CHAPITRE IX
Athènes et la Grèce pendant le rogne d*Alexandre.
Noos n*avons pas à raconter ici le règne d'Alexandre et cette merveilleuse suite de victoires , qui en quelques années réunit sous sa domination les peuples qui habitaient la vaste zone comprise entre la mer Ionienne à l'Occident et Tlndus à TOrient. Nous résumerons dans ce chapitre les principaux faits qui, intéressant les cités grecques et en particulier Athènes, eurent lieu à partir de la mort de Philippe jusqu'à celle d'Alexandre (av. J.-C. 336-323).
La nouvelle de la mort de Philippe provoqua dans toutes les villes grecques une émotion d'autant plus vive qu'un pareil événement était moins attendu. Démosthène^ instruit par des espions de Charidêmos, se présente au sénat et déclare que Jupiter et Athénè lui sont apparus et lui ont annoncé la mort du Macédonien. Le front ceint d'une couronne et vêtu de blanc il offre aux dieux un sacrifice d'actions de grâce. « Il y avait seulement sept jours, nous dit Eschine, « qu'il avait perdu sa fille unique. » (1) Plutarque essaie, assez mal à propos, de justifier Démosthène (2) : il se téfute lui-même ailleurs lorsqu'il rapporte ce mot honorable de Phocion qui voulait mettre un terme à la joie indécente de ses concitoyens : « L'armée de » Ché'ronée n'est diminuée que d'un homme (3) ». -— Les Athéniens eurent la faiblesse de voter une couronne au meurtrier de Philippe (4) .
(1) Esch. xarà Kr^trif, p. 468-470. Le passage d'Escbine est noble et pathétique : voici comment en parle Cicéron : «... ^schines in Demostbenem » invehitur, quod is septimo die post filiœ mortem hostias immolavisset. At » quam rhetorice ! quam copiose ! quas eententias coUigit ! quee verbal contern quetl » Tuscul.f m, 26. Cf. Esch. id. p. 613.
(2) Plut, V. d.'Dém., ch. xxii.
(3) Plut. F. d. Phoc., ch. XVI.
(4) Plut. V. d, Dém,, ch. xxii. Esch. jMwà Krjjff/j), p. 546.
Un vaste soulèvement se préparait : Athènes négociait avec Attalos, alors en Asie, ennemi personnel d'Alexandre ; les Etoliens décrétaient de contribuera rétablir les Acarnaniens que Philippe avait fait bannir; les Ambraciotes avaient chassé la garnison macédonienne et rétablissaient la démocratie ; les Thébains avaient décrété de reprendre la Radmée de vive force; les divers peuples du Péloponèse revendiquaient leur droit k Tautonomie; enfin les tribus barbares voisines de la Macédoine commençaient à s'agiter (5).
Mais Alexandre n'était pas homme à laisser à ses ennemis le temps de se reconnaître et de se concerter contre lui. Démosthènequi le connaissait mal, s'était moqué de Tardent jeune homme, l'appelant un Margitès et disant qull ne bougerait pas de la Macédoine^ mais qu'il aimerait mieux se promener à Pella et y consulter les entrailles des victimes (6). — Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis la mort de Philippe qu'Alexandre, ayant réuni des forces suffisantes, descendait en Grèce. Il commença par se concilier l'aiâitié des Thés-* saliens et les amena k lui confirmer par un vote commun l'hégémonie de la Grèce dont il prétendait avoir hérité de son père. Puis avec son armée grossie des contingents thessaliens, il arriva aux Thermopyles, y convoqua les Amphictyons et obtint un décret semblable à celui des Thessaliens. Des promesses et de bonnes paroles suffirent pour ramener les Ambraciotes. Alors, sans perdre de temps, Alexandre aUa camper sous les murs de Thèbes. A cette-nouvelle, les Athéniens effrayés se h&tèrent de faire quelques préparatifs de défense (7) : mais bientôt, sur la proposition de Démade, on décida de se justifier auprès du jeune prince. Démade lui-même, Démosthène et d'autres citoyens furent chargés d'aller annoncer à Alexandre que le peuple reconnaissait son hégémonie et lui décernait les honneurs divins (8). Mais Démosthène n*osa affronter la présence d'un homme qu'il avait insulté ou rougit de remplir une mission avilissante, et n'alla pas au delà du Githéron (9). Alexandre accueilUt les députés avec bienveillance et les chargea de rassurer le peuple (10) ;
Alexandre entra dans le Péloponèse où sa présence suffit pour
(5) Diodor., xvii, 3,
(6) Esch. xarà Krtfffif. p. 647.
(7) Diodor., xvii, 4.
(8) Démade, fragm , repî rijç iaêsKoeriaç^ Didot, p. 440. Sauppene croit pas ce fragment authentique. -— Arrien, I, 1, 3.
(9) Esch. Kctrà Krifaif. p. 548. Plut. F. d. Dém. ch. xxin. Diodor., xvn, 4. — Plutarque ne parle que d'une expédition d'Alexandre en Grèce: il est ici un moins bon guide que Diodore.
(10) Diodor., xvn, 4.
intimider ceux qui rêvaient de recouvrer leur indépendance. De retour à Corînthe il y convoqua rassemblée générale ou congrès des cités grecques. Il fut élu chef unique de toute la Grèce et chargé de commander rexpédition que^ conformément aux desseins de son père, il déclarait vouloir faire contre le roi de Perse. Les seuls Lacédémoniéns eurent encore le courage de s'abstenir. C'e^t k Corinthe que fut
votée de nouveau la convention , al avvÙHjicaral èj r-ft Kotvy, slpyjyyf ysypa/ur
fiJvcuyqm fixait la forme ou constitution delà Grèce sous l'hégémonie ou protectorat du roi macédonien (11). Nous en connaissons les principales clauses par un discours prononcé peu de temps après, et dont Tauteur semble avoir été Hypérîde ou Hégésippe, bien que dès une date très-reculée il soit compris au nombre des discours de Démosthène (12).
L'objet général dé ce discours est résumé par Libanius de la manière suivante : « Alexandre de Macédoine ayant rétabli k Messène les enfants » du tyran PMliadès , l'orateur prétend que ce fait est contraire » aux conventions arrêtées avec les Athéniens et les autres Grecs ; » il allègue que d'ailleurs les Macédoniens ont commis plusieurs » autres infractions au traité et conseille de ne point les tolérer. »
Nous relevons les dispositions suivantes:
(( Les Hellènes sont libres et autonomes. » p. 213.
« Ceux qui renverseront les gouvernements existant dans chaque » état k l'époque de la . prestation des serments pour la paix, seront » ennemis de tous les états qui ont pris part k la paix. » p. 21i.
» Les membres du Congrès {ol (ruusSpsùovrsg) et les magistrats » chargés de veiller au bon ordre commun {oiè'pcirnj ytotvîj.rfvhtKii » Tfray^i/o/) empêcheront dans les cités co-signataires de la paix » {al Kotvcùvoùa-cu 'TcôXstq rijç slpiiv^q) loute exécutiori capitale, tout bannis- » sèment, contraire aux lois existantes, les confiscations de biens, » le partage des terres, l'extinction des dettes, l'aflfranchissement » révolutionnaire des esclaves. » p . 21 5 .
» Il est interdit que des bannis partent armés d'une des villes co- » signataires de la paix pour attaquer une autre de ces villeç, sous » peine d'exclusion de la paixpourla ville d'où ils seraient partis. «> P. 216.
(11) Diodor., xvii, 4; Arrien, I, 1, 2, et tout le discours dont il est parlé plus bas.
(12) Ce discours a pour titre ftepl rwv TPphq 'AXè^avâpov eruvôjfjcôv. Denys d'Halicamasse le range au nombre des discours attribués à tort à Démosthène (p. 1127); Libanius y retrouve la manière d'Hypéride (v. l'argument). Le scholiaste dit qu'il était attribué à Hégésippe (p. 254, 19) , orateur qui, semble-t-il, ne vivait plus à cette époque. V. Dindorf. Chronol. Dem,, p. C.
» Ceux qui ont part à lâ paix pourront naviguer librement, et » personne ne devra les en empêcher ni saisir aucun de leurs navires, » sous peine d'être déclaré ennemi de tous ceux qui ont part à la » paix. » P. 217,
» Il est interdit à chaque ville d'envoyer des vaisseaux armés dans le » port d'une autre, d'y construire des navires, d'y lever des marins.» P. 218,249.
L*esprit général qui a dicté ces dispositions, les plus favorables aux Grecs que contint le traité, puisque l'orateur s'en fait une arme contre les Macédoniens, n'est pas le désir d'assurer l'union paisible des cités grecques ; il n'y a là qu'un ensemble de précautions . destinées à maintenir l'ordre dû aux victoires des Macédoniens, à protéger leurs partisans et à prévenir toute tentative énergique de soulèvement . Il n'y a pas là de confédération réelle, .puisqu'il n'y a pas alliance, mais seulement une paix, ou, pour mieux dire, une trêve imposée d'une part et subie de l'autre dans des sentiments également hostiles. Le roi macédonien ne pouvant essayer d'administrer directement les cités grecques, les isolait et les subordonnait à son autorité^ ne songeant pour le moment qu'à avoir les mains libres afin d'accomplir les vastes desseins qu'il avait conçus.
L'ascendant macédonien une fois rétabli en Grèce, Alexandre revint dans ses états y préparer son expédition contre la Perse. Mais avant de partir il tenait à assurer la tranquillité de son domaine propre et à décourager les Barbares voisins de tout essai d'agression.
Il partit d'Amphipolis à la tête d'une forte armée et arriva le onzième jour au mont BsBmos (Balkan) dont il franchit le défilé malgré la résistance des Thraces montagnards, et entra dans le territoire des triballes, peuple thrace qui habitait entre THsemos et le Danube. Les Triballes tentèrent vainement d'arrêter l'armée macédonienne ; vaincus dans une bataille rangée ils furent réduits à se réfugier dans une île du Danube où Alexandre ne put les forcer. Il se dédommagea en passant le fleuve et en [détruisant une petite ville des Gètes qui possédaient la rive gauche. — Alexandre ne resta qu'un jour au delà du Danube : à son retour sur la rive droite, il reçut la soumission des Triballes et des autres tribus thraces. Dès députés gaulois eux-mêmes, venus clés bords de la mer Ionienne, lui demandèrent son amitié.
Le roi macédonien revint ensuite vers le Sud-Ouest, et rencontra un ami, le prince agriane Langaros, qu'il chargea de châtier les niyriens Autariates, tandis que lui-même , remontant la vallée de TErigon, il alla attaquer Pélion, ville située sur le versant occidental du Pinde, où Plllyrien Klitos, fils de Bardylis, s'était réyolté contre
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restes de lâ population thébaine. Mais lorsqu'arriva une lettre d'Alexandre demandant qu'on livrât les principaux personnages hostiles à la Macédoine, Démosthène, Lycurgue, Hypéride, Ephialtës^ Charidêmos et* quelques autres , il y eut un moment d'angoisse. Phocion eut le singulier courage de proposer d'accéder aux denlandes d'Alexandre ; mais le peuple indigné refusa d'écouter ce honteux conseil dont les citoyens intéressés avaient démontré sans peine l'odieuse injustice. Démade, puis Phocion lui-même, furent envoyés' avec d'autres députés pour intercéder auprès du roi qui se laissa fléchir par la seconde dépi\tation et se contenta du bannissement d'Ephialtès et de Charidêmos (21).
Alexandre, après s'être montré un instant à Corinthe (22) où il présida probablement le congrès des cités grecques, repartit pour Pella (automne 335 avant J.-C). L'année suivante il passait THelIespont et rejoignait avec toutes ses forces le corps de Parménion. Il laissait en Europe Antipater pour garder la Macédoine et pour contenir la Grèce.
Les campagnes d'Alexandre en Asie eurent sur l'histoire propre de la Grèce une influence dont nous ne pouvons déterminer les conséquences que d'une manière incomplète par suite de la rareté des documents.
Jusqu'à la victoire d'Issu§ (23) il y eut des rapports entre les Perses et les Grecs, une sorte d'accord tacite qui aurait pu aboutir à une alliance ouverte et active sans ce coup foudroyant qui rejeta Darius loin des rivages de la Méditerranée. Dès lors nous ne trouvons plus que des faits isolés : les tentatives d'Agis aboutissant à une défaite désastreuse qui mit Lacédémone à la merci du vainqueur, le célèbre procès de la Couronne^ qui fera .la matière des deux chapitres suivants^ puis, après six ans d'obscurité, l'affaire d'Harpalos et le bannissement de Démosthène dû sans doute à la terreur qu'inspirait Alexandre. Peu de temps avant de mourir le roi avait envoyé aux cités grecques l'ordre de recevoir leurs exilés, injonction qui semble avoir provoqué un mécontentement universel.
Dans cette ombre de l'asservissement, deux piersonnages se détachent seuls : Lycurgue, administrateur vigilant, patriote austère (24) ;
(21) Diodor., xvu, 15. Justin, xi, 4. Arrien, I, 10. Plut. V. d. Phoc., ix, 3^vii; V. d. Dém,, xxm.
(22) Plut. F. d* Alex. y xiv.
(23) Mémactérion (novembre) de Tarchontat de Nicocratès; Olymp* 111, 4; av. J.-C. 333. V. Arrien, II, 11, 10; Clinton, Fasti Hellen.
(24) y. pour l'administration de Lycurgue le décret honorifique rendu en 307 par le peuple athénien, plusieurs années aprôsja mort de l'orateur. Plut. F. Zr orat.f p. 862.
Phocion l'ami d'Alexandre , et néanmoins toujours estimé de ses concitoyens.
Les cités grecques^ surveillées par les généraux macédoniens, étaient^ condamnées à une politique d'abstention et d'apparente résignation : non qu'elles eussent perdu tout espoir^ mais elles subissaient la loi du plus fort, et rongeaient douloureusement le frein de la servitude , en attendant le moment propice. Cependant comme elles avaient gardé leur autonomie» les luttes d'influenc3 entre les partisans et les adversaires de la Macédoine ne cessèrent jamais, et de nombreux procès témoignèrent de la persistance des opinions et des inimitiés. Athènes eut Thonneur de maintenir inviolée la liberté de la tribune durant cette période de dépendance, malgré l'exemple voisin de Thèbes dont les ruines étaient pour toutes les cités grecques une si redoutable menace (25).
(25) Tite-Live, ix, 18 « (Alexander) adversus quem Athenis, in civitate fracta » Macedonum armis, cémente tùm maxime prope fumantes Theharum ruinas, M concionari libère auai sint homines , — id quod ex monumentis orationum n patet, etc. »»