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CHAPITRE XIV

De Téloquence d^Ëschine.

Homme d'Etat médiocre, Eschine est un grand orateur ; k ce titre il n'a au-dessus de lui que Démosthène, « la règle de l'éloquence. » (4) Peut-être même, si les œuvres d'Eschine ne se bornaient pas à trois discours , hésiterait-on entre les deux rivaux. Mais, improvisateur incomparable, le fils d'Atrométos se contentait de la gloire contemporaine et ne songeait pas au lendemain. C'est donc d'après les trois discours que nous avons analysés et dont nous avons fait si fréquemment usage, qu'il faut se former une idée du talent de notre orateur (2).

Il est souvent parlé de l'éloquence d'Eschine dans les auteurs anciens (3); mais l'expression exacte de Topinion commune ne saurait être cherchée dans des mots jetés en passant sans grande réflexion. C'est aux vrais critiques (lu genre, aux rhéteurs, qu'il convient de nous adresser (4),

L'appréciation la plus développée, mais non la plus bienveillante, est celle d'Hermogène : a Orateur politique, Eschine l'est autant que » personne ; mais il y a chez lui de l'emphase sophistique et il vise » àreflfet; il a pleinement la grandeur unie à la beauté de l'expres- » sion, non kune élocution partout châtiée: ce dernier mérite lui » fait généralement défaut. Il est peu soigné, négligé plutôt et man- » quant de nerf. Des mœurs oratoires il a la modération k un haut

(1) Quintiiien, Institut. Orat. x, 1 ; pœne lex orandifuit,

(2) Les douze lettres qui nous sont parvenues sous le nom d'Eschine , n'ont aucun caractère d'authenticité. On en trouvera l'examen dans un Appendice placé à la fin de ce volume.

(3) Cicéron {de Opt. génère orat. vi, 17) applique à Eschine ce que Lucilius disait d'^serninus :

« Non spurcus homo , sed doctus et acer ».

[4| A la fin de notre chapitre II, nous avons cité le jugement de FUlostrate*

» degré, mais il n'a pas à un degré égal le caractère de la vérité ; » aussi, malgré toute la véhémence et Tftpreté qu'il déploie, parfois » il n'émeut nullement parce que sa parole n'est pas persuasive et » ne semble pas sincère. La même raison l'empêche d'exceller par la » vivacité des mouvements. Il possède k un haut degré Téloquence » due k l'emploi des procédés de l'art ; d'ailleurs, il suit nécessaire- » ment de ce qui précède, qu'il a et l'apparence et la réalité de l'élo- » quence. (5) » '

Denys d'Halicamasse , dans son livre sur les orateurs anciens, avait consacré un chapitre entier à Eschine ; ce chapitre n'existe plus» mais il semble résumé dans le jugement suivant qui se trouve dans un autre ouvrage du célèbre critique : a Eschine^ moins nerveux que » Démosthène, est, dans le choix des termes, magnifique et habile : » son art est imparfait, mais il a pleinement l'évidence, la force, l'exa- » gération, Tamertume : une lecture rapide le fait trouver agréable, » et un plus sérieux examen fait apprécier sa' véhémence. (6) »

Théonne dit qu'un mot: « Eschine ne pouvait traiter que les x> grands sujets, Lysias que les petits^ mais Démosthène traitait éga- » lement bien les uns et les autres (7). a

Quintilien opposant Eschine à Démosthène se sert d'une comparaison : « Eschine a plus de largeur et d'abondance, il paraît plus » grand parce qu'il est moins ramassé ; il a plus d'embonpoint et » moins de muscles (8) . «

Les appréciations que l'on vient de lire ne peuvent nous dispenser d'étudier nousmême les caractères du talent d'Eschine : nous essaierons de compléter et aussi d'éclaircir les jugements des rhéteurs anciens.

Les discours d'Eschine sont parfaitement composés : le plan est d'une simplicité lumineuse, les divisions sont peu nombreuses et naturelles. Tandis que Démosthène plus soucieux de forcer l'assentiment que de guider l'auditeur, fait ressortir certains points, glisse sur

(5) Hermogène, ^repî iVe^v, j3. ch. 11, irepî roù âirktdç ^oXitikoù Xéyou. Dans la langue d'Hermogène politiqtie est un terme général qui s'applique à la discussion oratoire d'une question légale ou autre d'après les lois établies ou Topinion commune. Y. irepî ffrdffeav, init. Le genre àémonstrsLiit [iramfyuptxèç) rentre dans cette définition. — Par éloquence (ietyérttq), le rhéteur entend l'emploi heureux des procédés qu'il examitie dans ses divers traités.

(6) Denys d'Halic. libr. de veter script., p. 434, R. Y. le même, de admir, vi die. in Dem., p. 1063. R. : A/(rxiyi^« l pifrap, àvijp Xafiirpordr^ fùfftt fetpX XSyouç xpijffdf^evoç oq où ToAù âw àTPÛxm ioMt ruv aAA«y }tiT6pay^ xat fiBrà AiifjLOffêéviiif fjLifievàç Mrepoç âpiéfie'iffôah

(7) Théon, irpoyUfjivda'fjuirai ch, H ^ fin, (6)QuiDtil. InstU. Orat. x, 1.

d'autres et subordonne impérieusement les faits aux besoins de sa cause, Eschine semble n'avoir en vue que d'éclairer et d'instruire. On ne saurait trop remarquer avec quelle netteté il aborde dans le discours contre Ti marque et dans celui contre Ctésiphon le côté le plus aride du sujet, la question légale. Est-ce manque d'habileté, inexpérience d'avocat maladroit? Non, car les juges conquis de prime-abord par l'autorité de l'introduction sont prêts à se laisser instruire et sauront gré k l'orateur de la simplicité de sa marche. Si, allant au détail, on examine l'argumentation d'Eschine, on y trouve le même caractère de largeur et de clarté. La chatne des raisonnements est toujours parfaitement liée ; l'orateur parait s'efforcer de rendre en quelque sorte la vérité visible et palpable ; c'est moins une discussion qu'une démonstration. Cela est surtout sensible lorsque l'on compare les deux discours sur l'Ambassade : l'accusation, par bien des côtés^ fait songer aux moins bonnes pratiques du barreau, la défense a l'ampleur etla dignité d'une harangue politique. C'est que l'argumentation d'Eschine est subordonnée au récit des faits et à l'examen des questions principales qui se rattachent à la cause, tandis que celle de Démosthène domine et la narration et les points de droit. L'un veut amener l'auditoire k lui donner raison et procède pas k pas, en suivant une marche méthodique et claire ; l'autre, pour imposer son opinion, aborde la question principale et enveloppe dans une discussion générale les divers points de débat. Il y a là deux manières : l'avantage des plans bien tracés et bien suivis appartient , à Eschine, mais Démosthène a le don unique de concevoir et de faire ressortir Tunité vraie du sujet. On peut imiter Eschine ; nul encore n'a imité Démosthène. Mais cette supériorité souveraine au barreau, précieuse partout^ peut-être compensée dans les genres délibératif et démonstratif par des qualités d'une autre nature ; or, il serait superflu d'établir que les plaidoyers d'Eschine sont réellement des harangues politiques. On y trouve tous les mérites que comportent et le récit d'événements et Texamen de questions générales : que l'on se rappelle les belles narrations que nous avons citées, les discussions légales par où commencent les discours contre Timarque et contre Ctésiphon ; — d'autres passages que nous avons rapidement résumés sont de vrais modèles de l'art antique, ainsi le développement sur Tamitié et la digression sur l'abus des récompenses publiques.

On a dû remarquer qu Eschine rejette volontiers k la fin de son discours l'examen des objections qu'il prévoit et les parties moins essentielles de la confirmation (9). Ce procédé commode que Démos-

(0) V# pour les réfutations anticipées les thèses déjà citées de MM. A* Des-

thène emploie aussi, nous a valu de beaux développements et permet k l'orateur de donner plus de suite et de cohésion au corps même de son argumentation. Escbine en fait usage adroitement, sans distraire l'attention des juges des points importants de la discussion. On conçoit combien l'abus serait facile et dangereux : une digression qui ne serait qu*un hors-d'œuvre ferait perdre à l'orateur le fruit des plus laborieux efforts et des plus heureuses inspirations.

Eschine est éloquent^ c'est là le caractère éminent de son génie, lia le don de peindre et d'émouvoir. Peu de péroraisons égalent celles des discours sur l'Ambassade et contre Ctésiphon : dans Tune, c'est le pathétique le plus naïf et le plus touchant ; dans Tautre, c'est un admirable éclat d'indignation patriotique. Rien n'est supérieur au développement sur la guerre d'Amphissa, si ce n'est la réplique de Démosthène. Mais ce n'est point par des fragments que' Ton peut apprécier l'éloquence d'Eschine. Sans doute, en certains endroits elle tient de l'enthousiasme et arrive au sublime , mais ce qu'elle a de plus remarquable et de vraiment prodigieux, c'est que d'un bout à l'autre elle anime et soutient le discours. Nous aurions voulu faire ressortir ce caractère à propos de la première partie du discours contre Ctésiphon, mais l'analyse éteint en quelque sorte et dessèche cette verve oratoire qui ne connaît aucune défaillance, qui rend sensibles et intéressantes les idées les plus abstraites, qui échauffe et colore les arguments comme les digressions, faculté incomparable faite de véhémence et d'imagination qui donne un corps à la pensée et vivifie le raisonnement. Cette continuité de la véhémence passionnée, Eschine la possède aussi pleinement que Démosthène^ et pour le pathétique il a certainement l'avantage.

Nous sommes toujours ramené à comparer les deux orateurs : nous le faisons d'autant plus volontiers qu'ils présentent deux formes bien différentes de l'éloquence attique.

Hermogène reproche k Eschine de manquer de diverses qualités : a il est peu soigné, négligé plutôt et manquant de nerf. » — Denys dit également qu'Eschine est moins nerveux que Démosthène^ que son art est imparfait. Ces critiques portent siir l'élocution d'Eschine. Elle est en effet moins travaillée que celle de Démosthène, moins serrée surtout et plus naturellement abondante. Est-ce négligence, défaut d'art et de goût, ou ne vaut-il pas mieux y voir une forme légitime de l'éloquence politique ? La clarté y gagne assurément, et peut-être toute la finesse athénienne fut-elle parfois en peine de suivre

Jardins (p. 106 et suiv.) et V. Cucheval (p. 139et suiv.), et ci-defisus, ch. ly, n. 32; V, n. 13; vi,n. 7; XI, n. 2.

les raisonnements pressés de Démosthène. Le reproche assez vague de manquer de nerf que nous trouvons aussi dans Quintilien, se concilie difficilement avec la véhémence et l'àpreté qu'Hermogène et Denys reconnaissent à Eschine : il est vrai qu'il porte sur ces détails minutieux de l'expression dont les rhéteurs anciens étaient si fort préoccupés. Mais des critiques si sévères pour Eschine, que pen* ; saient-ils donc de Cicéron ?

Hermogène dit encore que Téloquence d'Eschine manque parfois du caractère de la vérité et n'est point persuasive. Une telle assertion ne saurait être acceptée légèrement. On ne voit pas d'abord sur quoi elle est fondée. Est-ce que le plaidoyer de Démosthène sur l'Ambassade esb plus persuasif que la défense d'Eschine ? Supposons un instant que, du débat de la Couronne, l'accusation seule fût parvenue jusqu'à nous : semblerait-elle si faible et si mal établie? C'est la gloire de Démosthène que d'avoir pu triompher d'une attaque aussi habile qu'éloquente : encore faut-il ajouter qu'il avait pour lui le bon droit et Topinion publique. L'accusation pêche non par la forme, mais parle fond. Je ne parle pas du plaidoyer contre Timarque : c'est le réquisitoire le plus écrasant que' l'antiquité nous ait laissé. En réalité, Hermogène, dont la théorie est faite, reproche uniquement à Eschine de n'avoir pas toujours une élocution coupée, variée^ tour à tour noble et simple, pleine d'imprévu et naturelle parmi tous les artifices, en un mot rélocution de Démosthène. Cela ressort clairement de divers passages du rhéteur, et surtout du chapitre où il traite de la vivacité des tours {ij yopyôryjq) (10). Dans le passage que nous avons cité, Hermogène qui reconnaît a Eschine la modération oratoire, n'admet chez lui qu'à un degré moindre la vraisemblance et la vivacité variée des tours^ expliquant le second défaut par le premier, La connexion des deux critiques est ingénieuse ; elle serait plus naturelle si, renversant les termes, on plaçait dans la monotonie la source du manque de vraisemblance, ce qui, d'ailleurs, est le fond de la pensée du rhéteur.

Mais faut-il, sur la foi d'Hermogène, admettre qu'Eschine soit un orateur sans doute vigoureux mais monotone et par suite peu persuasif ? — Eschine ne manque ni de simplicité et de naturel, ni de variété et de vivacité ; mais ces qualités ont chez lui des caractères particuliers, et il les possède dans la mesure que comporte la nature même de son éloquence large et brillante. Démosthène procède par une argumentation serrée, et quelquefois morcelée au point que la chaîne des raisons semble rompue et se retrouve difficilement ; il feint de ne s'adresser qu'à l'intelligence : de là ces périodes où tout

(10) Hermog. jrfp? îèewv /3. eh. I.

est si brièvement dit, où l'image tient si peu de place, où tout contribue immédiatement k réfuter ou à prouver. Eschine^ au contraire^ aime ïes développements traités avec ampleur et n'affecte pas un style coupé qui s*accorderait mal avec sa méthode d'exposition. Mais il sait animer les grandes divisions de son discours par la vivacité du tour, par le charme d'un langage simple en certains endroits jusqu'à la négligence, enfin par Tesprit. S'il était seulement grandiose et pathétique, il n'oserait compter sur une attention soutenue ; mais il se déride à propos ; à chaque repos naturel de sa démonstration, il place adroitement un passage satirique ou quelque trait mordant. Parfois c'est un mot violent, une brusquerie imprévue qui vient réveiller l'auditoire et l'engager à écouter encore. Que de Jolis mots à relever sur le compte de Démosthène et de tant d'autres ! Je ne parle pas des deux portraits qu'Eschine a tracés des mœurs de son ennemi : en dépit du talent do l'auteur, ces pages haineuses sont d'une lecture pénible. Mais il est une foule d'autres passages, de traits épars qui mériteraient d'être cités. Les aventures de Timarque forment une véritable Odyssée où figurent, à côté du mé- • prisable héros, des types impérissables de la dépravation athénienne, Misgolas au milieu de ses musiciens, Pittalacos le joueur, dont on occit méchamment les cailles et les coqs, le roué Hégésandre, et qui a pour épilogue la scène aristophanesque où l'aréopagite Autolycos provoque, bien malgré lui, une tempête de fo^-rire par des termes équivoques où l'assemblée trouvait des allusions aux faits et gestes de Timarque. Esçhine raconte admirablement, tantôt avec véhémence, tantôt avec esprit : l'histoire des deux missions de Démosthène en Macédoine, offre souvent l'union de ces deux caractères. Dans la discussion il fait le plus heureux usage de la plaisanterie : nous citerons deux exemples tirés de la troisième partie du discours contre Ctésiphon.

Démosthène se consolera aisément si les juges condamnent la proposition de Ctésiphon : « Non, par Hercule, n'allez pas craindre que » Démosthène, homme de cœur et soldat sans égal, s'il n'obtient le » prix de la valeur ne se se tue en rentrant chez lui : il se rit telle- » ment de votre estime que cette tête maudite et comptaDle que » Ctésiphon veut faire couronner, en dépit des lois, il se Test mille » fois tailladée, ce dont il a tiré de beaux profits, grâce k ses accu- » sations pour blessures graves, et qu'il y a reçu force soufflets, si » bien que la marque des doigts de Midias s'y voit peut-être encore. » Car ce personnage ne possède pas une tête, mais un revenu (U). »

(11) Karà Krtiatf, p. 606-603. — Le texte donne rpéao^ovt revenu, et non xtfd^am^ capital, que proposent plusieurs commentateurs : Eschine laisse aux

Démosthëne prétendra qu*Eschine a renoncé à ses habitudes d'abstention et de silence pour intenter un procès à Gtésiphon^ en vue de se faire bien venir d'Alexandre. — « Mon silence, Démosthène, est » l'effet naturel de la modération de mes goûts. Content de peu, je » n'ambitionne pas de m'enricbir honteusement, et je me tais ou je » parle suivant qu'il liie parait convenable, non pour trouver de quoi » suffire à mes passions. Mais toi, l'argent reçu, tu gardes le silence ; » l'argent dépensé, tu jettes les hauts cris. Tu ne parles ni à ton heure^ » ni suivant ta conscience, mais à l'ordre de qui te soudoie , et tu » risques effrontément des assertions de hâbleur sur lesquelles k » l'instant tu es convaincu d'imposture. L'accusation du décret de » Ctésiphon que tu me reproches d^avoir intentée non en vue de » l'intérêt puldlic, mais pour me faire bien venir d'Alexandre, a été » déposée du vivant de Philippe, avant l'avènement d'Alexandre, » quand tu n'avais pas encore rêvé de Pausanias, ni joui de la conver- » sation nocturne d'Athénè et d'Hèra. Comment donc , à l'avance, » aurais-je courtisé Alexandre, à moins d'avoir eu le même songe que 9 Démosthène?»(12)

Démosthène raisonne et discute avec plus de nerf, serre de plus près son adversaire, mais il a moins d'esprit et surtout moins de grâce et d'aisance qu'Bschine. Rude jouteur s'il en fut, il a le rire amer et forcé de la haine : Eschine, au contraire, dans ses plus grandes violences, reste assez maître de soi pour trouver le mot spirituel et même gai. ' ^

Par l'exposition claire et facile, par l'expression élégante et naturelle, par la modération oratoire, Eschine est de l'école de Lysias : ses œuvres nous offrent la forme dernière et excellente de l'atticisme. Depuis un demi-siècle, l'art oratoire s'était enrichi : le pathétique, l'image , la gradation des preuves, l'ampleur des développements, avaient peu à peu animé, coloré, agrandi les cadres purs et corrects des vieux maîtres. L'éloquence s'était d'abord appliquée à exposer les faits et les idées dans un style clair et naturel : atteindre au vraisemblable et convaincre par l'évidence lui suffisait. De même, dans les arts, le premier progrès fut de reproduire exactement les contours et de modeler fidèlement la forme. Mais Raphaël lui-même ne s'en tient pas k sa première manière ni l'éloquence attique aux grâces trop nues

auditeurs le plaisir de trouver eux mômes le facile jeu de mots de xe^aA^y et

(12) L. 1., p. 612-613. — A propos du jugement qui suit, nous remarquerons que Longin , dans sa comparaison d'Hypéride et de Démosthène , et Quintilien , dans sa comparaison de Cicéron et de Démosthène , refusent au grand orateur le don de la plaisanterie. V, rcp/ £fv(;oyç, xxviu; Instit. Orat. x, 1.

deLysias. Pour convaincre les auditeurs, pour entraîner les âmes, l'orateur emploie des moyens nouveaux : il emprunte à la dialectique Tart de coordonner les preuves, de faire ressortir certains points, d'en dissimuler d'autres ; il prévoit les objections et les réfute directe-ment ou indirectement; la démonstration devient une discussion. En . même temps, la passion trouve une voix, voix tour à tour pathétique et ironique : elle pleure, insulte^ raille^ proteste, exagérant toutes choses, car l'exagération est sa forme naturelle, par laquelle seule elle captive et entraîne. L'élocutionmo^ns timide acquiert d'autres qualités que la correction et que la clarté : elle emprunte k la poésie le coloris des mots brillants et l'harmonie des nombres. Telle fut réioquence attique au moment de sa perfection, telle elle nous apparaît dans lés œuvres de Démosthène et d'Bschine. Entre les deux orateurs, il y a diversité de mérite et pour ainsi dire de tempérament plutôt qu'inégalité de génie. Si la grandeur de son œuvre et aussi la supériorité de l'intelligence assurent à Démosthène le premier rang, Eschine occupe une place voisine. Il n'a écrit que trois discours, mais ce sont trois chefs-d'œuvre qui suffisent à maintenir sa gloire. Des critiques anciens les avaient surnommés les Trois Grâces (43).: le mot ' n'est juste qu'à demi, car il ne rappelle en rien ces mérites éminents d'Eschine, la virilité et la véhémence.

Chaque orateur préfère certaines idées générales, s'adresse plutôt à certains sentiments : ce sont les lieux-communs^ ou, pour mieux dire, les sources vives de son éloquence. Eschine est éminemment conservateur : ce qu'il admire ce sont les institutions et les mœurs anciennes, les hommes d'Etat et les guerriers anciens; il se préoccupe de l'administration de la cité plus que de la politique extérieure ; pour le bonheur de sa patrie il a une médiocre confiance dans l'habileté des orateurs, et attend tout des vertus privées et de la protection des dieux. Aussi, ne cesse-t-il de rappeler au respect des lois de Solon, de flageller les vices contemporains, de recommander l'observance exacte des divers règlements. Il semble d'ailleurs posséder k fond la législation athénienne et les traditions antiques. Il aime à parler de l'éducation de la jeunesse, fait appel souvent aux sentiments de la famille. Sans prétendre à l'austérité d'un Phocion, il prend volontiers le personnage de censeur et ne craint pas qu'on lui oppose les exemples de sa vie privée. — Démosthène est tout autre : il ne son^e qu'à l'intérêt actuel de la patrie, à la nécessité de sauver la liberté menacée, et il espère plus d'une politique audacieuse et habile que de la réforme des mœurs et deTappui des dieux. Il a L'esprit nouveau et le sentiment

(13) PboUus, cod. 61.

du présent 0& ne trouve pas chez lui cet enthousiasme pour les mœurs antiques qui a inspiré de si belles pages à Eschine : il n'a pas non plus Tamour du foyer domestique ni le respect du culte Mais avec le sens des besoins du jour, il possède à un degré incomparable l'enthousiasme de la dignité de la patrie. Eschine ne comprend que la grandeur passée de son pays: Démosthène luttera jusqu'à sa dernière heure pour Thonneuret la liberté deFAthènescontempo^ raine.

L'éloquence d'Eschine, s'inspirant des souvenirs du passé et de principes généraux plus que des circonstances présentes^ tient parfois du genre démonstratif; de là peut-être le mot de sophistique dont s'est servi Hermogène. Il est naturel que ce caractère ne se retrouve point dans les œuvres de Démosthène.

Si, outre les trois plaidoyers que nous possédons, Eschine avait écrit quelques-uns de ses discours purement politiques {Siffiiiyoptkt) , nous pourrions les comparer avec les Olynthiennes et les Pbilippiques. Avait-il devant l'Assemblée cette brièveté incisive et lumîneusede Démosthène? On en peut douter: notons néanmoins que ses plaidoyers de l'Ambassade et de la Couronne sont beaucoup plus courts que ceux de Démosthène dans les mêmes causes. Il a en effet la facilité et la richesse sans les défauts voisins , la prolixité et la surabondance.

Les discours politiques d'Eschine ont péri parce qu'ils étaient le fruit de l'improvisation : notre orateur avait, en effet, ce don merveilleux; en cela supérieur à Démosthène, qui ne se risquait guère à la tribune qu'après avoir préparé et le fond et la forme de son discours. Philostrate, qui fait de lui un sophiste, comme nous l'avons vu, parle avec admiration de la puissance de ses improvisations ; il le compare aux prophètes rendant des oracles (14). Il y avait évidemment dans les écoles un souvenir très-vif de cette qualité particulière d'Eschine, souvenir commenté et défiguré par les légendes, mais qui avait son origine dans un fait réel et accepté communément. Au reste Démosthène a pris le soin d'établir une comparaison entre Eschine et luimême, et l'on ne saurait chercher d'autorité meilleure : « Quel orateur, » d'après vous^ a la voix la plus sonore , s'exprime avec le plus de » clarté et d'aisance ? Vous me répondez : Eschine* A quel orateur ces » gens-lk reprochent-iis ce qu'ils appellent .sa timidité et son embarras » en présence du la foule^ ce que j'appelle sa prudence? à moi. » (15) — Le mot d'improvisation n'y est pas et il faut faire la part de la

|14) Philostr. V. d. 8oph. 1 , 18, S 4.

(15) Dém, irepl xapuirp» p. 405.

modestie obligée: k cela près, peut-on dânander nn témoignage plus concluant ou un aveu plus décisif?

Eschine apprécie sévèrement le talent de Démosthène. Il appelle son rival sophiste, logographe , rhéteur artificieux ; il lui reproche remploi de locutions et de termes étranges (1 6) ; il critique surtout Tafiectation de.son débit «ses larmes, ses cris, les intonations de sa » voix. » (17) Mais ces critiques ne peuvent cacher la crainte que lui inspire le redoutable orateur (18). Démosthène, de son côté, revient souvent sur la belle voix d'Eschine, s'eflForce d'en faire rire, et^ pour en diminuer l'influence, répète que c'est la voix d'un ancien acteur que le public n'a pu supporter. — Tout cela de part et d'autre est-il bien sincère? On en peut seulement induire que la déclamation de Démosthène était plus savante, que celle d'Eschine était plus simple et plus calme; Tun suppléant aux défauts de sa voix par un débit soigneusement étudié, l'autre disant avec plus de largeur, détaillant moins, et comptant sur l'effet très grand d'un organe puissant et agréable. Ces conjectures s'accordent avec ce que nous avons dit de la nature si diverse du talent des deux orateurs.

Pourrait-on retrouver Tattitude d'Eschine à la tribune? Il reproche aux orateurs de son temps de parler la main en dehors ; il leur rappelle que Solon est représenté la main sous son vêtement (49). Il parait que Phocion fut toujours fidèle à ce vieil usage (20). Démosthène nous apprend qu'Eschine en rappelant l'attitude de Solon crut convenable de l'imiter (21); à ses yeux la question est peu importante : « Ce n'est • pas Tprateur, Eschine, c'est le député qui doit dérober sa main aux «regards. Tu as tendu la main en Macédoine d (22). — Ailleurs il appellera Eschine la belle statue (23) : ce mot peut avoir rapport à l'habitude d'un geste sobre et majestueux. Enfin Eschine accuse Démosthène de sauter à la tribune au lieu d'y monter (24), de s'y démener en gesticulant (25). N'oublions pas qu'Eschine était un des

(16| Kich. xark Yirvi(Ti(f. p. 554-555. Cf. p. 622-623 : fg ovofidrav (TwyKeifievoq ûiifôpuTroçy Kat toùrav TTiKpav xaî xepiép'yav. Cf. Didot, Fragm. Poet. Comte, ^

Avjfioffôévovç rviv paxox'epTrep^ûpav*

(17) Eech. xccrà Kn^trif. p. 597 , 602.

(18) Esch. id., p. 565 : êeivbq XéyeiVy KMcàq (iiufai.

(19) Esch. xarà Ttfi. p. 52-53.

(20) Plut. V. d. Phoc. ,ch. iv.

(21) Dém. Trspîxaparp, p. 420.

(22) Dém., id., p. 421.

(23) Dém. xepl rov (rref, p, 270.

(24) Esch. Kcorà Knftrtf. p. 538:

(26) Esch. Kûtrà Knjffif, p. 557, jcumAÇ xepiâiyuif fficwr^u èirî roù fi^fjcM'oç.

habitués de la palestre, et qife les exercices réguliers donnent au corps un aplomb et une sorte de dignité ordinaire qui résultent de la proportion harmonieuse des formes et de l'aisance des mouvements. Durant sa jeunesse^ Démosthène, soit par goût, soit par nécessité^ fréquenta peu les gymnases : il mena toujours une vie studieuse, coupée vraisemblablement par des intervalles donnés au repos ou au plaisir, et s'attira les railleries de ses concitoyens qui Boupçonnaient sous la délicatesse de ses moeurs^ un manque de virilité et de vertu (26). Aux yeux de bien des gens, Eschine, vaillant soldat, athlète, ancien acteur, doué d'une parole sonore et facile, devait réaliser plus complètement cet idéal populaire de l'homme d'Etat grec que nous voyons déjà posé dans le vers célèbre de l'Iliade :

Orateur éloquent et valeureux guerrier.

(26) Démosthène, est-il besoin de le redire? -— n'avait pas le courage militaire. Eschine n'était pas seul à lui en faire un reproche, et il ne faudrait pas voir un éloge dans les vers ironiques du poëte Timoclés. Y. Fragm, Pœt, Comte, Didot, p. 616.

(27| Iliade, ix, v. 443. — Oratorem verhorum actoremqae rerum. Cicér. De Oratore^ iu, 15.

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