CHAPITRE XIH
Ëschine s^ezile volontairement et passe ses dernières années hors de sa patrie : anecdotes relatives à son séjour dans Tîle de Rhodes. — Opinion erronée qui fait d'Eschine le chef de la Sophistique nouvelle , — Mort obscure de l'exilé, — Coup d*œil sur l'ensemble de la vie publique d'Eschine.
L'acquittement de Ctésiphon avait eu pour conséquence immédiate la condamnation de Faccusateur à une amende de mille drachmes. Cette peine modique n'était rien k côté de la défaite éclatante que le verdict du tribunal athénien infligeait à l'adversaire de Démos* thène^ Eschine ne voulut pas rester dans sa patrie où son amourpropre aurait eu trop à souffrir, où peut-être sa tranquillité aurait fini par être sérieusement menacée (1). Il quitta Athènes, probablement sans payer l'amende, et partit pour les côtes de TAsie Mineure: il y demeura tantôt h Ephèse, tantôt en Carie,*tantôt à Rhodes. A son séjour dans cette tle se rapportent quelques traditions que nous reproduirons, faute d'autres renseignements plus intéressants et plus authentiques sur les dernières années de notre orateur.
On nous dit qu'à Rhodes, Eschine lut un jour aux habitants son discours contre Ctésiphon; ils s'étonnaient de ce que les juges n'eussent pas été persuadés par un tel chef-d'œuvre et les accusaient d'injustice : « Vous série? moins surpris^ dit-il, si vous aviez entendu » la réponse de Démosthène. » (2) — Cette anecdote est souvent racontée d'une façon un peu différente. Eschine aurait lu le discours de Démosthène après le sien, et, voyant l'admiratioa des Rhodieus,
(1) Pseudo-Plut. F. d. X orat, Xîtrxh : è'yuyfv £/ç rijij/ 'P^cTov, xiX/«« <fjB«x/t/tà« ùwèp Tîjç ijrTiji où i3ouAï/ôf?ç x«raô^(TÔai. Philostr. F. d. Sophist. I, 18, § .3 : 'Aùifvau ^ÙTTS^îjXôev , où%î ^feôyeiv ^poŒraxôeiq , «XX' ârifAta Jj vx}j<yero ùxà àiffjiOŒÙévei }ccù Ki^crifaurty èxTretrùv tùv v^jfywj/.
(2) Philostr., 1. 1., § 7. Pseudo-Plut., 1.1.
aurait dit: « Que serait-ce, si vous aviez entendu le monstre luimême? » (3) — Cela semble une addition de quelque grammairien ingénieux qui n'a pas songé que la lecture du plaidoyer pour Ctésiphon devait être particulièrement désagréable à Eschine. De quel iront eût-il déclamf cette apologie de la politique de Démosthène.où il ne trouvait pour lui* même que des attaques outrageantes? Il eût iait pi^uve non de justice, mais d'un manque absolu de dignité et de bon sens.
De la lecture de ces discours à imaginer qu'Eschine ouvrit à Rhodes une école de rhétorique, il n'y avait qu'un pas: aussi, voyons-nous que Ton attribue à Texilé athénien la fondation de cette école de Rhodes qui plus tard devint si célèbre (4). Par un raisonnement spécieux on veut établir une relation entre son séjour dans cette île, et le développement qu'y prit longtemps après l'étude de l'éloquence.
Un biographe rapporte autrement les choses. « Les Rhodiens lui » demandèrent de leur enseigner la rhétorique; il refusa , alléguant » qu'il ne la savait pas lui-même. Ils lui dirent alors de plaider » des causes, mais il s'y refusa parce qu'après s'être laissé vaincre » dans sa patrie, il s'attendait à une défaite certaine dans, un pays » étranger. Enfin il revint au métier de son père et instruisait les » enfants. » (8)
Les grammairiens et les biographes de l'époque alexandrine et surtout des siècles suivants paraissent n'avoir jamais compris l'importance des personnages dont ils commentaient les écrits et relataient les actions. Hommes d'un âge d'asservissement, dégénérés et sans intelligence des choses politiques ils rapetissent à leur niveau les grands citoyens de la Grèce libre. Les légendes souvent puériles qu'ils ont ramassées ou inventées, ont eu cours trop longtemps et ont obscurci nombre de points importants de l'histoire; ou les acceptait sans discussion parce que l'on y voyait des témoignages anciens, et aujourd'hui à. chaque pas Ton est arrêté par la nécessité de relever des erreurs ainsi accréditées.
Philostrate et d'autres regardaient Eschine comme le fondateur de la nouvelle école des Sophistes qui traitait avec méthode des sujets précis empruntés à l'histoire, parlait des princes et des tyrans, tandis que l'école ancienne dont Gorgias aurait' été le chef, s'exerçait sur des
(3) Fragm. anon. sur Eschine. Pline, Epist, II, 3. Cicér. De orat. m, 56. (1) Pseudo-Plut. : o^oAifj/ rc èx£7 irpoŒiuiréXiTn, rb 'Voèieticbv èiUfSKdkuov xX^ùév. Cf. Philostr., 1. 1., § 3 , et Fragm. anon. (5) Aîffxlvou pjjropoç 0w«,
points généraux de morale ou de philosophie, parlait des hérps et des dieux (6). Nous n'avons pas à apprécier la justesse de cette division, mais Ton ne voit rien qui porte à regarder Eschine comme un innovateur en matière de rhétorique. D'après Philostrate notre orateur aurait introduit l'improvisation dans les écoles des Sophistes où elle n'avait pas pénétré avant lui (7). Il est probable que cette tradition est née de la grande réputation qu'Eschine avait laissée comme improvisateur; elle semble avoir été fort répandue, bien qu'elle ne présente aucun caractère d'authenticité. C'est d'ailleurs une erreur grave que de rattacher les Sophistes d'Asie aux derniers orateurs Attiques. Il y a succession, non continuation : à l'éloquence pratique se substituent les exercices d'école [fjxXsrûLt) ; le discours politique fait pour un peuple libre [^fL^yopùx) n'a plus de raison d'être,' et pour consoler du silence de la tribune ces Hellènes amoureux du beau langage, on leur offre la déclamation ingénieuse et ornée, mais privée de tout intérêt actuel. 11 y a là deux époques de Tartqui se suivent à un court intervalle, mais sans transition vraie. L'on ne saurait s*étonner que les Sophistes, pour honorer les origines d'un art dont ils tiraient gloire et profit, les aient placées sous le patronage d'un nom célèbre. Ils pouvaient ainsi s'imaginer continuer Démosthène, Eschine, Diiiarque, illusion flatteuse mais peu fondée, car il n'y a aucune analogie entre l'éloquence saine et virile d'Eschine et l'emphase froide et travaillée de l'école asiatique (8).
Eschine aurait eu l'intention de se rendre auprès d'Alexandre aussitôt que ce prince serait revenu k Babylone de sa longue expédition dans l'Asie Orientale (9). Cette supposition n'a rien d'invraisemblable, car nous savons qu'Kschine lui-même ne dissimulait pas ses relations avec Alexandre. Au reste, la mort soudaine du conquérant et les troubles qui suivirent empêchèrent l'exilé de songer davantage à quitter les îles grecques. 11 finit , nous dit-on, par s'établir à Samos où il serait mort âgé de 75 ans (Olymp. <<6, 4 ; avant J.-C. 313). Cette date elle-même est au moins incertaine, car le biographe k qui nous la devons, prétend qu'Eschine fut mis à mort par l'ordre d'Antipater en même temps que Démosthène ; or, Démosthène et Antipater étaient déjà morts, Tun en 322, l'autre en
3iaoo).
(6) Philostr . V, d. Soph . I , Préface ,§3,4,7.
(7) Philostr. V. d. Soph. I, 18, § 4,
(8)»TolIe est aussi l'opinion de Stechow (p» 16) qui l'appuie de Tautorité de Bernhardy [Hisf. de la lift, gr., p. 378).
(9) Philostr. V. d, Soph. I. 18. §3; les deux anonymes, Cf. Pseudo-Plut.
(10) Pseudo-Plutarque : ëTreira xUùact^ eç T^àfMV mli ^larpiGoiv èxî rîjç vif^ou,
L'obsQurité qui règne sur les dernières années d'Eschîne est toute naturelle, car une fois hors de sa patrie, l'orateur athénien se trouve du même coup hors de l'histoire. C'est une impuissante parcelle de cette agglomération humaine sur qui régnait Alexandre : il n'a plus de part à rien et il disparaît dans la commune égalité des esclaves du monarque. A Athènes il était, même après Amphissa et Chéronée^ un citoyen pouvant influer sur Tadministration de son pays ; hors d'Athènes il est au rang de ces barbares dont la servilité obséquieuse corrompait Alexandre et lui faisait prendre en aversion la parole hardie i^appyjtTùx) des Grecs et des Macédoniens. Eschine meurt en réalité du jour qu'il renonce à sa patrie, corroborant par cet exemple l'assertion de Démosthène que les partisans de la Macédoine d«3vaient tout aux institutions d'Athènes (il).
C'est ici le lieu de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de la vie publique d' Eschine ; ce que nous avons déjà dit nous permettra d'être bref.
Eschine, comme Phocion, eut le malheur de douter de son pays et de ne pas se défier de Philippe. Il se préoccupa toujours des dangers intérieurs, qui étaient moindres, et il méconnut les périls bien autrement graves qui, du dehors, menaçaient la patrie. Démosthène eut beau lui montrer son erreur ; il s'y obstina, et prouva qu'avec des intentions honnêtes et des mœurs pures on peut être un homme d'Etat nuisible. Son intempérance de langage au Congrès Amphictyonique eut des conséquences tellement désastreuses qu'on ne peut regarder comme suffisante l'excuse banale d'une bonne foi maladroite. Il est resté jusqu'au bout ferme et inébranlable dans l'idée erronée qu'Athènes devait rechercher l'amitié des princes macédoniens, et il a malheureusement trouvé une apparente justification dans Tinsuccès des efforts contraires de Démosthène. Par le courage et l'énergie, par. la puissance de la parole il était Tégal des plus grands ; par l'intelligence il est médiocre. Nous croyons avoir prouvé que sa probité a été injustement attaquée. Peut-être avec moins d'intégrité aurait-il éprouvé moins de répulsion pour Démosthène et pour les partisans de la guerre : comme Phocion il appréciait les propositions d'après le caractère et les mœurs privées de ceux qui les faisaient ; de là, en partie, ses défiances et ses erreurs. Il paraît avoir toujours
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(11) Dém. xEpl Tfiu (Tref. p. 332 Qa^rep ol âu(T<reQeU ovrot, o'i r^v fièv
^àXiv' haaùpoDfnv, Sxrxip 00%' avrovç ^ia(TvpovTeq 8rav rouro roiciffiv...
conservé la conscience de n'avoir pas mal mérité de son pays, et en cela il ressemble encore à Phocion , ^qui resta stoïquement attaché aux Macédoniens sans se laisser détromper par les cruautés qu'ils exerçaient contre les défenseurs de la liberté grecque. La gloire immortelle de Démosthène est d'avoir montré un attachement égal et la même inviolable fidélité à Topinion contraire. Ce serait d'ailleurs une erreur grave que de pousser à bout un parallèle entre les deux orateurs. Démosthène a eu le concours d'hommes tels qu'Hégésippe, Hypéride, Lycurgue^ mais il leur est tellement supérieur par l'intelligence et Tactivité que Ton est porté à ne voir que lui dans le parti anti-macédonien. Eschine, au contraire, se tint toujours au second rang, au-dessous d'Eubule, de Phocion, de Démade ; s'il eût servi une cause meilleure, cette situation inférieure tournerait au désavantage de sa réputation : il est donc juste de ne pas égaler nos sévérités pour lui k notre admiration pour son illustre rival.