‹ Eschine l'orateurChapitre 18 sur 23 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Analyse du discours d^Eschine contre Ctésiphon.

Qc Vous voyez ces préparatifs, ô Athéniens, cette armée qui s'est » rangée en bataille, et quelles instantes prières on vous adressait sur » la place pour empêcher la justice et les règles de suivre leur cours » parmi nous : pour moi, je viens ici plein de confiance dans les dieux » d'abord, puis dans les lois et en vous, persuadé que nulle intrigue » ne prévaut auprès de vous sur les lois et sur la justice. » — P. 381-383;

Après cet exorde grave et solennel, Eschine s'attache k établir que dans les circonstances présentes, les poursuites pour illégalité sont Tunique sauve-garde des intérêts publics," et que par conséquent il faut punir Ctésiphon s'il est coupable de proposition illégale. Ce préambule est remarquable par l'élévation des vues et par l'art avec lequel Eschine passe insensiblement des considérations générales au cas particulier de Ctésiphon. Nous en résumons la première partie et nous citons la seconde.

Les présidents [ol èfsa-TtfKÔTsç) ne dirigent pas régulièrement le sénat des Cinq-cents et les assemblées ; les lois de Solon sur le bon ordre des orateurs {'^rspi sùKoa-fiiccç ptfrSpcùv) ne sont plus observées. Si elles l'étaient, les accusations seraient très-rares. Mais des propositions illégales sont mises aux voix plar des proèdres élus irrégulièrement ; les proèdres consciencieux sont en butte aux menaces et k la calomnie ; ertfin, l'on ne fait plus la proclamation invitant les citoyens âgés déplus de cinquante ans à prendre les premiers la parole. La licence des orateurs ne respecte plus rien. P. 383-387.

« En présence de tels faits, quand la république traverse- des circonstances dont la gravité vous est bien connue, une seule portion

d'abord l'origine de la loi qui défend de couronner un magistrat avant qu'il ait rendu ses comptes. 11 est vrai que Ton a trouvé moyen d'éluder cette loi : mais Ctésiphon n'a pas daigné recourir à un tel artifice ; il a proposé hardiment de couronner Démosthène quand celui-ci était encore en fonctions. P. 394-397 .

On objectera que les fonctions de Démosthène ne constituaient pas une magistrature, mais l'examen de la loi prouve l'inanité de cette distinction. P. 397-404.

Démosthène objecte encore qu'étant chargé de la réparation des murs, il a ajouté cent mines aux fonds qu'on lui avait attribués, et que par conséquent il n'a pas à rendre compte de l'emploi de ses propres libéralités. — Dans cette ville si ancienne et si vaste, aucun de ceux qui remplissent une fonction publique , si humble qu'elle soit, n'est exempt de rendre ses comptes. Ni les sacerdoces même héréditaires, ni les triérarchies, ni l'Aréopage, ni le sénat des Cinq-cents ne sont exceptés. La loi multiplie les prescriptions qui garantissent ses droits, et regarde la personne et les biens du comptable comme un gage entre les mains de l'Etat. Aussi^ lorsque Démosthène fera valoir cet argument, convient- il de lui répondre sévèrement et de le rappeler au respect des lois. P. 404415.

Après avoir ainsi prévenu les objections qui lui seront faites, Eschine établit par les dates que Démosthène qui remplissait deux magistratures, puisqu'il était k la foi intendant du fonds théorique et chargé de la réparation des murs, n'avait pas encore rendu compte de ces fonctions lorsque Ctésiphon proposa de lui décerner une couronne. P. 416-423.

On objectera que Démosthène n'a pas été chargé par le peuple de la surveillance de la réparation des murs, mais bien par la tribu Pandionis. — Cet argument est sans valeur, puisque Démosthène présidait un tribunal, ce qui constitue une magistrature, et qu'il a employé dix talents tirés du trésor public. P. 424-426.

Eschine résume la discussion qui précède et en vient à la seconde illégalité qu'il relève dans le décret de Ctésiphon : la loi ordonne que les couronnes soient proclamées dans la salle du sénat, si elles sont décernées par le sénat ; dans l'assemblée n elle sont décernées par le peuple; mais Tauteur du décret demande que la proclamation ait lieu au théâtre, lors du concours des tragédies, devant tous les Hellènes-. P. 427-428.

Ctésiphon et Démosthène essaieront encore de réfuter cette partie de l'argumentation d'Eschine: ils citeront incomplètement la loi Dionysiaque ; ils diront qu'une loi contient l'interdiction que l'accusateur a présentée, mais qu'une autï*e permet de proclamer les couronnes

au théâtre lors des tragédies nouvelles, si le peuple l'ordonne par un décret. — Eschine répond que la coexistence de lois contradictoires serait un malheur pour la cité, mais que le fait est impossible, car tous les ans les Thesmothëtes sont tenus de réviser les lois qui contiendraient des dispositions contraires. -^ D*oii vient donc cet argument de la défense ? — Une loi permet de proclamer au théâtre les couronnes décernées à des citoyens athéniens par des villes étrangères, pourvu que le peuple autorise la proclamation par un décret. P. 428-438.

La discussion juridique que nous venons de résumer, précieuse pour l'étude des institutions et de la législation d'Athènes, n'a pas seulement les qualités nécessaires du genre, clarté, précision, rapidité, liaison des idées^ solidité des raisonnements : on y trouve, dans des limites étroites et k propos de matières arides, le plus surprenant emploi des ressources de l'art. Eschine tient k persuader autant qu k convaincre : k propos des diverses lois qu'il fait lire, il en rappelle l'origine, en démontre l'utilité, en précise le sens, tâchant j dans ce commentaire de faire ressortir son dévouement aux institu- ' tions démocratiques. Lorsqu'il en vient aux objections qu'il prévoit, il semble songer uniquement k prémunir la conscience des juges contre les habiletés de Démosthène. Le désir d'éclairer les juges, la bonne foi, le patriotisme éclatent k chaque ligne, k chaque mot : — que Ctésiphon ait recours aux artifices de son ami et k ses raisonnements irréfutables ; l'accusateur a pour synégores les lois elles-mêmes, et fort de leur appui compte réduire k rien les futiles objections de la défense. Comme il craint de lasser l'attention de l'auditoire, k chaque pas il change de ton et d'allure : tantôt pour exposer et justifier les prescriptions sévères de la loi sur les comptables, il engage avec un interlocuteur fictif un dialogue ingénieux et rapide ; tantôt il s'adresse aux juges et leur dicte la réponse qu'ils devront faire k Démosthène. L'élocution est simple, naturelle, parfois familière, mêlée de paroles graves et de brusques vivacités. — Dans cette première partie qu'Eschine a su faire courte, intéressante et complète, on sent k chaque progrès nouveau de la démonstration comme un souffle ardent démentir la modération et le calme apparents de l'orateur. C'est que derrière Ctésiphon il veut atteindre Démosthène, et qu'il est pressé d'en venir k l'attaque directe du véritable accusé.

Il reste k traiter la troisième partie de l'accusation ou Texamen des motifs sur lesquels Ctésiphon a fondé la demande d'une couronne. « Le héraut proclamera au théâtre, en présence des Hellènes^ que le » peuple athénien couronne Démosthène pour sa vertu, son courage, 9 et (ce qu'il y a de plus fort) parce que ses paroles et ses actes

» tendent toujours au bien public. » — Gtésiphon doit être condamné s'il est prouvé que les éloges qu'il donne à Démoslhène ne sont pas mérités, « car toutes les lois défendent d'insérer dans un décret D du peuple des allégations fausses. » P. 438-440. . L'accusateur laissera de côté la vie privée de Démostbène. Cependant^ sous forme de prétérition, il rappelle l'affaire de Démostbène avec Démomélès, la conduite qu'il tint envers Cépbisodotos, sa mésaventure avec Midias. S'il n'insiste pas, c'est que ce sont cboses connues de tous. Mais comment Gtésiphon peut-il proposer de couronner un bomme que l'opinion publique juge si sévèrement? P. 440-441.

Escbine en vient k la vie publique de Démostbène : il sait [i) que celui-ci doit diviser en quatre périodes toute sa carrière politique ; la première répond k la guerre d'Ampbipolis et s'arrête k la conclusion d'un traité de paix et d'alliance avec Pbilippe ; la seconde comprend l'intervalle de paix qui suivit ; la troisième s'étend de la rupture de la paix et de la reprise des hostilités au désastre de Chéronée ; la quatrième est celle des faits contemporains. Démostbène annoqpe qu'il forcera Escbine k dire quelle est celle de ces quatre périodes qu'il incrimine et pour quels faits. Mais c'est cet ordre même que l'accusajeur veut suivre, et il compte démontrer que ces quatre périodes de la vie de Démostbèiie ont été également funestes k l'Etat, et que le salut d'Athènes est du k la faveur des dieux et k la générosité des vainqueurs. P. 444-445.

Escbine commence k la paix qui a été conclue avec Pbilippe k l'instigation de Démostbène et de Philocratès. Ces deux hommes corrompus ont bâté la conclusion du traité, sans attendre la réunion k Athènes d'un congrès hellénique que Ton avait convoqué. Démostbène pactisant avec Philocratès a contribué k faire conclure une paix séparée et k faire sacrifier Kersobleptès. Les décrets en font foi. Puis il a comblé les députés de Philippe de prévenances honteuses. Plus tard ce même flatteur devait, sept jours après la mort de sa fille , unique, se couronner de fleurs et offrir des sacrifices pour rendre grâces aux dieux de la mort du roi de Macédoine. P. 445-470.

Durant la seconde période, Démostbène a imaginé d'abord de se porter accusateur infatigable de ses collègues des ambassades pour la paix. Lorsqu'il y a eu des difficultés avec Philippe, il n'a pas voulu entendre parler de médiation ; pour THalonèse il épiloguait sur les

(2) Voilà encore un de ces Taits qui semblent prouver (3 es remaniements que les discours auraient subis après l'audience et en vue de la publication. Cf. supr., ch. IV, n. 32; v» n. 13 ; vi, n. 7.

mots. Enfin, en faisant couronner ceux qui agitaient la Thessalie et la Magnésie, il a amené la rupture de la paix. P. 470-478.

Mais, objectera-t-il, il avait élevé sur nos frontières un rempart d'airain, ralliance de TEubée et de Thèbes. — Eschine parle d'abord de l'Eubée. Les Athénieni^ ont eu de longs différents avec les habitants de cette ile^ et à Tamynes.ils eurent à combattre Callias et Taurosthénès, ces amis de Démosthène qui leur a fait accorder le droit de cité. Mais Callias, après s'être réconcilié avec Athènes, puis être revenu à Philippe et s'être de nouveau brouillé avec lui, a besoin de l'alliance d'Athènes. C'est Démosthène qui la lui fait accorder avec Texemption du tribut et la dispense de siéger au congrès des alliés : en échange de ces faveurs si contraires aux intérêts de la république, il a eu soin de se faire bien payer. Au peuple tous deux promettaient des subsides de l'Eubée et du Péloponèse, de nombreux contingents, le tout pour faire la guerre à Philippe. Cet étalage s'est réduit au bénéfice de trois talents pour Démosthène, et k la perte pour Athènes du tribut que payait l'Eubée. Un décret" des Oritains prouve la vénalité honteuse de Démosthène. P. 478-497.

a Ici se place la troisième période, ou pour mieux dire, le temps de » tous le plus amer, alors que Démosthène causa la ruine des Grecs » et de la ville^ et par son impiété envers le sanctuaire de Delphes, et • » par la conclusion avec les Thébains d'une alliance inique et onéreuse » pour nous. Je parlerai d'abord de ses torts envers les dieux. » P-

Eschine raconte comment éclata la guerre d'Amphissa à l'occasion d'un discours qu'il prononça dans le conseil des Amphictyons contre lesLocriensqui, détenteurs sacrilèges de Kir rha, osaient accuser Athènes d'impiété. Ce fut Démosthène qui empêcha la république d'intervenir dans cette affaire, ce qui força les Amphictyons que Thèbes abandonnait aussi, à demander l'appui de Philippe. Sans l'incrédulité impie du même Démosthène, on eût consulté la Pythie et Ton n'eût pas livré, contre les auspices, la bataille de Chéronée. Et pourtant cet homme avoue que Philippe n'est pas entré en Attique parce que les victimes lui avaient paru contraires ! N'est -il pas le mauvais génie de la Grèce celui qui a envoyé l'armée au combat sans attendre que les présages fussent favorables ? P. 498-522 (3).

« Mais qu'y a-t-îl d'extraordinaire et d'inattendu qui n'ait eu lieu » de notre temps ? Nous n'avons pas vécu de la vie des hommes, » mais nous sommes destinés k faire l'étonnement de la postérité. » Est-il vrai que le roi des Perses, celui qui perçait FAthos, qui

(3) Nous avons cité plus haut le développement en entier (cb . X) .

s» enchaînait THelIespont^ qui demandait aux Hellènes la terre et

» Teau^ qui osait écrire dans ses lettres : Je suis le maître de tous

» les peuples, du levant au couchant ; est-il vrai que maintenant il

» combatte, non plus pour régner sur autrui, mais pour le*salut de

» sa propre personne ? Et ne voyons-nous pas mériter cette gloire et

» le* commandement contre les Perses, ceux-là mêmes qui ont délivré

^ le sanctuaire de Delphes? Mais Thèbes, Thèbes, cette ville notre

» voisine, en un jour elle a été enlevée du milieu des Hellènes, sort

» sans doute mérité, car elle s'était peu inquiétée de Tintérêt com-

» mun, mais dû à un égarement fatal et k un délire qui lui venaient

» non des hommes mais des dieux. Les infortunés Lacéàémonien3

» qui n'ont eu part à cette faute que dans les premiers temps, lors de

» la prise du temple, eux qui jadis voulaient être les chefs de la

a Grèce, aujourd'hui forcés de servir d'otages et d'étaler leurs mi-

» sères^ sont sur le point de se rendre auprès d'Alexandre ; eux et

» leur patrie, ils subiront le sort que fixera ce prince, et c'est de la

» modération d'un vainqueur dont ils ont provoqué la colère que

» dépend leur arrêt. Et notre cité, le commun refuge des Hellènes,

» où affluaient jadis de toute THellade les députations qui attendaient

» de nous le salut de leurs villes, aujourd'hui elle ne songe plus k

» conquérir l'hégémonie des Hellènes mais à sauvegarder le sol de

» la patrie. Or, ces faits ont eu lieu depui3 que Démosthène est entré

» aux affaires. Ce que dit à ce propos le poëte Hésiode est d'une grande

» justesse. En un passage, il instruit les peuples et recommande aux

» cités de repousser les orateurs pervers : je citerai ses paroles,

» car, d'après moi, si durant notre enfance nous apprenons les

» maximes des poètes, c'est afin d'en profiter une fois devenus » hommes.

Souvent une ville entière souffre pour un honime pervers qui commet le mal et nourrit de noii^ desseins^ mais, du haut des deux, Kroniôn lui inflige un châtiment sévère : la famine et la peste qui détruisent ses habitants. Où bien c'est une grande armée, ou les remparts de la cité, ou les vaisseaux au milieu des mers que frappe et anéantit U ûU de Kronos, Zeûs à la voix puissante.

« Si, rompant la mesure des vers, vous examinez le sens, je pense » que vous croirez lire, non un passage d'Hésiode, mais une prédic- » tion s'appliquant à la politique de Démosthène; car et forces* de » terre, et forces de mer, et républiques ont été anéanties par le fait » de cette politique. » P. 522-527.

Après cette véhémente digression l'orateur revient à sa discussion et demande avec emportement comment Démosthène*ose revendiquer d'avoir gagné aux Athéniens Talliance de Thèbes. Bien des hommes d'Etat qui valaient Démosthène avaient tenté inutilement d'unir les

deux villes. C'est la crainte de Philippe qui leur avait enlevé Nicœa et qui, maître d'Elatée, se préparait à marcher contre eux ; c'est la nécessité qui a poussé les Thébains à s'entendre avec Athènes. P. 530-533.

Démosthène, dans ces circonstances^ loin de servir la république, lui a causé trois graves préjudices. En premier lieu, il a fait conclure Talliance aux conditions les plus onéreuses, puisque Thèbes a pu stipuler au nom de la Béotie entière sans rien promettre aux i\thénieûs en échange de cette concession, et puisque la plus grosse part des dépenses ont été mises à la charge d'Athènes et que le commandement militaire a été en réalité déféré aux Thébains, le tout grâce k la vénalité de Démosthène. — En second lieu, il a transféré k Thèbes le siège de Tautorité en faisant admettre les Béotarques k prendre part k la direction des affaires. Aussi se déclarait-il le maître d'agir k sa guise. Que n'a-t-il pas fait ! Dilapidation des fonds publics, vente aux Amphissiens de dix mille mercenaires accoihplie malgré les protestations d'Eschine, lorsque cette armée aurait pu être employée si utilement contre Philippe; tels sont les services pour lesquels Démosthène demande, non Timpunité, mais une courone d'or décernée devant toute la Grèce assemblée ! P. 533-537.

En troisième lieu il a empêché les Béotarques de conclure la paix avec Philippe qui hésitait à engager la lutte. — « Philippe ne mépri- » sait pas les Grecs et comprenait, car il ne manquait pas de sens, »' que dans le court espace d'un jour il allait risquer tous ses avanx> tages; aussi songeait-il k conclure la paix et désirait-il envoyer » des députés : les chefs s'effrayaient fort naturellement des dangers » qui approchaient^ car ils s'inspiraient, non des conseils d'un orateur » sans services ^ militaires , déserteur de son poste , mais de » l'ineffaçable enseignement qu'ils devaient à une guerre de dix » ans avec les Phocidiens. Démosthène sachant tout cela et soup- » çonnant les chefs Béotiens de vouloir traiter séparément pour » recevoir Tor de Philippe sans que lui, il dût rien recevoir, trouva » intolérable de n'avoir point sa part du prix de la corruption ; il » bondit dans l'assemblée , quand personne ne disait un mot pour » ou contre la paix avec Philippe, et croyant inviter comme par la » v(fix d'un héraut les Béotarques k lui remettre sa part de leurs D bénéfices^ il jure par Athénè (sans doute Phidias l'a représentée » pour être la complice des rapines et des parjures de Démosthène) « que celui qui dira qu'il convient de faire la paix avec Philippe, il » le saisira par les cheveux et le trainera en prison : il imitait le » démagogue Cléophon qui, lors de la guerre avec Lacédémone, » ruina, dit-on, la république. Mais comme les magistrats de Thèbes

» s'inquiétaient peu de lui, et qu'au contraire ils avaient fait rentrer » vos soldats qui étaient déjà en marche, pour que vous eussiez à D délibérer de la paix, alors il perdit entièrement Tesprit, et montant » à la tribune il accusa les Béotarques de trahir la Grèce ; il déclara, » lui qui n'a jamais regardé Tenaerni en face, qu'il vous proposerait » d'envoyer demander aux Thébains le passage contre Philippe. Les » magistrats thébains rougissant de honte et craignant de paraître » trahir réellement la Grèce, renoncèrent à la paix et préparèrent » tout pour la bataille. »

« Ici il est juste de rappeler les citoyens courageux que cet homme, » malgré les présages contraires, envoya à une perte certaine^ pour » oser ensuite fouler de ses pieds fuyards et déserteurs la tombe » de ceux qui avaient succombé et faire Téloge de leur valeur. toi, » le plus inutile des hommes pour une action grande et courageuse^ » mais le plus surprenant par l'audace de tes discours, oseras-tu dans » un instant , les yeux fixés sur tous ces visages , oseras-tu dire » qu'il faut te couronner pour les désastres de la patrie ? Et s'il >» ose le dire, vous, supporterez-vous un tel langage, et avec ceux » qui ont succombé, votre mémoire aura-t-elle aussi péri ? Pour un » moment, suivez-moi par la pensée hors de ce tribunal, au théâtre, » et imaginez-vous que le héraut s'avance et que la proclamation va » se faire aux termes du décret, et demandez-vous si* vraiment les » parents des morts verseront plus de larmes sur les malheurs des » héros des tragédies qui seront ensuite représentées, que sur » ringratitude de la patrie? Est-il un seul Grec, élevé comme doit » Tétre un homme libre, qui se trouvant au théâtre ne fût ému en se 9 rappelant seulement un de nos anciens usages? Ce même jour, » avant qu'eût lieu, comme elle a lieu encore, la représentation des » tragédies, le héraut s'avançait et présentant les orphelins dont » les pères étaient morts en combattant, jeunes hommes revêtus » d'une armure complète^ prononçait cette formule si belle et si » propre à exhorter à la vertu : il disait que ces adolescents dont les » pères étaient morts dans la guerre en faisant preuve de courage, » le peuple les avait nourris jusqu'à l'âge d'homme, et qu'à cette » heure les armant d'une armure complète^ il les laissait aller à la '» garde des dieux s'occuper de leur affaires privées, et les appelait » à s'asseoir aux places d'honneur. Voilà ce que disait le héraut ; » aujourd'hui ce sera autre chose ; mais en présentant celui qui a fait » tant d'orphelins, que dira-t-il? que proclamera-t-il? Car s'il suit » les termes du décret, l'infamie des faits eux-mêmes ne pourra » rester muette; elle semblera protester contre les paroles du héraut : » Cet homme (est-ce un homme, dira-t-elle ? ), le peuple athénien le

» couronne pour sa vertu (ses mœurs sont détestables), pour sa^valeur » (un lâche qui a déserté son poste!). — Par Jupiter et par les » autres dieux, je vous en conjure, ô Athéniens, n'élevez pas un » trophée contre vous-mêmes sur la scène de Bacchus ; ne montrez » pas aux Grecs assemblés le peuple athénien en démence; ne » rappelez pas leurs maux irrémédiables et incurables aux infortunés » Thébains qui, exilés grâce à cet homme, ont trouvé ici un asile, qui » ont tout pet*du : culte, enfants, tombeaux, grâce â la vénalité de » Démosthèrie, et à Tor du grand roi. »

a Mais puisque vous n'avez pas assisté aux faits, considérez en esprit « les malheurs de ce peuple, et représentez-vous la prise de la ville, » la ruine des remparts; Tincendie des maisons, les iemmes et les » enfants emmenés en esclavage, des vieillards, de pauvres vieilles w désapprenant si tard la liberté, qui pleurent, qui vous supplient, » irrités non contre ceux qui les ont frappés, mais contre les vrais » auteurs de leurs maux; qui vous pressent de ne couronner à aucun » prix le fléau maudit de la Grèce, mais de redouter pour vous le génie » et la fortune qui accompagnent partout cet homme. Aucun Etat, » aucun particulier ne s*esl bien trouvé d'avoir usé des conseils de » Démosthène. Et vous. Athéniens, quand votre loi sur les bateliers 9 qui conduisent à Salamine, défend au patron dont la barque a » chaviré par hasard dans le trajet, d'exercer â l'avenir son métier, » afin que les jours des Grecs ne soient pas risqués entre des mains » peu sûres, n'aurez-vous pas honte de laisser celui par qui la Grèce » et notre ville ont péri corps et biens, reprendre le timon des » affaires? » P. 537-545.

Afin de prouver par un second et plus terrible exemple queUe malédiction pèse sur Démosthène et sur ceux qui Técoutent, Eschiae a parlé du sac de Thèbes k la fin du développement sur la guerre d'Amphissa.La gradation oratoire l'obligeait à le faire. Il est d*ailleurs à remarquer que dans cette partie qui est la clef de voûte du discours, Torateur a su ramasser tous les désastres qu'ont éprouvés les divers ennemis delà Macédoine, Lacédémone, le grand roi, Athènes, Thèbes, les expliquant par la volonté des dieux protecteurs de Delphes. Après cette légère interversion de faits, il entre dans la quatrième période, ou période contemporaine, .et la parcourt rapidement, en citant des exemples de ce mélange d'arrogance et de pusillanimité qu'il reproche à Démosthène.

Aussitôt après Chéronée, Démosthène qui avait été un des fuyards partit sur une trirème de la ville sous prétexte de . recueillir de l'argent chez les Grecs. Tout était sauvé; il revint, et dans sa frayeur demanda au peuple d'être élu gardien de la paix. Dans les premiers

temps, au nom de'Démosthène on substituait dans les décrets celui de Nausiclès. Après la mort de Philippe, il était dans la joie, se moquait du jeune Alexandre ; mais quand les Macédoniens furent sous les murs de Thèbes, qu'Athènes fut menacée^ nommé député il quitta ses collègues au milieu du Cithéron. Enfin le bruit court que par l'entremise d'un certain Âristion il a su se réconcilier' secrètement avec Alexandre. P. 546-550.

Démostbène a eu trois occasions de prouver là haine dont il se targue pour , Alexandre. D'abord quand ce prince passa en Asie et que Darius disposait encore de toutes ses forces, Démosthène n'a pas même engagé le peuple à prendre parti pour le grand roi. Puis quand il disait lui-même que les Macédoniens allaient être écrasés dans la Cilicie, quand il désignait Eschine comme une victime destinée à périr au premier revers d'Alexandre, il n'a encore rien fait. Enfin, tout récem^ûent, lorsque les Lacédémoniens, vainqueuis dans une première rencontre, avaient soulevé le Péloponèse, lorqu'Alexandre était occupé au bout du monde, qu'Antipater rassemblait lentement son armée, .«montre-nous, Démosthène, ce que tu as fait alors; j> dis- nous quels discours tu as prononcés ! Si tu le veux, je te cède )) la parole pour un moment. Mais tu restes muet,, et je te le pardonne, » puisque tu ne peux faire autrement ; mais, moi, je rappellerai ce » que tu disais alors. » L'orateur cite des expressions violentes et peu naturelles dont il critique durement l'emploi ; puis il reproche à Démostbène de s'être fait honneur sans raison du soulèvement des Laconiens, de la défection des Thessaliens et des Perrhèbes, et en général de réclamer toujours une part à des faits auxquels il est resté étranger. P. 550-559.

Après cet exposé de toute la politique de Démosthène, l'orateur entre dans des considérations générales en vue d'établir combien l'ami de Ctésiphon est indigne de la récompense qui a été demandée pour lui. — 11 énumère les qualités que doit posséder le vAi démocrate et montre que, sauf le talent de h parole, Démosthène n'en a aucune: nous trouvons ici une seconde édition du portrait déjà tracé dans le discours contre Timarque, mais les traits sont plus amers, les détails plus précis, l'ensemble plus complet. P. 559-566;

Ici se placé un magnifique développement sur l'abus qui est fait des récompenses pubUques. — Couronnes, proclamations, pension au Prytanée, ces distinctions sont plus fréquentes qu'autrefois et le vrai mérite n'en est que plus rare. Si Ton veut le bien public, il faut récompenser moins de gens, et de plus' dignes, non des intrigants. Ni Tbémistocle, ni Miltiade, ni ceux qui rétablirent la démocratie, ni Aristide le Juste ne reçurent de couronnes* On éleva à l'occasion

de la victoire du Strymon troî^ Hermès dont les inscriptions ne parlaient que du peuple athénien. Que Ton entre au Pœcile : Miltiade y est représenté haranguant ses soldats, maison refusa d'y laisser inscrire son nom. Ceux qui rétablirent la démocratie reçurent environ dix drachmes chacun pour les frais d'un sacrifice et d'un banquet, puis une couronne de feuillage. — Démosthène se plaindra d'être comparé avec ces glorieux ancêtres. Pourquoi doncyeut-îl être honoré pour ses mérites , en présence de tous les Grecs ? P. 567-579.

Les bannis de Phylé furent honorés parce qu'ils avaient renversé un pouvoir qui méprisait les lois, a C'était alors un cri unanime que » la ruine* de la démocratie avait suivi l'abrogation de l'action en illé- » galité. » Le vieil Âtrométos racontait souvent à son fils quelle sévérité impitoyable le peuple montrait, dans les premiers temps de la démocratie restaurée, pour les auteurs de propositions illégales. Aujourd'hui les juges écoutent à peine la lecture de l'acte d'accusation. Démosthène^ introduit de nouveaux usages : l'accusé, au lieu de se justifier, presse l'accusateur, plaide des choses étrangères au débat ou se prévaut d'acquittements prononcés dans des cas analogues au sien. Qu'un Aristophon se soit vanté d'avoir échappé k soixantequinze accusations pour illégalité : il vaut mieux se rappeler l'exemple d'un Céphale dont aucun décret ne fut attaqué comme contraire aux lois. Et en ce temps-lk, nul, pas même un Thrasybule de Stiria, n'était à Tabri de telles poursuites, même de la part de ses amis : aujourd'hui, des généraux et des pensionnaires du Prytanée o^ent intercéder en faveur des auteurs de propositions illégales, sans respect pour les institutions d'une république à qui ils doivent leurs distinctions. P. 579-585.

n conviendrait que dans les procès d'illégalité les synégores ne pussent int^céder que lorsqu'il y aurait lieu à un second débat pour la fixation oe la peine : le faire dans le premier débat c'est demander aux juges de se parjurer, de trahir la justice et la république. Peutêtre même dans les causes d'illégalité vaudrait-il mieux ne tolérer aucune intervention, car là tous les éléments de la délibération sont sous les yeux du juge: l'acte d'accusation, le décret incriminé, les lois violées. Ctésiphon pour se justifier n'a qu'à montrer l'accord des lois et de son décret. P. 586-589.

Que les juges n'hésitent pas à rappeler Ctésiphon k la question lorsqu'il s'en écartera, et quand il réclamera l'assistance de Démosthène, qu'ils refusent de donner la parole à cet orateur artificieux. S'ils consentent néanmoins à l'entendre, qu'ils le contraignent à se conformer au plan qu'a suivi l'accusateur. Eschine présente ici un

résumé succinct de son discours en insistant sur l'ordre des divers points qu'il a traités. Que les juges ne laissent pas Démosthène renvoyer à la fin de sa féfense la question légale, qù^ils évitent ce piège. S'ils ne prennent pas cette précaution, l'adroit charlatan sortant de la question se vantera d'avoir pour lui les amis delà démocratie : qu'on llnvite à cesser de tenir un langage séditieux ; — il aura recours au serment: qu'on lui rappelle ses parjures; — il se plaindra en gémissant de cette rigueur: qu'on lui rappelle les maux qu'il a causés ' au peuple et se3 profits de mercenaire. Pourquoi d'ailleurs ces cris, ces larmes, ces inflexions de voix ? Il s'agit de Ctésiphon qui n'a guère à craindre puisque la peine n'est pas fixée par la loi. Quant à la couronne, Démosthène, s'il avait du cœur^ ne voudrait pas qu'une telle récompense lui fût décernée h propos d'événements quiont fait prendre le deuil à toute la cité. D'ailleurs, que l'on ne craigne pas que Démosthène se tue de chagrin s'il n'obtient pas le prix du courage : peu soucieux de Testime publique^ il ne rougit pas de se faire un revenu des outrages dont il feint d'avoir été victime. P. 589-608.

L'accusateur laisse aux juges le soin d'apprécier Ctésiphon. Il dira seulement que Ctésiphon prétend que pour lui il n'aurait rien k craindre sans la réputation de vénalité, de versatilité,' de lâcheté de Démosthène ; que celui-ci au contraire feint d'avoir la conscience tranquille et de redouter uniquement la méchanceté et la dépravation notoires de Ctésiphon. Ni l'un ni l'autre ne mérite donc d'être épargné. P. 609^610.

Eschine va au devant des attaques qui seront dirigées contre sa personne. Démosthène va parler de Philippe et d'Alexandre, calomnier la vie retirée d'Eschine^ son goût pour la société des gymnases ; il prétendra que l'accusation n'est qu'une flatterie à l'adresse d'Alexandre ; il soutiendra qu'Eschine. vivant dans un égoïste éloignement des affaires, n'ayant incriminé aucun de ses actes, n'est pas en droit d'attaquer l'ensemble de sa politique. — Eschine parle quand il lui convient, non pour mériter un salaire et suffire ainsi à des passions coûteuses. En fait, l'accusation intentée k Ctésiphon est antérieure à la mort de Philippe et à Tavénement d'Alexandre. Quant au reproche de ne monter k la tribune qu'à des intervalles éloignés, il n'a pas de sens dans une démocratie où chacun est libre de choisir le moment où il croit devoir paraître devant le peuple. Mais Eschine a dévoilé en temps opportun les intrigues de Démosthène avec les Amphissiens. et lesEubéens, les défauts de la nouvelle organisation des triérarchies ; enfin, ilpréparait la mise en accusation de Démosthène quand celui-ci détourna le coup en faisant arrêter et mettre à mort son ancien hôte, Anaxinoç d'Oréos, crime qu'Eschine dénonça au peuple. Non,

il n'y a pas lieu de comparer Eschine au médecin qui discute le cas d'un malade qui a succombé : Démosthène, lui, est ce démagogue qui, après avoir causé dès malheurs publics sans en souffrir, demanderait une récompense : il ne comprend donc pas qu'on l'a épargné alors parce qu'il fallait songer à sauver la patrie. P. 610-619.

Démosthène va comparer Eschine aux Sirènes qui font périr ceux qui se laissent charmer par leur voix mélodieuse. Un tel reproche ne surprendrait peut-être pas, tout injuste qu'il est, de la part d'un général peu disert et jaloux de l'éloquence de son adversaire : il est intolérable de la part d'un homme fait d'un assemblage de mots recherchés et qui, sans langue, comme une flûte sans anche, ne serait plus bon k rien. P. 619-623.

' Pour quel motif repousserait-on l'accusation ?

Le décret est illégal ; celui qui l'a pçoposé ne mérite aucun intérêt ; enfin faut-il couronner ce Démosthène, grâce à qui les Hellènes né décernent plus à la ville ces couronnes qui étaient proclamées sur la scène ? On sifflerait le poète qui représenterait Thersite, lâche et sycophante, couronné par les Grecs : Athènes se ferait-elle siffler ? Jadis^ on laissait au peuple la gloire des succès, et les revers étaient imputés à la médiçcrité des orateurs : Ctésiphon demande que l'on déshonore la république au profit de Démosthène ! On ira accuser la fortune à qui l'on doit tant, et remercier Démosthène ! P. 623-62i.

On est impitoyable.pour la vénalité, et Ton couronnerait un homme d'Etat mercenaire ! Quand l'on est si rigoureux pour ceux qui décernent les prix aux chœurs de danse, les juges accorderont la plus haute des récompenses à un intrigant ! Ce serait affaiblir au profit des orateurs Tautorité de ces tribunaux où, dans une démocratie, le simple citoyen règne véritablement par la loi et par son suffrage . Violer le serment judiciaire c'est d'ailleurs, sans profit, se préparer des remords- P. 625-62(6.

Le bonheur delà ville fait qu'k une époque où le peuple abandonne les affaires à quelques hommes, il ne s'est pas rencontré plus d'orateurs pervers et audacieux. Jadis de tels personnages après avoir flatté le peuple renversèrent la démocratie, aidèrent les Trente à commettre mille forfaits : « Ne vous soumettrez-vous pas les hommes d'Etat ? » N'abaisserez-vous pas, ne chasserez-vous pas ceux qui dominent » aujourd'hui ? Ne vous rappellerez-vous pas que nul n'a jamais » entrepris contre la démocratie avant de s'être placé au-dessus des » tribunaux ? » P. 626-628.

Que Ctésiphon dise sur quoi il fonde la demande d'une couronne : est-ce sur le zèle que Démosthène a montré en surveillant la réparation des fossés de l'enceinte ? petit mérite chez un homme d'Etat qui avait

rendu cette réparation nécessaire. Allèguera-tril les vertus civiques et les services de Démosthène^ — Sans revenir sur ses intrigues avec les Amphissiens et les Eubéens, il est faux qu'on lui ait dû Talliance des Thébains qui fut l'œuvre des circonstances. De même, le roi de Perse qui refusait d'abord ses subsides, quand il se vif en péril envoya de son propre mouvement trois cents talents au peuple qui eut la sagesse de ne pas les accepter : cette offre était encore l'œuvre des circonstances. Mais Démosthène qui parle des Thébains, oublie For du grand roi dont il les a privés et qu'il a gardé pour ses plaisirs, quand cinq talents auraient permis d'acheter la garnison de la Cadmée, et que le refus de neuf talents arréta'Ies Arcadiens qui marchaient déjà au secours de Thèbes. P. 628-633.

Est-il besoin que Démosthène vienne faire impudemment son propre éloge ? Que Ctésiphon parle seul : il a porté des compliments de condoléance à Cléopàtre, fille de Philippe, à l'occasion de la mort de son mari Alexandre, roi des Molosses^ et ce consolateur d'une femme en deuil ne saurait justifier son décret? P. 634-635.

Les services de Démosthène sont-ils si inconnus que le concours d'un synégore soit nécessaire ? Nul n'ignore les titres qu'avaient Chabrias, Iphikratès, Timothéos aux récompenses qui leur furent décernées. Pour Démosthène, on sait ce qu'il vaut et ce qu'il a fait. Honorer ce mercenaire, ce déserteur, c'est outrager ceux qui ont péri dans la bataille. Uiji objet qui cause la mort de quelqu'un est jeté hors des frontières : Démosthène, l'auteur de la funeste expédition, serat-il couronné ? (Test décourager les âmes vaillantes que d'oublier ainsi les morts. P. 635-637.

Que les juges songent à l'influence que leurs arrêts exercent sur l'esprit de la jeunesse qui y voit une règle de conduite plus sûre que . tous les conseils. Qu'ils ne se laissent pas séduire par ceux qui feignent d'aimer la démocratie sans conformer leur vie à leurs discours ; qu'ils leur refusent des couronnes dont ils sont indignes. Là est le salut des institutions menacées par les manœuvres de personnages qui sont publiquement en rapport avec les puissances étrangères, et se vantent de servir ainsi la démocratie, tandis que, grâce à eux, grâce à une sénile indifférence du peuple, elle n'existe plus que de nom. P. 637-642.

On a fait un crime à de simples citoyens de ce qu après la bataille ils avaient quitté Athènes, et l'orateur, auteur de tout le mal, lorsqu'après avoir déserté son poste il s'est enfui de la ville, peut-on le couronner ? Ne mérite-il pas plutôt un châtiment^ cet homme d'Etat pirate ? P. 643-644.

L'arrêt ' que prononceront les juges emprunte aux circonstances

actuelles une importance particulière : il décidera si Athènes est d'accord ou non avec ceux qui violent la paix commune. P. 645.

« Songez en délibérant qu'il s'agit non d'une ville étrangère, mais » de la vôtre ; ne répandez pas les distinctions , mais décernez-les n avec choix, et réservez vos récompenses pour des personnages » plus estimables, pour des services mieux justifiés. Ne vous bornez » pas à écouter, mais promenant vos regards parmi vous , considérez » quels hommes intercéderont en faveur de Démosthène. Sont-ce » les amis de sa jeunesse, avec qui il s'adonnait à la chasse ou aux » exercices du gymnase? Mais , par Zeus Olympios , sa vie s'est » passée, non à chasser le sanglier , non à développer sa vigueur » physique , mais k étudier des artifices dirigés contre les citoyens » opulents. Songez également k sa jactance, quand il vous dira que, » député, il a arraché Byzance des mains de Philippe, qu'il a soulevé » l'Acarnanie, que son éloquence a transporté les Thébains: il » s'imagine en efiPet que vous êtes devenus assez naïfs pour ajouter » foi à de tels discours, comme si vous possédiez dans ces murs la » Persuasion elle-même et non un sycophante vulgaire ! Mais » lorsque, arrivé à la fin de son discours, il appellera à son aide les » complices de sa vénalité, figurez-vous voir sur cette tribune d^'où » je vous adresse la parole, rangés pour repousser l'impudence de » ces hommes, les bienfaiteurs de la cité : Solon, dont les excellentes » lois ont réglé notre démocratie, homme sage et législateur éminent, » vous priant du ton modeste qui lui était ordinaire^ de ne pas » préférer le beau langage de Démosthène k vos serments et aux lois; » Aristide, qui fixa les contributions des Hellènes, dont les filles » orphelines furent dotées par le peuple, s'indignant de Toutrage fait » k la justice et demandant s'il n'est pas honteux pour vous que, » lorsque vos pères, dans leur colère contre Arthmios deZéliaqui M avait apporté en Grèce l'or des Mèdts et se trouvait dans notre » ville, proxène d'ailleurs du peuple athénien , furent sur le point » de le tuer et le bannirent de la ville et de toutes les contrées régies » par les Athéniens, vous, au contraire, vous alliez, k ce Démosthène » qui n'a. pas apporté l'or des Mèdes , mais qui l'a reçu pour ses » trahisons et qui le possède encore, lui décerner une couronne d'or? » — Et Thémistocle, et nos morts de Marathon et de Platée, et les » tombeaux eux-mêmes de nos pères; croyez-vous qu'ils ne gémiront » point si l'homme qui reconnaît combattre avec les Barbares contre » les Grecs, reçoit une couronne? »

« Pour moi, ô Terre, Soleil^ Vertu, Intelligence et Science qui nous » fais distinguer le bien et le mal, j'ai prêté k la patrie Tappui de ma » parole. Si j'ai bien parlé et si j'ai attaqué un acte coupable comme

» il méritait de Tètre, mon discours a été conforme k mes désirs ; si » mes forces ont été insuffisantes, j'ai fait du moins ce que je pouvais. » Pour vous, d'après les raisons que j*ai présentées comme d'après M celles que j'ai omises^ rendez un arrêt équitable et utile à la repu- » blique. »

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