AVIS
Pour les discours d'Eschine, nous suivons le texte de F. Franke ; pour ceux de Démosthène, le texte de 6. Dindorf ; mais les renvois se rapportent à la pagination de Reiske, dont l'usage est si répandu et qui est reproduite en marge dans la plupart des éditions contemporaines. Voir d'ailleurs l'index bibliographique placé à la fin de ce volume.
CHAPITKE I
Premières années d'Eschine.
Escbine, du dême des Kothokides (tribu QEnéis), naquit vers Tan 388 avant J.-C. {♦) de parents libres et jouissant du droit de cité. Son père, Atrométos (2), appartenait par sa naissance à une pbratrie qui sacrifiait sur les mômes autels que les Etéobutades, famille illustre d'où était tirée la prêtresse d'Atbénè Polias et qui prétendait descendre de Butés, frère d'Erechthée (3) .
Atrométos dans sa jeunesse paraît avoir été athlète (4), ce qui n'impliquait aux yeux des Grecs aucune infériorité sociale (5). La guerre
(1) Olymp. 98, 1; Pyrrhion, archonte; avant J.-C. 388-387. Cette date dépend de celle qu'on assigne au discours contre Timarque, qu'Eschine prononça à rage de 46 ans. V. jcarà Ttfjidpxov , p. 74 , Reiske , et notre chap. V , note 9, fin.
(2) Né vers 437 avant J.-C. II avait 94 ans en 343. V. Eschine , frepî xapAippeffSeiaç. p- 313.
(3) V. Eschine, repî irapecTTp, p. 313; Harpocration , v. v. *Ereol^ovrd^at , ^ovToiSviq. Le célèbre orateur Lycurgue appartenait à la famille [yévoq^ gens) des Etéobutades. Pour la division du peuple Athénien en douze phratries qui contenaient chacune trente fyévvi, v. Harpocration, v. v. «yevvîjrai, irptrrvçj et Schoemann, Antiquiiates juris publici Grœcorurrif p. 166 et î206.
(4) J'accepte la traduction ordinaire des mots ^vvéSti aùriâ dôXelv rw a&fiari (Esch. yTBpl fca.pa.iep. p. 313), bien que je la croie discutable. II me semble singulier que Démoslhène ait négligé ce détail de la vie d'Atrométos : pourquoi, parmi tant de railleries et d'insultes à l'adresse d'Eschine et des siens , ne trouve-t-on pas le trait si naturel : « Mauvais comédien , fils d'un mauvais athlète? »» — *k6Xéiv rw aafiari équivaut peut-être à èpyd^eaBcu rw (T&fjiari.
(5) C'est ce que prouvent suffisamment « les glorieuses couronnes des jeux olympiques » (Bossuet, 'Discours sur V Histoire universelle^ III* partie). II est sûr que nous avons affaire à une famille fière de sa vigueur athlétique. Eschine [yr^pl leapaicp, p. 314) présente comme un mérite de son frère Philocharés qu'il fréquentait les gymnases, èv yvfivMioiq êiarpiQav ; il reconnaît volontiers
du Péloponèse lui fit perdre tout ce qu'il avait (6), et, pour comble de malheur, il fut banni d* Athènes par les Trente (7). Il était marié à cette époque (404 avant J.-Ch.), ayant épousé Glaucothéa, fille de Glaucos d'Acharné (8) : sa femme l'accompagna à Corinthe (9) qui, comme Thèbes, accueillait favorablement les victimes de la tyrannie qui opprimait Athènes. Mais le triomphe insolent de la faction oligarchique dura peu : on sait comment, au bout de quelques mois, Thrasybule de Stiria rentra dans TAttique à la tête d'une centaine de bannis, s'empara de Phylé, puis du Pirée, et grâce à la mésintelligence du roi Pausanias et de Lysandre, rendit à ses concitoyens les libres institutions démocratiques. Atrométos fut un des courageux exilés qui secondèrent Thrasybule dans cette entreprise glorieuse et que Ton appelait plus tard « ceux qui avaient ramené la démocratie » (10).
' Atrométos « avait eu sa part de tous les labeurs de la patrie , » comme son fils Eschine le répétait plus tard avec fierté (1 1) ; Glaucothéa (c avait souffert, » elle aussi, « des malheurs publics, » (12) et ces souvenirs de famille ravivés sans cesse par les entretiens de l'intimité et aussi par les gênes d'un ménage pauvre, laissèrent des traces profondes dans l'esprit des enfants (13).
Atrométos fut soldat à une date qu'il est difficile de déterminer^ et servit en Asie (14) : il se distingua dans des occasions périlleuses ;
qu'il était lui-même un des habitués de la palestre {xarà Tifidpx. p. 145) ; Karà Kr^fftfâvroç i p. 610). De ces passages mal compris est peut-être née la tradition qu'Eschine fut d^abord athlète , tradition conservée dans la vie d'Eschine . attribuée à Plutarque : yéoq ^è av koI èppai^évoç rô (Tafiart irepl rà tyufjLvdffia è^6vsi.
(6) Eschine, frepi xapairp. p. 313.
(7) Eschine, 1. 1.
(8) Eschine, ^repl irapaTp, p. 256.
(9) Eschine, ^spi xapairp, p. 314.
(10) Eschine, Tcepî xapaxp, p. 256, 313.
(11) Eschine, xarà Kr^fftf, p. 580.
(12) Eschine, ^epÎTrapairp, p. 314.
(13) Eschine le dit en propres termes : wo-rc o/xe/a fioi rcai o-y yj}ôi^ rk rijç TréXeaq àrv%vifiara. ehai Vo/ç àaîv àxoÙEtv, « les malheurs publics sont pour moi des malheurs domestiques et mon oreille s'est accoutumée k en entendre le récit. " irepî Trapa^rp. p. 256. — En deux endroits , il déclare rapporter des^ faits anciens d'après le témoignage de son père ; où tyàp rapà tqv àXXorpicovj 'aXXct irapà rov ircivruv oixeiordrov ravra èrvy6av6f/,yiv, 'Arpéfi^roç f/àp o ^dr^p h tjfjLérspoç.^. frspl^aparp. p. ^ô^. — 'ùqèyùrovrccrpèçrov èfi,avTov èyFvvôavSfAijv,... dq ttoXUkii; irpbq èfiè êie^i^'eiUTTi (r%oA?«. Karà Krrjaif , p. 580. Ces derniers mots nous montrent Eschine prêtant une oreille attentive aux longs récits du
vieillard.
11(14) Eschine, ^epi icAponcp-, p. 313. Dans ce passage , Eschine me parait
chose toute naturelle de la part d'un athlète robuste et d'un compagnon de Thràsybule. Dans la famille de sa femme, nous trouvons le même caractère d'énergie et de vaillance militaires : Cléobulos, frère de Glaucothéa, commandait avec Démènétos l'escadre athénienne qui battit le navarque ou amiral lacédémonien Chilon (15),
De retour à Athènes, Atrométos dut chercher quelque moyen de subvenir à ses besoins et k ceux de sa famille. Les temps étaient durs (16) , car la tyrannie des Trente, succédant à une guerre longue et malheureuse, n'avait fait qu'en aggraver les conséquences et augmenter la misère publique. Atrométos ouvrit une école (17). Démos-
énumérer les divers titres de son père à l'estime publique , sans s'astreindre à un ordre chronologique. La traduction de M. Stiévenart « banni sous les Trente il alla servir en Asie » , impliq^ie que les Grecs firent quelque guerre en Asie vers 403, ce qui est contraire à tous les témoignages ; d'autre part , Atrométos n'aurait guère pu revenir assez tôt pour contribuer au rétablissement de la démocratie. Il a donc été soldat avant ou après la domination des Trente. Je pencherais pour la période antérieure : après les désastres de l'expédition de Sicile , peu de citoyens furent dispensés du service militaire. (V. Ariàtote , Politique, L. V, ch. m) , et les principales opérations eurent pour théâtre les côtes de l'Asie mineure.
jl5) Eschine, xepî Traparp. p. 256.
(16) Pour la situation misérable du peuple Athénien vers 403, v. Xénophon, Mémi râbles, II, 7-8. La situation d'Euthéros, forcé de travailler de ses mains pour vivre, est exactement celle d' Atrométos, ruiné lui aussi par les événements.
(!7) Les deux faits principaux de la vie d' Atrométos et de Glaucothéa, à partir de leur retour à Athènes , l'école de l'un et les initiations de l'autre , nous sont connus par Démosthène que les divers biographes copiant à l'envi, et confirmés par le silence même d'Ëschine. Quant aux autres détails que Démosthène nous donne sur la vie privée des parents de son adversaire, ils me paraissent tout à fait indignes de foi. La plupart des biographes les ont reproduits sans songer que la calomnie était un assaisonnement ordinaire dés procès athéniens , et par un entraînement d'admiration 'pour le grand nom de l'auteur, comme si ce n'était pas diminuer sa gloire que de lui suppose^ un rival aussi indigne de lui. Ajoutons que le langage d'Ëschine, toutes les fois qu'i> parle des siens , ce qu'il fait volontiers , est empreint d'une sincérité émue et simple dont il convient de tenir compte .
Atrométos, d'après Démosthène (Tepî arefdvou , p. 270) , s'appelait d'abord Tromès, le poltron, et était esclave du maître d'école Elpias ; à titre d'esclave , il avait le« jambes entravées dans des ceps et le cou pris dans un collier de bois. Apollonius (vie d'Ëschine) riproduit ces détails et embellit le tableau sans s'en douter : « On dit qu'il était d'abord esclave et qu'il montrait les lettres aux enfants, les pieds pris dans des ceps ». — Libanius, dans sa comparaison d'Ëschine et de Démosthène , affirme gravement que Tromès devait être un bien mauvais esclave, »• car on ne lui aurait pas mis les ceps, s'il n'avait commis nombre de méfaits, où yap âv èv Tréêaiq ^v, eV fcijf ^oXXdxiq eïXrj^ro xMcovpyjav, »» Crescit eundo. — Eschine, toujours d'après Démosthène, aurait eu l'heureuse idée de modifier le nom de son père par la simple addition de deux byllabes et
thène devait plus tard reprocher amèrement au fils le métier modeste du père, mais il est douteux que ce dédain aristocratique fût dans les mœurs athéniennes. Autant qu'on en peut juger par les rares témoignages qui nous restent , la profession d'instituteur (ypa,fjLfxMrt(Trviq) était plutôt honorée. Pouvait-il en être autrement' chez un peuple où le fils n'était plus tenu de fournir des aliments à son père devenu vieux si celui-ci avait négligé de lui faire donner un premier degré d'instruc* tion [\ 8) ? Ce sentiment paraît d'ailleurs avoir été commun k la plupart des peuples grecs. Lorsque les habitants de l'Attique abandonnèrent leur patrie à Xerxès et allèrent chercher un asile dans certaines villes du Péloponèse et entre autres à Trézène, les Trézéniens, non contents* de fournir aux besoins matériels de leurs hôtes, décrétèrent, sur la proposition de Nicagoras, que des maîtres payés par la cité seraient
de faire Atrométos (rintrépide) de Tromès (le poltron). Le nom de Glaucolhéa serait aussi de l'invention d'Eschine, et sa mère aurait été plutôt connue par le surnom d'Empusa. Le biographe anonyme d'Escbine donne une singulière origine à ce surnom plus ou moins authentique : raùrviv ^è {(j^aal) aKoruvav Vjc tôxcav opfjLUfÂévijV xai èKfCQovffav Tra'iâaq xal yvvaiKaq ^"EfjLirou^av ovofi^eurôijvcu, fTÉ« yvKrepivbv fdvràfffjia tj 'EfjLTovaa, Cf. Harpocration, v. ''EfjLTTovaay et Dissen, Explic, orat. de Cor,, p. 304.
Je laisserai de côté ce que Démosthène affirme des mœurs de Glaucothéa : les détails où il se complaît sont intolérables dans notre langue. Plusieurs considérations les rendent, d'ailleurs, plus qu'invraisemblables: 1° Eschine n'hésite jamais à se faire honneur de sa famille ; 2° le peuple athénien a comblé de distinctions les fils d' Atrométos et de Glaucothéa; 3° les imputations les plus injurieuses pour ces deux personnages ne se trouvent que dans le discours sur la Couronne , prononcé en 330 , lorsqu'Atrométos était mort en 342 ,. âgé de 95 ans : à moins d'avoir un auditoire de centenaires, Démosthène pouvait parler tout à son aise de la jeunesse des parents d'Eschine> et sans courir risque d'être contredit. — M. Stechow(v. JEschiriy p. 5) remarque très-bien que Démosthène semblerait s'être livré, entre le procès de l*Ambassade et celui de la Couronne , à une enquête minutieuse sur la famille d'Eschine.
Fils d'un esclave , dans l'hypothèse de Démosthène, Eschine pouvait-il être citoyen autrement que par fraude? Cependant, J'orateur est ici moins aflSrmatif : « Une fois inscrit dans un dême, je ne dirai pas par quels moyens, tu choisis le plus honorable des métiers- » Tep« crreyav. p. 314. Quant aux expressions èXevôepoq èx êovXou, ^Xovaioç èx rraxov Sik rovrovaî yei/ovâç, ibid., p. 270, 271 , je n'y puis voir que des hyperboles. Démosthène serait plus précis s'il était sûr de son fait.
Hermogène donne le mot juste pour caractériser le genre de talent que Démosthène déploie dans ses invectives contre les parents et contre la vie privée d'Eschine Msv ^ijXovrai on xafj^a^e'iv èriararat, Hermog, Rhet. gr. de Walz , m, p. 442. — Les traits satiriques que Théophraste place dans la bouche du Médisant (ch. xxviii) , semblent empruntés au discours pour Ctésiphon : il n'y guère que les noms de changés.
(18) Plutarque, v. de SoL, cf. 22 ; Vitruv. prœfat. lib, vi.
chargés d'instruire les enfants des réfugiés (19). On comprenait dès lors qu'il y aurait eu et une contradiction et un danger à laisser dans une ignorance absolue ceux qui devaient être un jour* les citoyens égaux d'états libres, et prendre part, soit par leurs votes, soit personnellement, au gouvernement et à l'administration de leur pays.
Les maîtres de la jeunesse profitaient sûrement d'une appréciation si intelligente des avantages de l'instruction ; mais, pour peu que l'on tienne à se fprmer une idée précise de la position qui leur était faite par les usages et par les mœurs, cette conclusion trop générale paraîtra insuffisante. 11 convient donc d'entrer dans quelques détails.
L'enseignement, à Athènes, étÉt libre, et l'on n'y voyait même pas d'établissements d'instruction fondés et entretenus par l'Etat ; mais des lois sévères protégeaient les mœurs des enfants (20), et des magistrats spéciaux {(rcù^fiovicrraL, modérateurs, correcteurs) en faisaient observer les prescriptions (21). L'Aréopage exerçait d'ailleurs une surveillance générale sur tout ce qui concernait l'éducation de la jeunesse. Les matières du premier, enseignement étaient naturellement assez restreintes : l'enfant apprenait à lire, à écrire, k compter, récitait de mémoire les passages les plus moraux d'Homère, d'Hésiode, de Théognis, de Phocylides, et recevait aussi quelques notions de musique (22).
Les jeunes gens riches ne s'en tenaient pas là, et complétaient leurs études sous la direction de musiciens, derhéteurs, de philosophes et de mathématiciens.
Dans de telles conditions, la profession d'instituteur devait être placée par Topinion à peu près au même niveau que Ja plupart des professions exercées par des personnes libres : elle valait ce que valait l'homme. Si Démosthène fait volontiers un reproche à Eschine de la profession de son père, ce n'est point qu'elle lui paraisse un métier servile et indigne d'un citoyen ; mais elle enrichit rarement, ceux qui s'y livrent, et Démosthène tient à établir la pauvreté des parents pour
(19) Plutarque, v. de Thémist,, c. 10.
(20) Eschine , Kàràxriiffif, p. 610; xarà Ttfx,, p. 37.
(21j V. Schœmann, Aniiquit., p. 310, 337. M. Schœmann croit cette magistrature d'une date relativement récente , se fondant sur ce qu'il en est fait mention seulement par des grammairiens ou dans des inscriptions peu anciennes. Le mot lui-même se trouve dans Démosthène, appliqué ironiquement à Eschine et à son frère Aphobétos (Dém. xtpî iraparp,jp. 43.3), et je vois que M. Schaefer [Apparatus, ad l. L) et M. Stiévenart (rmd./rawp., p. 300, a) traduisent Tun par moderator , l'autre par magistrat. Ce passage me semblerait concluant , du moins pour l'époque de Démosthène. V. aussi Thucyd, viii, 48, fin.
(22) V. Schœmann, Antiquit., p. 332.
en faire la hase de ses attaques contre la probité du fils. D'un argument de circonstance, on aurait tort d'inférer l'existence, chez les Athéniens, de préjugés qui leur étaient, pour le moina^ aussi étrangers qu'à nous. Leur opinion vraie me semblerait mieux ressortir du joli fragment d'Ion de Chios^ où nous voyons un simple maître d'école assis k la même table que Sophocle et discutant librement avec le grand poëte (23). Pendant qu'Atrométos enseignait h ses élèves Talphabet nouveau qui, depuis l'archontat d'Euclide, remplaçait définitivement l'ancien alphabet, sa femme Glaucothéa pratiquait Tinitiation k certains mystètères inférieurs dont Démosthèna nous a donné une description curieuse et complète (24). Au premier abord, le détail de ces pratiques étranges semble invraisemblable^ on croit assister à quelque scène de sorcellerie antique (25) , et l'on se refuse à admettre que des idées religieuses aient jamais pu se cacher sous un cérémonial aussi bizarre. Faut-il néanmoins, aller aussi loin que certains auteurs et regarder, avec les uns, Glaucothéa comme ,une affreuse bohémienne (26), ou, avec d'autres^ nifer le fait affirmé par Démosthène si
. (23) Frg. 1, éd. C Miiller (DIdotj. — M. Mure induit de ce fragment.que dans certaines villes grecques . les maîtres d'école appartenaient à la classe supérieure des citoyens et étaient reçus dans la meilleure société : «< They it seem however to hâve belonged to the upper rank of citizens in some states, » and to hâve been received in the best circles. » J'extrais ces lignes d'un développement important sur l'éducation chez les Grecs pendant la période attique. Mure, Historyof Grecian literaturc , iv , p. 32-37. Cf. m , p. 448.
(24) Démosth. , Trepi Trapairp. p. 40 î : oùx Xcraffiv ovr.oi ro fièv è^ àpxîijç rkq fiiCXovq àvûLfyi<yvw(rxovrd ae rfi fi^^rpt reAouerjy, xccî ttocWch. o vra èv Otaffoiq xai fjieôùovarty àvôpa^oiq xaXiy^où/jievov', p. 419 : raùr^q {rvjç tyîjç) âV/ reAoucra fjLèv ij fj^iJTi^p OLÙrov xcù Kaôaipovaa xal KCcpTrou/MÉvv} rkq rav xpa/jiévco'j oîxiaq è^éôp£4/e ToffoÙTovq rovrovffL Scbaefer (Apparatus , ii, p. 664) anticipant sur lesjnjures du discours pour Ctésiphon annote ainsi ce dernier passage : Intellige de consuetudine cum meretrice. M. Stiévenart traduit avec raison : « Dans cette " même patrie , sa mère voyant fructifier par l'argent de ses pratiques son
» métier de mystères et d'expiations. »>, p. 296 , a. — Le passage principal
est dans le tc/ji arsfdvov, p. 313; j'en donne la traduction plus loin.
(25| « Tu lisais le grimoire pendant qu'elle initiait. « Trad. de M. Stiévenart, p. 395, a. Démosthène dit seulement : ràq (itSXovq àueyiyifaaxeq, rept crf^. p. 313.
(26) Le mot bohémienne est de M. Landois dans son édition classique du discours pour Ctésiphon. Ce n'est point que M. Landois puisse être accusé d'injustice envers. Eschine ou les siens. Dans cette édition , comme dans celle du discours contre Ctésiphon, il est au contraire constamment préoccupé de réagir contre l'opinion commune , et de faire rendre à Eschine la part d'estimo qu'il croit lui être due. — Passow , dans les quelques lignes qu'il donne à Glaucothéa accepte , réunit et grossit les imputations les plus odieuses de Démosthènp. Vermischte Schriften , p. 64.
nettement et à plusieurs reprises, et reproduit par la plupart des biographes d'Eschine, en y substituant l'hypothèse de fonctions particulières que Glaucothéa aurait remplies dans la célébration des mystères d'Eleusis (27)? — Il vaut mieux admettre le fond de l'assertion de Démosthène : Glaucothéa initiait , était rsXé(Trpuc , pour employer le mot grec qui n'a pas d'équivalent exact dans notre langue.
Ce fait, assez insignifiant k nos yeux, devait être plus im.portant pour les Athéniens, puisque Démosthène s'en fait une arme contre son ennemi. Voyons d'abord ce qu'il devient entre ses mains.
Dans le discours sur PAmbassadç (28) , Glaucothéa est représentée TDomme une femme adroite et avide, profitant de la dévotion naïve de sa petite clientèle qu'elle purifie pendant que son fils Eschine lit les formules sacrées : c'est la prêtresse de rites inférieurs . Une seule allusion est faite aux dangers de cette profession : « Ces rites ont déjà fait punir de mort une autre prêtresse (29). » Mais Torateur n'insiste pas, car il veut seulement établir la pauvreté de la famille d'Eschine.
Dans le discours de la Couronne^-c'est autre chose. Démosthène, après avoir attaqué avec une violence inouie et qui rappelle l'ancienne comédie, les mœurs mêmes de Glaucothéa, nous montre le fils prenant part aux rites que pratiquait la mère et trace ce tableau curieux de certaines initiations, tableau où Eschine, d'un bout à l'autre, est condamné au rôle de servant et a'acolyte.
a Devenu homme, tu aidais ta mère dans ses initiations en lui » lisant les formules et en lui rendant d'autres services : pendant la » nuit, tu couvrais les initiés de la peau de faon, tu leur présentais la » coupe mystique, tu les purifiais, tu les frottais de limon et de son, » puis tu les faisais se relever une fois purifiés en leur faisant dire : » J'ai fui le mal, f ai trouvé le bien, tout fier de crier plus fort que » personne (et je crois que c'était vrai : pensez-vous qu'avec cette voix » sonore il ne poussait pas les cris les plus éclatants ?) ; le joor , con- » duisant dans les rues les troupes brillantes de dévots couronnés de )) fenouil et de peuplier, pressant dans tes mains les serpents et les » élevant au-dessus de ta tête, tu criais : Evœ Sabœ, et tu dansais en » chantant: HyèsAttès, Attès Hyès, salué parles vieilles des noms de
(27) Cette opinion est de M. Stechow : Mater JËschinis mysteriis magnis subministrabat,^, 4. — En face des afGrmations catégoriques de Démosthène et du silence d'Ëschine, elle ne peut être jnaintenue. H est déjà parlé des initiations de Glaucothéa dans le discours de Démosthène sur l'Ambassade (v. supr, N, 24) et Eschine n'a rien répondu.
(28) V. supr. N. 24.
(29) Démosthène, ;rep{ rifç ^«pa;rp; p. 431.
» coryphée, de conducteur, déporte-corbeille, de porte- van et d'au- » très pareils, et recevant pour tes services des gâteaux, des tourtes, » des petits pains » (30) .
On regarde d'ordinaire ce passage comme un exemple de ce que pouvait se permettre l'orateur athénien dans ses attaques contre la vie privée d'un adversaire. Mais cette appréciation me semble superficielle. Eschine accusait Démosthène d'avoir causé tous les malheurs de la ville d'abord par sa politique, puis par suite d'une influence funeste attachée à sa personne, et qui faisait nécessairement échouer toutes les entreprises auxquelles il s'associait : il l'accusait d'être le mauvais génie de la Grèce [àîkirvipioq tîjç *EAAaJbç), et d'avoir précipité dans d'irréparables malheurs tous ceux, particuliers, princes, républiques, qui avaient écouté ses conseils (31). Cette accusation, soutenue de celle d'impiété, était de nature h produire une impression profonde sur l'esprit des juges athéniens. Démosthène voit le danger, et passant immédiatement de la défense à l'attaque, il retournef contre Eschine cet argument redoutable. Le sentiment qu'il s'efforce de faire naître dans Tâme de ses auditeurs, est tout ensemble un mépris général delà vie antérieure d'Eschine et l'indignation religieuse que doit mériter le complice de Glaucothéa dans la pratique de rites mal famés ; il veut mettre h profit la défaveur qui s'attachait aux initiations privées, car elles étaient une innovation et l'on pouvait y voir une parodie et une profanation des mystères d'Eleusis.
L'éducation et les premières habitudes, le milieu moral où l'homme croit et grandit ont une telle influence sur sa destinée^que, sans sortir de notre sujet et sans d'ailleurs nous appliquer à discuter les diverses assertions de Démosthène, nous pouvons examiner avec quelques détails ce qu'étaient ces rites singuliers que pratiquait Glaucothéa.
A côté et en dehors du culte régulier, des cérémonies religieuses se rattachant à des idées et à des sentiments d'origine orientale, s'étaient
(30) ^epî rov arsfdvovy p. 313. — Dans la traduction que M. Stiévenart donne de ce passage , il s'efforce évidemment de trouver des équivalents comiques pour plusieurs mots du texte : de là , les termes grimoire, affubler, primer par Véclat des hurlements , Celte recherche de mauvais goût est étrangère à Démosthène. Je n'accepte pas non plus la traduction que M. Landois, et cela d'après Dissen, donne des motsrà'AAa ŒvveffKeuapovy iu faisais les autres Jongleries, Dans le parallèle que Démosthène établit entre sa condition privée et celle d'Eschine , son ironie me paraît affecter plutôt le ton d'une simplicité méprisante. Pour les difficultés de tout genrq que présente Tintelligence de ce passage,, on peut voir les notes de Dissen et de M. Landois.
.(31) xaràKTfjfftf. p. 605, 521 et passim.
établies de bonne heure en Grèce. Le principe de la nécessité de l'expiation des fautes et de la purification des coupables, étranger aux croyances primitives des Hellènes, avait été généralement accepté, surfout depuis que les communications avec l'Asie et l'Egypte étaient devenues fréquentes (32). Les mystères d'Eleusis, destinés à satisfaire ces aspirations religieuses, paraissent un premier essai de conciliation entre les nouveaux rites mystiques et un culte plus ancien fondé sur des traditions locales ; mais ils furent sans doute insuffisants^ car dès l'époque d'Epiménides (vers 600 avant J.-C), nous trouvons à Athènes les initiations orphiques, auxquelles se rattachaient divers rites populaires qui tantôt restaient le bien de grandes familles où la prêtrise était héréditaire, tantôt passaient entre les mains de simples particuliers : ces derniers ne se faisaient guère ftute de prélever un tribut sur la crédulité populaire et finirent par former une classe plus nombreuse qu'estimée, mais dont les services étaient toujours recherchés(33). Durant l'enfance d'Eschine il est probable que les initiations profitèrent du mouvement religieux qui s'était produit à la suite des malheurs d'Athènes k la fin du V^ siècle, et dont le procès de Socrate fut une des premières conséquences. De tout temps le peuple Athénien avait donné des marques d'une piété inquiète et exaltée ; l'influence d'Epiménides, la première guerre sacrée^ la popularité de Nîcias, Texil d'Anaxagore, de Damon, de Pr'otagoras, de Diagoras, l'impopularité de Phidias et d'Aspasie, la panique et les rigueurs qui suivirent la mutilation des Hermès, le procès des généraux vainqueurs aux îles Arginuses, forment un ensemble de faits que l'on trouverait difficilement dans l'histoire d'un autre peuple grec (34). Cette disposition naturelle fut en quelque sorte réveillée et ravivée par la vue des malheurs présents qui paraiss^aient un châtiment divin autant que le résultat de fautes politiques. L'imagination populaire, si excitable, se prit d'une nouvelle passion pour les cérémonies religieuses où l'on voyait un remède k tous les maux de la patrie.
Que Glaucothéa ait profité plus ou moins discrètement du zèle pieux de «es initiés, qu'elle ait fixé un prix raisonnable ou excessif à la participation aux rites dont elle possédait les formules, c'est ce que nous ne pouvons ni ne devons rechercher, et Démosthène lui-même eût été fort en peine d'établir, preuves en main^ l'avidité de la pauvre rsXéa-Tpta : ce qu'il importait de retrouver et de noter, c'était le caractère particulier de ce ménage antique où Eschine devait naître et grandir.
(32) Grote, Hist. grecque, I, p. 24, sqq. Trad. franc,
(33) Grote , l. L Thêophr., Ch. xvi.
(34) V. Mure, Hist, of, Gr, lit. ly, Appendix A.
Dans toute la vie publique du rival de Démosthène, nous rencontrerons les traces des diverses influences qui avaient entouré son berceau et présidé à son éducation. Il tiendra de son père la vigueur athlétique et le courage militaire, de sa mère le respect des traditions religieuses, de tous deux un souvenir trop vif des malheurs anciens d'Athènes et la crainte de malheurs nouveaux. Son caractère sera un mélange de hardiesse personnelle et de piété scrupuleuse ; ses vues politiques auront dans leur honnêteté quelque chose d'étroit, de circonspect et d'égoïste. Ce dernier trait était commun à beaucoup des contemporains d'Eschine : médiocrement enthousiastes, ils redoutent les entreprises vastes et aventureuses ; leur patriotisme. ne voit rien au delà de l'intérêt immédiat de la cité. Pour eux comme pour lui, de telles dispositions étaient la conséquence des misères domestiques liées au souvenir des malheurs publics ; elles étaient le fruit des enseignements d'une foule de pères et de mères désireux d'épargner à leurs enfants les souffrances qu'ils avaient traversées. A ce point de vue, et tels qu'on peut se les représenter de si loin, dans l'ombre où les a laissés l'histoire, à peine éclairés par quelques reflets de la renommée de leur fils, Atrométos et Glaucothéa peuvent être regardés comme deux types modestes de cette génération athénienne qui, ayant grandi pendant la guerre du Péloponèse, eut pour tâche honorable d'en réparer les désastres.
Atrométos et Glaucothéa eurent trois fils. L'aîné, Philocharès, devint un peintre distingué, servit sous Iphikrate, et en 343 était stratège depuis trois années consécutives (35). Le second fut Eschine. Le plus jeune, Aphobétosfut d'abord greffier (36), puis il fut chargé par le peuple des fonctions importantes de contrôleur des finances (37), fonctions qui paraissent avoir exigé chez ceux qui en étaient investis un certain degré de fortune. A une date antérieure à 343, il fut envoyé ,en ambassade auprès du roi de Perse (38). Philocharès et Aphobétos
(35) Démosth. yrepî xapairp, p. 414, 415. Escbine, xepî ^raparp, p. 314, 315. Démosthène appelle Philocharès un peintre d'armoires et de tambours. Son commentateur Ulpien Taccuse d'injustice et va, je ne sais sur quel fondement, jusqu'à comparer Philocharès à Zeuxis et Apelles. L'opinion de Bremi {ad JSschin. defalsa leg., p. 227) semble la plus raisonnable : Qiwdsinon omnem fidem habemus Ulpiano, Pkilocharem cum Zeuxide et Apelle comparaniv, non dubitamus tamen quin Demosthenes illius virtuU deiraxerit,
(36) Démosth. repî rapayrp, p. 415.
(37) Esch. xepi rapairp. p. 315. V. Schœmann, Antiquit., p. 250, 238. Je suis l'opinion de M. Stechow (p. 13) , bien que les termes d'Eschine me semblent ne pas Tautoriser d'une fa(^on absolue : xaXaq ^è jcaî âiKaiaç rav . ù^uripoiv wpocéiQv è^ifuXtideUi 8rs aùràv è^i t\iv xoiv^v iioUy^triv s'îKea&e,
(38) Esch. 1. 1.
semblent s'être acquittés honorab]ement des diverses fonctions qui leur furent confiées, avoir obtenu Testime publique et même une certaine popularité (39).
Atrométos mourut vers 342, âgé de quatre-vingt-quinze ans (40) Il avait vécu assez longtemps pour être témoin des succès, de ses enfants^ et Tannée même qui précéda celle de sa mort, il avait vu son fils Eschine sortir vainqueur de la lutte qu'il avait eu à soutenir contre le redoutable Démosthène au sujet de l'Ambassade. Sa femme, Glaucothéa, la prêtresse des mystères orphiques^ l'avait sans doute précédé dans la tombe, autant qu'on peut l'induire d'un passage du discours sur l'Ambassade où son fils se la représente éperdue et tremblante h la vue du danger qui lé menace (41).
(39) Cela me paraît résulter aussi bien des paroles de Démosthène que de celles d'Eschine.
(40)Esch. xark Krifffif. p. 580. V. supr. n. 2.
(41) £sch. irtpî raparp. p. 314, 315. Je suis ropinion de Bremi. M. Stechow (p. 5) conclut du môme passage que Glaucothéa était encore vitante en 343 «