CHAPITRE VI
Procès de TAmbassade : analyse et examen des discours de Dëmotthène et d^Eschine. — > Innocence d'Ëschine; —il est soutenu parEubule, adversaire politique et ennemi personnel de Démosthène.
« La cause appelée, quelqu'un certifia que Démosthène, Taccusé, » était malade , tandis qu'il courait partout invectivant contre » Eschine » (4). Quelle que soit la date du discours où nous trouvons ces mots, ils peignent bien la colère qui transporta Démosthène après la condamnation de Timarque. Nous voyons néanmoins qu'il ne voulut pas intenter immédiatement à Eschine le procès dont il le menaçait. C'était agir sagement, car cette accusation ne pouvait que profiter du mécontentement que le peuplé commençait à témoigner aux partisans de la paix. Il n'avait pas en mains des preuves directes de la corruption des députés^ et il pensait que la suite des événements fortifierait les présomptions qu'il comptait faire^ valoir. Les conditions de la paix avaient été avantageuses pour Philippe^ onéreuses pour Athènes : on le sentait d'autant plus nettement que l'on s'éloignait davantage de la satisfaction des premiers jours. L'opinion devenait donc défavorable aux députés qui avaient négocié la paix, k ceux surtout qui en étaient restés les partisans : de là à admettre une trahison payée^ il n'y avait qu'un pas, et ce pas, Démosthène croyait que, son éloquence aidant,
(1) xoflrk SeoKph, p. 1836. Dans un autre chapitre, nous reviendrons sur ce discours qui est probablement de Dinarque : ici, nous n'avions pas à nous occuper de la date , mais du trait de caractère qui semble bien noté. — La lutte entre Eschine et Démosthène eut divers incidents que nous ne faisons • qu'entrevoir : à quoi est- il fait allusion dans le passage suivant? — ^ Et enfin vous n savez bien que tout récemment, au Pirée, quand vous ne vouliez pas de lui » pour député, il vociférait qu'il me dénoncerait et m'accuserait. » Dém. rcp? xapairp. p. 496. Le fait dut se passer entre le procès de Timarque et celai de l'Ambassade , mais de quelle députation s'agit-il ?
— Taies juges le feraient. On aurait tort de voir un manque de loyauté dans le long retard apporté à l'accusation que Démosthène voulait intenter k Eschine. Laisser la paix malheureuse de 346 produire ses censé- ' quences inévitables, attendre une occasion opportune pour attaquer le député qui continuait à en réclamer le maintien, c'était chose naturelle et légitime. Pourquoi compromettre par un empressement irréfléchi le succès d'une accusation que Démosthène croyait juste et politique ? Eschine savait d'ailleurs à quoi s'en tenir sur les intentions de son adversaire ; il le reconnaît k plusieurs reprises dans le plaidoyer contre Timarque. Plus tard il devait lui-même rester huit ans avant de se risquer à soutenir l'accusation pour illégalité qu^il avait intentée k Ctésiphon.
Le procès de l'Ambassade est une poursuite en reddition de comptes dirigée contre Eschine au sujet des faits de la seconde ambassade, celle des serments ; Eschine ayant déjk rendu compte de sa conduite dans la première et dans la troisième ambassades, ne pouvait plus être accusé au sujet.de ces deux missions (2). La lecture du plaidoyer d'Eschine prouve que les discours n'ont pas été seulement écrits, mais que la cause a été réellement plaidée (3) : elle nous apprend aussi que la plupart des citoyens assistaient aux débats (4) dont la durée avait été fixée k une journée (5). La cause fut plaidée sous l'archontat de
(2)V. Esch. T€pî yrapa^p. p. 2:?7 sqqet27l, 272; Dém. irspî ^apairp.p^ 407, init.
^ (3' Lorsque Démosthène accusa Fschine d'avoir montré , pour une captive Olynlhienne, une cruauté grossière {^spî raparp, p. 402), les juges refusèrent . de l'écouter (Esch. repî TrapaTrp. p. 190, 319). Nous lisons dans le commentaire de Démosthène (dont les termes sont reproduits dans le fragment anonyme sur Eschine que M. Dindorf croit avec quelque fondement être du même auteur), qu'Eubule avait interrompu Démosthène et reprodhé aux juges d'écouter d'aussi odieuses calomnies. L'audacieux men&onge de Démosthène est analysé au point de vue de la rhétorique par Hermogène et classé comme exemple de la figure àvrlôerov, V. ^epî f^eôé^. âstyér. ch. 15.
L'opinion que les discours furent seulement écrits et non prononcés , opinion mentionnée par le Pseudo-Plutarque (v. d'Eschine) et dans une scholie d'Eschine (ad Tepî ^apa^rp. § 166, p. 71, Dindorf) a eu l'assentiment de Plutarque (V. de Dém., ch. xv) qui 8*appuie sur ce qu'il n'est point parlé clairement du procès de l'Ambassade dans les discours sur la Couronne , tout en reconnaissant qu'Tdoménée de Lampsaque, historien de l'âge de Démosthène, était d'un avis contraire. Ni Démosthène , ni Eschine n'étaient tenus de parler d'un procès dont l'issue n'avait été satisfaisante ni pour l'un , ni pour l'autre : ils y ont fait allusion, Démosthène, p. 236, 275; Eschine, p. 470.
(4) Esch. repr leœpa.'jFp. p. 191 : (T%eêhv ^ol xXuoroi râv ^o>>itûv xxpeiffiy.
(5) Escu. irapî ^aparp. p. 296: Tpôç ev^EKcc ykp àfLfopéa.q èv ^taf/^SfcsTpefiév^ * rfî ijfj^épa xpivofAcu, V. Harpocration, v, êiafiefierpyifj^v^ ijfj^épai et Clinton Fasti
Hellen. Appendix de Mens Ait, p. 344 (Kriiger). — La durée- des séances
Pythodotos (Olymp. 109, 2 ; avant J.-C. 343*342), trois ans après la «conclusion de la paix (6).
L examen détaillé du discours de Démosthène est étranger k notre sujet : nous essaierons d'en présenter un résumé clair et complet.
Les juges, malgré les prières et les instances des amis de Taccusé, ne doivent ni méconnaître la justice, ni oublier leur serment.
Eschine craint de rendre ses comptes : il a commencé par écarter Timarque avant d*oser se risquer deyant les juges. C'est un abus, car le citoyen doit se protéger par son innocence, non par la crainte qu'inspire sa personne.
Il est sans doute fâcheux que Taccusation arrive si tard. Pour aider leur attention, que les juges se rappellent qu'un député doit rendra ,compte :
4« Des rapports qu'il a feits,
2^ Des conseils qu'il a donnés,
3^ Des ordres qu'il a reçus,
4® De l'emploi de son temps,
5^ De sa conduite désintéressée ou vénale.
Chacun de ces points est également important : — « Par consé- » quent, si je prouve et démontre avec évidence qu'Eschine n'a rien » rapporté de vrai, et qu'il m'a empêché d'instruire le peuple de la » vérité ; que tous ses conseils ont été contraires à vos intérêts ; » que dans son ambassade il n'a rien fait de ce que vous aviez ordonné ; » qu'il a perdu un temps pendant lequel la ville a dû laisser échap- » per l'occasion de plusieurs mesures importantes ; que pour tous » ces feits il a reçu' des présents et un salaire comme son complice » Philocratès, condamnez-le, et infligez-lui une peine digne de ses 9 méfaits : mais si je ne puis établir tous ces griefs, sans en excepter » un, regardez-moi comme un malhonnête homme et acquittez » Eschine. » — Il ne faut point s'attendre k trouver dans le discours que nous résumons, le plan qui semble indiqué dans la .proposition. Démosthène a bien traité les cinq chefs d'accusation^ mais sans y rattacher d'une manière exacte et distincte la suite de ces développements.
était égale à un jour du mois posidéon, mois des jours les plus courts. Dans le discours contre Ctésiphon (p. 587) , nous trouvons des détails sur les régies observées dans le cas de poursuites pour propositions illégales, et il est probable que la procédure était la même pour toutes les causes publique». Le premier tiers de la journée légale appartenait à l'accusation , le second à la défense , le troisième aux juges et à un nouveau débat pour la détermination de la peine quand il n'y avait pas eu acquittement et que la peine n'était pas fixée par la loi , le procès étant dit wyùv orlfAiiToç, Y. Schœmann, AntiquU, p. 274. (6) Dtnysd'Halicarn. lettre à Ammaeos^ p. 737.
Eschiae se vantait jadis d'avoir le premier pénétré les desseins de Philippe. Il fut un de ceux qui persuadèrent au sénat et au peuple d'envoyer partout des députés chargés d'eogager les Grecs k venir s'entendre avec les Athéniens pour faire la guerre au Macédonien : lui-même il alla en Arcadie et harangua les Dix-Mille. A la suite de celte mission^ on crut pouvoir l'envoyer auprès de Philippe.
Lorsque Philocratès proposa un traité onéreux, Eschine témoigna d'abord de Tindignation ; mais le jour suivant il soutenait c(u'il ne fallait plus tant rappeler les grandes actions des ancêtres, et qu'il convenait de refuser de secourir les peuples qui n'avaient pas antérieurement secouru Athènes. Il parlait ainsi devant les députés euxmêmes que, sur ses conseils, Ton avait envoyés chez les Grecs.
L'orateur racontera les faits qui suivirent le retour de la seconde ambassade. Démosthène, aussitôt que les députés furent revenus, déclara devant le sénat la vérité tout entière et recommanda de -n'abandonner à Philippe ni la Phocide, ni les Thermopyles. Le sénat le crut. Mais Eschine, quand on parut devant le peuple, loin de justifier les députés des accusations de Démosthène, prononça un discours artificieux où il annonçait que Philippe était d'accord avec Athènes sur tous les points, même à l'égard des Amphictyons ; qu'il châtierait les Thébains et agrandirait le domaine athénien.— Démosthène monte à la tribune pour déclarer qu'il ignore tout ce dont il vient d'être parlé ; mais Eschine et Philocratès l'empêchent de se faire entendre.
Pourquoi, commencer par rappeler ces faits ? — 4° Ce sont ces promesses qui ont empêché qu'Eschine ne fût attaqué plutôt ;
2« 11 faut montrer qu'Eschine,' jadis hostile à Philippe, est devenu plus tard son partisan ;
i"" Si l'événement a démenti les promesses d'Eschine, il est évidemment coupable de corruption.
Démosthène en vient aux affaires de Phocide : il veut prouver que l'ambassade a, en ce qui dépendait d'elle, perdu le pays. Il rappelle donc les faits qui suivirent le retour des députés, puis le rapport qu'il fit.au sénat et ce qui se passa à l'assemblée du 16 d'élaphébolion, où fut lue une lettre du roi qui avait été rédigée par Eschine.
Il établit par la comparaison des dates que la Phocide a déposé les armes dès qu'elle a connu les résolutions du peuple athénien.
Quel malheur a été celui des Phocidiens ! Quel spectacle ofi'rent aujourd'hui leurs villes et leurs campagnes! Et pourtant jadis la Phocide avait contribué par son vote k sauver Athènes dont Thèbes demandait l'esclavage.
Quel n'est pas au contraire le bonheur de Philippe qui trouve, malgré l'imprécation, des traîtres empressés k le servir !
Esctûne répondra en accusant les Lacédémoniens, Hégésippe , les Phocidîens : mais cela n*effac6 pas les promesses formelles qu'il a faites.
PMKppe uti moment a appelé les Lacédémoniens pour dissimuler ses projets ; puis il a payé Eschine.
Mais Taccusé objectera que la possession paisible de la Chersonèse . est une compensation pour Athènes : — la Chersonèse n'est pas plus assurée.
Si les Phocidiens eux-mêmes n'accusent pas Eschine, c*est qu'ils sont hors d'état de le faire.
Cette politique qui permit à Philippe dé passer les Thermopyles et de réduire la Phocide, eut pour conséquences à Athènes même les décrets de Diophante et de Gallisthénès, monuments d'une panique universelle. Plus tard, on eut à craindre pour Mégare. — Ici finit le développement sur les aflFaires de la Phocide.
La paix a été plus avantageuse pour Philippe que pour Athènes.
On ne reproche point à Eschine la paix elle-même, mais les conditions qu'il a fait accepter. Encore s'il n'était coupable que d'erreur ! Mais s'est-il plaint d'avoir été trompé par Philippe ? A propos du titre d'Amphictyon, il a seul parlé en faveur des prétentions du Macédonien.
Eschine est le complice de Philocratès : quand ce dernier était accusé par Hypéride, Démosthène défia les autres députés d'oser se dire innocents : tous se turent, y compris Eschine .
L'orateur en vient k la troisième an^assade. Eschine, qui d'abord s'était prétendu malade, part sans mandat, aussitôt la ruine de la. Phocide connue, et va se faire remarquer par sa joie et par ses chants au banquet des Thébains et de Philippe.
Que l'on ne s'imagine point que châtier Eschine doive entraîner une rupture avec Philippe.
Thèbès malheureuse dans sa guerre contre la Phocide a gagné k la paix : Athènes y a perdu, bien qu elle eût l'avantage dans sa guerre contre Philippe.
L'orateur, revenant sur ses pas, examine la conduite des députés dans la seconde ambassade. Il établit qu'ils ont perdu un temps précieux et négligé, malgré l'ordre du peuple^ de recevoir les i^erments des alliés du roi. Pour lui, il a refusé les présents du roi, a intercédé pour les prisonniers : plusieurs ont été rachetés à ses frais, — Eschine et Philocratès ont exclu du traité la Phocide, les Haliéens, Kersobleptès ; iU ont inscrit Cardia au nombre des alliés de Philippe. Eschine a eu de nuit une entrevue avec Philippe.
Il a été démontré qu'Eschine a fait un rapport inexact^ qu'il a
empêché le peuple* d'écouter Démosthène, qu*il a mal conseillé, qu*il a fait passer le projet nuisible aux alliés, qu*il a perdu du temps^ qu'il s'est laissé corrompre dans l'ambassade : il doit donc être condamné.
N'y eût-il contre Eschine que l'abandon de la Thrace et des Thermopyles , qu'il mériterait déjà la mort.
Ici se termine la démonstration proprement dite des torts reprochés à Eschine. Nous ne présenterons de la seconde partie du discours qu'un sommaire aussi bref que possible.
L'accusé s'étonnera de ce qu'on lui demande compte de ses paroles :
— dans une république on doit châtier celui qui trompe sciemment ' le peuple. Eschine reproche à Démosthène de dénoncer des collègue^ :
— quels liens peuvent exister entre un bon citoyen et un traître ? Aussi l'histoire d'Athènes ofFre-t-elle nombre de dénonciations pareilles.
Eschine, moins honnête que l'acteur Satyres^ a outragé une captive Olynthienne.
Loin de s'entendre avec ces députés corrompus, Démosthène a été constamment leur adversaire, et rien dans sa conduite, pas même l'accueil fait aux envoyés de Philippe, ne peut lui attirer de critiques.
Il faut repousser les sollicitations des frères d'Eschine.
La renommée et les poètes invoqués contre Timarque peuvent Têtre aussi contre son accusateur.
Un acte de rigueur est nécessaire, car la contagion de la trahison envahit la Grèce et la sévérité pour les traîtres est traditionnelle à Athènes.
Ëpargnera-t-on le fils d'Atrométos et de Crlaucothéa, quand on a condamné Timarque dont le tort, aux yeux d'Eschine, était un décret patriotique ?
Comment Eubuje expliquera-t-il l'appui qu'il prête à Eschine, lui qui était si contraire aux Macédoniens, et quand il a d'ailleurs à se plaindre d'Eschine? On ne doit pas tolérer l'influence excessive de certains citoyens puissants dont Philippe veut se ménager le concours.
Eschine ne saurait expliquer le changement survenu dans ses idées au sujet de la Macédoine.
Philippe a acheté les députés pour se tirer d'une impasse: la conséquence a été l'abaissement d'Athènes. Autrement les eût -il comblés de présents, lui si rude pour les citoyens fidèles ?
Eschine accusera Charès qui est fort innocent de ce qui est arrivée Il ne s'agit ni de la paix, ni de la guerre, mais de ceux qui ont forfait à leur mandat et vendu les intérêts d'Athènes.
La belle voix et l'éloquence d'Eschine ne doivent point empêcher les juges de le punir comme il le mérite.
Il faut un exemple sévère : Philippe comprendra qu'il ferait mieux de cultiver Tamitié du peuple que de s'attacher quelques traîtres; ou du moins Ton aura délivré la ville d'ennemis intéHeurs^ et intimidé ceux qui songeraient à les imiter.
Dans ranalyse qui précède on s'est appliqué à reproduire Tordre et les principales idées du discours, mais on ne pouvait conserver aux développements leur étendue relative. Dans le texte même de Torateur on verrait que son plaidoyer se divise naturellement en deux parties d'une longueur à peu près égale : dans la première, Démosthène développe sa proposition par des faits qu'il commente et fait ressortir de mille façons ; dans la seconde, il combat les objections , les influences, les sentiments qui pourraient détourner les juges de condamner Eschine, et fait valoir les motifs contraires. Ce plan est analogue à celui qui est suivi dans la seconde et la troisième parties du plaidoyer contre Timarque. Il est merveilleusement rempli: c'est d'un bout à l'autre une variété et une richesse infinies^ une véhémence toujours brûlante et implacable^ une dextérité inouie à manier toutes les ressources de l'art, et, dans une œuvre dont l'étendue effraie le lecteur moderne, la 'plus surprenante brièveté. La longueur de ce discours et l'égalité du ton semblent au premier abord deux défauts graves ; mais on ne saurait y relever de longueurs, et demander à Démosthène d'observer prudemment la gradation , c'est imposer à un homme vigoureux et alerte la démarche compassée d'un malade obligé de ménager ses forces : ne sait-il pas, lui, qu'il ira jusqu'au bout sans faiblir ? Un reproche en apparence mieux fondé a été fait au discours sur l'Ambassade : l'ordre chronologique n'y est pas suivi dans la première partie qui s'annonce comme un exposé des actes coupables d'Eschine. Mais il ne faut pas oublier que Démosthène n'avait pas attaqué la première et la troisième ambassades dont les députés avaient rendu compte depuis longtemps; son accusation portait spécialement sur les faits de la sedonde mission d'Eschine; s'il parle des deux autres , ce n'est qu'incidemment. D'autre part , il regardait comme son principal argument la contradiction qu'il croyait exister entre la première politique qu'Eschine avait préconisée et celle qu'il adopta à partir du jour où il se trouva en rapport avec Philippe : de là, rapprochement nécessaire de faits éloignés- Les juges athéniens connaissaient leur histoire contemporaine, et demandaient aux orateurs non une narration bien ordonnée, mais une argumentation convaincante et portant sur les points controversés. On ne
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ments qu'il oppose h l-accusation. II. convient de remarquer que ce discours est près de moitié moins long que celui de Démos* thène.
Démostliène a voulu persuader aux juges de ne pas écouter impartialement la défense : cet bomme dont la vénalité est notoire, se permet d'accuser quelqu*ùn dé vénalité !
Epouvanté d'abord quand il entendait le récit mensonger des violences qu'il aurait commises sur la personne d'une Olynthienne, Eschine aété consolé en voyant que les juges ne pouvaient tolérer de telles impostures. Toute sa vie répond à ces calomnies dont il prouvera la fausseté.
N'est-ce pas singulier que, lorsque Pbilocratès a été condamné pour, avoir fait défaut^ on demande qu Eschine qui ne s'est pas dérobé à l'action des lois, soit condamné aussi ?
Démosthène accuse indistinctement Pbilocratès, Pbrynon, tous les députés, la politique d'Eubule ; rien d'abord de particulier k Eschine; puis il va lui imputer la ruine de la Phocide, la perte d'Amphipolis, les malheurs de Kersobleptès ; il le compare au tyran Denys et raconte l'histoire d'une prétresse sicilienne.
L'orateur expose les faits qui ont préparé l'ouverture des négociations avec Philippe, et raconte la première ambassade qui fut p^avoyée auprès de ce prince. — Nous passerons ces développements en ren • voyant le lecteur au commencement de notre chapitre IV.
Démosthène fait cooimencer son accusation aux paroles d'Eschine devant le peuple sur la paix à la suite de la première ambassade. Il prétend qu'Eschine a parlé en présence des députés des cités grecques venus sur l'invitation du peuple athénien. Eschine établit la fausseté de cette assertion, d'abord par le témoignage des députés athéniens, puis par une décision du Congrès des alliés ; ces deux pièces prouvent qu'au temps dont il* s'agît, il n'y avait pas k Athènes de députés des villes grecques^ et que les députés athéniens eux-mêmes n'étaient pas encore revenus de leurs missions au dehors.
L'orateur fait lire le décret par lequel Démosthène hâtait la convocation des assemblées du peuple et posait la question de la paix et de l'alliance, tandis que dans le décret des alliés qu'a soutenu Eschine, il est parlé seulement de la paix.
Démosthène prétend qu'Eschine , après avoir dans la première assemblée parlé contre le projet de Pbilocratès, dans la seconde tint un langage tout différent^ et conseilla aux citoyens de ne pas écouter ceux qui rappelaient les haut faits des ancêtres et de ne point secourir d'autres peuples grecs, — Cela est impossible aux termes mêmes du
décret qui ordonne que le second jour on se bornera à recueillir les suffrages.
Démosthène lui-même eut l'intention de proposer un décret pour la conclusion d*un traité, de paix et d'alliance aux conditions contenues dans le projet de Philocratès.
L'orateur rappelle les circonstances au milieu desquelles Athènes délibérait. La guerre commencée à l'occasion d'ÂmphipoIis avait ruiné la république. La flotte avait elle-même disparu. Dans de telles circonstances, des orateurs ne pariaient que de Salamine et des trophées antiques. Eschine, lui, tint un langage pacifique : depuis l'expédition de Sicile, que de maux le parti de la guerre n'avait-il pas causés à la cité ! Où lui devait et la prise de la ville et la domination des Trente. C'est de son père Atrométos, exilé pendant la tyrannie, que l'orateur tient ces souvenirs ; les malheurs de sa famille Tont instruit de bonne heure.
Démosthène demande pourquoi Eschine ayant d'abord poussé les Arcadiens à la guerre, a fini par conseiller la paix avec Philippe. — C'est qu'il a vu au dehors Tindifférence ou Thostilité des Grecs, au dedans le gaspillage de la fortune publique sous le prétexte de la guerre : il a cru devoir conseiller cette paix dont Démosthène exagère les inconvénients.
Il reste h parler de Kersobleptès, des Phocidiens et des autres chefs de l'accusation.
Eschine, comme ses collègues^ a vu le fils de Kersobleptès en otage chez Philippe ; d'autre part, Philippe partant pour la Thrace avait promis aux députés de ne pas attaquer la Chersonèse tandis qu'on déhbérerait de la paix. — Dans l'assemblée qui précéda le départ de la 'seconde ambassade et où furent votées les conditions de la paix, Critoboulos de Lampsaque se présente comme député de Kersobleptès ; dans la première assemblée on n'avait pas même prononcé le nom de ce prince ; Aleximachos proposa alors un décret pour l'admission de Kersobleptès au traité ; Démosthène, qui était proèdre, ne voulait pas que ce décret fût mis aux voix, mais le peuple passa outre sans l'écouter. — Démosthène ose prétendre qu'Eschine voulut écarterCritoboulos du serment : comment l'aurait-il fait? qui ignorerait cet acte? — Tant d'impostures de la part d'un infâme ne doivent-elles pas soulever l'indignation ?
C'est un grand bien quej'usage de conserver les décrets avec les dates et les noms de ceux qui les ont mis aux voix. — Eschine démontre, pièces en mains, que Hiéron Oros a été pris le 25 d'élaphébolion, que la veille les députés étaient à Athènes, que l'ordre de départ n'est que du 3 du mois suivant (munychion). — Quelle foi ajouter aux as-
sériions d'un homme qui est ainsi démenti par les faits ? Mais ne sait-on pas que déjà l'Aréopage a puni d'une amende le désistement vénal de Démosthène dans son procès contre Démomélès ?
L'orateur en vient à la députation auprès des Amphictyons ou troisième ambassade. Sur deux décrets Démosthène n'en cite qu'un. Bschine, malade^ s'était fait excuser devant le sénat ; une fois rétabli, il a obéi à l'ordre de partir que le peuple venait d'intimer aux députés. Depuis, il a rendu compte de sa mission sans que Démosthène l'ait accusé.
Démosthène attaque l'ambassade pour l'échange des serments. Eschine répondra ; mais si l'accusateur trouve son profit k transposer les dates, lui, il a tout intérêt à suivre fidèlement Tordre des temps.
L'orateur fait le récit complet de la seconde ambassade. Voir pour ce développement notre chapitre IV.
Démosthène prétend qu'Eschine a fait au peuple des promesses menteuses au sujet de Thèbes et de l'Eubée. Eschine n'a rien promis : il a rapporté ce qu'il avait entendu dire.
Démosthène se plaint de ce que Philocratès et Eschine l'auraient empêché de parler dans l'assemblée. Le fait est impossible en lui-même : de plus^ Démosthène n*a-t-il pas fait remercier les députés, ne les a-t-il pas fait inviter au Prytanée ? N'a-t-il pas attesté alors l'exactitude des paroles d'Eschine « qui, disait-il, avait parlé » deux fois mieux ? »
Eschine est accusé de s'être rendu de nuit auprès de Philippe et d'avoir composé la lettre que ce prince adressa au peuple. Le banni Léosthénès, Philippe lui-même, ou Python de fiyzance n'étaient-ils pas capables de rédiger cette lettre? D'ailleurs, deux députés attestent qu'Eschine ne les a pas quittés une seule nuit et leur témoignage sera confirmé, si l'accusateur y consent, par celui des esclaves qui subiront répreuve de la torture. L*orateur fait lire la lettre du roi :. ne pouvait-elle être écrite de jour et sans son concours ?
Au calbul par lequel Démosthène a tâché de prouver que Phalaecos avait traité aussitôt qu'il avait su la décision du peuple athénien, Eschine répond que les Phocidiens ont succombé parce qu'une guerre de dix ans avait épuisé leurs ressources . Leurs propres divisions et * rimprévoyance de Phalsecos ont également servi les desseins de Philippe. On sait comment le chef phocidien avait accueilli Proxénos, les propositions d' Archidamos et les hérauts athéniens.
Tout le monde n'espérait-il pas l'humiliation de Thèbes, les Lacédémoniens comme les Athéniens, comme les Thessaliens ? Les amis de Philippe ne disaient-ils pas qu'il relèverait les villes béotiennes ? Les Thébains eux<-mêmes n'ont-ils pas cru devoir prendre les armes et
entrer ea campagne ? Enfin Philippe n'a-t-il pas invité les Athéniens k venir soutenir avec lui la cause de la justice ? S'il fallait prendre les armes, ne valait-il pas mieux se joindre à Philippe et aux Amphictyons contre les Phocidiens, profiter de cette occasion que de se risquer plus tard à secourir la Phocide lorsqu'elle était abandonnée par Phalaecos lui-même et attaquée par tous? Cest Démosthène qui par jalousie, par trahison, par attachement aux Thébains, a fait perdre l'occasion favorable d'agir.
Si les imputations de Démosthène étaient fondées, Eschine serait accusé par les bannis de la Béotie et de la Phocide ; or, les premiers se sont réunis pour lui nommer .des défenseurs, les autres attestent qu'Eschîne a fait rejeter par les Amphictyons l'inhumaine proposition des Œtéens.
Démosthène a voulu retourner contre Eschine l'argument que celuici avait employé contre Timarque ; mais on ne saurait confondre la renommée et la calomnie.
Démosthène a mêlé à son accusation des invectives contre le caractère d'Eschine. Celui-ci pense que les juges connaissent sa vie privée ; mais il leur rappellera quels gages de !sa fidélité il laissait k Athènes : son père Atrométos dont la vie a été si honorable, ses frères Philôcharès et Aphobétos. Le beau-père d'Eschine, Philodêmos, a des droits particuliers aux égards de Démosthène qui, cependant, a insulté ses fils Philon et Epicratès. Eschine a trois enfants de la fille de Philodêmos. Cette famille, l'accusé aurait-il pu la trahir avec sa patrie et la livrer à Philippe ?
Pour rendre vraisemblables ses impostures au sujet d'une femme olynthienne, Démosthène avait voulu acheter la déposition d'un exilé olynthien : celui-ci a repoussé ses offres et il témoigne de cette tentative de subornation. C'était uniquement pour faire un brillant parallèle de la conduite de Satyros et de celle d' Eschine que l'accusateur avait forgé ce récit mensonger.
Sur quoi porte Taccusation ? La paix a déplu à certains orateurs ? Ils n'avaient qu'à parler contre le traité. Certains tirent un profit de la guerre : les ennemis véritables de la ville pourront-ils donc nuire aux meilleurs citoyens parce que ceux-ci ont contribué à la conclusion de la paix ? — Mais Eschine a chanté au banquet de Philippe après la ruine des Phocidiens. On a donc reconnu sa voix entre celles de deux cents députés grecs ? D'ailleurs chanter dans ces circonstances, c'était honorer le dieu et faire acte de piété.
Démosthène reproche k Eschine d'avoir changé de politique. Mais le reproche atteint la république elle-même qui a successivement combattu, puis secouru Sparte, Thèbes, Erétrie. Un bon conseiller
recherche en toute occasion Tintérèt de sa patrie ; mais un accusateur perfide attaque les faits sans avoir égard aux circonstances. Démosthène a trahi Phormîon, trahi Aristarchos.
Eschine expose fièrement ses services militaires dont Démosthène a voulu se moquer.
Athènes a toujours gagné à suivre une politique prudente et pacifique. Les partisans de la guerre sont les ennemis de la patrie et de la démocratie.
« Aujourd'hui ces hommes , ligués contre moi, prétendent que » Philippe a acheté la paix ; que pendant la conclusion du traité il » s'est emparé de nos possessions ; que cette paix qu'il avait estimée D si avantageuse, il Ta violée. Et moi, ils m'accusent non comme un » député, mais comme le garant de Philippe et de la paix : je n'étais » maître que de mes paroles, ils réclament de moi des événements » conformes à leur attente ; le même personnage m'a loué par ses » décrets (je l'ai prouvé), et me poursuit devant le tribunal ; nous » étions dix députés^ et j'ai seul à rendre des comptes. »
« Voici ceux qui viennent vous supplier avec moi, mon père, à » qui vous ne pouvez ravir l'espoir de sa vieillesse ; mes frères qui » aimeraient mieux mourir que d'être privés de moi ; mes parents, » par alliance, et ces enfants si petits, insensibles encore au danger, )) mais bien dignes de pitié s'il m'arrivait quelque malheur. Je vous » demande, je vous supplie de vous intéresser vivement à leur sort, » de ne pas les sacrifier à nos ennemis^ k un homme sans courage et » femme par le caractère. J'invoque et je supplie pour mon salut, les » dieux d*abord, puis vous de qui dépend mon arrêt, devant qui j'ai » répondu, si ma mémoire ne me trompe, k toutes les imputations, » et je vous demande de ne pas me livrer au logographe, au Scythe^ » vous rappelant, les uns pères de jeunes garçons, les autres pleins » de sollicitude pour déjeunes frères^ que par le jugement de Timarque » je leur ai donné une impérissable exhortation à la vertu ; envers » tous les autres j'ai tenu toujours une conduite inoffensive, né simple x» citoyen, vivant comme la moyenne d'entre vou3, le seul d'entre » les orateurs qui dans les débats politiques ne vous aie jamais » attaqués ; je vous conjure donc de me sauver, moi qui, comme » député, me suis montré plein de dévouement à la république, qui » me suis exposé sans appui à ces fureurs des sycophantes que tant » d'hommes illustrés k la guerre par leur valeur n'ont osé affronter. » En effet, ce n'est pas la mort qui effraie, c'est d'être outragé k ses » derniers moments. N'est-œ pas un sort misérable que de voir le » visage riant d'un ennemi, que d'entendre k ses oreilles des invectives » cruelles ? Cependant j'ai osé me risquer, j*ai exposé ma personne
» au danger. — Elevé parmi vous, ma vie s'est passée au milieu de » vous ; nul n'a eu à souffrir de mes passions ; je n'ai fait perdre k » personne son droit de cité en l'accusant dans les dêraes^ lors du » recensement ; je n'ai intenté de poursuite à aucun magistrat » comptable. »
« Quelques mots encore et je descendrai. Il dépendait de moi, » ô Athéniens, de n'être point coupable envers vous ; mais de n'être » point accusé, cela dépendait de la fortune : elle m'a associé k un » sycophante barbare qui, sans songer aux sacrifices, aux libations, » k notre table commune, mais désireux d'effrayer ceux qui désormais » voudraient le contredire, vous apporte une accusation menteuse » qu'il a forgée contre nous. Si vous êtes prompts k sauver ceux qui » combattent pour la paix et pour votre sécurité , de nombreux » défenseurs veilleront aux intérêts de la cité et seront prêts h se » risquer pour vous.
» J'appelle k soutenir ma cause, Euboulos, un de nos hommes » d'Etat et de nos plus sages citoyens ; Phocion Je stratège, que sa j» justice distingue entre tous ; parmi mes amis et mes égaux en âge, » Nausiclès ; enfin tous ceux avec qui je suis lié par une communauté « de penchants et de mœurs. Mon discours est terminé; nous vous remettons ma personne, moi etla loi. »
Le plan du discours d'Eschine est fort simple. Après l'exorde, l'orateur fait l'historique de la paix de 346, en insistant sur les deux premières ambassades où il a eu Démosthène pour collègue ; k cette narration se mêle naturellement la réfutation des arguments de l'accusateur. Le fond du débat ainsi épuisé, Eschine établit qu'il n'a pu songer k trahir, que son changement de politique n'a rien de répréhensible ; il réfute quelques imputations étrangères au procès, rappelle ses services militaires, et montre qu'une politique prudente a seule fait prospérer les affaires d'Athènes. La péroraison est le développement de ces deux idées : par les siens et par lui-même • * Eschine mérite la bienveillance des juges, l'accusation au contraire est l'œuvre d'un calomniateur éhonté.
Nous avons déjk montré comment Démosthène et Eschine se contredisent sur divers points importants : beaucoup de leurs assertions sont diamétralement opposées et ne sauraient être conciliées. En tenant compte de la contrariété des points de vue, on conçoit que les faits puissent être différemment présentés, que les relations soient in* exactes tantôt par omission, tantôt par exagération ; ainsi Démosthène omet sciemment la dépêche de Charès au sujet de Kersobleptès, et accuse Eschine d'avoir formellement promis ce que celui-ci aurait
seulement déclaré désirable et probable ; de même Eschine affecte de regarder comme peu importante la coïncidence de la dernière délibération de rassemblée Athénienne et de la capitulation de Phalaecos ; mais il y a contradiction à peu près insoluble entre les deux relations • de ce que dit et fit Démosthène dans Tintervalle de la seconde et de la troisième ambassades.
Comparé au discours de Démosthène, celui d'Eschine offre un exposé beaucoup plus complet des faits de la paix conclue avec Philippe : Tordre chronologique y est plus exactement saisi et Tensemble est d'une clarté saisissante. Mais ce n'est pas uniquement pour aider l'attention de ses auditeurs qu'Eschine a cru devoir se conformer à Tordre des temps et traiter divers points à peine eflieurés par Démosthène : montrer la suite des faits, décrire les circonstances où ils s'étaient produits, faire voir par quel enchaînement on avait fini par signer la paix, c'était diminuer indirectement la gravité des actes reprochés aux députés : ce qui semble naturel n'est-il pas à moitié justifié ?
L'accusation est dominée par cette pensée générale que les négociateurs et les partisans de la paix avec Philippe sont nécessairement des traîtres ; de même la défense d'Eschine est le développement de cette objection fondamentale : Taccusateur par ses actes, par ses décrets, par ses discours, a contribué plus que personne à la conclusion de la paix. A cette objection principale se rattache naturellement Texamen de la conduite de Démosthène comme député et comme orateur : Eschine attaque sans détours la loyauté de son adversaire qui dès Torigine aurait projeté de nuire à ses collègues. L'accusé au contraire a tenu une conduite honorable et conforme k son titre de député d'Athènes : devant Philippe il a su parler dignement et pour le bien public, tandis que Démosthène se taisait ou n'ouvrait la bouche que pour flatter le prince et dénigrer ses collègues. Dans cet ordre d'idées, Eschine devait insister sur la première ambassade dont Démosthène avait peu parlé. D'autre part la présomption la plus grave contre l'innocence d'Eschine se fondait sur le fait que, d'abord adversaire déclaré de la Macédoine, il était devenu un des plus chauds partisans de la paix de 346. Ce passage d'un camp à un autre était dénoncé par Démosthène comme une preuve de vénalité, et il importait de Texpliquer et de le justifier. Eschine établit qu'après avoir voulu, comme tout le monde, opposer une résistance k outrance au roi de Macédoine, il s'est résigné, comme tout le monde, kla conclusion d'une paix que les circonstances rendaient nécessaire ;j3'il croit bon que Ton respecte un traité dont le peuple a reconnu l'opportunité, c'est que Texpérience a montré les avantages d'une politique pacifique. En résumé,
autant Démostbène s'efforce de restreindre le« débat aux actes et à la personne de Taccusé, autant celui-fci s'applique à démontrer que la responsabilité des événements ne saurait peser sur lui seul.
Aucun des chefs de l'accusation allégués par Démostbène n'a été négligé par la défense malgré la brièveté relative du discours d'Eschine: mais on ne saurait réprimer un mouvement d'impatience en constatant que l'orateur n'a pas trouvé un mot sévère pour le roi de Macédoine. Un tel aveuglement, si sincère qu'on le voudra, finit par devenir insupportable.
Le ton général du discours d'Eschine est noble et digne : la surprise de se voir accusé , et seul accusé, la confiance dans la bonté de sa cause, la conscience d'être un bon citoyen et un honnête homme respirent dans toutes les pages de cette œuvre savante et pathétique. On n'y trouve pas l'emportement acerbe de Démostbène : c'est par une raillerie fine, par l'indignation ou par des protestations émues qu'Eschine répond aux invectives de son ennemi. La narration simple et animée, la discussion précise et vive, les traits spirituels et mordants, les digressions^ les mouvements oratoires se succèdent dans cette belle apologie avec un art infini : on n'y sent aucune gêne, aucun effort ; c'est l'union parfaite de la variété et de l'abondance , de la force et de la facilité ; c'est le chef-d'œuvi*e du naturel et de la vraisemblance.
Dans l'admirable péroraison que nous avons citée, Eschine se présente entouré de son vieux père, de toute sa famille et de citoyens considérables : Eubule, Phocion, Nausiclès. Le parti tout entier delà paix couvrait la personne de l'accusé et réclamait son acquittement au nom de l'intérêt public. Le concours de Phocion serait k lui' seul une preuve suffisante de l'intégrité d'Eschine : l'incorruptible général n'eût jamais consenti k patroner un traître. Déjà, à un moment de son plaidoyer, Eschine avait pu justifier ce qu'il disait de ses services militaires par le témoignage du vainqueur de Tamynes. Le parti hostile à la Macédoine conjptait parmi ses chefs l'intègre et rigide Lycurgue : pourquoi ne le trouve-t-on pas à côté de Démostbène ? — On a dit qu'Eubule d'Anaphlyste, l'homme d'Etat, appuya Eschine de son influence dans le procès de l'ambassade par suite d'une ancienne intimité qui existait entre eux. Il est beaucoup plus sûr que depuis longtemps Eubule était en mauvais termes avec Démostbène : un ami de ce dernier, Aristarchos, avait assassiné Nicodêmos d'Aphidna auquel Eubule était particulièrement attaché. Par le discours contre Midias (8), prononcé vers 352, nous apprenons que Démostbène fut
(8) Dém. Kctrà Mc/cT/oy, p. 548, sqq.
à Toccasion de ce meurtre l'objet d'attaques violentes dont nous avons trouvé l'écho dans le discours contre Timarque. Peut-être ces faits ne furent-ils pas sans quelque influence sur les débuts de Démosthène qui dès l'âge de trente-deux ans se trouvait l'ennemi personnel du chef du parti pacifique (9) : il est certain que dans la Midienne il se plaint très-vivement d'être en butte k une véritable persécution de la part d'Eubule qu'il s'attend k trouver au nombre des synégores on défenseurs de son ennemi. Dans le discours contre Eschine comme dans la Midienne, Démosthène voulant empêcher Tintervéntion d'Eubule de profiter à Taccusé, s'applique à faire ressortir l'injustice et le danger qu'il y aurait à laisser un citoyen aussi puissant peser sur les décisions du tribunal. Cet argument confirme indirectement ce que nous savons d'ailleurs de la popularité d'Eubule. Au reste entre les deux hommes d'Etat, il y eut toujours antagonisme, non lutte ouverte: le ton de Démosthène s'adressaut à Eubule est celui d'une déférence inquiète, comme s'il craignait d'irriter un trop puissant adversaire. Il est curieux qu'il rappelle k Eubule les torts qu'Eschine aurait eus envers celui-ci. — Nausiclès est probablement le citoyen qui , lors du choix des députés , avait désigné Eschine , comme Philocratès avait désigné Démosthène.
A une majorité de trente voix le tribunal prononça l'acquittement d'Eschine(IO).
(9) Dém. xark UetêUv, p. 580-581.
(10) Argument du discours d'Eschine, p. 186, et Idoménée , cité par Plu^ tarque, Y. de Démosthène; ch. xv.