CHAPITRE VII
Depuis les premiers faits qui suivirent la paix de 346 jusqu*à la guerre d'Amphissa. — Résistance habile et courageuse de Démosthène aux entreprises de Philippe; rupture de la paix en 340. — Faits relatifs à Ëschine.
La paix entre Athènes et Philippe ne pouvait durer longtemps : des deux côtés on avait tout intérêt k la rompre. Le mécontentement des Athéniens légitimé par la déplorable issue de la guerre de Phocide et par la spoliation de Kersobleptès, comme l'ambition insatiable du .roi, s'accommodaient mal du statu quo. Mais^ si grande que fut Timpatience des Athéniens, il faut reconnaître qu'elle ne les entraîna point à rompre le traité juré, et que Fagression vint de Philippe. Le Macédonien par ses intrigues^ sa mauvaise foi, enfin par une rupture ouverte justifia pleinement les défiances et les attaques de Démosthène. Après
seillé. Mais, comme les cités grecques, il fut saisi de la passion de l'hégémonie, et à la gloire de donnera la civilisation hellénique un peuple de plus, il préféra la stérile satisfaction de courber sous sa domination la plus fière des races, qui ne devait apprendre robéissance qu'à l'école de l'esclavage. Il réussit, cela est vrai; mais que gagna-t-il à ce triomphe? Une apothéose d'un jour. La joie égoïste d'un ambitieux est peu de chose auprès de l'infortune d'une nation glorieuse dont il avait causé l'irréparable abaissement. Aussi les sympathies de la postérité ne s'y sont pas trompées : elle vont à l'homme qui eut 1 honneur de défendre la liberté de la Grèce contre les agressions injustes du Macédonien. Peut-être même, puisque dans cette lutte inégale le succès final devait être pour les soldats de Philippe, convenait-il mieux à la gloire d'Athènes que la cause de la civilisation, trahie par les généraux et les armées, fût défendue par un orateur
homme d'Etat. D'un côté la force organisée, de l'autre rintelligence et le patriotisme, tels furent les adversaires, et entre eux le jugement unanime des nobles âmes n'a jamais hésité.
On peut faire bien des réserves sur les mœurs et le caractère de Démosthène ; mais il faut être aveugle pour ne pas admirer l'habileté prodigieuse qu'il déploya de 346 à 338 pour arrêter les progrès de Philippe. Sans autre arme que son incomparable éloquence il tient tête sur tous les points à l'audacieux et adroit adversaire d'Athènes. Dans sa patrie il réveille les indifférents, entraîne les indécis, effraie les opposants, encourage les pusillanimes ; au dehors il est toujours sur le lieu du péril, à Messène, en Acarnanie, à Byzance, à Thèbes : partout il conquiert à la cause commune des amis et des défenseurs. Pour faire face aux nécessités de la guerre il réorganise les finances d'Athènes. Il est tout, excepté général, et par une malheureuse coïncidence, il ne devait trouver autour de lui aucun homme de guerre capable.
Cette lutte héroïque d*un homme contre une puissance a été racontée cent fois; nous n'aurons qu'à en tracer un résumé rapide jusqu'au moment où les affaires d'4mphi$sa nous ramèneront à Eschine.
« Philippe fut le grand agresseur de son temps » (1) : cela est prouvé par ses entreprises de toute sorte et par les agitations qu'il ne cessa de provoquer dans les villes où il avait des partisans. Au lendemain de la paix il enjoint à Sparte de' renoncer définitivement à Hessène (2)^ Puis il intervient en Elide (3), menace Ambracie (4) et Leucade (5) , Mégare (6) et Erétrie (7) ; enfin en Thrace il achève la spoliation de Kersobleptès. Cependant il domptait les tribus Illyriennes et Péonienues qui avoisinaient ses frontières , élargissant ainsi de toutes parts le cercle de son influence et de sa domination. •
Dans la seconde Philippique (344-343 av. J.-C.) Démosthène appelait l'attention des Athéniens sur les infractions évidentes que la paix avait subies de la part du Macédonien. Le mécontentement devait être grand puisque Philippe crut devoir envoyer k Athènes des députés chargés de calmer les esprits. U ne se sentait pas encore assez fort pour affronter les risques d'une guerre nouvelle. Le chef des députés^
(1) M. Grote, H. gr, xvil» p. 297.
(2) Dém. II»-PhiUpp. p. 69.
(d| Da moins, ses partisans y accomplirent une révolution sanglante. Dém. 9sp\ irapcarp. p. 424. L'expression ^HA<y éf%s/, (III" Philipp. p. 118) est une exagération oratoire.
(4) npî 'kXovv. p. 84.
|5)Id. ibid. et IU« Philipp. p. 118, 119.
(6) Dém. mpî irapaxp. p. 404 et 435.
(7) Dém. mpî xApcurp. p. 404 et m« Philipp. p. 119.
Python de Byzance, proposa au peuple qtie l'on revtt à Tamiable le dernier traité (8). Après une vive discussion où Démosthène et Eschine intervinrent contradictoirement ( 9 ) , on s entendit sur divers points (4 0) ; mais lorsque Hégésippe et d'autres députés se rendirent auprès de Philippe pour arrêter une rédaction nouvelle, ils furent mal accueillis (14): le roi désavouait en partie ses députés (1 2) ; si bien que faute d'un accord définitif, le traité dut rester ce qu'il était. Hégésippe avait demandé entre autres choses au roi de rendre aux Athéniens File appelée Halonèse qu'il avait enlevée au. pirate Sostratos^ mais dont le peuple revendiquait la propriété. Une diffitulté de mots empêcha les négociations d'aboutir : Philippe voulait bien donner Ttle; Athènes prétendait qu'elle lui fût rendue (1 3). On craignait de laisser s'établir un précédent dangereux : il aurait suffi qu'une ville alliée de la république- fit défection pour que Philippe s'en emparât de gré ou de force et s'en déclarât le légitime possesseur.
Mégare fut un instant menacée par les troupes de Philippe , mais Phocioneut le temps d'arriver et de rétablir les Longs Murs jusqu'à Nisaea, ce qui permettait aux Mégariens de compter sur Tappui de la flotte athénienne (H). En Eubée deux partisans de Philippe^ Philistidès et Klîtarchos s'érigèrent en despotes l'un d'Oréos, l'autre d'Erétrie: Klitarchos avait eu le concours effectif d'un détachement macédonien (15). Ainsi le danger menaçait les côtes mêmes de TAttique. Chalcis cependant restait fidèle à l'alliance athénienne.
Philippe se préparait à tenter un coup de main sur THellespont. Il
(6) repî 'kXowf. p. 81, 82. Dans le discours de Démosthène sur TÂnibassade (p. 308), il est parlé de décrets concernant des modifications à introduire dans , le traité de paix.
(9) Dém. Tepî rov <Trefdifov p. 272. Démosthène se vante d'avoir, ce jour-là, obtenu l'assentiment des députés eux-mêmes des alUés de Philippe, qui accompagnaient Python.
' (10| irepî 'AAoïfy. p. 81, 84, 85^
(11) Dém. Mtpl ftapaarp. p. 447.
(12) jreprAAoyy. 1. 1. cit.
(13) fr^l \Xovif, p. 77, 78. — Le discours sur THalonège nous est parvenu dans la collection des discours politiques de Démosthène, mais il est probablement d'Hégésippe. La distinction entre rendre et donner a provoqué les plaisanteries des poètes comiques. V. fragm, poet, corn* de Bqthe (Didot), p. 386, 563. Eschine, dans le discours contre Ctésiphon (p. 474-^78), reproche à Démosthène d'avoir fait rejeter les propositions modérées de Philippe, et d'avoir soulevé une querelle de syUabes.
(14) Dém. xepï irapcarp. p. 368, 435, 446, 448; repî rov aref. p. 324. Plutarque, v. d. Phocion, ch. xv.
(15) Dém. xspî Tuv ev Xeppov^fftis p. 98, 99, 104 ; HI» Philipp. p. 112, 115, 125, 126, 128.
commença par de nouvelles conquêtes sur les princes thraces Kersobleptès^ Térès et Sitalkès à qui profitaient si peu Talliance d'Athènes et le titre de citoyens athéniens (1 6).
Un fait en apparence peu important permit à Démosthène de mettre les Athéniens en garde contre les projets du roi. On avait envoyé dans la Chersonèse de Thrace un nouveau corps de colons ayant k leur tête le général Diopithès (17). Les habitants de Cardia, ville amie de Philippe et qu'il n'avait pas laissé inscrire au nombre des alliés d'Athènes, ne voulurent pas accueillir les colons et réclamèrent l'intervention du roi (18). Diopithès qui probablement manquait de fonds pour soutenir ses mercenaires, profita de l'occasion pour piller les alliés et les sujets de Philippe (19). De Ik^ plaintes du Macédonien embarrassé à ce moment dans une expédition contre les Thraces de l'intérieur (20). Ces faits appréciés de diverses manière à Athènes amenèrent Démosthène à h tribune. Dans le discours sur la Chersonèse et dans la troisième Philippique il prend hautement en main la cause de Diopithès qui a servi les intérêts de son pays, et dont l'armée est une ressource précieuse et toute prête ; il dévoilé les desseins secrets du Macédonien qui médite d'attaquer Byzance et de s'emparer du Bosphore , et il engage ses concitoyens à s'imposer tous les sacrifices pour faire face aux nécessité de la lutte prochaine. Ces deux discours sont également admirables par la netteté des vues et par l'éclat de l'éloquence. On y sent que l'orateur est de plus en plus maître de son auditoire et qu'il est sûr désormais de faire triompher sa politique (24).
(16) Dém. irepî rav èv Xeppoy. p. KK) ; lettre de Philippe aux Athéniens , p. 160, 161. Ce dernier document n*est probablement pas authentique , mais Tauteur paraît avoir été très-exactement renseigné, et pauvres, comme nous le sommes, de témoignages sur cette période, nous ne pouvons négliger une pièce aussi précieuse.
(17) Frère du poëte Alexis et père de Ménandre. V. Clinton, F, Hellen, ann. "42.
(18) Trepî Tuv eu Xepp, Argum. et p. 91. Cf. suprà, ch. iv, n. 50.
[19] irepî Tûv èv Xepp, p. 92, 95, 96. Démosthène explique* les excès de Diopithès par la nécessité où il est de trouver de l'argent pour ses mercenaires, puisque la république n'envoie ni solde , ni hommes ; quant aux souffrances des alliés assiégés, vendus à l'encan , il répond ainsi : « L'on s'inquiète donc beau- I* cou|) des Grecs asiatiques? H faudrait mieux s'inquiéter des autres Grecs et » de la patrie elle-même. » Nous ne sommes plus au temps d'Aristide et de Cimon. V. aussi la lettre àe Philippe, p. 159.
(20) Dém. xspî râv èv Xepp. p* 93. Il était en Thrace depuis onze mois. Ibid. p. 90.
(21 j V. surtout la fin du mptr&v h Xepp. depuis (eTra f^vh dq au r^xy..* p. 106.
Démosthène avait déjà rempli plusieurs ambassades d'une façon fructueuse. Il obtint enfin des Athéniens qu'une expédition fîûit faite en,Eubée(22). Phocion chargé du commandement délivra Oréos et Erétrie (23) , et Ton accorda aux Eubéens l'exemption du tribut qu'ils avaient payé jusqu*alors : *ils furent admis à contracter alliance avec Athènes sur un pied d'égalité (24). Démosthène, l'auteur de ces mesures, parcourut ensuite le Péloponèse, échauffant partout les esprits contre Philippe ; mais il ne put arriver à réunir à Athènes un congrès des cités grecques (25) .
Il réussit mieux auprès des habitants de Byzance. On Tavait chargé d'une mission dans la Chersonèse et auprès des villes voisines. Il revint aveu l'alliance de Byzance qu*k force d'éloquence il avait détachée de Philippe. C'était sauver Athènes qu*un ennemi maître du Bosphore pouvait affamer . Périnthe , ville voisine , devint aussi l'alliée d'Athènes (26) .
La conséquence presque immédiate, de ces succès de Démosthène fut le siège de Périnthe que Philippe se hâta d'entreprendre (27). L'armée et la flotte macédoniennes remontèrent l'Hellespont en rava^ géant la Chersonèse et en capturant les navires marchands athéniens qui se trouvaient dans ces parages (28). C'était la guerre, et au commencement de l'archontat de Théophrastos (340-339 av. ,J.-C.) le peuple athénien ordonna la suppression de la stèle où était gravé le traité de 346 (29). De son côté Philippe adressait au peuple une lettre où il énumérait ses griefs et se déclarait décidé à recourir aux
(22) Dém. repî rov o-rey. p. 252.
(23) Diodor. xvi, 74.
(24) Esch. Kctrà Knf<r<^. p. 482-495. Eschine accuse Démosthène de s'être laissé corrompre en cette occasion par Callias de Chalcis. Il ne comprend pas qu'Athènes , incapable de maintenir sa domination en Eubée, devait se contenter de Talliance des habitants de cette île. Démosthène, dans sa réponse, justifie sa politique, mais néglige de réfuter les allégations très-précises dirigées contre sa probité .
(25) Esch. 1. l.
(26) Dém. ^epî rov cxsf. p. 308. L'orateur énumère ses missions en Thessalie , à Ambracie, chez les Illyriens, auprès des rois thraces , à Byzance : les deux dernières n'en font probablement qu'une seule. Les renseignements manquent pour déterminer la chronologie complète des actes politiques de Démosthène. Il fait ressortir l'importance de l'alliance de Byzance: p. 254, 255. V. Esch. xtfrà. Krjftfiy. p. 646.
(27) Diodor., XVI, 74.
(28) Lettre de Philippe, p. 163. Dém. xepl rov aref. p. 249, 274.
(29) Diodor., XVI, 77; Philochore, Fragm. 135, éd. Didot. Il est à noter que Démosthène [mpî roù vref. p. 250) se défend d'avoir proposé de déclarer la guerre à Philippe., Cf. wepî rm èv Xepp, p. 106.
— osâmes (30). La guerre éclatait enfin après une paix fort agitée de six
ans.
On sait comment Périnthe (31), puis Byzance, secourues d'abord par le pillard Charès, puis plus efficacement par Phocion et la Perse, repoussèrent les attaques de l'armée macédonienne ^32). Philippe dut conclure la paix avec ces villes qu'il avait attaquées sans grande raison, et, pour consoler son armée, il entreprit une expédition contre le roi Scythe Athéas dont les domaines s'étendaient entre THaernos et le Danube . Il y fit un butin considérable ; mais quand on repassa rHaembs, l'armée fut assaillie par les Triballes, perdit le fruit de ses pillages, et le roi lui-même fut blessé k la cuisse (33). Depuis la
(30) Le document inséré dans les éditions de Démostbène et dont il a été parlé plus haut (note 16), contient évidemment la substance de cette lettre,
,s'il n'en est pas le texte authentique.
Un passage de ce document peut servir à éclaircir une assertion d'Eschine qui n'a pas été assez remarquée. L'orateur fait à Démosthène le reproche suivant : « Enfin, en faisant couronner Aristodémos et les siens, gens qui avaient n envahi la Tbessalie et la Magnésie contrairement au traité do paix , il a violé « la paix et amené une guerre désastreuse. »» Karà Krijc/y. p. 478. — Nous trouvons dans la lettre de Philippe un grief analogue : « Cîdlias , votre général , n s'est emparé de toutes les villes qui bordent le golfe Pagasétique , quoique » comprises dans vos serments et dans mon alliance , et il vendait comme » ennemis tous ceux qui faisaient voile pour la Macédoine : pour ces faits , vous » l'avez loué par des décrets», p. 159. Ce Gallias est sans doute le tyran de Cbalcis que Démosthène avait rallié à la cause athénienne : peut-être avait-ii avec lui des mercenaires de la républiqvie. Si l'on ajoute à ces faits la mission de Démosthène en Tbessalie , en vue sans doute de détacher les peuples de cette contrée de Talliance macédonienne , on entrevoit un ensemble d'actes agressifs qui menaçaient évidemment Philippe. Athènes voulait profiter de l'éloigncment du roi pour améliorer sa position Le droit des gens ne fut respecté ni d'un côté, ni' de l'autre. De là, l'attitude mécontente de Phocion et* des hommes qui pensaient comme lui. — Démosthène, dans le discours pour Ctésiphon, ne fait aucune allusion à ces agressions d' Aristodémos et de Callias.
(31) Diodore a raconté le siège de Périnthe dans un grand détail (xvi, 74, 75 , 76) : Philippe y déploya vainement toutes les ressources de la poliorcétique.
(32) Diodor., xvi, 76, 77. Plut. v. d.' Phoc. xiv. L'expédition de Charès est de l'archontat de Nicomachidès (avant le solstice d'été de 340) ; celle de Phocion et de Céphisophon est de l'année attique suivante, archontat de Théophrastos (340-339). La remarque est de M. Grote qui renvoie au passage suivant! Plut. F. P/wc, xiv; v. x Orat,, p. 848-851; Boeckh, Urkunden ueber dos Attische Seewesen , p. 441, 442, 498. — Le siège de Sélymbrie semble une invention de l'auteur de la prétendue lettre de Philippe , insérée dans le discoure pour Ctésiphon, p. 251 .
(33) Justin, IX, 2, 3. Eschine fait allusion à cette expédition de Philippe chez les Scythes, comme n'étant point terminée lors de sa mission à Delphes (printemps de l'archontat de Théophrastos, 339 av. J. C). V. jwtrà Kn^o-zy. p. 619,620.
rupture de la paix, Philippe avait échoué dans toutes ses entreprises ; son armée elle-même, si bien organisée et instruite avec tant de soins, n'avait pu vaincre les difficultés qu'on avait rencontrées. Citait à Athènes qu'il fallait aller chercher les clefs de THellespont.
Démosthène, au contraire, voyait sa politique triompher au dehors et au dedans : Byzance, Périnthe, d'autres villes de la Chersonèse décernaient des couronnes à la république en reconnaissance de son énergique intervention (34), et le peuple athénien, sur la proposition d'Âristonicos, votait de son côté une couronne au vaillant orateur pour les services qu'il avait rendus à la patrie (35). Une mesure récente venait d'accroître la confiance que les Athéniens avaient dans les talents de l'homme d'Etat. Démosthène, par une loi sur les Symmories votée peu après la reprise des hostilités, avait corrigé la loi de Périandros et réformé l'organisation des triérarchies. Sa loi qui favorisait les pauvres aux dépens des riches et qui assurait & l'Etat des ressources plus disponibles, eut contre elle la classe riche ; il accuse Eschine d'avoir reçu de l'argent pour y faire introduire des amendements qui la rendaient moins efficace. Celui-ci de son côté reproche à Démosthène d'avoir diminué le nombre des triérarques au détriment de l'Etat (36)
Nous sommes ramené à Eschine que Démosthène nous faisait oublier. Depuis la conclusion de la paix avec Philippe, Eschine se trouvait soutenir une politique de prudence et d'abstention tandis que les avantages en devenaient de jour en jour plus douteux. Le roi s'inquiétait fort peu de fournir aux partisans de son alliance des arguments capables de convaincre les Athéniens que ses intrigues et ses entreprises ne pouvaient les menacer. Leur tâche était rendue de plus CD plus ingrate, et ils étaient condamnés à faire aux vues de Démosthène une opposition stérile, sans que leurs déclamations sur les inconvénients delà guerre et sur les bons sentiments de Philippepussent empêcher le peuple de prendre les mesures qui lui étaient dictées par le souci de ses intérêts. Etait-il en effet croyable que Philippe, dont l'ambition et l'activité étaient bien connues^ dût un jour s'arrêter au seuil de l'Attique par pure bienveillance pour la cité de Minerve ? Fallait-il s'en remettre pour la sûreté de la patrie au bon plaisir d'un roi étranger ? Comme on l'a dit spirituellement, en laissant le Macédonien poursuivre le cours de ses conquêtes, Athènes pouvait seulement espérer pour prix de ses complaisances ce que Polyphème promet-
(34| Dém. iFSpî rov arstp. p. 25£>, 256.
(35) Dém. fepî rouvref. p. 253.
(36) Dém. xepî roù (nref. p. 260-263,329. Esch. Karà Krijc/y. p. 611.
tait à Ulysse, Tavantage d'y passer la dernière (37) . De telles prévisions ne disposaient guère le peuple à écouter favorablement les orateurs du parti pacifique. Mais grâce à ces libertés publiques dont ils défendaient si mal les intérêts, Eschine et ses amis purent toujours monter k la tribune et y développer leurs idées sans courir d'autre risque que de provoquer les répliques des chefs du parti contraire (38). Les débats durent être vifs, à en juger par les reproches que Démosthène adresse aux orateurs vendus, partisans de la paix à tout prix, qui se bornent à supputer les dépenses que causera la guerre, et dont le peuple connaît la vénalité sans s'inquiéter de la punir (39). Eschine a certainement sa part dans ces attaques.et dans ces injures, bien que Démosthène s'en tienne à des allusions et ne prononce aucun nom ; mais pourquoi, improvisateur trop dédaigneux de la postérité, n'a-t-il écrit aucun de ses discours politiques proprement dits ? C'est dans les discours sur la Couronne composés longtemps plus tard que nous trouvons quelques renseignements sur les faits de la vie publique d'Eschine durant les années qui suivirent le procès de l'Ambassade : déjà nous avons eu recours à cette source ; nous y puisons encore les faits suivants qui appartiennent évidemment à la période qui nous occupe.
Un certain Antîphon qui avait été frauduleusement inscrit au nombre des citoyens, s'était reûré auprès de Philippe quand sa fraude eut été découverte : en échange de l'hospitalité qu'il recevait du roi, il promit k celui-ci de mettre le feu aux arsenaux d'Athènes. Démosthène le fit saisir au Pirée où il était venu se cacher, et Tamena devant l'assemblée. Là, Eschine protesta avec véhéhience contre cet acte d'arbitraire, accusa Démosthène d'avoir violé, sans décret du peuple, «n domicile privé et obtint que le prévenu fûtremis en liberté. Mais l'Aréopage apprécia les faits autrement, fit rechercher Antiphon et le renvoya devant les Héliastes, probablement pour la détermination de la peine : ce malheureux fut mis à mort après avoir subi la question. Nous devons ce récit k Démosthène (40).
L'échec final d'Eschinedansl'affaire d' Antiphon lui en valut, peu de temps après, un second qui dut blesser profondément son amour-
(37) M. Grote, HisLgr. xvn, p. 314. Cf. Dém. III« Philipp. p. 118.
(38) V. le vif parallèle que Démosthène établit entre Philippe^ roi absolu, agissant sans contrôle aucun , et lui-même orateur discuté , menacé , accusé , n'ayant que le droit de parler au peuple , droit dont usaient comme lui les partisans du Macédonien, ^epî rou <rref. p. 305, 306.
(39) Dém. frepî rav èv Xepp. p. 101-103, 106, 109; ni« Philipp. , p. 120, 121, 124-125.
(40) Dém. TSpî rou. aref. p. 271. Cf. Plut. v. d. Dém. xiv.
propre. Depuis longtemps les Athéniens et les Déliens se disputaient la propriété du sanctuaire de Délos: enfin la cause fut déférée aux Âmphictyons. Il ne restait qu*à confier k un orateur le soin de sou- . tenir les droits de la république. Le peuple élut Eschine que sa réputation de piété et le caractère de son éloquence désignaient sans doute pour une telle mission ; puis on se ravisa et Ton demanda Topinion de TÂréopage. Ce tribunal depuis Taffaire d'Antipbon était mal disposé pour Eschine : il efiaça son nom et le remplaça par celui d'Hypéride, alors partisan de Démosthène et orateur célèbre^ mais peut-être moins propre qu'Eschine à discuter un point de droit religieux (41). C'était une défaite politique pour le parti de la paix qui s'appuyait sur les sentiments religieux et conservateurs du peuple, et ne négli* geait aucune occasion de s'en montrer le soutien dévoué.
Démosthène prétend encore qu'on surprit un jour Eschine s'entretenant avec un certain Anaxlnos qu'il qualifie d'espion aux gages^des ennemis (42). Mais Eschine qui n'a point parlé d'Antiphon s'est expliqué nettement sur l'affaire d' Anaxinos. — « N'est-il pas vrai que » lorsque j'allais t'intenter une accusa'Jon^ tu as imaginé de faire » arrêter Anaxinos d'Oréos qui faisait ici des achats pour Olympias ? » qu'après l'avoir torturé de ta propre main tu as proposé qu'il fût » mis h mort ? Tu avais logé chez lui à Oréos ; à la, même table que lui » tu avais mangé, bu, fait des libations; tu avais serré sa main; tu » l'avais traité en hôte, en ami, et tu l'as fait périr ! et quand k ce » sujet je t'attaquai devant les Athéniens, que je t'appelai meurtrier » de tes hôtes, loin de nier ton crime tu répondis en termes qui y* soulevèrent les clameurs du peuple et des étrangers présents à » l'assemblée ; tu dis que tu préférais le sel de la ville à la table d'un » hôte. Je laisse de côté et tes lettres mensongères, et tes arrestations » d'espions, et ces tortures pour crimes imaginaires, sous le prétexte » que moi et quelques autres nous conspirions contre la repu- » blique » (43).
(41) Dém. rspl rov <rr€y. p. 271-272. Il reste quelques fragments du discours d'Hypéride {Xéyoç AtfXtcacSç). Dissen et Stecbow renvoient à une dissertation de M. Bœckhsur Délos. V. les fragm. d'Hypéride, éd. Didot, avec la note de Sauppe reproduite, ibid. p. 392.
(42) Dém. leepî rov <rre^* p. 272-473.
(43) Esch. xarà Krifo-i^^. p. 616. — Dinarque [xctrà AtifMcêéyovq, § 62, 63; p. 30, éd. Maetzner) prétend que Démosthène, par un décret, avait fait attribuer à l'Aréopage le droit de punir, conformément aux lois anciennes, tous les criminels, et que ce décret eut pour conséquences la mort de deux citoyens (le père et le fils) , Temprisonnement d'un descendant d'Harmodios , la mort d'Antiphon et l'exil d'un certain Arcbinos. Je suis d'accord avec M. Maetzner pour refuser d'admettre qu' Anaxinos d'Oréos et Archinos soient une )nême
Laissons de côté le reproche dQ perfidie qui a peu de valeur dans la bouche d'un ennemi ; mais est-il impossible que Démosthène, entraîné par l'ardeur de la lutte et naturellement violent, ait parfois cédé à sa colère, et frappé, sans trop regarder aux motifs, ceux en qui il voyait des ennemis d'Athènes? Dans les circonstances critiques on résiste mal au désir d'épouvanter les indécis par des exemples terribles, et la passion du moment porte ceux-Ik mêmes qui défendent les plus justes causes à user de moyens que de sang-froid ils réprouveraient. L'excuse de Démosthène était qu'il pouvait se tromper sur le degré de gravité des actes qu'il dénonçait , mais non sur le fait d'une entente suivie et pernicieuse entre nombre de ses concitoyens et le roi de Macédoine. Qu'il y ait eu autant de cas de corruption , autant de stipendiés et de mercenaires qu'il le prétend, ce n'est point la question : un assentiment même désintéressé à la politique de Philippe était à ses yeux une trahison véritable des intérêts de la patrie, et la probité inintelligente d'un Phocion pouvait lui sembler aussi funeste que la vénalité effrontée d'un Démade. L'honnête homme qui met sa vertu au service d'une cause mauvaise, qui abrite de Tautorité de son caractère une politique imprévoyante, est en effet le plus dangereux ennemi de son pays
personne ; la ressemblance des noms n'autorise nullement à supposer , sans autre preuve, qu'il y ait eu confusion, soit de la part des copistes, comme le conjecture Droysen, soit de la part de Dinarque, comme le prétend Stechow |p. 75). V. Maetzner, p. 126, 127.