‹ Eschine l'orateurChapitre 15 sur 23 · CHAPITRE' VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE' VIII

Guerre d*Amphissa. *> Conduite d*Eschine à Delphes exposée par lui-même. — Intervention de Philippe qui est appelé par les Amphictyons. — Alliance de Thôbes et . d*Athène8. >— Ghéronée. — Faits principaux jusqu*à la mort de Philippe.

La liberté grecque semblait sauvée après les échecs que Philippe avait éprouvés dans son agression contre Périnthe et Byzance : le génie de Démosthène avait conjuré en apparence tous les périls. Mais le roi de Macédoine disposait de forces trop supérieures pour qu il ne sentit point qu'un jour il finirait par avoir le dessus*; au contraire une faute de la part des Athéniens suffisait pour les perdre. Il en est ainsi dans toute lutte prolongée entre des adversaires d'inégale force : la fortune à la fin se déclare pour le plus puissant. Athènes avait pu arrêter Philippe, non Faffaiblir ou le décourager : elle, au contraire, était destinée à succomber au premier revers. Eschine, a devant la postérité, l'inexcusable tort d'avoir provoqué les événements dont Philippe devait profiter pour intervenir dans les affaires de la Grèce et porter un coup suprême à la liberté de ce pays. Hais laissons l'orateur athénien rendre compte lui-même de sa conduite (1).

« Il est, ô Athéniens, uue plaine dile Kirrhéenne et un port appelé » aujourd'hui le port du sacrilège et de la malédiction (2). Cette contrée » fut jadis habitée par les Kirrhéens et les Kraugallides, peuples sans » lois^ qui ne respectaient pas le temple de Delphes et qui eurent

(i) Le récit d'Eschine est une apologie, et on le sent à la manière dont les faits sont présentés : mais le fond même est exact et n'est nullement en contrudiction avec ce qae rapporte Démosthène dans le discours pour Ctésiphon (p. 274-277).

(2) Eschine remonte à la première guerre sacrée (av. J.-C. 590-580) où Solon eut un si grand rôle. V. Plut., v. de Selon, ch. xi. C'était un des souvenirs les plus populaires de l'histoire d'Athènes. — Pour les AmphiCtyons et Torade de Delpkes, v. Schœmann, Aniiquit,, p. 385-398.

» des torts envers les Amphictyous eux-mêmes. Une telle conduite in-

» digna vos pères, nous dît-on, plus que personne, et d'accord avec

» les autres Âmphictyons ils consultèrent Toracle du dieu,' demandant

» quel châtiment il fallait infliger à ces peuples. 11 leur fut répondu

» par la Pythie de faire la guerre au?: Kirrbéens et aux Kraugallides

» tous les jours et toutes les nuits» et quand la contrée aurait été

» dévastée et que les habitants auraient été vendus comme esclaves,

- de consacrer cette terre k Apollon P jthîen , et- à Artémis, et h

» Latone, et k Athénè Prona^ pour rester sans culture, de ne point

» cultiver eux-mêmes ce canton et de ne laisser personne le faire. » « Après cet oracle, les Amphictyons décrétèrent, sur la proposition

*> de Tathénien Solon, homme k la fois législateur habile, poète et

» philosophe, d'envoyer une armée contre les sacrilèges, conformé*

» ment k Toracle du dieu. Les Amphictyons, ayant réuni des forces

» suffisantes, vendirent les habitants comme esclaves, comblèrent les

» ports^ rasèrent la ville et consacrèrent la contrée^ conformément k

» roracle : k cela ils ajoutèrent un serment terrible, qu'ils ne cultive-

» raient pas eux-mêmes la terre consacrée, et qulls ne permettraient

» k personne de le faire, mais qu'ils défendraient le dieu et la terre

» consacrée et de la main, et du pied et par tous les moyens. Il ne

» leur suffit pas de prononcer ce serment seulement ; mais ils y

» ajoutèrent une imprécation et une malédiction terribles ; voici les

» termes de la malédiction : « Si quelqu'un enfreint ces lois,

» dit-elle^ ville, particulier ou peuple, qu'il soit sacrilège envers

» Apollon et Artémis et Latone et Athénè-Pronaea. » Puis elle souhaite

» que la terre ne leur donne plus de fruits, que leurs femmes ne leur » donnent pas d'enfants semblables k leurs parents mais des mons*

» très, que leur bétail n'engendre pas suivant la nature; qu'ils

» aient le dessous k la guerre, en justice^ dans les assemblées ;

» qu'ils périssent eux , leurs maisons et leur race. Elle ajoute :

a Que jamais ils ne sacrifient sans profanation k Apollon , k

r> Artémis , k Latone , k Athénè-Pronaea , et que Ton n'accepte

» point leurs victimes. >^ Pour prouver la vérité de mes paroles,

» lis la prédiction du Dieu. Ecoutez la malédiction, rappelez-vous

les serments que vos pères ont prêtés avec les Amphictyons. »

Prédiction.

« Vous ne prendrez et ne renverserez les murs de cette ville » que lorsque les flots sonores de la verte Amphitrite baigneront » le domaine du dieu, le long d'un rivage sacré. »

Serments.

Malédiction.

a Malgré cette malédiction, ces serments et cette prédiction dont » Tinscription subsiste encore, les Locriens d'Amphissa, ou plutôt » leurs magistrats, hommes sans loi, cultivaient la plaine, avaient 3» b&ti et s'étaient établis au port maudit et consacré, levaient un » tribut sur ceux qui y abordaient et achetèrent quelques pyla- » gores envoyés k Delphes, entre autres Démôsthène. Vous Paviez » élu pylagore : il reçoit mille drachtnes des Amphissiens pour ne » point parler d'eux dans le Conseil des Amphictyons. Il fut côn- » venu qu'à l'avenir on lui enverrait tous les ans à Athènes vingt » mines de cet argent sacrilège et maudit, à condition qu'il sou- » tiendrait k Athètiesles intérêts des Amphissiens par tous les moyens. » Dès lors plus que jamais son lot fut de plonger dans d'irrépara- » blés malheurs tous ceux qu'il approcha , particuliers , princes

• ou républiques. »

« Considérez donc quelle victoire le génie et la fortune ont rem- » portée sur l'impiété des Amphissiens. Sous Tarchontat de Théo- » phrastosfS), Diognétos d'Anaphlyste étant hiéromnémon, vous » aviez élu pylagores le célèbre Midias d'Anagyronte (pour bien des D raisons je voudrais qu'il fût encore vivant), Thrasyclès d'Olon et moi » troisième (4). A peine étions-nous arrivés k Delphes que l'hiérom-

• némon Diognétos fut pris tout à coup de la fièvre : le même accident » était survenu à Midias. Les autres Amphictyons se réunirent eu » conseil. 11 nous fut annoncé par ceux qui voulaient montrer leurs » sympathies pour la ville, que les Amphissiens, qui se courbaient » alors devant les Thébains et leur témoignaient un zèle sans égal, » proposaient une résolution contre votre ville, demandant que le » peuple Athénien fût condamné k une amende de cinquante talents, » parce que nous avions suspendu au nouveau temple, avant sa i consécration, des boucliers d'or avec cette inscription si légi- » time: »

Les Athéniens sur les Mèdes et les Thébains ligués contre les Hellènes.

« L'hiéromnémon m'ayant fait appeler me pria d'aller au Conseil

(3) Olymp. 110, 1; av. J.-C. 340-339. La réunion des Amphictyons dont il 8*agit est ceUe du printemps, ce qui donne pour date plus précise mars, 339 av. J.-C.

(4) L'hiéromnémon était désigné par le sort, Tes pylagores étaient élus (Aristoph. Nuées, v, 619). Démôsthène {^epî rov <TrBf, p. 277) prétend qu*Eschine avait été proposé à Timproviste et que trois ou quatre mains seulement s'étaient levées pour le désigner» Le fait n'est ni probable, ni important.

» et de défendre la ville devant les Amphictyons : j'y étais déjà » décidé. Je commençais à parler, m'adressant au Conseil avec » quelque vivacité et les pylagores se rangeaient à mon avis, » lorsque des cris sont poussés par un Ampbissien fort insolent » et, à ce qu'il me parut , dépourvu de toute éducation (peut-être » même quelque divinité le ' poussait et l'égarait?): « Avant tout, » dit- il, ô Hellènes, si vous étiez sensés, on ne prononcerait même )) pas le nom des Athéniens durant ces jours , mais comme à des » sacrilèges on leur défendrait l'entrée du temple. » Puis il leur » rappelle Talliance avec la Phocide dont ce fameux Krobylos avait » été Tauteur, et se met k accumuler contre notre ville nombre D d'autres accusations intolérables, que je ne pus entendre de sang- » froid, et dont le souvenir m'est encore pénible. En l'écoutant » j'éprouvai une irritation plus violente qu'en aucun autre jour de » ma vie. Je laisserai de côté le reste de ma réponse, mais il me » vint à l'esprit de rappeler le sacrilège des Amphissiens envers la D terre consacrée, et de l'endroit où j'étais je la montrai aux Ampbic^ v tyons: la plaine de Kirrha est en effet dominée par le temple d'où » on la voit parfaitement. « Vous voyez , dis-je, ô Amphictyons, » cette plaine que cultivent les Amphissiens, et ces fabriques de^ » poterie, et ces étables qu'ils y ont élevées; vous voyez de vos » yeux qu'ils ont rebâti le port consacré et maudit: vous savez D vous-mêmes, sans avoir k consulter de témoins, qu'ils ont perçu » des impôts et tiré un revenu du port consacré. » Puis je fais lire » devant eux la prédiction du dieu, et je conclus {linsi : « Moi, pour » le salut du peuple Athénien, de ma propre personne, de mes D enfants, de ma maison, je secours selon le serment et le dieu et » la terre consacrée^, de la main, du pied, de la voix, par tous les » moyens dont je dispose ; et je dégage notre ville de ce qu'elle doit » aux dieux. Pour vous, voyez ce que vous avez k faire. Les corbeilles » sacrées sont Ik , les victimes sont devant les autels : vous allez » implorer les dieux pour tous et pour chacun. Considérez de quelle j> voix, de quelle àme, avec quels yeux, avec quelle audace vous » prononcerez les prières, si vous laissez impunis des coupables sous i> le coup de Timprécation ! C'est sans équivoque, très-nettement » que l'imprécation indique les peines que doivent subir les » profanateurs et ceux qui les épargneraient ; en voici les derniers » mots : a Que jamais, dit-elle, ceux qui ne puniront point les x> coupables, ne sacrifient sans profanation k Apollon, kArtémis^à » Latone, k Atbénè-Pronaea , et que Ton n'accepte point leurs » victimes. »

« Lorsque, après avoir dit cela et bien d'autres choses encore» je

» me retirai et sortis du Conseil, il y eut parmi les Âmphiciyons une » agitation bruyante et tumultueuse, et Ton ne parlait plus des )) boucliers que nous avions suspendus, mais bien du châtiiftent k » infliger aux Amphîssiens. Le jour était très-avancé, quand le » béraut se présenta et annonça que les Delpbiens âgés de plus de » vingt ans, esclaves et libres, eussent k se réunir au point du jour » munis de faux et de piocbes au lieu appelé Place des Sacrifices . » Puis, le même héraut annonça que les hiéi omnémons et les pylagores » devraient se réunir au même endroit pour secourir le dieu et la » terre. consacrée : « Toute ville, dit-il, qui s'abstiendra, sera exclue » du temple , sacrilège et sous le coup de Timprécation. » — Le » jour suivant nous nous rendîmes dès le matin au lieu indiqué, et » nous descendîmes dans la plaine de Kirrha; puis après avoir » détruit le port et brûlé les maisons, nous nous retirâmes. Sur ces » entrefaites les Locriens d'Amphissa qui habitent k soixante stades « de Delphes, prireat tous les armes et marchèrent contre nous , et » si nous n'eussions couru nous réfugier dans la ville de Delphes, » notre vie était menacée. »

c( Le jour suivant, Kottyphos qui était chargé de mettre les » questions aux voix, convoque une assemblée des Amphictyons : » ils disent assemblée lorsque Ton convoque non-seulement les pyla- » gores et les hiéromnémons, mais aussi ceux qui participent aux » sacrifices et qui consultent l'oracle. Dans cette réunion ce n'étaient i> plus qu'accusations contre les Amphissiens, éloges k l'adresse de » notre ville : mais , pour abréger^ on décrète qu'avant la prochaine » Pylaea les hiéromnémons se rendront aux Thermopyles k un jour )) fixé, apportant chacun un décret sur la peine k infliger aux Amphis- » siens pour leurs torts envers le dieu , la t€it*re consacrée et les » Amphictyons (5). »

Tel est le récit d'Eschine. Au point de vue oratoire, c'est un morceau très -habilement composé en vue de faire partager k l'auditoire les convictions et les sentiments où l'orateur prétend trouver la justification de sa conduite. L'exposition delà première guerre sacrée devait toucher la piété et l'orgueil athéniens, et, par l'énumératioa solennelle et terrible des engagements' pris envers les dieux protecteurs de la Grèce, elle préparait la scène dramatique où le représentant d'Athènes provoqué par un Locrien relève avec tant d'énergie ce défi maladroit et détourne la colère des Amphictyons sur les profanateurs du domaine sacré. Si nous passons de la forme au fond nous voyons que, malgré la funeste issue de la guerre d'Amphissa , Escbine

(5)£8cb, x«r Kny(r/9>«p. 498-516.

n'hésite pas & revendiquer la part qu'il a eue dans les premiers faits. Est-ce illusion ? Est-ce corruption effrontée? La première supposition, car nous en sommes réduits aux conjectures, me paVaît la seule probable. Eschine, comme tous les esprits étroits, est incapable de dégager des faits l'enseignement qu'ils contiennent. La conscience, d'avoir agi en vue des intérêts religieux d'Athènes l'empêche de sentir qu'il a en même temps déchaîné sur sa patrie la plus effroyable tempête. II se prévaut naïvement de l'exemple de Selon, et ne comprend pas que l'union Amphictyonique avait pour but la protection des peuples confédérés, non l'immolation des intérêts politiqifes à ceux du temple de Delphes. Sa conduite fut dictée par le plus inintelligent fanatisme, et l'apologie qu'il en présente^ montre que les malheurs de son pays n'avaient pu lui dessiller les yeux.

En admettant 1^ sincérité d*Eschine , il reste encore dans sa conduite un point qu'il est difficile^ de justifier. En provoquant avec tant d'emportement un arrêt contre les Amphissiens^ ne dépassait-il pas ses pouvoirs ? Les Athéniens l'avaient envoyé au Congrès non pour y susciter des troubles et de brusques déterminations, mais pour y défendre les intérêts religieux de la cité, sans engager sa politique. Ce rôle était dos plus modestes. — Eschine a vu la difficulté^ et il prétend qu'en entendant les insultes qu'un Amphissien grossier prodiguait à sa patrie ,' il n*a pu se contenir et n'a plus songé qu'à venger Athènes indignement outragée. Cela n'est qu'une défaite : au fond il était heureux, après les derniers triomphes de Démosthène, de remporter * lui aussi une victoire. Le procès de TAmbassade avait nui à sa réputation d'homme d'Etat : il voulut se relever par un coup d*éclat, profita d*uu hasard imprévu, et crut qu'un succès oratoire au Congrès Amphictyonique lui rendrait la faveur de ses concitoyens. S11 eût entrevu les conséquences prochaines de cet acte, eût-il agi de même ? Rien ne le prouve ; mais il est démontré qu'il fut coupable en cette occasion de zèle maladroit ou égoïste, et, quand de tels mobiles guident un homme politique, il est responsable des malheurs qu'il a causés.

Ce qui a fait suspecter la probité d'Eschine, e*est l'utilité que Philippe a tirée presque immédiatement des affaires d'Amphissa. Mais on n'a le droit de voir cfôns cette rencontre qu'une marque de plus de la perspicacité du roi macédonien, non une preuve de la vénalité de notre orateur. Déjà, l'ennemi de la Grèce avait maintes fois mis à profit les dissensions et les fautes de ce peuple malheureux^ et c'est se faire une médiocre idée de ses capacités que de lui supposer tant de complices et de créatures.

De retour à Athtoes, Eseldnd et ises collègues firent connaître

au sénat, puis au peuple^ les résolutions des Amphictyons. Les Athéniens approuvèrent d'abord la conduite d'E&chine ; mais l'œil vigilant de Démosthène en aperçut aussitôt la maladresse : a C'est » la guerre que tu appelles au sein de TAttique, une guerre amphic- » tyonique, » s'écriait -il quand son rival Taccusait de connivence impie et vénale avec les Amphissiens. Il obtint, malgré la résistance d'Eschine, que le peuple décidât de ne pas envoyer de députés à la session extraordinaire qui avait été annoncée : qu'il ait profité pour faire voter cette résolution d'un moment où l'assemblée allait se séparer, peu importe ; si le peuple l'avait désapprouvée , rien n'était plus facile que de l'annuler (6).

Les Amphictyons se réunirent aux Thermopyles pour délibérer sur les mesures qu'il convenait de prendre à l'égard des Amphissiens : Thèbes, vieille alliée des Locriens, et Athènes n'étaient point représentées. On décréta d'envoyer des troupes contre les sacrilèges, et Kottyphos le Pharsalien fut élu général des ^forces confédérées. Eschine prétend qu'une expédition eut lieu, qu'elle fut couronnée de succès, et que Ton imposa aux pi^ofanateurs des peines relativement légères : une amendé, Texil des auteurs de la profanation, le rappel de ceux qui s'y étaient opposés. Mais il avoue que ces conditions ne furent pas exécutées, et confirme ainsi l'assertion générale de Démosthène que les Amphictyons ne purent rien faire par euxmêmes (7).

Sur ces entrefaites eut lieu une seconde réunion ordinaire des Amphictyons : elle se tint aux Thermopyles, en septembre 339 avant J.-C. (au commencement de l'archontat de Lysimachidès ; Olymp. 110,2) (8). Philippe y fut élu général des Amphictyons et chargé de poursuivre l'exécution des peines prononcées contre les Locriens d'Amphissa (9). Cette conclusion était nécessaire : depuis que la Phocide avait été rayée de la liste de la confédération et que les deux voix dont elle disposait avaient été attribuées à la Macédoine, depuis que Lacédémone était exclue du Congrès, Philippe, maître d'autre part des votes de^Thessaiiens, des Phthiotes, des Perrhœbiens, des Dolopes et . des Magnètes , pouvait dicter aux Amphictyons

(6) Dém. xep} rov errefp, p. 275; Esch. kotûl Kniffif. p. 616-618.

(7) Esch. KXTûL Krijaif. p. 618-519; Dém. irepî rou aref. p. 277.

(8) On voit que nous rejetons tout essai de conciliation entre la chronologie reposant sur les passages des orateurs et les indications puisées dans les documents (deux décrets des Amphictyons , date de la mission d'Eschine comme pylagore) reproduits dans le discours pour Ctésiphon , p. 279. V. pour l'opinion contraire, Clinton, Fasti Hellen. Appendix 16, Krueger,

(9) Dém. wipî rov crsf. p. 277-278. Esch. Korà Kry^if. p. 520.

les décrets qu'il voulait. II est h remarquer que ni Eschine ni Démosthène ne disent que Thèbes et Athènes aient été représentées à cette réunion : Démosthène semble en parler comme d'un fait entièrement étranger à la politique d'Athènes et auquel les pytagores de la république n'auraient eu aucune part. Aussi, estce avec surprise que Ton voit le plus consciencieux et le plus impartial historien de la Grèce ancienne (10) accuser gratuitement Eschine d'avoir appuyé la demande de secours que les Amphictypns firent à Philippe. Après le dernier décret du peuple Athénien une telle conduite aurait été une vraie trahison , et Démosthène n'eût pas manqué de Tapprécier avec sa rigueur ordinaire. Le grand tort d'Eschine fut de provoquer la guerre d'Amphissa par ses déclamations intempestives dans la réunion de Delphes : à quoi Don chercher à Texagérer par des suppositions que rien ne justifie? In stlvam non ligna feras (11).

Philippe était guéri de la blessure qu'il avait reçue dans un engagement contre les Triballes, quand il apprit la décision «des Amphictyons qu'il avait probablement dictée par l'intermédiaire de ses représentants et de ses alliés. 11 réunit sur le champ son armée et les contingents des Amphictyons, franchit les Thermopyles, et s'avança à travers la Phocide Jusqu'à Elatée où il s'arrêta^ et qu'il s'empressa de fortifier (12). 11 occupa aussi Kytinion (13), ville de la Tétrapole Dorienne qui co;nmandait la vallée du Céphise (fin de l'année 339 avant J.-C).

Il faut lire dans Démosthène le tableau de Témotion qui agita le peuple Athénien à la nouvelle de l'occupation d'Elatée (14). Le grand orateur se montra à la hauteur des circonstances. Comprenant bien que la punition des Amphissiens n'était qu'un prétexte, et que Philippe se préparait à prendre sa revanche de son infructueuse campagne contre Périnthe et Byzance^ il proposa hardiment la seule mesure capable de sauver Athènes, l'alliance avec Thèbes (15). La proposition passa (1 6) : on envoya dix députés dont il faisait partie offrir aux

(10) Grote, H. gr., xvii, p. 342.

(11) Hor. Sat. i, 10,34.

(12) Dém. }Fspl roù vref, p. 278. Escb. xark Krtjtrt^, p. 532.

|13] Pbilocbore, cité par Denys d'Halic, lettre à Ammaeos, p. 742.

(14) Dém. Tipî tÔv arif. p. 284.

{lb)Dém. frspî tovarsf. p. 286-288. Démosthène résume le discours qu'il prononça devant le peuple.

(Itij Le décret cité dans le discours de Démosthène, p. 288-291, est évidem^ jnent apocryphe. On Ta admiré sur la foi du titre, bien quMl n'y ait ni faits exacts, ni date juste , ni bon sens , ni même la langue et la correction du plus mince orateur attique. Y. les notes de M. Landois, p. 149 et suiv.

Thébains Fallianced* Athènes. A Thèbes, Démosthène triompha tour a tour des anciens préjugés, des arguments des députés de Philippe et de Tapât hie ordinaire d'un peuple dont Tégoïsme était proverbial (17)..

L'alliance des deux villes.étaît conclue : d'autres peuples y entrèrent:

les Eubéens, les Achéens, les Corinthiens, les Mégarîens, les

Corcyréens, les Leucadiens (18). On rappela les Phocîdiens exilés

de leur pays, on rebâtit leurs principales villes (1 9), et pour compenser

l'occupation d'Elatée par Philippe on éleva les fortifications d'Am-

brjsos (40). Enfin, toutes les ressources d'Athènes furent appliquées

aux besoins du jour, et le fonds théorique fut affecté aux dépenses

militaires (21). Démosthène fut durant ces jours de crise l'âme de

la république : aussi Démomélès et Hypéride obtinrent pour lui, malgré

un certain Diondas , le vote d'une couronne d'or (22). Elle lui fût

décernée au nom du peuple Athénien aux Dionysiaques de Tannée

(mars 338) (23). . ^

Philippe ne put détacher les Béotiens de l'alliance d'Athènes et les amener â conclure une paix séparée. Un moment effrayés de l'approche du péril, ils hésitèrent et prêtèrent l'oreille aux insinuations des partisans de la paix ; mais Démosthène par un admirable efifbrt de son éloquence les ramena à de plus courageux sentiments (24). En étudiant le discours d'Eschîne sur la Couronne, nous verrons comment celui-ci essaie de travestir toute la conduite de Démosthène durant cette période sans égale où l'homme d'Etat athénien mit au service du patriotisme le plus éclairé et le plus hardi, la voix la plus éloquente qui ait jamais honoré te tribune. II est bon de lire ces

(17) Dém. frspi rov vreip. p. 298 sqq. Plut. V. de Dém,, ch, xvm. (IB) Dém. xepî toù aref. p. 306. Plut. F. de Dém., ch. xvu. 1^9) Pausanias, x, 3, 2-3. ^

(20) Pausanias, x , 36, 3-4. Il fallut du temps pour cela, et il dut s'écouler plus de cinquante jours entre la prise d'Elatée et la bataille de Cbéronée. Ce dernier événement eut lieu, d'après Plutarque [V. d, CamilL, ch. xix). le 7 de métagitnion (août), sous rarchontat de Charondas (av. J.-C. 338). Les auteurs qui placent la prise d'Elatée une cinquantaine de jours auparavant, s appuient sur les documents apocryphes que contient le discoiurs. pour la Couronne.

(21) Philochore, fragm. 135 (éd Didot), Denys d'Halic, lettre à Ammaeoa, p. 742.

S îf""; «"» «s <r«f. p. 302.

\'^i kjqsi la date que donne M. Grote d'après Bœhnecke, Forshungen, p. Ô34, 535.

(24) Théopompe cité par Plutarque, v. d, Dém. 9 ch. xviii, et Ëschine, »«rà Krijcriy. p. 537-540.

attaques d'Eschine pour comprendre quelles résistances Démosthène avait rencontrées : l'éloignement des faits nous empêche de sentir les difficultés dé la tâche qu'il sut accomplir ; nous ne voyons que lui, et nous oublions les adversaires, les préjugés, les rancunes, ces obstacles contemporains que, simple citoyen d'un état libre, il ne pouvait surmonter qu'à force de génie et de courage.

Eschine ne donna signe de vie que pour s'opposer à Tenvoi aux Amphissiens d*un renfort de dix mille mercenaires qui, nous dit-il, fut battu par Philippe: il se vante d'avoir prévu cet échec (25). On croirait plus volontiers qu'il était obligé par ses actes antérieurs à attaquer toute mesure favorable 'aux ennemis des Amphictyons. C'était, à ses yeux, un sûr moyen de se disculper de s'être entendu avec Philippe, et il avait tout intérêt à garder fidèlement son rôle de défenseur de la piété athénienne.

Après quelques escarmouches sur lesquelles nous n'avons guère de détails (26), après la prise d'Amphissa par Philippe (27), l'armée macédonienne et l'armée hellénique se rencontrèrent dalis la plaine de Chéronée, le 7 de métagitnion (août) de l'an 3 de la 110" Olympiade, sous Tarchontat de Charondas (28). Les généraux étaient d'un côté Philippe et Alexandre, de l'autre Charès et Lysiclès pour les Athéniens (29), Théagénès pour les Thébains (30) : PhoQÎon n'était pas dans l'armée athénienne (31); seul peut-être il aurait pu tenir tête aux généraux ennemis dont il connaissait la tactique. On sait le résultat de cette mémorable journée. Les Grecs furent vaincus : mille Athéniens étaient morts en combattant pour la liberté de leur patrie ; deux mille étaient prisonniers (32). ,Les Thébains et les Achéens éprouvèrent aussi des pertes considérables (33). L'armée se dispersa, et Démosthène qui servait parmi les hoplites partagea la déroute commune (34). Eschine, brave soldat s'il en fut, devait lui reprocher

. (25) Esch. Karà Krijaif, p. 536-537.

(•26) Démosthène {xepî roù vref. p. 300, 301) parle de deux rencontres où les Athéniens eurent l'avantage et qui furent roccasioa de sacrifices et d'actions de grâces.

(Ô7) Polyaenhs, iv, 2, Ô.

(28) 338 av. J.-C. V. Plut. v. d. Cam, xix, et Diodor., xvi, 85, 86, 87.

(*29) Diodor., xvi, 85. Eschine [Karà Krtferf^ï.p. 535), nomme StratocRs, qui est aussi mentionné par Polyeenus . iv, 2, 2. Mais le commandement sur le champ de bataille peut n'avoir été exercé que paar Charès et Lyei&Iès.

130) Plut. V. d'Alex., ch.xu, '

(31) Plut. V. d, Phoc, XVI.

(32) Lycurgue cité par Diodore, xvi, 88. BéiùBiàe ^fragm, orat.^ p. 179.

(33) Pausdiiias, vu, 6, 5.

(34) Plut. F, d. l?ém., xat.

durement ce soin il ménager sa vie: mais poorcjuoi des érodils modernes ont ils repris en leur nom cette critique, assez satordle dans la bonche d'on adversaire? Poar ceux qui aiment la grandeur morale et qui l'admirent sons ses diverses formes, Tbomme qui mourat si fièrement à Calaurie , ne saurait être raillé pour a?c»r surrécu à Chérooée.

On dit qo'Isocrate, en apprenant le désastre infligé II sa patrie par l'homme dont il avait tant espéré^ ne pat résister à sa douleur et se laissa monrir. (35) Cette tradition repose peut-être sur une simple coîneidence de dates : il semblerait que les événements avaient dû habituer déjà Isocrate à ne plus <x>mpter sur les bonnes dispositions de Philippe.

L'orateur Lycurgue a tracé avec éloquence le tableau de la douleur

qui éclata k Athènes lorsqu'on apprit la défaite de Farmée (36).

Mais le sentiment qui prévalut ne fut pas un lâche découragement. Ce

peuple qu'on peint si amolli et si dégénéré ne songea qu'à préparer

une résistance désespérée. On laissa les femmes se lamenter sur leurs

pertes domestiques et Ton courut à l'assemblée voter les mesures les

plus urgentes. On décréta de mettre à l'abri dans les endroits fortifiés

^î x^ '^^^ ^^ ^^^ femmes qui se, trou valent dans les campagnes ; les

g aeraux furent autorisés à former une garnison avec tous les

citoyens et les autres habitants de la ville (37) ; le sénat des Cinq-cents

"^^^^dreen armes au Pirée pour veiller II la sûreté du port et

Si r ^^^^ ^ exécuter ce que le peuple déciderait (38). Cette dispo-

I ^^ votée sur la proposition d'Hypéride qui fit encore adopter

acco a^^^^* suivantes: les esclaves étaient afiVanchis, le droit de cité

T^ ^"* étrangers, les indignes rétablis dans tous leurs droits (39).

fense?r * ^^^P^ immédiatement de mettre la ville en état de dé- ^•^^ ^ ^ • pour avoir des matériaux on abattit les arbres près de la les t'^ ^ ^^leva les pierres des sépultures ; les trophées consacrés dans

(Î^^P*^s fournirent des armes (44).

peunl ^^^^^^^ courageuse et priévoyante honore peut-être moins le DémostKA ^"^^^^ ^^® ^^ constance qu'il montra dans sa confiance en ène. L'homme d'Etat dont les prévisions venaient d'être si

— laocrft^^* ^'Halic, p. 537; v. d. x Orat., p.. 837; Lucien, Macrob., 23. (87) r ^^, ^^®» »«^à Aempdrovç, ch. 11, S 39 suiv.

(39 Lycurf^' ***• «*• "'«3'-

^.^^> lutrà Mmtp. 11, §44. Each. nurà Knf<rif>. p. 631.

cruellement démenties , fit voter les diverses dispositions ayant pour objet de mettre la ville en état de défense (42). Puis il fut élu un des députés que l'on envoya à Trézène^ à Epidaure, à Ândros, à Kéos , avec mission de recueillir de l'argent et d'obtenir des renforts (43).

Par cette vaillante conduite après la défaite de Ghéronée, Athènes mériterait d'être comparée à Rome accueillant stoïquement la nou*velle des succès d'Annibal^ sans un acte de sévérité cruelle qui. fut sans doute inspiré par la fureur d'un échec imprévu. Lysiclès qui partageait avec Charès le commandement de Tarmée athénienne k Ghéronée, fut accusé par l'orateur Lycurgue et condamné à mort. Diodore nous a conservé quelques lignes du discours de l'impitoyable accusateur t a Tu commandais, Lysiclès ; et quand mille de 'nos » citoyens sont morts , que deux mille ont été faits prisonniers , » qu'un trophée a été élevé contre la ville, que la Grèce entière est )) asservie, quand tant de malheurs ont eu lieu, toi étant général et x> commandant nos soldats, tu oses vivre, voir la lumière du soleil, » te présenter en public , toi qui es devenu pour la patrie un mo- » nument de honte et de déshonneur ! (44) »

Philippe, par sa victoire, était maître de Thèbes : il punit durement ses anciens alliés. Plusieurs des principaux cjtoyens qui lui étaient hostiles furent mis à mort ou bannis , et leurs biens furent confisqués. Un conseil de trois cents des partisans du vainqueur fut chargé de gouverner la cité, et une garnison macédonienne occupa la Kadmée (45). Enfin, les villes béotiennes furent déclarées autonomes (46).

La conduite de Philippe envers Athènes fut plus modérée. Soit qu'il exécutât les conseils de Démade, soit qu'il ne. voulût point engager avec les Athéniens une lutte désespérée que le reste de la Grèce n'aurait peut-être pas vue avec indiflTérence, il résolut de conclure la paix. On sait la part ([ue Démade et Phocion prirent aux négociations (47) : Eschine, au dire def Démosthène^ non seulement y fut mêlé;, mais accepta l'hospitalité de Philippe (48). Les conditions

(42) Dém. irspl rou areip, p. 309.

(43) Lycurgue, xarà Aeaxp, 11 , § 42. Esch. narà Kniaifp. p. 546,

(44) Diodor., xvi, 88.

(45) Justin, IX,' 4; Diodore, xvi, 87. Dinarque, katà Atjf^» S ^^i P* d (éd. Maetzner).

(461 Pausanias, xv, 27, 10; ix, 1, 8.

(47) Diodor., xvi, 87; Plut., r. d. P/ioc, xvi. Démade, fragment cité plus

loin.

(48) Dém. irepl rov crifp.i^» 319, .320. Eschine semble reconnaître le fait ,

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des personnages obscurs , mus en apparence par le seul intérêt public. On lui avait confié la charge d'intendant des blés (53), fort importante dans les circonstances critiques ; mais^ après la conclusion de la paix, on lui décerna une bien plus flatteuse distinction. Lorsqu'il s'agit de choisir l'orateur qui prononcerait Toraison funèbre des guerriers morts àChéronée, le peuple ne voulait ni d'Eschine qui avait été proposé et malgré sa belle voix, ni de Démade l'auteur de la paix : il nomma Démosthène, protestant siinsi contre l'arrêt injuste de la fortune. Malgré les attaques d'Eschine et de Pythoclès, attaques dont le plaidoyer contre Ctésiphon nous donne une idée suffisante, ce choix fut maintenu (54). Nous n'avons pas Toraison funèbre que composa le grand orateur : heureusement pouf la postérité, il devait la refaire dans l'éloquente apologie de sa politique dont' le procès de la Couronne lui fournit l'occasion. Peut-être cependant après la lecture de cet éloge héroïque, éprouvera-t-on quelque intérêt à écouter une voix moins puissante^ mais plus naïve et plus émue , celle de l'orateur Lycurgue rendant hommage au patriotisme des citoyens morts à Chéronée.

a Ces hommes allèrent à la rencontre des ennemis sur les con- » fins de la Béotie^ pour défendre par les armes la liberté des Grecs, » ne mettant point dans des murailles l'espoir de leur salut^ et ne » livrant point leur territoire aux ravages des ennemis ; mais ils » croyaient leur vaillance un plus sûr rempart que des enceintes » de pierre, et ce sol qui les avait nourris, ils auraient eu honte de » le laisser ravager. E^t c'est avec raison : car si les auteurs de nos • .jours et un père adoptif ne nous inspirent pas une affection égale, » de même la terre à laquelle on n'est point attaché par la naissance, » mais que Ton acquiert plus tard, est l'objet d'une moindre tendresse. » Dans de telles pensées^ ils affrontèrent le péril à l'égal des plus » braves, mais ils furent moins heureux que d'autres : ils n'ont pas » joui vivants du prix de leur vertu, mais ils ont péri et en ont laissé » le souvenir ; non qu'ils aient été vaincus , ils sont morts en défen- » dant la liberté. Et pour dire la vérité, si invraisemblable qu'elle soit, » ils sont morts vainqueurs ; car pour les hommes de cœur, les prix « du combat sont la liberté et lu gloire, et l'une et l'autre so^t le j» partage de nos morts. Puis, Ton ne saurait appeler défaite le sort » de ceux dont Tàme n*a point ressenti d'épouvante en face des » ennemis : seuls en effet ceux qui meurent honorablement sur le » champ de bataille ont droit à n'être pas appelés des vaincus ,

(53) Dém. srs/}^ rov aref. p. 310.

(54)Dém. nspÎTOÎîiTref.V' 320-321.

» puisque pour échapper à la servitude, ils recherchent un trépas » glorieux. La preuve en est dans le trépas dé ces hommes qui, 1» setls entre tous, avaient le sort de la liberté grecque comme attaché » à leurs personnes. En effet, le jour de leur mort a été celui de Tas- » servissement de la Grèce, et dans leur tombe a été ensevelie avec » . eux la liberté de tous les Grecs. Par Ik ils ont prouvé à tout le ^ monde qu'ils ne défendaient pas une cause particulière , mais » qu'ils risquaient leurs jours pour la liberté commune. Aussi, » Athéniens, n'hésiterai-je pas à dire, que leurs âmes sont pour la » patrie une véritable couronne (55). »

Philippe, après en avoir fini avecla Grèce centrale^ passa avec son armée dans lé Péloponèse. Les peuples de la péninsule découragés par les derniers événements, ou déjà bien disposés pour la Macédoine, raccueillirent comme un allié, à l'exception de Sparte qui garda envers le vainqueur de Chéronée une attitude fière et honorable. Il la punit en réduisant son territoire au profit de ses voisins toujours hostiles,. Argos, Mégalopolis, Messène (56).

Après cettp. campagne , Philippe réunit à Corinthe un congrès général des villes grecques. Il y annonça son dessein de faire la guerre aux Perses pour rendre la liberté aux Grecs d'Asie et châtier les barbares qui avaient jadis envahi la Grèce. Il fut élu général des forces réunies qui devaient être fournies par les diverses cités (57) . Cette décision du Congrès confirmait à Philippe les avantages que lui avaient valus ses succès militaires. Alors Athènes perdit définitivement la domination sur les îles de la mer Egée qu'elle avait peut-être espéré conserver (58) : Samos lui fut laissée par un acte particulier de libéralité du roi (59).

L'expédition contre la Perse était donc décidée. Philippe revint dans ses Etats et s'occupa de réduire ses voisins toujours remuants d'IUyrie (60) . L'année suivante (printemps de 336 avant J.-C.) nous voycms qu'il détachait déjà un corps macédonien en Asie sous les ordres d'Attalos et de Parménion (61) .

(56) Lycurgue, jwtrà AeuKpdrouq, c. 12, § 47-50.

(56) Polybe, ix, 28, 33; xvir, 14. Tacite, Annales, iv, 43. Strabon , vili, p. 361. Pausanias, H, 20, 1; viii, 7, 4; vni,27, 10. — Diodore (xvn , 3) dit que, seuls des Hellènes, les Arcadiens n'avaient pas reconnu rhégémonie de Philippe, n est du moins certain qu'ils ne firent rien contre lui.

(57) Diodor., xvi. 89. Justin, ix, 5.

(58) Plut., V. d. Phoc, eh. xvi; Pausanias, I, 25, 3.

(59) Diodor., xvui, 66. Le don fait par Philippe est confirmé par Polyperchon.

(60) Diodor., xvi, 93.

(61) Justin, IX, 16. Diodor., xvi, 91.

Mais cette expédition des Macédoniens en Asie, un autre que Philippe devait la commander. Après des préparatifs qui semblent avoir été très-complets, après avoir épuisé ses trésors en armements (62), et probablement quand le plan des opérations avait déjà été arrêté, Philippe fut assassiné à iEgae par Pausanias, au milieu des fêtes les plus magnifiques. Avant de partir pour TOrient, Philippe^ sachant les divisions de sa famille, avait voulu essayer de réconcilier les haines qui bouillonnaient autour de lui : il avait donné en mariage à Alexandre d'Epire, frère d'Olympias, sa fille Kléopatra qu'il avait eue de h même Olympias ; eh même temps que ce mariage^ il fêtait la naissance d'un fils qu'il avait eu récemment d*une de ses femmes appelée elle aussi Kléopatra. Au milieu de ces réjouissances de famille, au moment où enivré de sa puissance et de ses triomphes, il s'égalait aux dieux de l'Olympe , il disparut brusquement de la scène du monde (63). Ses beaux desseins échouaient misérablement devant rincurable barbarie de son peuple et de sa famille. Comme un despote vulgaire, le vainqueur de Chéronée périssait victime d'une conspiration de palais, et la brutalité macédonienne l^u'il avait contenue et disciplinée, non civilisée, prouvait par cet odieux exemple combien elle était indigne de succéder k la glorieuse race hellénique qu'elle avait servi à dompter.

(62) Arrien, vii, 9, 5.

(63) Diodor.,xvi, 91-94 et xvu, 2-3. Durant ces fêtes, de nombreuses couronnes d'or furent décernées à Philippe : )e peuple athénien en avait envoyé une avec un décret, aux termes duquel quiconque ayant comploté contre Philippe, se réfugierait à Athènes, devait être livré au roi. Diodor., xvi, 92. — Au théâtre, à la suite des douze grandes divinités, fut apportée la statue de Philippe.

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