‹ Eschine l'orateurChapitre 19 sur 23 · CHAPITRE* XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE* XII

Plan du discours contre Ctésiphon. — Réponse de Ctésiphon. — Eschine demande pour la forme que Ton refuse la parole à Démosthène, mais il tient uniquement à prémunir les juges contre Tinfluence d*un synégore éloquent, se conformant en cela à la pratique ordinaire des orateurs athéniens. •» Quelques remarques sur le discours pour Ctésiphon , considéré en tant que réponse à Taccusation d'Eschine : Ctésiphon au point de vue légal avait tort , mais Tapologie de la politique générale de Démosthène est victorieuse ; — néanmoins , au sujet de TËubée , la réponse est insuffisante, faute peut-être de bonnes raisons , et Démosthène ne s'est pas expliqué sur la période contemporaine , bien qu'il garde envers Alexandre une attitude fière et patriotique. — Mérites du discours d'Ëschine. — ^ Ctésiphon est acquitté.'

Le plan qu'a suivi Eschine est très-simple et très-clair : il établit d'abord que la proposition de Ctésiphon est contraire aux lois qui défendent de couronner un comptable dont la gestion n'a pas été vérifiée, et de décerner une couronne sur le théâtre ; puis il montre que ni la vie privée ni la politique de Démosthène ne méritent de récompense ; dans la troisième partie il répond à diverses objections et s'applique tour k tour à prémunir les juges contre l'éloquence de Démosthène et h les convaincre de la nécessité où ils sont de rendre un arrêt sévère. ;tWÛ^^

Après Eschine, Ctésiphon dut prendre la parMe . Nous ne savons rien de la défense qu'il prononça après l'avoir sans doute préparée d'accord avec Démosthène : elle fut courte ; cela est évident, car l'intérêt de Taccusé était de laisser le champ libre à son éloquent défenseur.' Nous avons vu qu'Eschine s'efiPorçaii d'obtenir des juges que la parole fût refusée à Démosthène dans ce débat où sa politique et sa personne se trouvaient en cause : « Si le décret est reconnu » illégal, l'ami de Ctésiphon pourra parler dans le débat particulier V qui se produira au sujet de la fixation de la peine. » Cette concession dut faire sourire Démosthène. Mais Eschine e^éraitil vraiment que sa demande serait agréée du tribunal ? Non , car

immédiatement il s'applique à prémunir les juges contre l'influence bien connue de la parole de Démosthène. L^usage athénien autorisait en efifet les parties à se faire assister de coaccusateurs {crvyKaniyop'oi) et de défenseurs ( awfjyopot) , et il aurait semblé inique de condamner le véritable accusé , celui contre qui est dirigé tout le discours d'Eschine, à garder le silence et à supporter sans répliquer les attaques et les invectives dont le décret de Ctésiphon était Toccasion et le prétexte. — « La demande d'Eschine était donc révoltante » et ne pouvait que lui nuire (1) ? — En fait, ce passage si incriminé est une transition heureuse pour passer du très-beau développement sur Tabus des récompenses publiques à la personne de Démosthène et à la discussion des objections prévues de la défense. Il n'y a pas Ik de maladresse. Mais la demande en elle-même ne pouvait étonner les juges : Taccusateur, k l'exemple d'autres orateurs, réclame contre un usage qui semble avoir été toléré plutôt que reconnu comme un droite afin de préparer les juges à écouter avec défiance les arguments de Démosthène : si la cause de Ctésiphon était juste, aurait-il besoin, de recourir à l'éloquence d'autrui ? D'ailleurs est-il convenable qu'un homme d'Etat vienne vanter devant un tribunal les services qu'il croit avoir rendus au pays ? — Comme Démosthène dans la Midienne et dans le plaidoyer sur l'Ambassade paraît vouloir empêcher Eubule d'intervenir dans le débats de même Eschine proteste contre l'appui que Démosthène doit donner à Ctésiphon : l'un et l'autre ne songent qu'à affaiblir d'avance l'efficacité de cette assistance qu'ils savent bien ne pouvoir empêcher. L'on se rappelle aussi comment Eschine dans le discours contre Timarque avait attaqué les défenseurs probables de l'accusé et en particulier Démosthène : voici deux autres exemples où la défense croit devoir combattre les réclamations que les accus.ateurs avaient élevées contre l'intervention des synégores. — Dans le discours pour Euxénippe, Hypéride reprochef vivement à Polyeucte^ l'accusateur , d'avoir demandé aux juges de ne laisser personne parler en faveur de l'accusé, tandis que Polyeucte lui-même s'était adjoint dans une seule cause jusqu'à dix synégores (dont était Hypéride), et que pour l'affaire présente il a pour coaccusateur Lycurgue, citoyen éloquent et populaire (2). Des idées semblables sont présentées avec vivacité dans le discours qu'Hypéride avait composé pour Lycophron, et dont nous possédons des fragments assez étendus. Lycurgue, l'accusateur, avait demandé que l'on obligeât Lycophron

(1) Le mot est de Laharpe qui, dans son examen des discours sur la Cou^ ronne , a risqué nombre d'assertions dont l'exameti serait peu utile.

(2) Hypéride, ùirèp 'Eù^sviirr. p. 6, 7, éd. Schneidewin.

à suivre le plan de Taccusation, et avait protesté contre Tintervenlion

de défenseurs officieux. Lycophron combat ces prétentions en plu- .

sieurs endroits, rappelle dans sa péroraison que Lycurgue, malgré

son talent et son habitude des procès, n'a pas négligé dans l'affaire

présente de s'adjoindre des coaccusateurs, et obtient des juges qu'ils

permettent à son ami Théophilos de monter à la tribune. Si nous

avions les discours de Polyeucte et de Lycurgue dans ces deux affaires,

nous y trouverions sans doute des idées peu différentes de celles

qu'Eschine présente contre l'appui que Ctésiphon doit recevoir de

Démosthène. Ces précautions des accusateurs étaient, dans certains

cas. non seulement excusables mais nécessaires. Dans les causes

publiques les débats pouvaient durer environ six heures, un temps

égal étant accordé aux deux parties (3) : on conçoit quelle influence

un synégore éloquent parlant le dernier exerçait sur la décision de

Jurés obligés de prononcer immédiatement par oui ou par non, sans

résumé d'un président et sans délibération en commun ; l'accusateur

ne pouvait trop les avertir de se tenir sur leur garde.

L'intervention des synégores dans les procès était devenue un lieu commun pour Taccusation et pour la défense, lieu qui se rattachait au lieu plus général de l'influence des orateurs en renom sur les résolution de l'assemblée et des tribunaux. Tous deux sont traités avec un soin particulier dans les discours sur la Couronne, mais ils appartiennent à ce fonds ordinaire d'idées que les orateurs athéniens aiment à développer. On ne saurait nier que dans les œuvres les plus parfaites ilny ait ainsi comme la marque du temps et des usages: Tart supérieur qui s'y révèle n'exclut nullement les procédés habituels de Tépoque où elles furent composées, et dont il n'est, à vrai dire, que l'emploi le plus heureux. La critique moderne ne suit pas la même marche que les rhéteurs anciens : ceux-ci partent des conditions nécessaires des genres et en déduisent des règles qu'ils justifient par des exemples puisés dans les œuvres excellentes ; nous préférons étudier dans l'histoire et dans des œuvres d'un mérite fort inégal les circonstances où l'art s'est formé, appréciant ainsi la part des diverses influences qui tantôt secondent, tantôt retardent les progrès d'un genre, mais lui impriment toujours certains caractères reconnaissables dans la perfection elle-même.

Après Ctésiphon, Démosthène prit la parole et prononça l'immortelle harangue de la Couronne. Tout a été dit sur ce chef-d'œuvre de

(3) Dans les procès dits àrifj^iiTOh s'il y avciit condamnation, un nouveau débat s'élevait au sujet de la fixation de la peine et pouvait durer environ trois heures. V. supra, ch. vi, n. 6.

l'éloquence grecque : nous nous bornerons h Texaminer en tant que réponse à Taccusation d'Eschine.

Malgré tous les efforts de son adversaire, Démostbène^ s*appuyant sur la liberté de la défense, a évité de commencer par la discussion légale: il s'est appliqué à établir d'abord qu'il est digne par ses services dé la récompense que Ctésiphon a demandée pour lui > Cet artifice (4) rend moins apparente la faiblesse de la discussion légale: en droit, il semble qu'Eschine avait raison, et que Ctésiphon n'avait pas respecté les formes. Etait-ce un grand avantage pour l'accusateur? Non, car les partisans de l'asservissement sous la Macédoine étaient mai venus à s'armer des lois démocratiques contre l'orateur qui avait si énergiquement défendu la démocratie contre la tyrannie étrangère. •

Dans l'exposé de sa politique, Démosthène se justifie admirabtement sur les deux points principaux, la nécessité où l'on était de résister à Philippe et l'excellence des mesures qui furent prises tant à l'occasion de Périnthe et de Byzance que lors de la prise d'Elatée ; aux sentiments superstitieux qu'Eschine a essayé d'éveiller contre lui, il oppose le patriotisme le plus éclairé et le plus noble. Nous n'insisterons pas sur cette partie de beaucoup la plus solide de Targumentation de Démosthène^ et ce point admis, la cause de Ctésiphon était gagnée. La difficulté de prouver que Démosthène avait eu raison de conseiller aux Athéniens une guerre oh ils avaient été vaincus, cette difficulté en apparence insurmontable, le grand orateur en a triomphé sans artifice aucun, par la seule force du génie et de la vérité.

Le discours pour la Couronne est une apologie excellente ; ce n'est pas une réfutation régulière et complète de l'accusation. Nous laissons de côté les reproches qu'échangent les deux orateurs au sujet de la paix de 346 : la question a été traitée ailleurs. Mais Eschine a insisté longuement sur le tort qu'aurait eu Démosthène de faire reconnaître

(4| Eschine (p. 594) emploie l'expEession de iraXtuafAx itxaartipiov^ « ruse de palais. » V. le chapitre d'Hermogène sur « les artifices oratoires inventés par Démosthène », xspî fisô, êiivir, xxvi. Non content d'emprunter à Eschine le titre même de ce chapitre , le rhéteur dit nettement que Démosthène escamote

la discussion légale : Ztav iè roiiq y6fAou(; xXéxT^ Le préambule savant du

discours pour la Couronne a pour objet de convaincre les juges qu'ils doivent permettre à Démosthène de commencer par une justification de sa politique. La n^arche que suit Torateur est très-adroite , insidieuse même. L'on ne saurait trop remarquer comment après avoir brièvement protesté contre la prétention qu'Eschine a élevée, de déterminer le plan de la défense, Démosthène s'engage insensiblement dans là discussion, en évitant la question légale. Il n'y a, d'ailleurs, comme nous l'avons déjà dit, aucune aUusion à une différence entre l'acte d'accusation et l'ordre suivi dans le discours d'Eschine.

TindépendaDce de TEubée sans qu'Athènes eût tiré un profit suffisant d'une si grave concession; il a expliqué cette faute par un marché honteux passé entre le conseiller de la république d'un côté et les tyrans àel'Eubée et les Oritains de l'autre ; il a même cité un décret d'Oréos. Démosthène qui s'étend avec complaisance sur les affaires de Pérînthe et de Byzance parle peu des Eubéens. Peut-être, après tant d'années, y avait-il lieu de craindre que la nécessité d'uue concession aux insulaires ne parût moins évident : les expédients sont approuvés et votés de grand cœur, mais cette approbation s'efface avec le sentiment des nécessités du jour. D'ailleurs^ cette alliance avec TEubée parait avoir été une des causes indirectes de la rupture de la paix, rupture dont Démosthène veut rejeter la responsabilité entièie sur Philippe. Peut-être aussi les imputations d'Eschine avaient-elles quelque fondement, et l'on comprendrait alors que Démosthène ait mieux aimé se taire. — Nous devons ici dire toute notre pensée. Eschine reproche à Démosthène des habitudes de prodigalité qui l'auraient contraint d'abord à faire le métier de logographe^ puis à accepter l'argent de toutes mains : il part de là pour avancer qu'il s'est vendu aux Eubéens, aux Amphissiens^ au roi de Perse. Démosthène, hors la bassesse de l'extraction, n'a rien à dire de la vie privée et des mœurs de son adversaire : il se borne à le qualifier de mercenaire aux gages de la Macédoine. Parmi les faits coupables qu'énumère Eschine, plusieurs peuvent être des inventions de la calomnie : un du moins est par&itement établi ; Démosthène, dans les procès de Phormion et d'ÂpoUpdoros, a soutenu tour à tour le pour et le contre ; la lecture des plaidoyers le prouve suffisamment. Mais ce qui nous a le plus frappé, c'est la hardiesse et l'assurance d'Eschine quand il parle de la vénalité de Démosthène : celui-ci riposte, mais d'un autre ton. On sent là comme un écho de l'opinion contemporaine qui aurait réagi sur le langage des deux orateurs. Il semblerait que Démosthène, ami des plaisirs et besogneux, aurait accepté du dehors des présents des amis que lui faisait sa politique d'ailleurs sincère et patriotique : Mirabeau ne laissait-il pas payer ses dettes? Mais on comprend que cette facilité à concilier son intérêt et celui du pays ait pu choquer des adversaires malveillants. En un mot^ Eschine dans ses trois discours allègue contre la probité de Démosthène des faits précis, tandis que celui-ci se borne à des accusations vagues ou à des invectives: que l'on compare les discours des deux orateurs sans parti-pris et Ton ne pourra méconnaître cette différence.

La plus grande lacune que présente la défense de Démosthène a rapport à la quatrième période, ou période contemporaine : il a

négligé de répondre aux accusations dirigées coatre cette partie de sa vie publique. Eschine Ta représenté sacrifiant d*abord les Thébains à sa cupidité; puis, après la paix, déclamant contre Aiexaadre et finissant par ménager son retour en grâce auprès de ce prince. Qu'y a-t-il de vrai dans tout cela, et pourquoi Démosthène n'a-t-il rien répondu? — Au deuxième livre du deOratore (ch. 72-76. Cf. pro Cluentio , 21 ) Torateur Antoine explique qu'il faut avant tout éviter de nuire à la cause que l'on défend , et par conséquent ne pas répondre aux arguments gênants ou trop forts. Eschine en appelant Démosthène à s'expliquer sur des faits récents ou contemporains, l'attirait sur un terrain dangereux, on ne saurait le nier : le détenseur de Ctésiphon a vu le piège et s'est abstenu de répondre. Il a compté avec raison sur l'exposé incomparable des trois premières périodes, sachant bien que là était l'intérêt- de la cause : les points faibles ou dangereux disparaissent comme perdus au milieu de Fampieur savante et ornée que prend le développement principal. Il y a là un artifice qui frappe à la lecture comparée des deux discours con-. traires. Mais on ne saurait blâmer un orateur de refuser une discussion où il ne pourrait dire sa pensée qu'au risque de se perdre. Démosthène a fait aux imputations d'Eschine une réponse indirecte, mais victorieuse, par la dignité de Tattitude que dans tout son discours il a su garder envers les Macédoniens. Que l'on se rappelle les circonstances où fut plaidée la cause de la Couronne : Démosthène se trouvait obligé d'expliquer et de défendre sa politique, lorsque Tennemi qu'il avait si vaillamment combattu était l'arbitre incontesté de la Grèce. Une âme faible ou seulement ordinaire eût hésité à provoquer une dernière fois un ressentiment redoutable. Il n'y a dans l'apologie de l'homme d'Etat aucun regret, aucune trace de défaillance: il revendique hautement l'honneur d'avoir résisté aux Macédoniens, et, au moment des plus éclatants succès d'Alexandre, il s'enlève noblement toute chance de se réconcilier avec Torgueilleux con^ quérant.

Le stratagème d'Eschine était éludé sans coBcession d*au6une sorte, sans complaisance flétrissante : l'impétueux accusateur s'attendait-il à ce triomphe de l'art et â cette obstination patriotique ? Tout son discours montre qu'il n'a pas cru un instant que Démosthène intimidé déserterait la défense de Ctésiphon, mais il était loin de prévoir que, tout en justifiant la sagesse et la dignité de sa politique, Taccusé attaquerait si hardiment les partisans de la Macédoine, et prouverait que les hommes comme Eschine ont ruiné la Grècè^ tandis que si lui, Démosthène, il avait trouvé dans les diverses cités des hommes dévoués comme lui à la cause commune, la liberté d^Athènes et des

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