CHAPITRE II
iîschine acteur ; — il est inscrit au nombre des citoyens ; il devient greffier ; — ses services militaires ; — son mariage ; — il se décide à aborder la tribune : il a les qualités de Torateur. Son caractère et ses mœurs.
L'enfance d'Eschine s'était écoulée dans l'intérieur modeste que nous avons essayé de décrire . Il s'y était rendu utile en aidant son père à instruire les élèves de son école. Mais la position de sa famille ne lui permettait pas une vie inactive. Encore adolescent, il eut Tidée de mettre à profit les dons qu'il devait à la nature, un extérieur agréapie et une voix sonore et harmonieuse : il se fit acteur (1).
Ce choix, de la part d'un futur homme d'Etat, semble au premier abord singulier : « Mais en Grèce, à Athènes, où l'art du comédien » avait été d'abord exercé par les poètes eux-mêmes, et était comme » associé, par le caractère religieux des représentations théâtrales, à • la dignité du culte public ; à Athènes où l'égalité démocratique » mettait de niveau toutes les conditions, et appelait quelquefois les .» plus humbles au partage de la puissance et des honneurs, il ne » s'attachait à cet art, dignement exercé, aucune défaveur, aucune » idée d'infériorité, de dégradation sociale »^(2). Le critique émînent auquel j'emprunte ces lignes, remarque qu'au iv© siècle les acteurs célèbres eurent souvent un rôle politique et furent même chargés de négociations : nous en aurons un exemple à l'occasion de la paix qui
(1) Comme M, Stechow (p. 7) je suis le témoignage unanime des biographes qui rapportent qu'Escfaine fut acteur avant d'être greffier , et je prends le mot fj^tpdKiovy employé par le biographe anonyme , au sens précis d'adolescent, bien que Démoslhène dise dans le discours pour la Couronne (p. 314, 315), qu'Eschine fut successivement greffier , acteur , orateur : cet ordre semble destiné à faire valoir le contraste de la scène et de la tribune. — Pour la belle voix d'Eschine, V. Dém. repî irapayrp. et irapî roù cref. passirrif ainsi que les biographes.
(2| M. Patin, Etudes sur les tragiques grecs, tom. I, p. 110, 3^ édition.
fut conclue avec Philippe en 346. — Au théâtre, Eschine trouva une sorte de complément à ses études antérieures : les biographes ont fait assez inutilement diverses conjectures sur les noms des maîtres dont il aurait suivi les leçons (3) ; il est difficile qu'il ait ignoré les œuvres contemporaines de Platon et disocra te, mais ses vrais maîtres furent les grands génies qu'il interprétait à la scène^ Sophocle et Euripide. Le caractère éminentdeson éloquence, une abondance facile et pathéthique, paraît Tindice d'un. usage ordinaire des poètes, comme la forme nerveuse et travaillée de Démosthène dénote Tétude assidue de la prose savante de Thucydide.
Eschine jouait les troisièmes rôles, ceux des rois et des tyrans, avec les célèbres acteurs tragiques Théodoros et Aristodêmos : paraître su^ lascèneavec de tels artistes était un honneur pour un débutant; mais, au dire de Démosthène, Eschine ne s'éleva pas au-dessus du rôle de tritagoniste,*et, après un échec retentissant dans le rôle de Thyeste et dans une tragédie dont le sujet se rattachait aux malheurs delà guerre de Troie, il dut renoncer au théâire (4).
Tels sont les renseignements plus ou moins exacts, mais assez précis, que nous trouvons dans le discours de Démosthène sur TAmbassade, prononcé à une époque où la jeunesse d'Eschine était plus sûrement présente à la mémoire des auditeurs. C'est dans le discours pour Ctésîphon^ prononcé treize ans plus tard, que Démosthène a lancé contre l'ancien acteur les railleries malignes qui, reproduites et augmentées, ont fini par former une sorte de légende. Les faits cités né sont plus les mêmes. C'est à KoUytos , dans le rôle d'OEnomaos qu'Eschine a échoué (5) ; il n'est plus le compagnon de Théodoros et d'Aristodèmos : il a associé son sort à celui de deux comédiens ridicules, Simylos et Socratès (6) ; dans le plus ancien discours peu s'en
(3) M. Stechow (p. 6-7) : .* JEschinem auditorem fuisse Isocratis et Platonis, Apollonius utique negat addens , alium fuisse iEschinem Eleusinium , dç Kaî rexvài; Uysrai pifTopiità^ *yeypa<péveu (cf. Eudociam). Philostr. vit. iEschin, m : 'Ax/3oar^« êè ïl^dravéïi rs xai ^laoKpdrovç yevôfj^evoç [«-«AXà Kaî rîji; éavroù ti^ùffsaQ vjtyd'yero. Hoc et quod Isocratis dicitur auditor fuisse (Ps. Plut.) et etiam Antalcidae (Piiot., cod. 61), Caecilio auctore Leôdamantis (Ps. Plut, et Phot., cod. Î64) ortum esse mihi videtur ex studio posteriorum rhetorum sermonem cujusque scriptoris cum aliorum comparandi , ut docerent , ex clarissimis disciplinarum magistris cujus vestigia in génère scribendi quisque secutus esset. '^ — Ce jugement est aussi vrai des maîtres qu'aurait eus Démosthène. V. Dindorf, Chronolog , Demosth . , p. lxxvii-lxxx.
(4) Démosth. ^epl rapayrp, p. 418, 419; cf. 400,
(5)Dém. xept rou <7ref. p. 288. Avec Dissen, j'entends èrérpt\tja(; dans le sens de pessumdedisti.
(6)Dém., ibid., p. 314-315.
est fallu qu'il n'ait été lapidé par le public : dans le second il a reçu réellement nombre de coups, et dans les champs où il maraudait pour vivre, et sur la scène où il soutenait une véritable guerre contre le public (7). Cestun Œnomaos de campagne, un singe tragédien (8). Mais voici que Démocharès, se souvenant plus ou moins fidèlement de quelque conversation de son oncle Démosthène, 'nous apprend qu'E&chine^ enrôlé dans la troupe d'Ischandros et jouant le rôle d'OEnomaos, fit sur la scène une chute risible en poursuivant Pélops et fut relevé par Sannion le chorodidascale (9). Le scholiaste d'Hermogène nous expliquera à son tour qu'OEnomaos-Eschine tomba en effet, mais du haut de son char ; et nous ajouterons que d'après Tantique légende, cette chute était une nécessité du rôle (10). De tout cela^ il serait aisé de conclure qu'Eschine déplut par une action trop vive, qu'il ne put remplir honorablement même les troisièmes rôles, et que, s'il eût mieux jugé de ses aptitudes, il ne se fût jamais risqué ^r la scène ; mais une telle conclusion ne saurait être acceptée dans une biographie impartiale. S'il importe peu à Thistoire qu'Eschine ait mérité oii non les moqueries de Démosthène, c'est, je crois, mal se préparer k apprécier un orateur politique que d'admettre sans preuves sérieuses qu'il a commencé par être un acteur détestable. En fait, le témoignage de Démosthène et les développements qui s'y sont greffés nous obligent seulement à reconnaître qu'Eschine fut acteur pendant une partie de sa jeunesse : le reste, sauf peut-être ce que renfernie le discours sur l'Ambassade, paraît très-mêlé d'invention oratoire, genre où Démosthène ne s'est jamais montré fort scrupuleux. Quant aux exagérations mimicfues que l'on en est venu k supposer dans le jeu d'Eschine, il serait remarquable qu'il n'en eût rien conservé une fois orateur. Or, Démosthène, si prompt à voir les faibles d'un adversaire, n'a souligné ni un mouvement trop vif ni un geste déplacé, et c'est Eschine qui se fait contre lui l'avocat du calme et delà dignité dans l'action oratoire. Cette différence méritait d'être relevée dès les premiers pas ; mais nous y reviendrons quand, à la fin de cet essai, nous examinerons les caractères de l'éloquence d'Eschine.
Dégoûté par les échecs dont parle Démosthène, ou plus probablement parce qu'il sentait en lui un génie capable d'une destinée plus
(7) Dém. 1. 1.
(8) Dém. yrepî rou aref. p* 307 : aùrorpaytKbq Tiôijicoçy àpovpaioq Oîvôfiaoç, Cf. p. S*29 : y^afiyrpofovararoçj fAv^fioviK&rar'oq, ùyroKptrijq apivroq, rpofyiKOç ©foxp/yif«.
(9) Biogr. anon., p. 5 (Dindorf). Aijfioxdpviç J'o à^eXp^oùç Avuj^oaèévouçy et apaxiareuréov aùrtâ Xéyovri ^spi A/V%/voi», fijfflv. . .
(10) SchoK d'flermog., p. 410, cité dans l'Apparatus ii , 318. V. Hygin. Fab. 84.
haute, Eschine semble avoir très-promptement renoncé au théâtre : maïs il y avait acquis des qualités que l'étude solitaire ne saurait donner : Thabitude du public et Tart de bien dire, ces deux choses si utiles a l'orateur. Démosthène, que la nature avait moins bien partagé et dont le' débit paraissait artificiel, reprochait à son rival cette voix puissante et flexible qui pouvait tour à tour dominer et charmer rassemblée; mais lui-même, d'après l'opinion commune, n'a-t-il pas eu recours aux conseils et aux leçons du comédien Satyros ?
A l'âge de dix-huit ans, Eschine fut- inscrit, suivant l'usage, au nombre des membres de son deme. Il eut alors à servir deux ans dans la milice (Tfp«VoAo/) (11) des jeunes gens âgés de dix-huit à vingt ans qui, après avoir prêté serment, suivant une formule célèbre, dans le temple d'Agraule, faisaient leur apprentissage militaire en occupant des garnisons sur divers points de l'Attique. Agé de vingt ans, il fut définitivement inscrit au rôle ( ypa.fifjia'csXQv Xvj^wpxtKôv ) de son dême; il était dès lors au nombre des citoyens, pouvait prendre part aux asseitoblées publiques et servir hors de l'Attique (12^.
Eschine ayant renoncé au théâtre, essaya d*une carrière nouvelle où sa voix devait lui être encore d'un précieux secours : il se fit scribe pubUc ou greffier [ypafifiarsùq) (13j. Les fonctions qu'il avait à remplir étaient des plus modestes puisqu'elles étaient souvent confiées à des esclaves publics; mais elles n'étaient point sans offrir des avantages à un jeune homme désireux de parvenir. Le greffier avait à aider le magistrat dont il dépendait dans l'exercice de sa charge, à lire dans les diverses contestations les textes des lois invoquées par les plaideurs et acquérait ainsij.par une pratique journalière, la connaissance des affaires et du droit. 11 pouvait même, par son zèle et par son intelligence, attirer sur lui l'attention des personnages influents, et se préparer ainsi pour vl'avenir des amis et des protecteurs. On ne saurait affirmer, sur la foi des biographes d'Eschine, qu'il ait servi de greffier aux orateurs Aristophon et Eubule ; un passage mal compris de Démosthène semble être la source de cette opinion (14). Mais il est certain qu'EBchine se distingua assez dans ses fonctions pour mériter celles, beaucoup plus honorées, de greffier du peuple et du sénat
(11) Esch, jTfpî. yrapa^p. p. t^29.
(12) Pour tout ceci, v. Schœmann, Antiquit. p. 198-199.
(13) Dém. irepX rccpccrp. 371, 416, 419. 442; Ttspt rov (rref, p. 314, 315, 297.
(14)Dém. repî rov (rre:^. p. 281. Ilyiest dit seulement qu'en attaquant l'alliance d'Athènes et de Thèbes, œuvre de Démosthène, Eschine attaque la politique d'Aristophon et d'Eubule , personnages auxquels de leur vivant il aurait témoigné un ztle obséquieux.
(^yp^f^'fAûCTsùç rou ^fiou xat r^ç fiovX^ç) (15). Cette charge était une vraie ïïiagistrature qui était décernée par les suffrages du peuple [\i\ ^^ greffier avait à lire à haute voix au sénat et au peuple les lois et les divers documents officiels. Rien ne fut peut-être plus profitable à Eschîne que sa nomination à «et emploi : sa personne se trouvait de plus en plus en évidence, le peuple s'habituait à entendre sa voix lernae et sonore ; d'autre part, il se formait de jour en jour k la vie publique. Mieux que n'auraient pu faire les leçons des rhéteurs en reaom, les débats polit^iques qu'il devait suivre, les lois qu'il avait sans cesse à manier et à lire, les tumultes eux-mêmes de l'assemblée le préparaient à entrer dans l'arène. Son penchant naturel se trouvait ainsi servi par la suite des circonstances, et je doute que Cicéron eût pu mieux souhaiter pour former son orateur-modèle que cette marche laborieuse qui mena le fils d'Atrométos du théâtre k la tribune populaire en passant par les fonctions de greffier subalterne, puis de grefner du peuple et du sénat. L'apprentissage fut sans doute pénible : tut-il long ? les dates nous manquent .pour le dire d'une manière précise. Mais tout en faisant la part de l'aptitude naturelle d'une organisation heureuse, on peut croire que de tels commencements ne laissèrent pas d'influer sur le développement ultérieur du talent d'Eschine. Il leur dut peut-être ce goût des discussions claires et méthodiques, cette facilité large et abondante que nous remarquons dans ses discours, et plus certainement son rare mérite d'improvisateur.
C'est à Démosthène que nous devons de savoir qu'Eschine fut d'abord acteur, puis greffier. Eschine parle seulement de ses services militaires (17); il pouvait le faire avec orgueil et prétendre au titre de brave soldat que son adversaire lui décerne ironiquement.
Après les deux années passées dans le corps des miliciens 'xapixoXoi^ Eschine prit part à plusieurs expéditions dont il nous a donné une liste complète. Il fut d'abord du renfort que les Athéniens envoyèrent aux Phliasiens qui, pour rester fidèles k Lacédémone, soutenaient depuis plusieurs années une lutte opiniâtre contre les Argiens et les Arcadiens. Les troupes athéniennes commandées par Charès eurent l'avantage en plusieurs rencontres et forcèrent les ennemis k lever le siège de Phlionte. Eschine, par sa conduite dans un combat livré près de la Fosse de Néméa (Nf^c^fàç 'xjxpâ$pa) , s'était ^attiré les éloges
(15) Dém. 7r£fi\ rapurp, p. 363.
(16) Pollux : âè VTrbrqîJ ^ijfiou atpEÔelç fypau^fjLOLTBvq àva*yivuaKei r& ^ijfJ^a xaî
(17) Esnh. irepl iFttpasp, p. 329-333.
de ses chefs. A la bataille derMantinée (Olymp. 104, 2 ; — avant J.-C. 362) il fit dignement son devoir. Nous le trouvons encore dans Tarmée athénienne qui fut envoyée en Eubée d'après les conseils de Timothée (Olyrap. 105, 3 ; — avant J. C. 358); mais son courage devait surtout éclater lors de la seconde expédition que les Athéniens firent plus tard dans cette île. Ils y avaient été appelés par Plutarque, tyran d'Erétrie, qui complaît à Athènes des amis puissants, entrç autres Midias^ personnage riche et violent, contre lequel Démosthène a composé un de ses plus importants discours. L*arraée, que commandait Phocion, fut d'abord accueillie avec une feinte bienveillance ; mais bientôt Rallias, tyran de Chalcis, et son frère Taurosthénès ayant appelé à eux des renforts macédoniens et des mercenaires phocidiens, se trouvèrent à la tête de forces assez considérables pour faire courir un vrai danger à la petite armée athénienne que les désertions ajBTaiblissaient ei que Plutarque finit par abandonner lâchement. Cependant, grâce à ses habiles dispositions, à son sang-froid et à la confiance qu'il inspirait au soldat, Phocion remporta près de Tamynes une victoire décisive sur des ennemis bien supérieurs eu nombre (18). Eschine qui servait parmi les soldats d'élite, montra une telle valeur que ses chefslui décernèrent immédiatement une couronne, le chargèrent d'aller annoncer à Athènes la victoire^ et que, lorsque le taxiarque Téménidès, qui raccompagnait dans cette honorable mission, eut fait connaître au peuple les détails de Taction, on vota à Eschine une seconde couronne. La bataille de Tamynes clôt la carrière militaire d'Eschine : de cette dernière campagne date probablement sa liaison avec Phocion, liaison qui eut sjir le reste de sa vie une influence évidente.
Vers la même époque, Eschine épousa la fille de Philodêmos(19), démarque de Paeania (20), dont il eut trois enfants (21) qui lors du procès de l'Ambassade étaient encore en bas âge (22). Les frères de sa femme Philonet Epicratès, étaient connus, Tun pour sa valeur et sa force physique, Tautre pour son humeur facile et gaie (23). D'après Démosthène, Philodêmos jouissait d'une aisance plus qu'ordinaire^ car, lorsqu'il mourut, la part d'héritage qui revint k son gendre^ s'éleva h plus de cinq talents, somme considérable pour le temps (24).
|18) Clinton (Fasti Hellen. éd. Kriig.) place la bataille deTaraynes,v. 350av. J.-C.
(19) £scb. ^spî Trapa^p. p. 316, fin.
(20) Escb., 1. 1., p. 316, init.
(21)Escb., 1. l.,p. 316, fin.
(22)Escb., 1. 1., p. 342.
(23) Esch.J. 1., p. 316.
(24) Démosth. irept roD cTeç). p. 329. Dans ce passage, le beau-père d'Escbinc est appelé Pbilon .
Eschîne grâce à son mariage, et surtout* grâce à son énergie industrieuse, avait fini par sortir de la condition peu fortunée où il était né. Il était même assez riche et avait des propriétés enBéotieet à Pydna(25). Ce fut alors qu'une ambition nouvelle s'éleva dans l'âme du fils d'Atrométos. Las de remplir des emplois subalternes où il ne pouvait donner la vraie mesure de son mérite, il entreprit de conquérir une place parmi les hommes qui dirigeaient les affaires d'Athèoes. Après avoir surmonté dans la vie privée des obstacles de toute sorte, il voulut faire l'essai de ses forces dans l'arène politique. Il était arrivé à cet âge où les satisfactions ordinaires ne suffisent plus aux âmes viriles, où Thomme trempé pour la vie publique est entraîné à réclamer dans les affaires communes sa part d'action et de responsabilité. Né pour être orateur, il était resté trop longtemps assis, comme simple greffier sur les marches de la tribune : l'heure était venue d'y monter et d'y parler à son tour.
Il avait reçu de la nature toutes lés qualités physiques de l'orateur. On peut voir dans une salle du Vatican un beau buste .de marbre portant le nom d'Eschine, qui a été découvert dans la villa de Cassius. On y.reconnait un homme d'une constitution robuste et d'une santé vigoureuse. L'aspect de la figure paraît annoncer les talents qui rendaient l'éloquence d'Eschine aussi éblouissante que persuasive. La physionomie est gaie, ouverte, éveillée, d'un homme qui aimé les .plaisirs, sans rien de bien distinctif. On est surtout frappé de l'harmonie heureuse et afiable des traits, dont l'expression théâtrale est peutêtre due à la préoccupation du sculpteur qui se rappelait quEschine avait commencé par être comédien ; la sérénité idéale du visage n'offre aucune trace de peines ou de fatigues, bien que nous sachions par Eschine lui-même qu'il avait blanchi de bonne heure. La lèvre inférieure est forte, dédaigneuse, trait commun k plusieurs orateurs célèbres: la ligne du front et du nez est noble et fière, l'arcade sourcilîère haute et hardie (26). Nous avons parlé déjà delà voix d'Eschine. Mais tout cela n'était que les dehors de l'orateur : il faut y ajouter
(25) Démosthène (irepî xaparp, p. 386) parle d'une terre qu'Eschine aurait possédée dans les pays conquis par Philippe sur les alliés d'Athènes. Le scholiaste d'Eschine (p. 8, Dindorf/, dit nettement : slxev âypàv b A/(r%/'yjfç èv nù^y^ rîjç Maxe^ov/aç. Plus tard, Démosthène reparle de la fortune d'Kschine : rXoifffioç 6» 7rrv%ov iik rouroual yeyov&q. ^epl rov (rref, p. 271. roùç (i!>ijCaiouç èXeelç xnifx,ara i%av èv t^ Bo/wr/f ycai yEcopyav rk èKeivav, ibid., p. 239. Rien n'autorise à supposer que cette fortune fût le prix de la trahison.
(26) Visconti, Iconogr. Grecque I, p. 268, planche 29, et Passow , ^schines, fin. J'ai fondu, en les modifiant quelque peu, les traits de ces deux portraits.
un ensemble de qualités heureuses que Philostrate a très-bien retracées dans les lignes suivantes : — « Elève de Platon et d'Isocrate, » il tenait de son propre génie des qualités nombreuses. La lucidité » et la clarté de Télocution, une dignité douce, l'union de la grâce et » de la force, tels sont en effet les mérites d'Eschine, et, en un mot, son » talent oratoire est d'un ordre trop élevé pour être le fruit de Timi- » tation. (27) »
Le caractère d'Eschine était un mélange de hardiesse et de douceur, de franchise et d'affabilité qui rendait son commerce agréable (28). D'une humeur gaie^et d'un tour d'esprit délicat, il n'éprouvait aucune répugnance pour les plaisirs honnêtes : on nous le dépeint comme un joyeux convive, et lui-même nous apprend qu'il fréquentait les gymnases, qu'il recherchait la société des jeunes gens, et qu'il composait parfois des poésies galantes (29). Ces traits un peu légers sont compensés par des qualités sérieuses. Il parait avoir été bon fils et bon père : quand il parle de sa famille, c'est avec une convenance exquise et une émotion contenue dont la sincérité ne saurait être feinte. Son union avec ses frères et ses autres parents ne fut troublée par aucun désaccord, et parmi toutes les invectives de Démosthène, il est impossible de trouver une allégation quelque peu précise qui porte atteinte à la loyauté de son caractère et hia probité de sa vie privée. Quelque jugement que l'on porte sur sa conduite politique, il est difficile de lui refuser le titre d'honnête homme.
Orateur probe et distingué, plein de respect pour les lois de son pays, d'une piété qui rappelle celle de Nicias ; brave soldat, aimant sa patrie pour laquelle il avait plusieurs fois risqué sa vie et qui l'avait glorieusement récompensé, fils d'ailleurs de ses œuvres et ne devant sa fortune qu'à lui-même, Eschine semblait un des citoyens les plus capables d'honorer et de servir Athènes. Le jour oii il sortit de h vie privée et entra aux affaires fut pourtant un jour funeste : c'est qu'à toutes ces qualités manquait ce qui en est l'indispensable complément chez un homme d'Etat, la perspicacité politique. Comme Nicias en Sicile, Eschine était condamné k entraver les plus généreux efforts, et c'est a l'hoplite couronné de Tamynes qu'Athènes devra un jour la guerre d'Amphissa et le désastre de Chéronée.
(27) Philostr. VU. Sophist. I, 18, ^4.
(28|Philo8tr., 1. L. §2.
(29) Esch. x«rà Tifidpx, p. 146, 145; Kccrà KnjffKjt. p. 610.