‹ Eschine l'orateurChapitre 12 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Influence croissante de Philippe. — Activité de Démosthône ; — il se prépare à dénoncer EIschine qui prend les devants. — Procès de Timarque : analyse et examen du discours d*Eschine; condamnation de Taccusé.

Après la ruine delà Pbôcide, Philippe paraît s'être occupé surtout des affaires de la Thessalie et du Péloponèse. 11 divisa la Thessalie en quatre cantons (4)^ lui rendit la Magnésia, mais garda pour lui le produit de divers impôts (2). Il mit garnison à Phères (3) et enleva Larissa aux Aleuades (4). Dans le Péloponèse, il s'efforça de s'attacher les'Arcadiens, les Argiens etlesMesséniens. Partout il trouvait des partisans, et Démosthène, pour arrêter les progrès du mal, accompagna une députation athénienne dans le Péloponèse. L'orateur essaya de détourner les Argiens et les Messéniens d'écouter les promesses insidieuses de celui qui avait déjk joué le^ Olynthieris et les Thessaliens ; mais il avoue lui-même que ses conseils^ accueillis avec bienveillance, n'eurent aucun résultat sérieux (5). Les voisins de Lacédémone ne songeaient qu'à se ménager au dehors un allié puissant qui , à un moment donné, pût les protéger contre les entreprises de leur éternelle ennemie. Le grand historien Polybe prend le soin d'excuser

jl)Dém. ni« Philipp., p. 117.

(2) Dém. II« Pbilipp. , p. 71. Dans ce passage, Démosthène parle de isxa^apxlcu, mais c'est une erreur corrigée par le passage cité plus haut et par Harpocration , v. ^exa^Apxla. §

(3) Dém. ipepî râv iv Xippovijffip^ p. 104. ^epî 'AXovytJŒov^ p. 84.

(4) Diodor. xvr, 69 et Justin, vu, 6. Y. aussi sur cette soumission définitive de la Thessalie Dém. rep/ irapasep. p. 424.

(5) Dans le discours pour la Couronne (p. 252) , Démosthène se donne comme Tauteur du décret d'envoi des députés; dans la seconde Pbilippique (p. 70, 71 , 72) , il est moins précis, bien que les faits fussent plus rapprochés.

les peuples du Péloponèse en rappelant que leurs intérêts différaient lie ceux d'Athènes (6).

Nulle part, Tardeur infatigable de Démosthène n'éclate avec plus d'évidence que dans la seconde Philippique qu1l prononça devant des députés argiens et messéniens, qui étaient venus à Athènes peu de temps après sou voyage dans leurs pays. Dans ce discours, après avoir fait ressortir tous les torts qu'a eus Philippe depuis la conclusion de la paix, il déclare nettement son intention de traduire en justice ceux qui par des rapports mensongers avaient trompé le peuple athénien (7).

Celte menace était à l'adresse d'Eschine. Démosthène, pour être plus sur du succès, songea, suivant l'usage athénien, k s'adjoindre un coaccusaleur puissant ; il s'adressa à Timarque, fils d'Arizêlos, du dême de Sphette, personnage influent, bien que mal famé, qui avait présenté plus de cent décrets, entre autres celui qui prohibait, sous peine de mort, l'envoi de munitionsel d'armes au roi de Macédoine(8). Informé îi temps, Eschine souleva brusquement la question préjudicielle de lindignité de Timarque. Une loi déclarait privés du droit de monter h la tribune les citoyens convaincus de mener une vie infime et d'avoir dissipé leur patrimoine. Eschine, s'appUyant sur les désordres notoires de Timarque, l'attaqua et le fit condamner (9). La dégra-

Cl Démosth'^'iT ^* ' ^^' '" ' ^^ • ■V ' '0. V. siipr. notre ch. m , note 5. fut prononcé j' ^*''*'Pt>-. P- 12 aqq. II. résulte Ju texte du discours qu'il

ment, dont l'a Y***' '^^^ députés qui attendaient une réponse. D'après l'argu- Macédoniens , "^ ^'*''' l"'-™ême indécis , ces députés auraient été les uns ■màeos, n 73^) ^^' autres Péloponéaiena. Denjs d'Halicarnssse {letlre à Am- •le Dekys ûui , -*■ ''"''^ ''^^'^"'■''" P^loponése. M. Croie se range à l'opinion prononcé sous i"' ^^^^^^ confirmée par la teneur même du discours. Il fat

sation fut Oépoaé "" ^^^'^™™* '^" *^^ litidpx"'. H y est dit ^ue l'acte d'accu- Pémosthène V ' *"^*^^ ^*''' "'^*t P^s certain, vu le silence d'Eschine et de

la cause de Titna *"^*^ '^^ documents que nous possédons, de trouver pour

Hellcn.) propos '"'^"^ '^'^^ date qui ne puisse être contestée. Clinton (Faati av, J. c., ea p^ ''année de l'archontat d'Eubule, Olymp. 108, 4; 345/4 346 (seconde déo ^^^'^ant seulement qu'elle tonnbe nécessairement entre juin (procès de l'Amb- *'''*"^ envoyée auprès de Philippe) et août ou septembre 343 assez impoi.^jjfi, , ^^^l . Dana le discours lui-môme , nous avons une indication cusation, et \^ ' ^'^arqjje était sénateur quand Eschine déposa l'acte d'aopassage qy^ |^^ *nse xia fut plaidée que l'année suivante. Cela résulte d'un s'expliquer pj^. "^"^entateurs ont trouvé obscur , mais qui semble pouvoir

ce renaeigne^g^^ ^ ^"niple anacolutha [xarà Ti^. p. 103 . 104). Eeste à concilier sénateur at passer ^^^'^ '^' paroles de DémosUiène disant que Timarque étant sion de la prig^ d'ôi^^''*^''"' '* guerre, le décret dont nous avons parlé à l'occaynthe (rtfi ka^ox^. p. 433] . lOiis y a-t-il lieu de rappro-

dation civique de son coaccusateur arrêta pour quelque temps Démosthène qui ne s'attendait pas une riposte si prompte, et qui devait tenir à ne laisser supposer aucune connexion entre le souvenir de son alliance avec un homme flétri et le procès qu'il voulait intenter à Eschine.

Le discours d'Eschîne contre Timarque est un chef-d'œuvre de véhémence et d'esprit : il est fôcheux que la nature du sujet en rende aujourd'hui la lecture pénible^ odieuse même. A chaque pas, l'on s'y heurte contre des vices que tolérait la société antique et que l'orateur envisage sans sourciller : souvent même les concessions qu'il fait aux mœurs de son temps, et ses propres aveux, nous paraissent aussi étranges que les infamies qu'il dénonce ; et Ton souffre avoir l'expression naturelle des sentiments les plus délicats se prêter à peindre un détestable égarement.

Dans l'examen du plaidoyer contre Timarque, nous passerons trèslégèrement sur les faits imputés à Taccusé et qui semblent établis d'une manière irréfutable. Que nous importe aujourd'hui ce fâcheux

cher ces témoignages ? Il est impossible qu'il s'agisse de la même session du sénat. La guerre entre Athènes et Philippe était terminée à partir du mois de mars 346 (Elapbébolion , Oiymp. 108, 2; Thémistoclès, archonte), et l'envoi d'une troisième ambassade et la dévastation de la Phocide eurent lieu au commencement de l'année altique suivante (Archias, archonte) : il est invraisemblable que Timarque et Démostbène aient menacé Eschine avant ces derniers événements. D'autre part, rien n'autorise à croire qu'Eschine ait pris le mot 9FépwTi dans une acception large (l'avant-demière année) , puisqu'il y joint l'indication précise du dépôt de l'acte d accusation. Comme Timarque a été plusieurs fois sénateur à des dates plus ou moins rapprochées (Cf. Esch. xark TifA. p. 123, 127) et que nou* ne pouvons dresser une complète et exacte liste chronologique des sessions dont il fit partie , le plus simple est d'écarter le passage de Démosthène où les mots pendant la guerre, embrassant une période de plusieurs années ne peuvent éclairer le point en question. Des termes d'ICs* chine et de notre remarque sur l'époque où les anti-macédoniens purent commencer leurs attaques f il résulte que la cause fut plaidée au plus tôt dans la seconde année attique qui suivit la conclusion de la paix , sous l'archontat d'Eubule. Mais la lecture de la seconde Philippique donne à croire que le plaidoyer contre Timarque est postérieur, et Ton peut admettre que les deux discours furent prononcés dans la môme année attique , c'est-à-dire sous l'archontat de Lyciscos (Olymp., lOd, 1, av. J. C. 344/3). Eschine était alors dans sa quarante-cinquième année : èarîv ijfMV rovrî wéiÂVrov xai rerTApaxoardv iro^. xark Tifj^. p. 74, Il avait déjà les cheveux gris; roaavrcurl sroKtàç ^%m, âç ùfUiq opâre. Ibid. La date du discours contre Timarque nous donne celle de la naissance de notre orateur.

L'action intentée par Eschine est la dokimasie : les prescriptions légales sont rapportées et commentées pdr l'accusatei t'(p. 48-56), comme on le verra plus loin dans notre analyse du discours. V sur la dokimasie M. G. Perrot : Essaie svar le droit public de la R, J.fP 79-88.

personnage ? — Mais le discours d'Eschine, composé avec beaucoup d'art^ jette un très-grand jour sur plusieurs points de la législation athénienne (10), contient diverses imputations contre Démosthène, et offre des pages éloquentes, nombre^e traits spirituels ou mordants; c'est un document dont l'historien doit user souvent, etuneœuvre que le critique ne peut négliger: dans une étude sur Eschineon ne saurait en méconnaître l'importance, malgré toute la répugnance qu'inspire le sujet principal.

L'orateur n'a encore poursuivi aucun citoyen devant les tribunaux ; mais Timarque ose monter à la tribune contrairement aux lois et poursuit Eschine lui-même de ses calomnies ; celui-ci s'est donc décidé à lui intenter une action en dokimasie. C'est ainsi que les inimitiés privées tournent au profit de tous. Timarque, d'ailleurs , n'est en droit d'accuser personne : que ne respectait-il les lois ? pourquoi at il incriminé la conduite d'Eschine ? — P. 27-29.

Il y a trois sortes de gouverneinents : la tyrannie, Foligarchie, la démocratie ; celle-ci a pour fondement le respect des lois établies. Il importe donc aux intérêts du peuple de légiférer avec prudence et de tenir la main à Texécution des lois. — P. 29-32.

Les anciens législateurs d'Athènes ont porté des règlements concernant l'éducation des enfants libres, les adolescents, les autres âges, et spécialement les orateurs. Eschine suivra le même ordre : il exposera les prescriptions légales qui ont pour objet Tenfance, l'adolescence, les hommes faits ; puis il opposera aux lois les mœurs de Timarque.— P. 32-34.

« Le législateur s'est évidemment défié des maîtres eux-mêmes à » qui nous sommes obligés de confier nos enfants^ et qui, pour » gagner leur vie, doivent être honnêtes ; sinon, ils sont condamnés » k la misère : il fixe à quelle heure l'enfant libre doit se rendre à » récole; puis, combien d*enfqnts doivent y entrer à la fois; à quelle

(10) Le discours contre Timarque contient le texte de plusieurs lois (p. 37, 41, 47, 49) qui sont lues par le greffier et dont l'orateur reproduit et commente les dispositions. Nous ne citerons pas ces textes. Les discours des orateurs al tiques ne contenaient pas dans Torigine ves documents qui furent ajoutés plHS . tard par des éditeurs, qui crurent bien faire en composant , souvent avec les ressources d'une érudition de mauvais aloi , des lois, des décrets, des témoignages. L'historien ne peut guère tenir compte que des fragments authentiques mêlés au texte des orateurs et des commentaires q:ii les accompagnent. Le discours contre Timarque contient également un certain nombre de témoignages dont M. Wesiermann a établi l'origine illégitime (V, Vntersuehungen%her die ind. AU, Redît, eing. urkunden , p. 129-133): l'auteur de ces documents n'avait même pas lu avec attention le texte d'Eschine.

» heure l'enfant doit en sortir ; puis il défend aux maîtres des écoles » et aux instructeurs des palestres d'ouvrir ces lieux ayant le lever » du soleil, et leur ordonne de les fermer avant le coucher du soleil» » tant il se défie de la solitude et de Tobscurité : il a déterminé quels » adolescents peuvent fréquenter ces lieux, leur âge, le magistrat x> chargé de la surveillance, les fonctions des pédagogues, réglé les » fêtes des Muses dans les écoles, celles d*Hermès dans les palestres, » enfin les réunions d'enfants et les chœurs de danses solennels. Il » prescrit, en effet, que le chorége qui va dépenser sa fortune pour D les fêtes, ait plus de quarante ans, afin que celui dont le caractère x> a été mûri par Tàge soit seul en rapport avec vos enfants. » — P. 34-36.

« A la suite de ces dispositions, ô Athéniens ! le législateur statue » sur des crimes fort graves, sans doute, mais qui n'ont pas laissé » de se produire chez nous, car des actes coupables ont été l'origine » des lois qu'ont portées les anciens. La loi s'exprime donc ainsi : » lorsque le père, le frère, l'oncle, le tuteur et généralement tous » ceux qui ont autorité sur un enfant, auront fait commerce de sa » personne, on ne pourra accuser l'enfant pour ce fait, mais bien » celui qui aura livré Fenfant et celui quiTaura acheté; l'un pour » l'avoir vendu, l'autre pour l'avoir acheté. La peine est la même » pour tous les deux.' — Elle fixe aussi que Tenfant parvenu à l'âge y* mûr, ne sera pas tenu de nourrir ou de loger son père, si celui-ci » l'a prostitué : après sa mort, il lui doit la sépulture et les honneurs » ordinaires. — 'Et voyez avec quelle sagesse, ô Athéniens ! on a » privé le père vivant des avantages de la paternité, comme il avait » privé son fils du droit à la libre parole, tandis qu'une fois mort, » alors que l'homme est insensible aux bons offices qui lui sont ren- » dus, et qu'il s'agit de satisfaire les mœurs et les dieux, la loi veut » qu'il soit enseveli avép les honneurs ordinaires. — Quelle autre » loi est encore destinée k protéger vos enfants ? Celle qui a pour » objet la prostitution : elle contient les peines les plus sévères » contre celui qui prostitue un enfant ou une femme libres. N'y en x> a-t-il pas d'autres ? La loi contre l'outrage qui réunit sous ce seul n titre tous les faits de cette nature ; il y est dit en propres termes : » quiconque outragera un enfant ( l'acheteur commet évidemment un » outrage), ou un homme, ou une femme, soit libre, soit esclave, > et quiconque commettra un acte illégal envers l'un d'eux, pourra » être accusé d'outrage. Et la loi détermine la peine afilictive ou » pécuniaire qui sera infligée. » — P. 3941 .

L'orateur explique pourquoi la protection de la loi couvre le? es-

claves eux-mêmes. «Ce n'est pas que le législateur se soit intéressé k » leur sort; mais^ comme il voulait habituer les citoyens à s'abstenir » de toute violence contre les personnes libres, il a interdit d'ou- » irager ' l'esclave. Il a jugé d'une manière générale que dans une » démocratie se permettre d'outrager autrui était se montrer indigne » d'user des droits de citoyen. » — Puis il reprend l'exposé des lois par la transition suivante: « Souvenez-vous avec moi, Athéniens, que x> le législateur jusqu'ici ne s'adresse pas encore à la personne même » de l'enfant, mais k ceux qui l'entourent, au père, au frère, au tuteur, » aux maîtres, à tous ceux en un mot qui ont autorité sur lui ; mais » lorsqu'il a été inscrit sur les rôles du dême^ qu'il connaît les lois » de l'Etat et qu'il est à même de distinguer le bien et le mal, dès lors » ce n'est plus à d'autres, c'es^ à lui-même qu'il s'adresse. Que lui » dit-il ? — Si un Athénien se prostitue, qu'il soit incapable de devenir » un des neuf archontes (sans doute parce que ces magistrats portent » une couronne), de remplir un sacerdoce (l'impureté de sa personne » le lui défend) , d'exercer un syndicat , d'être chargé d'aucune » magistrature dans la ville ou au dehors, élective ou conférée par le » sort ; d'être héraut ou député (et aussi de se faire payer pour accuser » et dénoncer des députés), de prendre jamais la parole au sénat ou » devant le peuple ( si éloquent qu'il soit d'ailleurs). Contre ceux qui » oseraient enfreindre ces interdictions, la loi a établi les poursuites » pour prostitution et a fixé les peines les plus sévères . » — P. 43-47.

L'orateur, après avoir rappelé les règlements qui concernent les assemblées , et opposé la dignité des orateurs anciens aux inconvenantes fantaisies de Timarque^ en vient aux lois^qui ont pour objets la dokimasie ou examen des orateurs. Elles autorisent tous les citoyens indistinctement, sans tenir compte de la naissance ou de la fortune, à monter à la tribune. Les seules exclusions sont portées contre ceux qui vivent mal . La loi interdit dqnc la tribune :

1 ° À celui qui a frappé son père ou sa mère, qui a refusé de les nourrir ou de les loger ;

2® A celui qui, appelé sous les armes, a refusé de servir ou a jeté son bouclier ;

3® A celui qui s'est prostitué ;

4® A celui qui a dissipé son patrimoine ou son héritage. .

Quiconqiie étant ainsi exclu de la tribune y prendra la parole, pourra être poursuivi en dokimasie par tout Athénien non interdit, et la plainte sera déférée aux tribunaux. -—P. 48-56.

En citant ces dispositions l'orateur y mêle un commentaire oratoire destiné à en faire rassortir toute la sagesse. Puis il indique un règle^

ment nouveau qui, d'après lui, aurait été établi à Toccasion des excès de Taccu^ lui-même^ et qui a pour objet le maintien du bon ordre dans les discussions publiques. — R. 56-59.

Cette exposition juridique où nous trouvons de si précieux renseignements sur la législation athénienne, n'était pas seulement destinée à éclairer les juges en général peu instruits qui composaient le tribunal. Eschine devait craindre que Ton ne vit uniquement dans le procès qu'il intentait à Timarque un moyen détourné d'arrêter les poursuites dont il était lui-même menacé. En fait, il n'en était pas autrement et personne ne l'ignorait. Aux yeux de beaucoup d'Athéniens la question pouvait donc paraître politique plutôt que criminelle. Timarque n'était^-jl pas l'ami de Démosthène, d'Hégésippe, . et tous trois ne s'accordaient-ils pas pour faire une opposition constante aux partisans de la paix avec Philippe ? Si le débat n'était pas de prime-abord nettement circonscrit, si la question de l'indignité de Timarque n'était pas posée avec autorité, Eschine courait grand risque de paraître réclamer un vote dindemnité pour sa politique, et il n'était pas sûr de l'obtenir. Plus tard, sans doute, lorsqu'il fut accusé par Démosthène, il fut acquitté ; mais alors il se trouvait sur la défensive^ et, dans un Etat libre , les sympathies, en matière politique , et lorsque le cas est douteux, sont plutôt pour l'accusé que pour l'accusateur.

Au point de vue de la rhétorique, rien ne pouvait être mieux ima« ginc que ce parallèle, traité avec tant de largeur et de noblesse, entre les saintes lois qui protègent la démocratie athénienne et les impuretés de Timarque, entre les devoirs que les Dracon et les Selon ont prescrits aux citoyens et la vie dissolue de ce débauché. Cette introduction est un exofde grandiose destiné à pénétrer les juges de l'importance de la cause qui leur est déférée (41). Et quel patronage pour l'accusateur que ces institutions vénérables qui veillaient sur la moralité publique, et qui ordonnaient à l'homme d'Etat de remplir d'abord ses devoirs de simple particulier avant de s'ingérer dans l'administration de son pays ! '

Nous ne suivrons pas EschSne dans le récit trop détaillé des excès de Timarque ; cette partie de son discours est pourtant très-remarquable et réunit toutes les qualités que les rhéteurs anciens exigeaient de la narration oratoire. Mais comment dire en français ce que le public athénien écoutait sans sourciller et peut*être même avec un plaisir malin ? — Laissons de côté et le trop célèbre Misgolas (12), et

^ (11) La remarque en a été faite par Hermogène , ic^X fieô, invér, ch. 18 [Trepî aù^ifirea^]. Cf. xepl evpécsaç m, ch. 2, passim,

(12) y. sur ce personnage le passage curieux du comique Antiphanôs, àXteuofUvii fr. p. corn, de Bothe ^idot), p. 3S0, et un autre d'Alexis , p. SIS.

le malheureux Pittalacos, et Hégésandre, frère mal famé de l'orateur Hégésippe : leurs aventures appartiennent au domaine de Pétrone et relèvent de la médecine légale plutôt que de la critique historique. Quelques pages cependant pourraient être détachées de ce tissu d'anecdotes scandaleuses, entre autres la discussion sur la valeur de la notoriété comme preuve légale d'un fait, l'histoire de la déconvenue d'un aréopagite qui, à propos d'un décret de Timarque^ provoqua l'hilarité du peuple par une équivoque involontaire ; la manière dont Timarque a mangé son patrimoine et les biens dont il avait hérité, son indigne conduite envers son oncle Arignotos, ses prévarications comme magistrat, ses vexations comme gouverneur d'Andros. On ne comprend pas qu'avec une telle réputation , un athénien ait jamais pu exercer quelque influence sur ses concitoyens. Le niveau des mœurs publiques était donc bien abaissé, ou faut-il admettre que la société antique comportait un certain degré d'immoralité communément toléré qui, tout en ruinant TEtat, n'entravait pas immédiatement la marche régulière des affaires ? Au fond il n'y a pas très-loin d' Alcibiade à Timarque, des contemporains de Périclès à ceux de Démosthène ; mais d'un siècle à l'autre, la virilité a diminué^ et dans des âmes plus faibles les vices particuliers à la race hellénique se sont développés plus librement, et ont fait plus de ravage, comme dans un corps débile une plaie s'élargit plus vite et devient incurable. Pourquoi le nom de Timarque' nous arrive-t -il joint h ceux de Démosthène et d'Hégésippe ? Ce fut un malheur pour Athènes que Phocion ait jamais eu le droit de révoquer en doute le désintéressement de Démosthène, et peut-être Eschine lui-même eût été moins entêté dans ses vues particulières, s'il avait dû estimer davantage ses adversaires. La grande force de Périclès reposait dans la confiance qu'inspirait son incontestable probité ; Athènes finit par croire au génie de Démosthène, mais elle suspecta toujours ses mœurs. De là des divisions, des hésitations, des demi- mesures.

Dans une narration écrite avec une verve aristophanesque^ Eschine a montré combien l'accusation est justifiée par la vie antérieure de Timarque : il aborde maintenant la troisième partie de son plaidoyer, partie qui n'était pas annoncée dans sa première division.

« Ce qu'il a été pour ses concitoyens et pour ses proches, de quelle p manière honteuse il a dissipé son patrimoine, comment il a subi » toutes les flétrissures, vous le saviez déjà avant de m'entendre, et » mon discours a dû suflisaniment réveiller vos souvenirs. 11 me reste » maintenant à traiter deux points de mon accusation pour . lesquels • je prie les dieux et les déesses de m'inspirer le langage le plus con- ■» forme au bien public dont je suis surtout préoccupé, comme je vou-

» drais vous voir écouter^vec attention et suivre avec intérêt ce que j'ai » encore à vous dire. D'abord, je réfuterai à l'avance certains argu- » ments de la défense que j'ai appris devoir vous être présentés, de » crainte que, si je les néglige, celui qui se vante d'enseigner à la » jeunesse des artifices oratoires , ne vous trompe par quelque » sophisme et ne vous dérobe les vrais intérêts de la République. En » second lieu, j'aurai à exhorter les citoyens à la vertu. Je vois en » face de ce tribunal , nombre de jeunes gens et de vieillards , nombre , » de Grecs venus ici pour assister à ce débat : ne croyez pas qu'ils » aient cédé au plaisir de m'entendre ; ils veulent bien plutôt recon- » naître si vous êtes capables non-seulement de porter des lois justes, » mais aussi de discerner le bien et le mal ; si vous savez honorer » les hommes vertueux, et si vous tenez k châtier ceux dont la vie est » un opprobre pour la cité. Je réfuterai d'abord les arguments de la » défense.» — ?. 432-134.

Cette transition sévère et solennelle, venant après le tableau des turpitudes cyniques de Timarque, rendait aux juges le sentiment de lagravité dudébat, et les préparait à écouter la dernière partie du réquisitoire de l'.accusateur : nous y relèverons plusieurs points intéressants. Suivant l'usage du barreau athénien, l'orateur annonce qu'il connaît les moyens de la défense : il en présentera une réfutation anticipée (13). Mais ce qui frappe davantage, c'est que dans tout le discours, Démosthène soit présenté comme un des patrons ou avocats de Timarque, tandis qu'en fait il Ta bel et bien laissé condamner sans le défendre : peut-être en iàce du tableau accablant qu'Eschine avait tracé, a-t*il renoncé à soutenir un malheureux flétri aux yeux de tous, et dont il n'aurait pu que partager l'impopularité ; peut-être, pour arrêter l'accusateur, avait-il fait courir le bruit qu'il prendrait la parole. Tout ce qui suit semble démontrer que les défenseurs étaient connus. Notons également le reproche qui est fait à Démosthène d'enseigner à la jeunesse une rhétorique artificieuse : il revient souvent dane la bouche d'Eschine et nous aurons à l'examiner avec plus de détails à propos d'un autre passage de cette troisième partie. Un fait d'un autre genre, mais non moins remarquable, est cette aflluence de gens venus de toutes parts pour assister au procès de Timarque. Etait-ce la nature de la cause qui excitait h un tel point la curiosité du peuple athénien et même du reste de la Grèce ?

113) Pour cet usage, voir M. Cucheval , Etude sur les tribunaux athéniens et les plaidoyers civi! s de Démosthène, p. 139-141. —Je crois que dans bien des cas ces réfutations anticipées ne sont que des remaniements postérieurs à l'audience. Cf. ch. iv, n. 32; vi, n. 7; xt, n. 2.

De DOS jours, de telles affaires se jugent à huis^^Ios ; mais, si les portes restaient ouvertes, un certain public amateur du scandale ne manquerait pas d*accourir. Une curiosité plus légitime était provoquée par la célébrité des personnages entre qui s^engageait le débat. D'un côté. Timarque, et Démosthëne ; de l'autre, Eschine : les Grecs , amateurs de beaux discours, ne pouvaient rester indifférents à une lutte qui permettait d'être émouvante. Mais ce qui dominait tout, et ce dont Eschine.s'abstieht prudemment de parler, c'est que de Tarrêt des juges semblait dépendre le sort de la paix qui venait d'être conclue. A tort ou k raison, Tacquittement de Timarque aurait paru un désaveu formel, prononcé par le peuple athénien , de la conduite tenue par ses ambassadeurs ; on y aurait vu l'adoption prochaine d'une politique hostile à Philippe, le présage d'une rupture. Quoi qu'en dise Eschine, en d*autres temps, les Grecs auraient été moins soucieux de savoir comment les Athéniens appliquaient leurs lois.

Dans ce qui suit, l'orateur, tout en restant fidèle à la division qu'il a indiquée, ne se refuse pas les digressions qu*il croit utiles à sa cause : il tient beaucoup plus qu'il n'a promis, sans que la clarté de l'exposition souffre en rien des développements en apparence moins nécessaires qu'il se permet de temps en temps. Nous résumerons rapidement cette troisième partie, en insistant néanmoins sur certains passages importants.

L'orateur commence par réfuter cette objection de Yingénieux Démosthëne que les lois invoquées ne sont pas applicables au cas de Timarque dont les désordres n'ont rien de public. Il répond que la distinction est honteuse en elle-même et ne prouve rien contre l'infamie de Timarque. Une seconde objection du même sophiste consiste à nier la valeur de la notoriété comme preuve légale : Démosthëne cite quelques exemples vulgaires; puis, parlant de lui-même, cet homme aimable et enjoué ajoute: « Gonvient-il que j'écoute la foule quand elle m'appelle » non Démosthëne, mais Batalos, surnom que je dois aux caresses de » ma nourrice ? » Il ne faut donc pas prendre au sérieux les propos que l'on tient sur le compte de Timarque. - - Eschine répond en faisant une brillante apologie de la Renommée, cette déesse honorée des aïeux, comme le prouvent les poètes Homère, Euripide, Hésiode (U) ; aujourd'hui elle témoigne contre Timarque. Accusera-t-on une divinité de faux témoignage ? — Quant à Démosthëne, c'est bien la Renommée, et noii pas sa nourrice, qui lui a donné ce surnom de Batalos k cause de son manque de cœur et de ses mœurs efféminées. « Car, si Ton

(14) Eschine, en citant les poètes, suit l'usage des orateurs de son temps V. M. Desjardins, Essai sur les plaidoyers de Démosthène, p. 58.

D t'enlevait ces fins vêtements et ces molles chemisettes dopttu es paré » quand lu écris des discours contre tes amis, et qu'on les fit passer » entre les mains des juges, je crois que s'ils n'étaient prévenus, ils » ne sauraient trop si ces vêtements appartiennent à un homme ou à » une femme. » -^ L'imputation la plus grave que contiennent ces . lignes est certainement celle de trahir ses amis.' — Dans son discours sur VAmbassade, Eschine revient sur ce sujet en précisant davantage : << A quoi peut-on reconnaître le traître par caractère? N'est-ce pas » celui qui, comme tu Tas fait envers ceux qui s'adressaient k toi avec » confiance, compose à prix d'argent des discours qu'il livre à la » partie adverse? Tu as écrit pour le banquier Phormion un discours » qu'il t'a payé et que tu as remis k Apollodoros qui poursuivait » Phormion au criminel. «> — P. 328. Enfin dans le discours contre Ctésiphon nous trouvons encore la même accusation : « De triérarque » il devint logograpbe quand il eut honteusement m^ngé son patri- » moine: comme dans ce métier il n'inspirait plus de confiance pour » avoir livré les.dîscours aux parties adverses, il ne fit qu'un bond h » la tribune. » — Plutarque (V. de Démosthène, XV) est d'accord en soaime avec Eschine : « On attribue à Démosthène les mémoik^es » concernant Phormion et Stéphanos qui lui attirèrent de justes repro- » ches. Car, Phormion combattit Apollodoros avec le discours de » Démosthène : c'était prendre dans le même atelier deux épées et les » vendre à des ennemis pour qu'ils pussent s'entre-égorger. » — Eschine ne connaissait pas exactement les faits, et Plutarque aurait pu être plus précis; mais la vérité est loin d'être flatteuse pour Démosthène. Le recueil de ses œuvres contient huit discours pour Apollodoros dont on a pu établir l'ordre chronologique : après le quatrième nous trouvons un plaidoyer pour Phormion contre Apollodoros ; il est déjà remarquable que le logographe abandonne ainsi son client ordinaire ; mais Phormion ayant gagné son procès, fort justement à ce qu'il nous parait, Apollodoros accuse de faux témoignage Stéphanos dont la déposition avait été favorable à Phormion; ce nouveau procès est la matière des discours cinquième et sixième pour Apollodoros, ou discours contre Stéphanos. EnJisant les plaidoyers, on voit que Démosthène a soutenu successivement les deux causes contraires, et cela avec la malignité ordinaire dans les procès athéniens. Eschine nous apprend que la chose s'ébruita, et que la réputation du logographe en . souffrit. Démosthène continua néanmoins à composer des discours pour autrui (15). —P. 138-143.

(16) V. pour plus de détails M. Cucheval , op. 1. ch. vni : Moralité de Démosthène considéré comme auteur de plaidoyers civils. Les conclusions

Un général doit aussi prendre la parole : il prétendra que Taccusation n'est pas sérieuse, parlera d'Harmodjos et d'Aristogiton, lancera même une pointe contre Bschine, lui demandera compte de ses habitudes, de ses liaisons» de quelques vers galants qu'il a composés. — P. 443-146. Eschine commence par sa propre justification (p. 146); puis il marque la différence qui sépare une affection honnête des passions illicites (p . 4 46-4 48) ; il cite à ce propos l'exemple d'Achille etdePatrocle (p. 148-453). Dans Homère nul terme équivoque. Tantôt nous voyons Achille déplorer de ne pouvoir ramener Patrocle à son père Ménœtios^ tantôt c'est Tombre de son ami qui apparaît au fils de Pelée et qui, après lui avoir appris qu'il n'est pas lui-même éloigné de sa fin, exprime le désir que les corps des deux amis reposent dans la même tombe, et parle des doux entretiens qu'ils auront une fois réunis. Ailleurs, quand Thétis dit k son fils qu'il est condamné à mourir peu après Hector, Achille n'en persiste pas moins dans sa résolution de venger son ami. — Cette digression, longue et mêlée de passages de l'Iliade, est traitée avec un soin évident, et devait plaire à un auditoire hellénique:* elle n'est pas inutile, car une telle apologie de l'amiiié pure et délicate est la plus sanglante critique des mœurs d'un Timarque. Faut-il ajouter que, seul peut-être parmi les orateurs de son temps, Eschine était capable de parcourir ainsi, avec un bonheur égal, tous les tons dans une même œuvre ? Par bien des côtés le discours contre Timarque fait songer k certaines comédies d'Aristophane.

La transition pour revenir à Timarque se fait au moyen d'un passage du Phénix d'Euripide où le personnage dit qu'il a souvent rendu la justice et qu'il juge les hommes d'après leur vie passée et d'après leurs amitiés. Eschine applique la citation à Timarque qui a mangé sa fortune, qui est l'ami de l'infâme Hégésandre. Vient alors une double énumération de jeunes gens connus pour la pureté de leurs mœurs et de roués honnis de tous: où convient il de ranger Timarque? — P. 153-460.

« Mais il n'y a pas de contrat, dira le subtil Batalos ? » — Qu'importe ! que serait un procès où Ton alléguerait des conventions de cette espèce ? — P . 4 60-4 65. •

La réfutation des objections de la défense a ramené Torateur à Démosthène qui parlera sans doute de Philippe, d'Alexandre : il a déjà plaisanté grossièrement en plein sénat sur le compte du jeune prince; Eschine était présent et l'a blâmé ; il rappellera ces reproches et s'en

de ce chapitre sont sévères. — Pour les usages auxquels il est fait allusion dans notre texte , il convient de renvoyer d*une manière générale au mémoire do M. Egger : Si les Athéniens ont connu la profession d'avocat (Mémoires de littérature ancienne, p.' 355, suiv.)*

prévaudra sans doute. Mais Eschine ne s'est jamais entretenu avec Alexandre ; mais, quant à Philippe, Eschine ne peut que le louer de la bienveillance qu'il fait paraître dans ses discours, et si plus tard ses actes répondent à ses promesses, on fera son éloge avec moins d'embarras et sans danger, a J'ai repris Démosthène devant le sénat, non » pour flatter le jeune prince, mais parce que si vous tôleries^ un tel » langage, il me semble que l'on imputerait à la république les inconve- » nances d'un orateur. » — P. 165-166.

C'est ainsi qu'Eschine en vient à présenter aux juges le portrait peu flatté de Démosthène, cet artisan de discours. — <c Démosthène^ » quand il eut dissipé son patrimoine, parcourait la ville, faisant la > chasse aux orphelins jeunes et riches, dont lés pères étaient morts et » dont les mères administraient les biens. Parmi tous ceux dont il a » causé le malheur, je ne parlerai que d'un seul. 11 avait découvert une » maison riche, mais mal gouvernée, dont le chef était une femme M orgueilleuse et manquant de sens : la fortune était administrée par » un jeune orphelin à moitié fou, Aristarchos fils de Moschos. Il feint » d'être épris du jeune homme, l'engage à accueillir son amitié^ le » remplit d'espérances vaines, lui fait croire qu'il sera bientôt un des » premiers orateurs, lui présente la liste de ses élèves, et par ses » exemples et ses leçons fait si bien' qu' Aristarchos est en exil, que » trois talents destinés aux besoins de Texilé sont tombés entre les » mains de Démosthène et restent confisqués; enfin que Nicodêmos » d'Aphidna a péri de mort violente sous les coups d' Aristarchos : le D malheureux a eu les yeux crevés, la langue coupée, cette langue dont M il usait librement, plein de confiance dans les lois et dans votre jus- » tice. Après cela, Athéniens, quand vous avez fait périr le sophiste » Socrate parce qu'il avait instruit Critias, un des Trente qui renyer- » sèrent la démocratie, Démosthène obtiendrait de vous la grâce de » ses compagnons de plaisir, lui qui tire de telles vengeances de » simples particuliers, de modestes citoyens parce qu'ils ont parlé librement? »

» Il a invité quelques-uns de ses élèves à venir ici Tentendre : pour » mieux trafiquer à vos dépens il se vante auprès d'eux, je le sais, de » vous faire prendre le change et de distraire votre attention ; de » rendre le courage à l'accusé, dès qu'il prendra la parole ; d'épou- » vanter l'accusateur et de le réduire à craindre pour lui-même ; de » soulever l'indignation des juges en rappelant mes discours et en y^ critiquant la paix que, d'après lui, j'ai fait conclure de concert avec » Philocratès, si bien que je n'oserai même pas comparaître pour me » défendre devant le Tribunal quand j'aurai à rendre mes comptes de » député, trop heureux de n'encourir qu'une peine modique et

9 d'échapper à la mort. Gardez-vous de permettre au sophiste de se » divertir à rire de vous ; mais figurez-vous le voir, quand, revenu » du tribunal chez lui et faisant le fier dans le cercle de ses élève», » il leur racontera comment il a su dérober aux juges l'objet même h du procès : « Je les ai emmenés loin de Taccusation intentée à » Timarque, et j'ai hardiment évoqué contre l'accusateur, et Philippe, » et les Phocidiens. J'ai fait planer une telle frayeur sur tout Faudi- D toire que Ton a vu l'accusé attaquant, l'accusateur mis en cause, et » que les juges, oubliant les faits qui leur étaient soumis, écoutaient » attentivement ce dont ils n'avaient que faire. » — « C'est votre » devoir de tenir ferme contre de telles manœuvres, de le suivre pas » à pas sans tolérer aucun écart, sans le laisser se prévaloir d'argu- » ments étrangers à la cause : comme dans les courses des chars, » qu'on le ramène au cercle tracé par l'afiaire elle-même. Si vous » agissez ainsi, vous n'encourrez le mépris de personne, mais vous » montrerez dans l'application de la loi le même esprit qui vous la D dicte ; sinon, l'on, pensera que vous prévoyez avec indignation les » crimes à venir, nais que le crime commis vous laisse indifférents. > En un mot, si vous châtiez les coupables^ vos lois seront aussi effi- » caces qu'excellentes ; si vous les acquittez, elles seront excellentes, » mais ne seront point efficaces. » — P. 167-171.

Dans cette véhémente digression qui décèle la crainte qu'Eschine a d^ l'habileté prodigieuse du défenseur présumé de Timarque, nous relèverons d'abord ce qui se rapporte à Aristarchos et à Nicodêmos, puis l'insistance que met Eschine à rappeler aux juges qu'ils entendront un rhéteur artificieux qui tient école d'éloquence et qui compte se jouer d'eux.

Dans le discours d'Eschine sur l'Ambassade, les assertions relatives à la mort de Nicodêmos sont reproduites avec cette circonstance aggravante que Démo'sthène en voulait à Nicodêmos depuis que celuici lui avait intenté une action pour désertion, action dont il se serait désisté pour une somme d'argent (p. 314). — Dans le discours contre Midias, composé vers l'an 352 avant J.-C, nous voyons qu'un certain JEuctèmon deLousia, payé par Midias, après avoir -dénoncé Démosthène comme coupable de désertion, s'était désisté. — Eschine a pu confondre Euctêmon et Nicodêmos, soit par inadvertance, -car les faits étaient éloignés, soit à dessein, car les orateurs athéniens ne se piquent guère d'exactitude. Peut-être l'accusation avait-elle été signée de ces deux noms, et alors les deux orateurs auraient choisi chacun celui qui convenait le mieux à sa thèse. L'accusation de désertion fut réellement intentée ; puis, il y eut désistement : c'est Ik tout ce qu'il est possible d'établir. — Dans le même discours, Midias nous est

représenté essayant d'^abord de corrompre les parents de Nicodêmos pour qu'ils accusent Démosthènedu meurtre de ce citoyen ; puis, se retournant contre Aristarchos , dans Tespoir de nuire à Démosthène son ami. L'orateur sans renier cette amitié, évite d*ailleurs avec un soin évident de rien dire qui ressemble à une justification du coupable. — Ainsi, en supposant qu'Eschine donne inexactement le nom de celui qui avait intenté Faccusation pour désertion, et en écartant sans discussion le détournement des trois talents du banni, on pourrait conjecturer que le jeune Aristarchos, admirateur enthousiaste de Démosthène, aurait vengé par un crime son ami et son maître de Tassentiment qu'aurait donné publiquement Nicodêmos d'Aphidna à Taccusation intentée, puis abandonnée par Euctèmon. Çschine, dans le discours sur l'Ambassade [l. l.), reproche à son accusateur d'avoir trempé dans le meurtre : ceci est plus qu'une exagération, mais Tamitié d'un Aristarchos est en elle-même une sorte de tache sur les débuts d'un homme d'Etat. Nicodêmos était l'ami d'Eubule d'Anaphlyste, et k propos des plaidoyers sur l'Ambassade, nous aurons à examiner si le crime d' Aristarchos ne fut pas un premier obstacle à une entente entre Eubule et Démosthène.

Eschine nous a peint Démosthène se pavanant au milieu de ses disciples; plus haut (p. 433) il l'a appelé « celui qui se vante d'ensein gner à la jeunesse les artifices oratoires. » Çk et là nous trouvons les noms de logographe (p . 114), de sophiste (p. 138), de subtil Battalos (p. 462), d* artisan de discours (p. 467). Au double reproche de composer des discours pour autrui, et de tenir école d* éloquence, se joint celui de mœurs efféminées. Dans les plaidoyers d'Eschine sur TAmbâssade et contre Ctésiphon, nous retrouvons les mêmes attaques exprimées parfois dans les mêmes termes. Il y a là un parti-pris évident de profiter contre Démosthène du préjugé très-vif qui existait contre ceux qui cultivaient l'art de la parole. L'orateur était à la fois un objet dadmiration et de défiance,' et le peuple athénien doutait volontiers de la virilité et de la loyauté des artisans de discours. Ce préj ugé est attesté par Sophocle,

Les androgyny qui se sont exercés à parler «

ol yàq tyùvav^poi xcù }J*yeiv vjffKiiéreç

(Fragm. 865, Dindorf; 900, Didot);

par Xénophon (Mémor. I, ii, 31) qui nous montre Critias interdisant d'enseigner l'art de la parole en vue d'atteindre impunément Socrate à Taide du préjugé qui régnait à cet égard dans le peuple contre les philosophes ; par Thucydide nous disant (VIII, 68) qu' Antiphon, rendu suspect par son talent d'orateur, dut renoncera la tribune çt se borner à composer des discours pour autrui; par Isocrate qui

semble le partager dans le discours contre les Sophistes , mais qui le combat dans le discours sur l'Echange des biens; c'est un des lieux communs de la comédie d'Aristophane, et si Platon en a tiré parti contre les Sophistes, il fut pour beaucoup dans la condamnation de Socrate, comme l'indiquent suffisamment les paroles d'Eschine: — « Quand vous avez fait périr le sophiste Socrate parce qu'il avait instruit Critias. » Eschine s'en fit naturellement une arme contre Démosthène. arme qui aujourd'hui nous semble émoussée^ mais dont les contemporains redoutaient les profondes atteintes. La vie du rhéteur, vie en apparence inactîve {umbratilis), paraissait molle, efféminée k ces membres d*une démocratie laborieuse où tout citoyen était soldat; la supériorité dans l'art de persuader, acquise par Tétude, était regardée comme un avantage déloyal et dangereux. Mais n'en sera-t-il pas toujours ainsi auprès des intelligences peu éclairées dans les pays dont les institutions reposent sur la libre discussion dès affaires {i<nfy9pta)f L'ignorance et la médiocrité ne croient guère k T union des deux qualités essentielles qu'embrasse la définition célèbre : Vir bonus dicendiperitus. Après cette sortie contre Démosthène, Eschine en vient à des considérations plus hautes sur la nécessité où sont les juges d'appliquer strictement la loi. Il cite l'exemple de Sparte^ une anecdote athénienne ; puis il rappelle les sévères lois portées par Solon contre la femme adultère et contre les corrupteurs de la jeunesse. —P. *72-477. . ^^^^ peut-on absoudre Timarque? L'importance de l'accusé luimême rend un châtiment nécessaire. Quelle influence aurait un acquittement sur les esprits de cette jeunesse dont l'éducation est surveillée avec tant de sollicitude? — P. 177-178.

l'^ï^arque peut-il être revêtu de fonctions publiques, lorsque son

ITn"^^^ ^^^ ïiotoire ? Ce sont de tels hommes qui ruinent les Etats : —

^y^^ pas, Athéniens, que les grands malheurs aient leur prin-

« ni ^?^ ^^ colère des dieux, non dans la perversité des hommes,

» et châ ' ^^^'érats soient, comme on les voit au théâtre, poursuivis

» effréniSi H ^^^ '^^ Furies armées de torches ardentes : l'amour •

* » homm ^ P^^îsîr, les convoitises insatiables, voilà ce qui fournit des

*> ce oui ^r^ pirates, ce qui mène à courjjles mers avec eux ; voilà

» lescîto ^^rie de chacun, ce qui .engage les jeunes gens k égorger

» car , ni f ^^ ' ^ pervir les tyrans^ à conspirer la ruine de la démocratie;

n touchent^ ^^tici de leur honneur, ni la crainte du supplice ne les

» et le<4 ^^l ^^is l'espoir de réussir k assouvir les passions les séduit

«»ewesentratne06).-P. 178-484

^merino q^ 24^.^? * ^^ ^^^^^ ^^o\s fois par Cicéron : deleg.i, 14; pro Roscio

Absoudre Timarque serait assurer l*itnpunîté à tous les vices, et alors il eût mieux valu que cette accusation n*eût pas été intentée. — P. < 81-1 82.

L'orateur ne nommera pas les patrons que Timarque a trouvés: ils en profiteraient pour intervenir dans le débat; il se contentera de dépeindre leurs mœurs: c'est assez pour faire reconnaître leurs personnes. Les uns sont des prodigues qui ont dissipé leur fortune ; d'autres se sont déshonorés à la manière de Timarque ; d'autres enfin craignent de ne plus trouver de complices de leurs débauches: que le» hommes flétris s'abstiennent de parler devant le peuple; que les prodigues cherchent des ressources dans le travail; que les débauchés incorrigibles respectent les enfants des citoyens et s'adressent aux étrangers et aux métèques.

a Vous avez entendu les raisons que j'avais à présenter : j'ai ^ exposé les lois , j'ai examiné la vie de l'accusé. Vous êtes main- » tenant juges de mes paroles, et je vais être témoin de ce que » vous ferez: l'affaire est désormais remise à votre décision. » — P. 182-184.

La dernière concession qui est faite aux débauchés incorrigibles est tellement exorbitante que l'on serait tenté d'y voir un trait de cette ironie sérieuse dont *Eschine use volontiers. Mais il n'en est rien : l'orateur athénien parle sincèrement et se borne à demander que Ton respecte les familles des citoyens. C'est se contenter à peu de frais, et le plaidoyer contre Timarque pouvait avoir une conclusion plus rigide. Pourquoi annoncer que Ton exhortera à la vertu, et quelle est cette vertu complaisante qui avoue publiquement qu'elle tolère rinfamie? À l'occasion de tant de hontes, fallait-il entrer dans des distinctions, et convenait-il de faire acception de personnes, lorsque les lois de Solon étendaient leur protection sur l'esclave lui-même? Quel fôcheux contraste avec les sages prescriptions citées et commentées dans la première partie ! Mais les mœurs du temps ne permettaient pas à Eschine de demander davantage, et c'est par de telles concessions que l'on peut apprécier l'état vrai d'une société. Aussi, est-il. peu probable que le procès tait à Timarque ait réellement servi la vertu dont l'accusateur prétendait plaider la cause : peutêtre rendit-il pour quelque temps les débauchés athéniens plus réservés. Tout le bénéfice de cette affaire fut pour Eschine : il se délivra d'un adversaire puissant , put railler et insulter impunément Démosthène et obtint le plus beau succès oratoire. Cette victoire lui permettait d'espérer un arrêt favorable , .si ses epnemis osaient encore le poursuivre au sujet des négociations avec la Macédoine.

Timarque fut condamné et noté d'infamie (17) : la carrière politique lui était désormais interdite, et son nom devint le synonyme de toutes les hontes (18). Etait-il aussi coupable qu^Eschine le prétend? En faisant une large part aux exagérations de Taccusation, il resterait assez d'actes déshonorants pour expliquer la sentence du tribunal : mais Démosthène lui-même tout en plaignant le sort de«ce personnage et en accusant Eschine d'avoir attaqué en lui non le débauché, mais l'adversaire politique, ne s'est hasardé nulle part à le justifier.

Dans le plaidoyer contre Timarque, Eschine se porte le champion des lois et des mœurs , et ne dissimule pas ses sympathies pour les princes macédoniens: il représente les idées de ce parti modéré, conservateur et pacifique qui, suivant les conseils d'Eubule d'Anaphlyste et de Phocion, voulait que Ton acceptât sincèrement la paix de 346, et que, sans se préoccuper des menées de Philippe, on s'efforçât d'améliorer l'état de la république par l'exécution sévère des lois et des règlements. Ce parti, dont les chefs valaient mieux que l'entourage de Démosthène, possédait encore une influence prédominante qu'il eût conservée si les entreprises incessantes du roi de Macédoine n'avaient fini par dessiller les yeux de la majorité ; mais, malgré les événements qui donnaient raison à Démosthène, les Athéniens n'eu vinrent que lentement k approuver les vues du chef du parti antimacédonien.

(17) jbcéy raXat^apoç avôparoq iiTtfj^6ffSTai Déro. xepî xaparp, p> 432.

D'après une autre tradition, l'accusé se serait pendu sans attendre le jugement (l«p arg, du xarà T//^.), mais Démosthène n'eût pas négligé de parler de ce suicide. Les termes les plus forts qu'il ait employés (àv^pifxSf 1. 1 . p. 331 ; àx&XiCE^ ibid., p. 432), sont pris au sens Oguré : mal entendus, ils ont été peut-être la source de cette tradition .

(18) !•' arg. du Kctirk Tifi,

Page 1