CHAPITRE X
Procès politiques à Athènes après Chéronée : poursuites intentées à Lysiclès, à Démosthène , à Hypéride ; procès d'Euxénippe ; procès de Lépcratès. — Attitude de Démosthène en face d'Eschine , d'après Fauteur du plaidoyer contre Théocrinès , d'après Eschine lui-même. — Circonstances qui portent Eschine à attaquer Otésiphon. A Athènes , les luttes politiques ont pour conclusion un débat judiciaire. —Caractères .particuliers du procès de la Couronne. — Histoire critique de la cause : faits et dates.
Après Chéronée , Eschine avait pris part, nous l'avons vu, à la négociation de la paix entre Athènes et Philippe. Ce fut là la dernière fois qu'il reçut un mandat de ses concitoyens : ils ne pouvaient lui pardonner ni sa conduite à Delphes, ni ses relations avouées avec le roi macédonien. A l'occasion des funérailles des guerriers morts dans la bataille, il éprouva un double échec: on ne voulut pas de lui pour orateur, et malgré ses instances on choisit son rival et son ennemi. Dès lors il renonça à remplir aucune fonction publique. Soit conscience d*une impopularité invii[icible, soit dégoût des affaires et lassitude, il laissa à d'autres le soin d'administrer la cité. II n'avait point le tempérament de Thomme d'Etat, ce mélange d'opiniâtreté et de souplesse indispensable à quiconque veut se maintenir au pouvoir et au besoin y revenir. Il manquait également de cet aiguillon de l'ambition qui seul peut ramener dans l'arène les vaincus ou les blessés des luttes politiques : dans son propre parti il avait laissé la première place d'abord k Eubule, puis à Phocion et à Démade, probablement sans un vif regret. De la prise d'Olynthe à l'issue dernière de la lutte avec Philippe, neuf années de vie militante, à une époque de discordes et de revers , auraient fatigué et rassasié des âmes moins modérées que celle d'Eschine. Aussi, sans renoncer à l'influence que lui donnaient Téclat de sa parole et Thonnêteté de sa vie» il parait ne l'avoir employée que rarement, pour tenir en échec les orateurs du parti contraire qui ne cessaient d*agiter les
esprits et d'y ranimer des sentiments de haine et de rancune contre la Macédoine (1).
Aucune période ne fut plus féconde en procès politiques, kea juger par les renseignements trop peu nombreux que nous glanons çaetlk.
Nous avons vu que Lycurgue avait fait condamner à mort Lysiclès, le général vaincu àChéronée.
Démosthène nous dît que dans les premiers temps qui suivirent la bataille, il fut accusé à divers titres par des hommes inconnus qu'on lançait contre lui, Sosiclès, Philocratès (d'Eleusis) , Diondas, Mélanthos , et que dans tous ces procès les juges lui donnèrent gain de cause (2). — Que Ton regarde le premier plaidoyer contre Aristogiton comme l'œuvre de Démosthène, ou que Ton y voie seulement une imitation de la main d'un rhéteur alexandrin bien informé (3), nous ne pouvons omettre que Torateur qui le prononce déclare qu' Aristogiton, payé par les amis de Philippe , lui a intenté neuf actions, dont sept poursuites criminelles {sUrayyaXLau) , et deux actions en demande de reddition de comptes (4). Le même Aristogiton, sycophante émérite que ses amis croyaient louer en le surnommant le chien 4u peuple {b), accusa Hy périple d'après la ypicf^ ^apavôfjum o^ poursuite pour motion illégale, au sujet du décret qu'il avait fait passer après la bataille et dont nous avons parlé plus haut. Hypéride fit valoir les nécessités du moment : « Les armes macédoniennes m'obscurcissaient
» la vue ^® ^'^^ P^s ^^ orateur qui a proposé
» ce décret, c'est la bataille deChéronée.» Lui aussi il fut acquitté (6).
Le procès le plus curieux de celte époque si agitée est peut-être celui d'Euxénippe que nous connaissons par un plaidoyer d'Hypéride retrouvé en 4848. Le roi Philippe avait adjugé aux Athéniens le territoire d'Oropos situé sur les confins de l'Attique et de la Béotie. Le peuple décida que ce territoire serait partagé en cinq lots, et queceux-> ci seraient répartis entre les tribus par la voie du sort de façon qu'il y eût un lot par deux tribus. Une fois tout terminé on apprit que le lot des tribus Acamsmtiset Hippothoontis était consacré à An^^iaraos et
(1) Eschine explique cette conAite par la modération de ses goûts {tutrk ▼ifffiî». p. 610-612); Démosthène la critique durement (jrgpî rw <rr6«. p. 2d4. 828). ^
(2)Dém. T€fî row vrtff. p. 310.
<3) Conjecture de Bœckh [Econ, pol. des Ath., I, 61) reproduite dans la Ohroru)l. Dem, de Dindorf , p. xcvni.
14) Kark kpurro*y^lrovo4 A, p. 781.
(«) Ibid., p. 782.
ne pouvait leur être livré. Le peuple chargea alors Euxénippe^ citoyen 9igé et respecté, d'aller passer une nuit avec deux compagnons dans le temple d'Àmphiaraos : il devait rapporter fidèlement les songes qu'il aurait et les ordres qu'il recevrait du dieu. Euxénippe part^ dort dans le temple et revient annonçant que le dieu réclame le lot en question. Polyeucte du dême des Kydantides, personnage influent, proposa au peuple de rendre au dieu le domaine qui lui avait été enlevé et de dédommager les deux tribus aux dépens des huit autres. Ce décret fut attaqué, et Polyeucte dut payer une amende de vingt-cinq drachmes. Irrité de cet échec, celui-ci intenta une poursuite criminelle , ou sl(rccfyy^ta^ à Euxénippe qu'il accusait de s'être laissé corrompre et d'avoir inventé le songe qu'il prétendait avoir eu. Il prit pour coaccusateur Lycurgue , et Euxénippe eut pour défenseurs Hypéride et un autre orateur (7). Dès l'exorde , Hypéride se plaint vivement et spirituellement de l'abus qui est fait depuis quelque temps de la poursuite criminelle ou shayysXut (8). Mais c'est surtout dans le passage que Ton va lire que l'orateur nous donne des renseignements instructifs sur l'état des esprits k Athènes pendant cette période obscure. Entre autres imputations étrangères au fond du procès, Polyeucte accusait Euxénippe d'avoir fait preuve d'une déférence suspecte à l'égard de la mère d*Âlexandre. Hypéride met un soin particulier à réfuter cette allégation.
a Euxénippe a commis le crime dç laisser Olympias dédier une » coupe à la statue d'Hygie : tu esfjères par cette assertion» en jetant » ce nom dans le débat comme un renfort, en accusant fôussement i> Euxénippe d'adulation, que tu soulèveras contre lui la haine et la 2> colère des juges. Il ne tant pas, mon ami^ mettre en avant le nom » d'Olympias et celui d'Alexandre pour nuire à un citoyen : mais 3» lorsque ces personnes adresseront au peuple athénien des demandes » injustes ou déplacées, alors tu dois te lever, répondre dans Tin- » térêt de la ville, réfuter leurs envoyés, et te rendre au Congrès » des Hellènes pour soutenir les droits de la patrie. Mais jamais tu » n'y as pris la parole, tu n'y as jamais rien dit des Macédoniens ; » c'est ici que tu étales ta haine pour Olympias en vue de perdre 9 Euxénippe, que tu Taccuses de flatterie envers elle et envers les » Macédoniens. Si tu prouves qu'il soit jamais allé en Macédoine, qu'il n ait jamais accueilli des Macédoniens chez lui, qu'il ait eu des » relations, même un simple entretien avec aucun d'eux; que, soit » dans sa fabrique, soit sur la place, soit ailleurs, il ait jamais ouvert
(7) Hypéride, ÙTèp Eù^Bvlr^ou^ passim.
(8) Id., id., p. 3, éd. Schneidewin (fol. JL8-20).
» la bouche sur ces questions; qu'il ne se soit pas borné à faire bonne- » tement et modestement ses affaires, comme tout autre citoyen^ que » les juges le traitent comme ils voudront. Car si les faits que tu » avances étaient vrais, tu ne serais pas seul à les connaître ; tous » les habitants^ de la ville les connaîtraient aussi, comme quand » d'autres servent le Macédonien par leurs discours . ou par leurs » actes, ils ne sont pas seuls k le savoir, mais tous les Athéniens, » y compris les petits enfants des écoles, connaissent et les orateurs » à la solde de la Macédoine, et tous les autres qui se font les hôtes » de ceux qui viennent de ce pays, les recevant chez eux, allant à » leur rencontre dans la rue » (9). — Ainsi les partisans de la Macédoine , objet d'une telle haine , étalaient impunément leurs relations avec l'étranger, forts de la fsdblesse commune, mais devant les tribunaux ils avaient tout à craiûdi*e de la malveillance des juges qu'enhardissait le secret du vote. Cette contradiction entre la politique et les sentiments du peuple Athénien était inévitable, vu les circonstances, mais une fâcheuse légèreté la rendit plus sensible et parfois peu excusable.
Le procès que Lycurgue intenta à Léocratès est d'une tout autre importance. Au lendemain de Chéronée plusieurs Athéniens, effrayés des périls qui menaçaient la ville, songèrent à mettre à l'abri leurs personnes ou leurs familles. Autolykos, membre de l'Aréopage, avait tait partir sa famille : bien qu'il fût resté lui-même à Athènes, Lycur* gue Taccusa plus tard et le fit condamner à mort (1 0) . Un autre allait s'embarquer pour Samos : il fut arrêté et le jour même condamné à mort par l'Aréopage (11). Léocratès^ lui, s'était retiré à Rhodes: au bout de huit ans il revint à Athènes (4 2) , pensant pouvoir le faire en sûreté. Il comptait sans l'implacable Lycurgue qui l'accusa immé* diatement, lui reprochant avec véhémence sa trahison envers la patrie. Grâce au partage des voix, Léocratès fut acquitté (43). A propos des faits qui suivirent Chéronée nous avons consulté et cité le plaidoyer de Lycurgue.
(9) Id., id., p. 10, éd. Schneidewin (col. 31-34).
(10) Autoljkos est sans doute i'Aréopagite, dont Eschine parle avec tant de respect dans le discours contre 'Timarque (p. 104); son accusateur Lycurgue parle de la cause dans le discours contre Léocratès (ch. 13. Cf. Harpocrat., V. kÙToXÙKoq] ; elle avait été déférée aux héliastes : àxxà /Aijv kùroXÙKou fjtèv
(11) Esch. xarà Knfo-ff». p. 643. Le passage de Lycurgue, auquel il est renvoyé dans la note précédente, semble prouver que TAréopage prononça d'autres condamnations à mort.
(12; ^Oyiôairui Lycurg. xark AeaKp» ch. Xifjin. (13) Esch. uarà Kny(r/f>. p. 643-644. »
Il est utile de relever ces exemples d'une haine tenace et cruelle entre les partis athéniens, si Ton veut apprécier équitablement les motifs qui poussèrent Escbine k intenter à un ami de Démosthène le célèbre procès de la Couronne. L'on est trop porté k croire qu'Eschine, cédant k une jalousie basse et déloyale, troubla de gaieté de cœur la paix publique et voulut, après huit ans de trêve, profiter contre son illustre rival de l'avantage que lui donnaient les progrès croissants d'Alexandre ; on voit dans sa conduite une perfide provocation, et Ton suppose que depuis Chéronée, Démosthène s'était renfermé dans un silence prudent et modeste. C'est se tromper du tout au tout. Au milieu des luttes incessantes dont nous avons rapporté quelques incident? , imagine-t-on Démosthène indifi^érent et muet ? Il aurait composé des plaidoyers contre Phormion et contre Dionysodoros (U), prêté Tappui de sa parole k un Darios, et, content du rôle modeste mais fructueux de logographe et de synégore, il se serait pour un temps désintéressé des afiaires publiques ? — De Chéronée k la ruine de Thèbes, nous Pavons vu, Démosthène prit une part très-active k la politique d'Athènes : son attitude durant la période suivante nous est connue surtout par les témoignages trop suspects de son ennemi Eschine ; mais, jusqu'k l'heure de son injuste bannissement, Démosthène, on peut le croire^ fut toujours de ceux qui protestaient obstinément contre la domination étrangère, et combattaient par tous les^ moyens les partisans d'Alexandre. Cette opiniâtreté, peut-être imprudente , honore Démosthène , comme elle explique la conduite d*Eschine.
Entre les deux orateurs, la lutte, semble-t-il, n'avait jamais cessé complètement. — Le plaidoyer contre Théocrinès est attribué k Dinarque par Denys d'Halicarnasse (15) : comme le critique n'admet pas qu'il y ait de discours authentiques de Dinarque antérieurs k l'archontat de Pythodêmos (Olymp. 414, 1, avant J.-C. 336-335) (16), nous pouvons rapporter ce plaidoyer k la période qui nous occupe. On y trouve le mot curieux^que nous avons cité plus haut : « Taccusé » courait partout invectivant contre Eschine.* » Il convient également de noter le personnage qui est attribué k Démosthène : on le dépeint comme prenant part k tous les débats, proposant des décrets, achetant ses adversaires ; on le compare k Théocrinès le sycophante ; on sup-
(14) Le discours contre Phormion est postérieur à la prise de Thèbes par Alexandre (p. 918); dans le discours contre Dionysodoros (p. 1285), Cléoménès* est. désigné comme gouverneur de l'Egypte , fonctions qu'il occupait dès Tan 331-330. V. Arrien, m, 5, 4.
115) Denys d*Ha)ic., lettre à Arrmuieos, p. 652.
(16) Id., id.,p. 639.
pose qu'être de ses ennemis est un mérite aux yeux du tribunal (17). Nulle part Démosthène n'a été plus durement traité ; c'est un ennemi qui parle, on le sent à l'àcreté du ton, à la justesse même de certains reproches: la haine seule trouve si bien le défaut d'un adversaire, frappe si ferme et si droit. De tels témoignages, si malveillants qu'ils soient, nous aident k pénétrer l'àme complexe de l'illustre orateur. Démosthène* si grand par le patriotisme, souverain par le génie, a des temps mauvais l'activité inquiète, parfois turbulente, Tambition peu scrupuleuse: comme Mirabeau, il dédaigne la petite morale et préfère la popularité à l'estime publique. Petit-fils d'un contemporain dePériclès, des siècles, dans l'ordre moral, le séparent de ce grand citoyen dont il égalait le génie» réloqueiice, l'énergie, tout, excepté la sérénité vertueuse et digne. Aussi n'admettons-nous pas qu'il ait subi patiemment, sans récriminations, l'état d'impuissance politique où il se prétend réduit depuis les malheurs d'Athènes^ et qu'il ait laissé la place libre aux amis et aux flatteurs de la Macédoine (18). Ni les circonstances ne lui imposaient une si pénible résignation, ni son caractère ne la lui permettait.
Si nous en croyons Eschine, Démosthène ne lui épargna pas ses railleries et ses^ menaces tant qu'il espéra que la fortune serait favorable à Darius. — u Lorsque Darius descendait avec toutes ses forces, » que, d'après toi, Alexandre manquant de tout était enfermé en Gilicie, x> qu'il devait, k ce que tu disais, être bientôt foulé aux pieds par la » cavalerie perse, la ville ne pouvait contenir ton insolence et ces » lettres quetupromenais partout suspendues à tes doigts; tu montrais » mon visage y découvrant la frayeur et le découragement ; tu » m'appelais la victime aux cornes dorées, déjà couronnée pour être 9 sacrifiée au premier revers d'Alexandre (< 9). » Ces faits seraient contemporains de la bataille d'Issus (novembre 333 avant J.-C), antérieurs par conséquent au procès de Léocratès.
Il y eut donc lutte toujours ouverte entre les deux partis qui divisaient Athènes, lutte favorisée par Téloignement du roi macédonien : de part et d'autre les passions étaient toujours aussi ardentes, les rancunes aussi âpres ; et Ion mettait à profit les diverses circonstances.
Lorsque Darius eut été vaincu à Issus, lorsque l'occupation du littoral de la Méditerranée par les Macédoniens eut ruiné les dernières
(17) V. itarà eeonphou^ p. 1335-1336.
(18) Plut, V. d. Dém., ch. xxiv. Dém. jrepî rov o-re^. p. 331. Dans ce passage, Démosthène parle de son impuissance politique , mais ne dit point qu'il ne se soit plus mêlé des afifaires de ia cité.
(19|Esch. Kork.Kniirtf. p. 551.
espérances gue Ton pouvait fonder sur une entente avec les Perses, au moment où la défaite d'Agis venait d'effrayer le parti hostile à Alexandre (20)^ où à Naxos et à Thasos on poursuivait les citoyens contraires à rbégémonie macédonienne (21)/ Eschine crut devoir rentrer dans la lice et attaquer Démostbène. Obéissait-il uniquement à des sentiments de baine et de rancune, et ne songeait-il nullement aux intérêts de sa patrie ? C'est ce. dont il est au moins permis de douter. A Atbënes les opinions politiques se personnifiaient pour ainsi dire en quelques hommes, chefs véritables du peuple, et les débats affectaient naturellement les formes de querelles privées : de Êi l'emploi ordinaire que font les Orateurs de Finvqiîtive et, au besoin, de la calomnie dans les causes publiques. Mais c*est toujours la cité qui est Tobjet vrai de ces discussions où il s'agit beaucoup plus de la politique d'Athènes que de Taccusateur et de l'accusé. Deux considérations me paraissent expliquer suffisamment Tusage qu'avaient les Athéniens de déférer aux tribunaux les contestations politiques : c'était d'abord un excellent détour pour discuter librement les actes du peuple sans provoquer son impatience et sa colère ; puis c'était le seul moyen d'atteindre efficacement Thomme d'Etat et (avec lui son parti) dont l'administration ou seulement l'influence paraissaient nuisibles. Les institutions athéniennes reposaient, nous ne devons pas l'oublier, sur ce principe général que tout personnage politique était réellement responsable . Par les excès des sycopbantes , ces protecteurs mal famés des intérêts publics, ce principe eut souvent des conséquences mauvaises, mais il ne fut jamais mis en question, hormis aux époques de tyrannie, car il était le rempart de la démocratie contre les ambitions particulières. Dans le cas qui nous occupe, la raison actuelle qui détermina Eschine semble avoir été le désir de séparer nettement Athènes des cités dont les Macédoniens se défiaient : — « Dans quelques jours, dit-il, auront lieu les jeux Pythiques, » et se réunira le Congrès des Hellènes. Or, notre ville % été dénigrée D pour les actes publics de Démostbène dans des circonstances récentes : vous paraîtrez , si vous couronnez cet homme, être » d'accord avec ceux qui ont violé la paix commune : dans le cas » contraire, vous justifierez le peuple des griefs qu'on nous op- A pose (22). » Démostbène lui-même, en plusieurs endroits de son discours, &it allusion à l'avantage que les succès ^ des Macédoniens donnent à son adversaire, et k la fin, après lui avoir reproché de se
(20) Esch. MTà Ki^ffif, p. 524-525.
(21) Dém. iriplrov ffrefé p. 294.
(22j£Bch. jMrà KtfjfftfmV' ^^'
réjouir indécemment dès victoires d'Alexandre ,. et de regarder toujours au delà des frontières de la patrie^ il termine en suppliant les dieux de donner aux bons citoyens une prompte délivrance des craintes qui pèsent sur eux.
Le débat de la Couronne est k la fois le dernier incident de la rivalité d'Eschine et de Démosthène, et la conclusion de la . série de récriminations et de procès qui avaient suivi le désastre de Chéronée. 11 fut pour ce grand événement ce qu'avait été le procès de TAmbassade pour la paix de 346, une appréciation contradictoire des actes qui l'avaient amené. Il eut lieu égalemement plusieurs années après les faits qui y furent discutés. Mais la grandeur des événements et rémotion plus vive des orateurs lui assignent une part sans égale dans Thistoire de l'éloquence : à lui seul il mériterait une étude k part, car il est véritablement l'oraison funèbre de la liberté grecque^ telle que pouvaient'seul3 la faire des hommes d'Etat contemporains, pleine du regret d'un glorieux passé et respirant Tàcreté des haines politiques. Ce débat est un monument où la Grèce mourante revit un instant avec toutes ses divisions et tous ses héroïsmes. ses mesquineries et ses grandeurs ; monument étrange et grandiose où sont unis l'appel aux plus nobles sentiments et l'emploi des artifices équivoques de la rhétorique ancienne, les sophismes de la mauvaise foi et la plus haute raison, l'invective et la prière ; monstre harmonieux et tel que ces spectacles athéniens où à la tragédie, faisant parler les héros et les dieux , succédaient le$ bouffonneries du drame satyrique (23).
On a fait bien des fois l'histoire de la cause de la Couronne ; les critiques s'accordent aujourd'hui pour l'établir sur Fétude des textes des orateurs (24).
Sous l'archontat de Chserondas, le 29 cfe thargélion (mai 337 av. J.-C.) le peuple décréta sur la proposition de Démosthène que le 2 et le 3 du mois ^uivant scirophorion (juin) les tribus se réuniraient et procéderaient k l'élection de dix magistrats chargés de surveiller les travaux de réparation des fortifications d'Athènes (25). Dans rassemblée qui se tint k cet effet, Démosthène fut élu par la tribu Pandionis et reçut du trésor environ dix talents dont il devait surveiller Tem-
(23) Cicéron voulant fermer la bouche à ceux qui reprochaient à son éloquence de n'être pas attique, avait traduit le discours d'Eschine et celui de Démosthène : la préface seule de cette traduction nous est parvenue sous ce titre : De optimo génère oratorum.
(24| Dans Texposé qui suit , nous ne nous appuyons sur aucun des documents apocryphes que contient le discours pour la Couronne.
(25) Escb. Karà Kr^aif. p. 420-423.
ploi (26). II montra dans ces fonctions le plus grand zèle et ajouta même aux fonds qui lui avaient été attribués une somme qui, d'après Eschine, aurait été de cent mines (27).
 la suite de ces faits et pour répondre aux accusations auxquelles Démosthène était en butte, Ctésiphon proposa qu'une couronne d'or lui fût décernée par le peuple (28). Nous n'avons pas le texte authentique du décret de Ctésiphon, mais on peut s'en faire une idée suffisante en réunissant les fragments qui sont cités par Eschine. Il y était dit d'abord que Démosthène ayant bien mérité du peuple par le soin qu'il avait mis à réparer les fossés des remparts (29) , on lui décernerait une couronne d'or dans le théâtre de Bacchus, lors du concours des tragédies nouvelles (30) ; puis, que le héraut proclamerait au théâtre devant les Hellènes, que le peuple athénien couronnait Démosthène pour la vertu et le courage qu'il ne cessait de montrer en parlant et en agissant pour le bien du peuple (34).
Ce décret de Ctésiphon obtint l'approbation du sénat (32) et aurait été soumis au peuple sans Tintervention d'Eschine qui déposa contre Ctésiphon une accusation pour illégalité, ou ypofif TopavôfKùv (33). Les chefs d'accusation relevés étaient les suivants : les lois ne permettent pas de couronner un magistrat avant qu'il ait rendu ses comptes, ce qui est le cas de Démosthène ; les couronnes décernées par le peuple doivent être proclamées dans l'assemblée, non au théâtre ; Démosthène n'ayant aucun des mérites que lui reconnaît Ctésiphon, celui-ci a violé les lois qui interdisent d'insérer dans un décret du peuple des allégations fausses (34).
(26) Esch. Kctrà Kriyo-zf). p. 425-426.
(27) Esch. jcarà Krj^er/y. p. 405.
(28) Esch. xarà. Kni^if. p. 441, 649.
• (29) Esch. xarà Kniatf, p. 629.
(30) Esch. Korà Kr^trif. p. 427, 428.
(31) Esch. KCLTk Krtfffif. p. 438-439.
(32) Dém. jTfi/jî rov o-Tfy. p. 228, roD ^poÇovy^eùfiaroq ; -^ p. 243, roùruv Tûy TpoSeSouXevfiévuv . , , êapeav; — p. 266, rov rpoQovXeùfjcaroq, L'orateur emploie indifféremment les termes \ijt]ft(Tfjia et ^poQoùXevfiM, On doit remarquer aussi (p. 264) les mots que Démosthène place dans la bouche d'Eschine : èxinc^v aùrév f^mv ^ /3ouA^ v^eùôvyoïf ivra.
(33) L'acte d'accusation dut être déposé entre les mains des Thesmothètes. V. Wolf, prolegom, in Orat. Leptin. p. 139-141 elles notes. On remarquera que les difficultés que Wolf a rencontrées , proviennent de ce qu'il voudrait concilier les textes des orateurs et les documents insérés dans leurs discours , nommément la ypccfii d'Eschine donnée dans le discours pour la Couronne et V8pK0ç ifXiaarav que nous lisons dans le discours contre Timocratès.
(34) Telle est en substance Taccusation d'illégalité intentée à Ctésiphon et qui est développée dans le discours d'Eschine : l'orateur en a présenté aux juges
Ctésiphon présenta son décret et Eschîne déposa l'acte d'accusation, probablement sous Tarchontat de Phrynîchos (Olymp. 110,4. av. J.-C. 337-336): nous savons du moins que ces faits postérieurs à l'élection de Démosthène (juin 337, Chaerondas archonte)
un résumé fort exact, p. 592-693. Je n'ai pas reproduit purement et simplement l'acte d'accusation inséré dans le discours pour la Couronne, p. 243, parce que ce document me paraît apocryphe . Je ne relèverai ni le dépôt de l'acte entre les mains de TArchonte , quand l'usage réclame l'indication des Thesmoihètcs , ni les diflérences que présentent les passages aUègués du décret de Ctésiphon avec ce que nous savons d'ailleurs de ce décret , ni le chiffre de l'a-meode (50 talents) , si inconcevable dans un âyèsif àrifj^i^ro^ : je noterai seulement une erreur manifeste que Dissen, dans ses longs commentaires, n'a même pas remarquée . On donne dans ce document pour date du dépôt de l'acte le sixième jour dkîlaphébolion de l'archontat de Chaerondas (Olymp. 110, 3); d'autre part, nous savons que Démosthène fut élu par la tribu Pandionis le 2 ou le 3 de scirophorion de la même année attique (Esch. KOLrà Krifcr/y. p. 420-426) : or, élaphébolion étant le neuvième mois et scirophorion le douzième, il est évident que la date donnée dans le document est fausse. Clinton, pour atténuer la contradiction, refuse d'entendre le passage d'Eschine (Appendix XX, fin); Bœckh , dans sa dissertation sur les archontes pseudéponymes , altère le texte d'Eschine en y lisant «-pô Xaio&vêov au lieu de èirl qui est cependant la formule consacrée ; mais Dissen , arrivant le dernier et acceptant de toutes mains , renvoie au témoignage d'Eschine sans paraître se douter que là est la preuve de l'inexactitude des d^tes qu'il reproduit (Dissen, Explicat, Orat, d. Cor,, p. 222).
On voit que j'ai conservé l'ordre des chefs d'accusation qui est suivi dans le discours contre Ctésiphon. On vante d'ordinaire beaucoup Démosthène pour avoir mis à profit une maladresse de rédaction échappée à son adversaire ; Eschine aurait dans la ypa^^ en question posé comme premier chef , celui de la fausseté des allégations ou de l'indignité de Démosthène, ce qui aurait permis au grand orateur de ccJmmencer sa défense par l'apologie de sa politique. Sur le nombre et la nature des chefs d'accusation, comme sur les différences que présente la disposition des deux discours, aucune discussion n'est possible. Pèut-on aller au delà? Déniosthène prétend bien wuivre l'ordre de l'acte d'accusation (p. 244), mais en lisant avec attention le passage auquel je renvoie , on verra que l'orateur , qui paraît assez embarrassé , s'applique à réunir les divers motifs présentés par Eschine et à faire ressortir que la question de dignité domine toutes les autres. D'ailleurs, s'il y avait eu une différence grave entre l'ordiede l'acte d'accusation et l'ordre suivi dans le discours contre Ctésiphon, comment Démosthène n'en aurait-il rien dit, lui qui dès les premiers mots se plaint amèrement de ce qu'Eschine a demandé aux juges de ne pas laisser la défense s'écarter du plan qui a été suivi dans l'accusation? Il n*y a pas dans tout le discours une seule allusion à ce remaniement, si facile à attaquer , qu'Eschine aurait fait subir à son plan. Le plus sûr me paraît être de s'abstenir, puisque nous n'avons pas le texte authentique de la *ypetf^. Les anciens ne semblent pas s'être préoccupés de cette maladresse qu'aurait commise Eschine et dont son adversaire aurait profité. Syrianus, un commentateur d'Hermofeène (cité dans VApparaius de Schœfer, t. ii, p. 90, 911, lui reproche
sont antérieurs à la mort de Philippe (août 336, Pytbodêmos archonte) (35).
Le résultat immédiat de Tintervention d'Eschine fut d'empêcher la propositioUv de Ctésiphon d'acquérir force de loi : peut-être fut-il d'abord satisfait de ce premier succès. Aux yeux des partisans de la paix rien n'était plus important que d'arrêter le mouvement qui entraînait le peuple vers les ennemis de la Macédoine. Il est certain qu'après Chéronée , après avoir accepté les conditions imposées par Philippe, après avoir décerné au vainqueur des honneurs sans exemple, il était au moins impolitique de se contredire publiquement en votant des récompenses à Tennemi personnel du prince dont on subissait les lois. La conduite du peuple athénien, autant qu'on en peut juger 'par.de trop rares documents, manquait de prudence et même de dignité.
Eschine ne se hâta point de donner suite à l'accusation qull avait intentée à Ctésiphoil : la cause ne fut plaidée que plusieurs années plus tard, sous l'archontat d'Aristophon, pendant l'été de l'année 330 avant J.-C; (Olymp. 412, 3) (36). Le débat eut lieu devant la section des Hé-
bien d'avoir soulevé la question de dignité , et énumère les chefs d'accusation suivant Tordre de la *ypA<pii que contient le discours pour Ctésiphon , mais en tout cela il semble surtout songer à la disposition que Démosthène a imaginée pour aflfaiblir Teffet de l'argumentation d'Eschine. Cf. Quintil. vu, 1.
(35) Ësch. Karct Knfffif. p. 612: irif]/^%d)f *ykp ^| icarà rovâe roù ypifficrfiaroq
typa^if ëri ^iXlir^ov^avroç. Cette date résulte de tout ce que nous
avons déjà vu. Plutarque, il est vrai, donne l'archontat de Chaerondas. (F. d. Dém., ch. xxiv), mais il est impossible que Démosthène ait été élu curateur de la réparation des murs, qu'il soit entré en fonctions, que Ctésiphon ait songé à présenter son décret, que le sénat l'ait accepté, et qu'enfin Eschine ait déposé l'acte d'accusation dans le mois de scirophorîon, le dernier de Tannée attique. Je vois que Stechow, D'mdort (Chronol . Dem,, p. ci), Grotefxix, p. 16), indiquent tous Tannée 337-336. Ily a une autre erreur dans le passage de Piutarque : il dit que la cause fut plaidée sous l'archontat d'Aristophon , ce qui est vrai, mais dix ans après le dépôt de Tacte d'accusation, ce qui est impossible, puisque l'archontat d'Aristophon répond à Tannée 330-329 av. J.-C. Cicéron [De optimo génère orat., c. vn) donne une date encore plus inexacte : «< Hanc mulctam ^schines a Cte&iphonte petivit quadriennio ante Philippi Macedonismortem. »
(36) L'archontat d'Aristophon est donné par Denys d'Haïic. (1. à Amm., p. 746), Piutarque (F. d, Z>éwi., ch. xxiv), Théophraste dans un passage (ch . Yll) ., où les mots r^y £«■' 'kpivrofavréç xore tyivofUv^^v rov pifropoi fJ^X^v signifient: le combaj; que livra l'orateur par excellence (Démosthèue) sous Tarchontat d'Aristophon. Eschine, à la fin de son discours, fait allusion à Tac^ quittement de Léocratès. On peut même donner la date de cette lutte mémorable avec une plus grande précision. Par Eschine (p. 645), nous savons que les jeux pythiques allaient être célébrés sous peu {ff/J^pav ftèv ôA/yuy fi^AAci rà Uùûia
liasles que présidaient les Thesmothètes, comme il était ordinaire pour les causes publiques (37). Un public nombreux assistait à celte mémorable discussion qui mettait aux prises dans une lutte suprême les deux plus grands orateurs de la Grèce (38). Au milieu de l'asservissement commun, et lorsque partout ailleurs la crainte d'Antipater imposait silence a louie voix indépendante, c'était une joie incomparable pour les Grecs que d'assister à ce procès où l'on espérait entendre des paroles libres et fières. D'autre part l'audacieuse impartialité des juges athéniens étau connue, et leur verdict était attendu avec une égale anxiété par 11 s ennemis et par les amis de la Macédoine. Ces derniers L"ur '""r ^°"^" ^ trouver une jùstificatign et comme la sanction de ur po itique ; les autres en espéraient une consolation à leurs revers EscMn ''"7"/^g*'"^«ï^»- Pour lous, les parties en cause étaient moinS bcllénin •^^■"""^'^^èoe que la domination étrangère et la liberté AlhenesT' 1 ^ '^^^^ '^^ Thèbes et au lendemain du désastre d' Agis, respect deTv- "^"'^^^^ debout, plutôt par un effet de la clémence et du devant tou^ I "^*^"^"'^•^' ^''^''■""®^*® compromettre sa sécurité en honorant l'école de ki P?"^^*l"^ ^^ Démosthène, ou, devenue prudente à jusqu'à ren" ^^*'^^''"'^®' porteraii-elle le souci de ménager le maître
Telles étl'io tT ^^"^ "i^^stre et son plus fidèle homme d'Etat ? longues heu ^'^ i pensées du public nombreux qui, pendant de thène. Ce der^^' ?*■* ^"'^'^essivement Eschine, Ctésiphon, Démos-
ami ; en fa^"'^r,^*'?''^'^également le synégore ou défenseur de son prenait la par'ol*^ -^^^^ P^""^ lui-même ,et pour sa politique qu'il
'''Vi'ea-ea,) - -^ la tt* - ' 1 Cett
(p ^"^me aniiéia .^^°™'é &vût lien dana le second ou le troisième mois de
'■■o'ia ^'^" ^^PPendi t *^*'^°* Olympiade, ainsique l'adémontré M. Clinton
peu f"'^'»»eis tïiQj^ ^' éd. K/TWffer): la cause fut donc. appeléedansl'undea
(371 4^ *"^ W»oia ■ .^^^""nbéon, métagitnion , boédroraion, qui répondent i
(3r 7' "^Pfd n ■'"^"-juillet, juillet-août, août-septembre. -
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^''Vffiy, p. 443-444. Cicer. De Optim. genereorat., c. vn.