avaient négociée. Ils devaient tenir compte de l'épuisement de la république dont les ressources avaient été dévorées par la guerre sociale et par la guerre. d'Araphipolis ; ils devaient tenir compte de l'isolement d'Athènes ; ils devaient tenir compte des dispositions du peuple las d'une guerre longue et malheureuse, impatient de voir revenir les citoyens prisonniers en Macédoine, mécontent de la conduite des

(80) Diodor. XVI, 60. Diodore désigne les }eux isthmiques, ce qui est une erreur évidente. Cf. Dém. jre/jî £/>>}vjfç,p. 62, et surtout IIP Philipp.. p. 119. — M. Grote ne parle pas delà xpofjLavnia déférée à Philippe. Il semble que cette prérogative avait jusque-là appartenu indistinctement aux peuples amphictyoniques, mais à eux seuls (v. IIl« Philipp., p. !19), et que l'attribuer à un des membres de la confédération au détriment des autres fut regardé comme

un abus intolérable : {f vôUq êè rijv rpofj^avrelav àfvjpfjrai. Kat yé'yove rct

xpd*yfiara rdvô' aarep aXviyu^x t^ ifôXel, Dém. xspX irapaxp, p. 446. —L'homme d'Etat se doutait bien que la Pythie allait désormais philippiser.

(81) Dém. trepl xapan'p, p. 360, 381 ; xepî eîpifviiç, p. 60.

(82) Dém. xept eî'pyjvijq, passim.

(83) Dém. rsp] xapairp, p. 375.

(84) Dém. xepî f/pïfy»fç, fin.

généraux. La dévastation de la Phocide et Tempressement des Thessaliens et desThébains à combler d'honneurs leur puissant allié, irritèrent plus tard les esprits contre les négociateurs du traité ; mais ils auraient été fort mal reçus à Athènes si, par trop de fermeté, ils avaient empêché la paix de se conclure. L'examen impartial des faits montre que Philippe était bien décidé k intervenir dans la Grèce centrale et à frapper un grand coup pour s'emparer des Thermopyles ; il avait pour alliés les Thessaliens et les Thébains qu'aveuglait leur haine contre la Phocide; enfin, nous avons vu que» lors de la première * ambassade, Parménion était déjà dans le sud de la Thessalie , et que, lors delà seconde, les forces macédoniennes étaient, au su et au vu de tous les Grecs, en marche vers les Thermopyles. Si les hostilités avaient été reprises, Athènes et la Phocide auraient-elles pu tenir tête aux Macédoniens et k leurs alliés ? Le doute est au moins permis, et Ton conçoit l'embarras des députés obligés de ménager à la fois les prétentions de Philippe et la susceptibilité de leurs concitoyens : ils savaient que la paix était nécessaire et désirée, et que cependant les conditions en paraîtraient toujours onéreuses. Ils eurent tort, il est vrai, de ne pas agir plus énergiquement auprès de Philippe pour ramener à s'engager par des promesses positives ; ils eurent tort de se contenter de l'assurance vague d'un bon vouloir dont rien ne prouvait la sincérité. Là éclate la supériorité du roi de Macédoine qui, sans faire aucune concession et sans employer la menace, fit accepter aux députés et au peuple des conditions qui, connues k lavance, auraient empêché les négociations de s'ouvrir. Les circonstances et l'habileté du roi expliquent suffisamment comment la paix fut conclue : il n'est pas ' besoin d'admettre la corruption des députés, pas plus qu'il n'est possible d'établir leur intégrité. La faute la plus grave, celle qui eut les plus funestes conséquences, l'omission volontaire du nom des Phocidiens dans la rédaction du traité, ne doit pas être imputée aux seuls députés : tout le monde k Athènes en eut sa part, y compris Démosthène qui met pourtant une insistance obstinée k se séparer de ses collègues. Devait-il attendre pour protester que les serments eussent été échangés, que tout fût terminé? La Phocide était bel et bien livrée, et ce n'était pas pour Kersobleptès qu'Athènes aurait renoncé k la paix.

La lenteur des députés dans la seconde ambassade a été exagérée par Démosthène (85) : ils partirent pensant que Philippe en avait fini avec les Thraces et qu'il devait être en route pour rentrer dans ses Etats.

(85) Démosthène dit que l'absence des députés dura trois mois (^spîl ^apaxp, p.' 390; repî rov cnf» p. 2dô|, tandis qu'elle fut de soixante-dix jours au plus.

D'ailleurs, le danger n'était pas de ce côté-là, car Philippe, fidèle k sa promesse, respecta la Chersonèse et se borna à porter au nombre de sas alliés Cardia qui ne voulait pas de Thégémonie d'Athènes.

Le grand tort d'Athènes comme de ses députés fut, non de conclure la paix qui était imposée par les circonstances, mais de montrer trop d'empressement à se réconcilier avec Philippe et de sacrifier trop facilement les Phocidiens qu'il eût fallu au moins essayer de sauver. Nous ^ ne voyons la trace d'aucun efibrt dans ce sens. Mais le danger semblait éloigné, et nul ne soupçonnait la promptitude que Philippe mettrait à profiter de l'occasion qui lui était offerte. Les hommes d'Etat grecs paraissent ne s'être rendu qu'assez tard un compte exact de la puissance militaire de la Macédoine (86) .

Eschine se laissa séduire par les manières affables de Philippe, et, après avoir activement contribué à faire aboutir les négociations, devint l'avocat de la paix et de l'alliance avec la Macédoine. Il éprouvait pour les Phocidiens et les Thébains une aversion égale (87), cédant aux préjugés contemporains qui faisaient regarder les uns comme des sacrilèges, les autres comme les ennemis nés de la gran* deur d'Athènes. Aussi oroyait-il que l'entente avec Philippe était la seule politique conforme aux intérêts de sa patrie. Cette opinion était celle aussi de Phocion, et s^ns doute de la majorité de ce parti conservateur et pacifique qui paraît avoir exercé à Athènes une influence prépondérante depuis la fin de la guerre sociale jusqu'à la ruine de la Phocide.<Elle ne répugnait point à des hommes d'Etat grecs qui, depuis la guerre du Péloponèse, s'étaient accoutumés à chercher un point d'appui en dehors du monde hellénique. Le reproche de vénalité qu'il est d'usage de faire h Eschine n'est pas mieux justifié que celui de Mêdisme qu'il a fait lui même à Démosthène : la vérité est que dès le premier jour il crut à la loyauté de Philippe, ej; que d'un bout à l'autre de sa carrière politique il fut la dupe de cette illusion. C'est là de la

(86) Dans la troisième Philippique , Démosthène établit une comparaison entre l'art ancien de la guerre et l'art nouveau : il montre comment Philippe , avec ses forces toujours prêtes, avec ses co ps de troupes légères, est plus redoutable que les anciens adversaites d'Athènes qui n'avaient guère que des hoplites* et qui n'opéraient que pendant la belle saison. III« Philipp. p. 123, 124. Ce discours fut prononcé sous l'archontat de Sosigénès, 342-341 av. J.-C. Cf. Thucyd. I, 70, 71 et 141. 142. Philippe a sur Athènes les avantages que celle-ci avait sur Lacédémone.

(87) V, pour les Phocidiens, Trepl rapct^rp. p. 305, et pour les Béotiens, p. 277 , 278. Dans ce dernier passage, Eschine rappelle le conseil qu'Epaminondas aurait donné aux Thébains d'enlever les Propylées de l'Acropole et de les placer à l'entrée de la Cadméc , puis il accuse Démosthène de béotiser. Cf. id. p. 288.

crédulité, qualité regrettable chez un homme public, mais qui ne constitue nullement une preuve de corruption. La probité même d'Eschine, vertu qui éclate dans toutes ses paroles, ne fit que l'attacher plus étroitement à ses opinions : se sachant désintéressé, il ne pouvait se croire dans Terreur.

Suivant la coutume d'Athènes, le mécontentement public se traduisit bientôt par des accusations de corruption. Un des députés qui s'était fait dans l'assemblée le promoteur le plus actif de toutes les mesures favorables à la conclusion de la paix, Philocratès, ne tarda pas à être appelé devant les tribunaux par TorateUr Hypéride (88), et s'exila sans attendre le jugement, pour éviter sans doute une condamnation certaine (89). Il faisait, à ce que prétend Démosthène, un étalage éhonté de richesses dont la source n'était douteuse pour personne (dO). Dans la suite, Eschine et Démosthène se renvoient à l'envi le reproche de complicité avec Philocratès (91). Peut-être ce malheureux était-il réellement coupable d'avoir accepté les présents de Philippe ; peut-être, personnage obscur et sans crédit^ fut-il sacrifié par un accordtacite aux passions du jour. Jadis, Niciaset Alcibiade n'avaient-ils pas détourné sur la tête d'Hyperbolos l'ostracisme qui les menaçait ? Aucun citoyen influent ne paraît s'être risqué à soutenir Philocratès contre l'accusation d'Hypéride.

Le vrai débat devait s'ouvrir plus tard entre Démosthène et Eschine.

!!^? J* Hypéride. ùfrèp Eiî^fv/TTou. p. 13, éd. Schneidewin. (&9) Esch. xaràKrijer/^». p. 470.

(90) Dém. yrepl TrafMTrp. p. 376, 376. V. dans la collection des fragments des poètes comiques de Bothe (Didol) , p. 460 , les vers d'Anaxandridès :

(91) Démosfhl^ ^«'«vov âiittxoi, ^iXoKpdrtiç kaî iiXoKpdrij^ x. r.A.

thène, il se 1 ''' ^"^ ^^* ^^® lorsque Philocratès fut accusé , lui, Démosdéputés , qu'il ^^* ^^ demanda pourquoi l'on n'accusait pas aussi les autres trahison' de Ph^^"^^* ^^ ^^^ ^® déclarer qu'ils n'avaient pas trempé dans la

p. 230, 232. Voir ^*^^' ^^* ^' ^^^ ' ^'^^ ' ^^^ ' ^^^' 440 et T8pî rov are^. xarà K-rifo-iç, p ^f^^ ^^^^^^ Eschine xspl xaparp. passim et p. 204, 243., et jamais d'accoler au ^^^'''''^^^'^^2,463,470.471. Démosthène ne manque endroit (^repî ^ccpa^r ^^^ ^^ Philocratès quelque épithète outrageante : c dence. ^ ^P- ï>* 405), il le cite comme un modèle bien connu d'i

manque en un impu-

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