‹ Eschyle, Sophocle, EuripideChapitre 27 sur 96 · Sens iiicerlain · texte numérisé non relu

Sens iiicerlain

LES ElMKNinES. 79

Athé>é. — Écoutez maintenant ma loi, peuple de l'Attique, vous, premiers juges du sang vereé. Désormais, ce tribunal restera établi pour toujoui-s chez le peuple d'Egée. Il occupera cette colline, où s'établirent et dressèrent leurs tentes les Amazones, quand elles vinrent, en haine de Thésée, envahir ce pays, et élevèrent ici, en face de la ville, une ville nouvelle aux hautes tours; ici, elles sacrifièrent à Ares, et c'est pourquoi ce rocher, cette colline gardent le nom* d'Ares. Ici résideront le respect et la crainte, sa sœur, qui, jour et nuit, empêcheront les citoyens de commettre l'injustice, tant qu'eux-mêmes ne chercheront à rien innover dans leui^s lois : car si l'on souilh' l'eau puie en y mêlant les Ilots ini|)urs d'un bourbiei-, on n'y trouvera phis la boisson salutaire. Ni anarchie, ni despotisme, teUe est la règle (jue je conseiHe aux citoyens dobseiver avec tidélité; et (piils ne bannissent pas de la ville toute répression. C^ir qui serait juste parmi les honunes, sans la crainte? Qu'ils révèrent donc comme il convient ce conseil vénérable, et ils auront en lui un boulevard pour leur pays, une sauvegarde pour la ville, telle qu'il n'en est point de* senddable parmi les hommes, ni chez les Scythes', ni dans la contiée de Pélops. Incorruptible, auguste, toujours en éveil, tel est \o tribunal (jue j'institue poui' veiller sur cette terre. j)our garder Wv'û ouvert cpiand les auties dorment I Voilà le pivcepte que je donne pour l'avenir aux citoyens de ma ville ; maintenant il faut se lever, et déposer son vote, pouirendre la justice conioiinément au seinuMit I J'ai dit.

Les in|:«^s procédiMit au vole, «•( Pallas déchu»' quo, n'ayant

1. IV.ipivs la li-aditioii nrdiiiaiiT. le nom «lo lAiropa^M» venait de rc (|ii«' If di«Mi Aivs liii-iiiôiiu' y avait ('ti' jiip' poui- le nuMirlrc dllalirrotliios. Kscliylc jurlV'iv ou iniaj^inc une atili-»> Inidilioii.

"2. lUMKHiiinés |M>m' leur justice.

pas eu (lo lIl(''re^ ello volera pour raccusé. Pendant le sirutin, une alteiralion s'élève de nouveau entre Apollon et les Furies. Cependant le résultai est proclamé, les sulïVages sont é};alenient j>artafîés; l'aciusé est absous; il paît eu jironiettant de ne pas oublier le bienfait dont il est redevable à la ville d'Athènes.

Mais les Fniies ineiiacent de dévaster le pays, par représailles. La déesse Pallas les apaise à la longue, en leur faisant accepter l«;s nouveaux honinnus cpie leur rendront les Athéniens. Désormais l'éconciliées, elles deviendi'ont les protectrices de la contrée; elles ne seront plus les Erinnyes, mais les Euménides (les IJienveillantes). Une procession solennelle les conduit à la <;rolte qui va leur être consacrée, au pied de la colline de l'Aréopage.

4. Ou connaît la légende qui la représentait sortant toute du cerveau de Zeiis.

ESCHYLE-SOPHCK-I.E-EURIPIDE.

La biographie de Sophocle, comme celle de presque tous les poètes anciens, se réduit à peu de chose si l'on s'en tient aux faits certains. Le poète naquit au bourg de Colone, voisin d'Athènes, qu'il a chanté dans son Œdipe, entre 497 et- 49 i avant J.-C. Son père Sophilos était armurier, et sa famille, "sans avoir l'illustration de celle d'Eschyle, étiiit riche. Aussi reçut-il une éducation très soignée. Adolescent encore, il se fit remarquer par sa beauté et sa grâce parmi les jeunes gens qui formèrent le chœur choisi pour fêter, par le chant et la danse, la bataille de Salamine. Il devait avoir bientôt de plus grands succès. La tradition rapportait que sa premièi'e pièce lui valut déjà le prix'. Dans la suite, ses victoires furent très nombreuses : vingt-quatre selon les uns, dix-huit selon les autres, et jamais il ne descendit au-dessous du second rang. On doit noter que VOEdipe Roi, son chef-d'œuvre, n'obtint que le second prix. Sa fécondité fut très grande; il a compœ^é plus (le cent drames, dont il nous reste sept : Ajaxy Electre, Œdipe Ro[, Aniigone, tes Trachiniennes, toutes pièces dont la date n'est pas connue; Philoctète, iouô on 409, et Œdipe à (jtlone, représenté en -401, après la mort du poète, par les soins de son petit-fils. 1 Sophocle prit une certaine {)art aux alVaii'es publiques, 1 sans s'y distinguer particulièrement, mais en remplissant

I 1. Voir le curieux récit do IMutarcpic, vie de Cimon. Selon IMutarque,

! les jugos auraient été cette lois, par extraordinaire, les dix stratèfîes, î parmi lesquels Cimon.

honorablement les fonctions dont il fut chargé. Il fut, notamment, stratège pendant l'expédition de Samos, et la tradition voulait que son élection eût été due au succès d'Antigone. Il a peut-être aussi joué un certain rôle à l'époque des Quatre-Cents.

Sophocle eut cinq fils, dont l'un, lophon, fut aussi poète tragique. Il eut une prédilection pour son petit-fils, Sophocle le Jeune, qui le fut également. Les anciens se sont plu à louer non seulement le génie de Sophocle, mais son caractère, sa douceur, sa piété, sa bonne ^râce. Il mourut en 405 avant J.-C, peu de temps après Euripide; ses dernières années avaient été attristées, disait-on, par la tentative que firent ses fils (ou, selon certains, un seul d'entre eux, lophon), pour le faire interdire; mais, selon la même tradition, il suffit au poète de lire devant ses juges un fragment de VOEdipe à Colone pour gagner son procès.

L'Ajax paraît être la plus ancienne des tragédies conservées de Sophocle. Le sujet eu est emprunté à la petite Iliade de Leschès. Eschyle l'avait déjà traité dans une pièce perdue. Comme Sophocle avait composé une autre pièce dont Ajax était le héros, l'Ajax Locrien, le litre d'Ajax porteur de fouet (Mastigophoros) fut donné à celle-ci pour l'en distinguer. ^^Wr"^ Après la mort d'Achille, ses armes, que se disputaient Ajax et Ulysse, ont été attribuées à ce dernier. Ajax furieux s'est retiré dans sa tente, et Ulysse vient l'y espionner. La déesse Athéné va à son devant, tandis qu'il s'approche avec précaution. C'est le début de la pièce.

Athéné. — Toujours je t*ai vu, ô fils de Laerte, chercher à saisir Uoccasion de surprendre les ennemis ; et maintenant voilà longtemps (jueje le vois flairant la pisle et mesurant de Uœil les traces toutes fiaîches des pas d'Ajax, près du campement de ses malelols, à l'extrémité* du camp des Grecs; tu voudrais savoir s'il est là ou non. Oui, ton flair t"a bien guidé, connue nne bonne chienne hiconienne; car il vient de rentrer là, cl de sueur ruissellent sa tôle et ses mains meurtrières. Ainsi tu n'as plus l)esoin d'épier ce qui se passe derrière celte porte, mais plutôt dis pourquoi tu as entrepris cette recherche avec tant de zèle; car je saurai bien te renseigner.

1. \,' Iliade nous inoiitro, en elVel, Ajax et Ai-liille oinupés chacun à l'une dos extrémités du canijxMnont (l(>s (irecs: Ajax à laile {randio. vers le promontoire Uliétèe, Acliillo à lailo droite, au cap Sip'c (chant \I, 7-9).

Ulysse. — 0 voix d'Athêné, pour moi la plus chère des Déesses! avec quelle joie, ô souveraine, tout invisible* que tu sois, j'entends les accents de ta parole, et je les recueille dans mon esprit, ces accents clairs comme les sons d'airain d'une trompette tyrrhénienne ! Oui, tu as bien compris que j'épie ce héros, mon terrible ennemi, Ajax au vaste bouclier. C'est bien lui, ce n'est aucun autre, dont je poursuis la trace. Car cette nuit, il a accompli contre nous une action incroyable, si du moins c'est bien lui qui en est l'auteur, puisque nous ne savons rien de sûr et que nous restons dans l'incertitude. Moi donc, volontairement, j'ai pris pour moi cette tâche. Car nous venons de trouver tout notre butin, tous nos bestiaux égorgés, massacrés par la main d'un homme, avec leurs bergers. C'est Ajax que tout le monde accuse. Quelqu'un l'a vu seul traverser la plaine avec son épée trempée d'un sang frais, et me l'a révélé; aussitôt j'ai couru sur sa trace, et tantôt, je la reconnais, tantôt désorienté, je ne sais plus sur quoi me guider. Tu viens à propos; toujours j'ai remis, et toujours je remettrai en tes mains tout ce que je fais.

Athkxk. — Je le savais, Ulysse, et je suis venue te rejoindre pour être, comme toujours, ta gardienne zélée dans cette chasse.

Ulysse. — Eh bien! chère maîtresse, suis-je récompensé de ma peine?

Athé.né. — Oui, car ce massacre est bien l'œuvre d'Ajax.

Ulysse. — Et pourquoi s'est-il laissé emporter à cette folie?

1. Dans ([uelqncs scènes de Sophocle ou d'Euripide, les Divinités qui intervieinient sont censées invisibles pour les autres acteurs, (pioiqu'elles ne le fussent pas pour les spectateurs. C'est ainsi qu'à la tin de VHippolytc d'Euripide, Artémis reste invisible pour Ilippolyte et Thésée, comme ici Athéné pour Ulysse.

Athk.nk. — Il est irrité c\c n'avoir pas obtenu les armes d'Achille.

Ulyssk. — Mais pourquoi s'en prendre à des troupeaux ?

Athk.nk. — C'est dans votre sang qu'il croyait trempeisa main.

Ulyssk. — Quoi! c'était donc aux Argiens qu'il en voulait.

Athknk. — Oui, et il aurait accompli son dessein, sans ma vigilance.

Ulyssk. — Comment a-t-il pu avoir pareille audace?

Athknk. — Seul, de nuit, en secret, il est parti contre vous.

Ulyssk. — Mais nous a-t-il rejoints? est-il parvenu à son but?

Athknk. — Oui, il est arrivé jusqu'aux portes de vos deux chefs, des At rides.

Ulyssk. — Conunent se fait -il qu'il ait conteim sa main avide de sang?

Athknk. — C'est moi qui l'ai privé de cette joie odieuse; j'ai jeté sur ses yeux un égarement fatal, et je l'ai détourné contre vos troupeaux, contre toute cette proie que vous n'aviez pas encore partagée et ((ue gardaient vos bergers. C'est là ({u'il s'est précipité, lVaj)pant du glaive autour de lui; ah! il a fait un beau massacre de cornes! Tantôt c'était les deux Atrides qu'il croyait égorger de sa propre main, tantôt c'était sur les autres chefs qu'il croyait frapper. Moi, cependant, sans cesse je l'excitais, je l'aiguillonnais de ces ardeurs folles, je le poussais dans ces rets funestes. Puis, quand il a eu calmé sa rage, lia chargé de liens ceux des bœufs qui survivaient encore, et il a conduit vers son camp tout ce troupeau, prenant ces animaux poui" des hommes, ne se doutant pas ((u'il poussait devant lui cette proie aux belles cornes. Et main-

tenant, les gardant liés dans son camp, il les outrage et les maltraite. Mais je vais te faire assister à sa folie, pour que tu la puisses conter aux Argiens. Reste sans crainte, et ne redoute rien de cet homme : je détournerai de toi ses regards et je saurai l'empêcher de te voir. Hé! toi, toi qui charges de liens les mains de tes prisonniers, c'est à toi que je m'adresse; c'est Ajax que j'appelle : parais devant ta demeure.

Ulysse. — Que fais-tu? Athéné, ne le fais pas sortir!

Athéné. — Ne te tairas-tu pas, et ne vas-tu pas maîtriser ta crainte ?

Ulysse. — Non, ne l'appelle pas : laisse-le rester dedans.

Athéné. — Que crains-tu? Ajax est-il autre chose qu'un homme?

Ulysse. — Oui, mais un homme qui est mon ennemi, maintenant encore.

Athéné. — Rire de ses ennemis, n'est-ce pas le plus doux des rires?

Ulysse. — Non, je préfère le voir rester dans sa demeure.

Athéné. — Tu crains de le voir en face, dans ses accès de fureur.

Ulysse. — Je ne le craindrais pas, s'il avait sa raison.

Athéné. — Tu n'as pas à craindre davantage qu'il te voie aujourd'hui de près.

Ulysse. — Comment ne craindrais-je pas, s'il me voit de ses yeux?

Athéné. — Je ferai, moi, la nuit sur ses paupières.

Ulysse. — Oui, tout est possible à la volonté des Dieux.

Athéné. — Garde le silence, et reste comme tu es.

Ulysse. — Je puis bien rester, mais je voudrais plutôt être hors d'ici.

Athéné. — Hé! toi! Ajax, pour la seconde fois, je

t'appelle. Pourquoi si peu te soucier de la Déesse, ton alliée?

Ajax. — Salut, Athéné! salut, fille de Zeus! Comme tu es venue à propos! En récompense de la chasse que j'ai faite, oui, je veux t'ofîrir une couronne d'or.

Athéné. — Bien parlé, Ajax. Mais dis-moi, tu as donc trempé ton épée dans le sang des Argiens?

Ajax. — Je puis m'en vanter, certes et je ne le nie pas.

Athéné. — As-tu lancé aussi ton bras contre les Atrides?

Ajax. — Oui, et ils n'outrageront plus Ajax désormais.

Athéné. — Ils sont donc morts, si je te comprends bien.

Ajax. — Maintenant qu'ils sont morts, qu'ils viennent m'enlever mes armes!

Athéné. — C'est bien. Mais le fils de Laerte? quel est son destin? T'a-t-il échappé?

Ajax. — Tu me demandes ce qu'est devenue cette maudite héte, pleine de ruse?

Athéné. — Oui : je parle d'Ulysse, de ton adversaire.

Ajax. — Je le tiens là, ô maîtresse! c'est celui de mes prisonniers qui me donne le plus de joie : je ne veux pas qu'il meure encore.

Athéné. — Que veux-tu donc faire aupai'avant? qu'espères-tu gagner à ce retard?

Ajax. — Je veux d'abord l'attacher à une colomie, sous mon toit....

Athéné. — Quel supplice veux-tu faiie subir à ce malheureux?

Ajax. — 11 faut d'abord que pour le (l(MM|)ler j'ensanglante son dos à coups de fouel.

Athéné. — Non, ne maltraite pas ainsi ce malheureux!

Ajax. — En toute autre chose, Athéné, je me soumets

à tes désirs; mais Ulysse subira celte peine, et point d'autre.

Athéné. — Allons! puisque c'est ton plaisir, frappe-le, ne lui épargne rien de ce que tu as dans l'esprit.

Ajax. — Je vais me mettre à l'œuvre, et puisses-tu toujours être ainsi mon alliée!

Athéné. — Tu vois, Ulysse, quelle est la puissance des Dieux! Aurais-tu trouvé naguère un homme plus prudent qu'Ajax, et qui sût mieux agir à propos?

Ulysse. — Il n'en était point; et après tout, je le plains dans son malheur, malgré sa haine, puisque le voilà lié à ce sort fatal ; car je songe à mon destin autant qu'au sien, et je vois que nous tous, tant que nous sommes, nous ne sommes que des fantômes et des ombres vaines.

Athéné. — Ainsi donc, apprends par ce spectacle à ne prononcer jamais contre les Dieux de parole arrogante, et garde-toi de l'orgueil, que donne la force ou la grande richesse. Car un jour suffit pour abaisser ou relever toutes les choses humaines : les Dieux aiment les sages, et haïssent les méchants.

A ce prologue, succède la parodos, c'est-à-dire l'entrée du chœur, composé des matelots d'Ajax, gens de Salamine. Ils expriment, dans une série de couplets, les craintes que leur inspirent les événements de la nuit qui vient de finir. Bientôt se joint à eux Tecmesse, la captive aimée d'Ajax : elle leur raconte les fureurs du héros, et l'abattement qui les a suivies. Enfin elle ouvre la porte de la demeure d'Ajax, et le héros paraît, entouré de ses victimes*. Il se lamente, honteux de sa folie. Le chœur et Tecmesse, celle-ci au nom de leur mutuel

1. Sur le théâtro grec, où raction se passait à ciel ouvert, pour montrer, connne il le fallait ici, ce qui se passait à l'intérieur d'une demeure, on faisait avancer sur la scène une machine montée sur des loucs, qu'on appelait Yçncyclcrnc.

A.1AX. Itl

amour, puis en «'voquanl le souvenir de ses parents, et celui de son fîls, Eurysacès, essaient en vain de le calmer. Ajax, s'attendrit un instant en présence de son enfant, (|ue Tecmesse avait d'al)ord éloiirné par précaution, et qu'elle a rappelé sur son ordre. Après les stro|)hes du chœur (1" slasimon), il feint d'être apaisé, et résolu à se réconcilier avec les Atrides, puis sort en prononçant cependant quelques paroles à double entente. Le chœur exprime sa joie dans une invocation animée à Pan, Apollon et Zens ("2' stasimon), lorsqu'un messafrer survient, et amionce le retour au canq) des Grecs de Teucer, frère d'Ajax. Teucer a chargé le messager de reconnnander à Tecmesse et au chœur de ne pas laisser Ajax sortir de sa demeure ; car Calchas, le devin, l'a averti que le héros a encouru par son orgueil la colère d'Athéné, et prendra, si on ne le surveille, une résolution fatale. Tecmesse et les matelots du chœur, éclairés par ce récit, partent en toutes les directions, à la recherche d'Ajax.

La scène changeait alors; Ajax reparaissait, dans un lieu désert, décidé à se donner la mort. Avant de se jeter sur son épée, qu'il avait fichée dans le soi. il prononçait \o beau monologue qui suit :

Ajax. — L'épée moiirtrièro est bien placée pour être pénétrante; un hoiiiiuo qui aurait le temps de réfléchir n'eût pas mieux fait. Hector m'en lit })résent', Hectoi", celui de nos ennemis que j'ai le plus haï, qui m'était le plus odieux à voir. La voilà plantée maintenant dans la teiTc ennemie, dans le sol ti'oyen, IVaichement aiguisée sui' la pierre. Je l'ai bien fichée, bien ajustée moi-même, pour qu'elle me rende le service d'une mort prompte. Ainsi tout est pivt : maintenant, toi \o j)remier, ô Ztuis. sois-moi propice, c'est justice. La faveur que je te demaiulerai est

I. Après l;i lutte sans résultat que raconte le VII' chant de VUladc, Hector et Ajax l'ont échange île présents : Hector donne son glaive, et Ajax son otMntnron; la tradition voulait (inlItTlor eut été attaché au char d'Acliille avec ce ceinturon, comme Ajax sotait tni' avoc cette épée.

peu de chose. Fais-moi la grâce d'envoyer un messager, qui apporte à Teucer la fatale nouvelle, afin que ce soit lui qui le premier enlève mon corps, gisant autour du glaive* rougi de sang frais, et que je ne risque pas, aperçu d'abord par un de mes ennemis, d'être jeté en proie aux chiens et aux oiseaux. C'est tout ce que je te demande, ô Zeus! et en même temps je prie Hermès, conducteur des morts, de m'endormir doucement sous terre; grâce à lui, que d'un mouvement rapide, sans spasme douloureux, mon flanc soit percé par cette épée! Et j'appelle aussi à mon aide les déesses toujours vierges, et qui toujours voient tous les maux des mortels, les augustes Érinnyes aux pieds agiles; qu'elles sachent que les Atrides sont les auteurs de ma mort misérable, et qu'elles les saisissent, ces hommes méchants et funestes, pour les faire périr comme moi^ Allez, ô rapides Érinnyes! déesses vengeresses, frappez l'armée tout entière, ne l'épargnez pas. Et toi, ô toi qui conduis ton char dans les hauteurs du ciel. Soleil, quand tu verras ma terre natale, retiens tes rênes plaquées d'or, pour annoncer mon sort fatal à mon vieux père et à ma mère infortunée ! Hélas ! la malheureuse ! quand elle entendra cette nouvelle, elle fera retentir toute la ville de ses gémissements perçants! Mais à quoi bon ces lamentations vaines? Mettons-nous plutôt à l'œuvre sans retard. 0 mort! ô mort! maintenant viens, regardemoi. Mais bientôt je t'invoquerai là-bas, dans ta demeure même. C'est à toi plutôt que je m'adresse, éclat brillant

4. Entourant le glaive, puisque le glaive l'a percé. J'ai traduit littéralement cette expression (jui a besoin d'une explication en français, mais qui, on le voit, est exacte.

2. Ajax invoque successivement Zeus comme premier auteur de sa race; Hermès comme psycliopompe, conducteur des âmes; les Érinnyes, comme vengeresses de sa mort. L'invocation aux Érinnyes est complétée dans les manuscrits par deux vers que je ne traduis pas, parce qu'ils sont interpolés.'

du jour présent, à toi, Soleil monté sur ton char! C'est la dernière fois que je vous appelle ; je ne vous verrai plus jamais! 0 lumière! ô sol sacré de Salamine ma patrie, ô foyer paternel! et toi, illustre Athènes, et vous mes compagnons d'enfance, et vous, sources et fleuves de ce pays, et vous, plaines troyennes, à vous j'adresse ce salut, ô vous, témoins de ma vie! à vous j'envoie ces paroles suprêmes : c'est chez Hadès, avec les morts, que je converserai désormais!

Ajax se tue, et le chœur, partaffé en deux troupes, apparaît cherchant le héros. C'est Tecmesse qui découvre le cadavre, et le drame semhle fini; un moderne du moins l'arrêterait là. Nous n'avons cependant encore que la première moitié de la tragédie de Sophocle : la seconde est remplie par la lutte que soutient Teucer contre les Atrides pour obtenir que les honneurs funèbres soient rendus au héros; on a pu remarquer déjà qu'elle est comme annoncée dans maint • passage de la première, et l'importance que les anciens attachaient à la sépulture l'explique et la justifie assez. Quoitju'oii puisse reconnaître (pi'elie est moins attachante que la première, c'est encore un spectacle pathétique que celui de Teucer, défendant contre la vengeance des Atrides le cadavre auprès duquel se tiennent Tecmesse et Eurysacès. Dans deux scènes successives, d'une violence croissante, ni Ménélas ni Agamemnon ne se laissent fléchir. C'est Ulysse qui dénoue le drame, comme il l'a ouvert. L'ancien adversaire d'Ajax se montre généreux envers son ennemi mort ; voici en quels termes il intervient auprès d'Agamemnoii :

i. C'est ce (jui seinhle léruter ropiiiiou de cou\ qui y verraient volontiers une addition étrangère à S«)pliocle. I) autre part, (jnehiues passages des scolies ne laissent pas de montrer ([ne les anciens déjà étaient moins touchés |iar cette seconde jiartie du drame (jne par la première. Cette inleriorité est-elle cependant une raison sulUsante de croii-e qu'à partir du vers 8().^, nous avons alïaire à une partie ajoutée, conune on la supposé, par exemple, par loplion? I,a (piestion reste douteuse.

Ulysse. — Permets-tu à un ami de te dire la vérité, de façon à t'ètre utile maintenant comme auparavant?

Agameminon. — Parle : ce serait folie de ma part de ne pas t'écouter, puisque je te crois mon meilleur ami parmi les Argiens.

Ulysse. — Écoute donc. Que cet homme, au nom des Dieux, ne reste pas sans sépulture! ne te montre pas si impitoyable! Non, ne laisse pas la colère et la haine prendre sur toi tant d'empire que tu foules aux pieds la justice! Certes, c'était l'homme que moi aussi je haïssais le plus de toute l'armée, depuis que j'ai obtenu les armes d'Achille. Pourtant, quoi qu'il en soit, je ne voudrais pas lui infliger un déshonneur pour me venger; je ne voudrais pas nier qu'il fût le plus brave des Argiens, de nous tous qui sommes venus vers Troie, — sauf Achille! Tu ne serais donc pas juste, en le privant des honneurs qui lui sont dus : ce n'est pas à lui que tu ferais tort, mais aux lois divines! Non, il n'est pas juste de maltraiter un brave, une fois mort, même si on 'le haïssait pendant sa vie!

Ces conseils finissent par avoir raison de l'obstination d'Aganiemnon, et le drame prend fin sur les remerciements adressés à Ulysse par Teucer, suivis de quelques vers où ce dernier fait en quelque sorte le programme des funérailles.

Sophocle a repris, dans sa tragédie d'Éleclre (dont la date n'est pas connue), le sujet traité par Eschyle dans les Choéplioves. Mais il l'a traité avec nue parfaite originalité. Sans parler des inventions de détail que notre analyse et nos extraits feront assez connaître, remarquons seulement qu'il a mis au premier plan le personnage d'Electre, et c'est ajuste titre qu'il en a donné le nom pour titre à sa pièce-. JÉlecti'e». courageuse et virile comme Antigone (de même que sa sœur, plus douce et plus faible, Chrysothémis, ressemble à la sœur

■"^d'Antigone, à Ismène), conduit véritablement les événements; c'est elle qui partout dirige Oreste. Oreste agit par ordre d'Apollon, sous l'impulsion d'une volonté étrangère à la sienne, Electre n'écoute que ses propres inspirations. C'est à elle que

"devait par conséquent s'intéresser de {)référence Sophocle, qui

snnmet moins volontiers qu'EschvIe ses héros à la pression de la Jatajilii.£)n remarquera aussi combien est palhétique"et heureusement imaginée la scène de la reconnaissance ; des trois scènes analogues, (jue nous ollrent Eschyle, Sophocle et Euripide, c'est assurément la plus émouvante. Par contre, la partie de la pièce (jui correspond aux scènes linales des Choêphores est volontairement écourtée, précipitée, et devait l'être, si l'on tient compte des intentions du poète. Sophocle ni rilct, ( oiniiu' le dit justement M. ^Vcil, a insiste sur la justice de la veii::^

"géance, et en dissimule l'horreur autant que cela se peut ». II montre Oreste accomplissant un devoir; il ne le fait donc pas tomber aux mains des Furies et les derniers vers (ju'il prête au chœur indiciuent au contraire que la mort de Clytemnestre met lin aux malheurs de la race des At rides.

Au début de la pièce, Oreste, suivi de son pédagogue, vient déposer des offrandes sur le tond)eau d'Agamenmon. Quand il s'est retiré, Electre, prolitanl de l'absence d'Égisthe. jKirait sm- la i)orte du palais, o[ s«' lamenle sur son soil ; dans un dialogue lyricpu' (conmios) an(|uel prend part le chœur, et qui tient lieu ici de la parodos ordinaire. Cependant Chrysothé-

mis vient à son tour; envoyée par Clytemnestre, qu'un songe* a effrayée, porter des offrandes sur le tombeau d'Agamemnon, elle est arrêtée par sa sœur, qui lui reproche avec violence de se soumettre aux ordres d'une mère impie, et la décide à porter sur le tombeau de leur père, au lieu des offrandes de Clytemnestre, des boucles de cheveux venues d'elles d'eux, et, dans ses prières, au lieu d'apaiser l'ombre du mort, à l'exciter au contraire et à implorer le retour d'Oreste. Après le 1" stasimon, Clytemnestre, qui a entendu les lamentations d'Electre, intervient et cherche à lui imposer silence.

Clytemnestre. — Te voilà de nouveau, je le vois bien, l'abandonnant à ta fureur! Car Égisthe n'est pas là, lui qui a su toujours t'empêcher de rester sur la porte à insulter les tiens; maintenant qu'il est absent, tune te soucies pas de moi; sans cesse tu répètes à tous que je suis une criminelle, et que je règne contre la justice, t'outrageant et violant tes droits. Mais moi, je ne t'insulte pas; je ne fais que répondre à tes insultes continuelles. Tu n'as qu'un mot à la bouche : c'est que ton père est mort par moi. Par moi? je le sais bien, et je n'ai pas à le nier. Mais c'est la Justice qui l'a frappé en même temps que moi, et tu aurais dû être de ce parti, si tu avais écouté la raison. Car cet homme que tu ne cesses de pleurer, ton père, seul parmi les Grecs, eut le courage de sacrifier aux Dieux sa fille, ta sœur, lui qui n'avait pas pris la même peine, pour l'engendrer, que moi, pour l'enfanter. Allons, apprends-moi pourquoi il l'a immolée ! Diras-tu que c'est à cause des Argiens? Mais ils n'avaient pas le droit de tuer ma fille. Et que si c'est pour son frère, Ménélas, qu'il a tué mon enfant, ne m'en devait-il pas compte? Est-ce que

1. Comme dans les Choéphores. Mais le songe n'est pas le même. Dans la pièce de Sophocle, Clytemnestre a vu l'ombre d'Agamemnon reparaître dans sa demeure, saisir le sceptre qu'il porta jadis et que porte aujourd'hui Égistlie, le planter sur le foyer, et il en est sorti \m rameau vert et vigoureux qui couvrait tout le pays de son ombre

KLKCTHE 1)7

Ménélas n'avait pas deux enfaiits, qu'il était plus juste de sacrifier que ma fille, puisque c'était pour leur père et leur mère que Texpédition se faisait? Est-ce qu'Hadès voulait qu'on lui donnât mes enfants plutôt que ceux d'Hélène? Est-ce donc qu'il avait perdu pour sa postérité, ce père barbare, l'affection que Ménélas conservait pour la sienne? Ne s'est-il pas conduit comme un père insensé el méchant? Tu as beau ne pas être de mon avis, moi, je le pense; et la morte dirait comme moi, si la parole lui était rendue. Ainsi donc, je ne regrette pas ce qui s'est passé; s'il te semble que j'ai tort, attends d'avoir un peu de raison toi-même, avant de blâmer les tiens.

Élfxtre. — Tu ne pourras pas dire maintenant que c'estmoiquiai commencé à te tenir un discours al'fliiieant, et que tu n'as fait que me répondre; mais si tu me laisses dire, je saurai parler connue il convient et de mon père mort et aussi de ma sœur.

Clytemnkstre. — Oui, je te le permets; si tes discours avaient toujours débuté sur ce ton, tu n'aui'ais pas été odieuse à entendre.

Electre. — Voici ce que j'ai à te dire. Tu reconnais que tu as tué mon père; que pourrait-on dire de plus honteux, que tu laies tué justement ou non? Mais je soutiendrai (jue tune las pas tué justement ; non, tu as cédé aux conseils de ce méchant avec qui tu vis maintenant. Demande à Artémis la chassei'esse j)()U1(|U(M elle retenait les vents à Aulis?ou bien je le dirai: car nous ne |)ouvons le demander à la Déesse. Mon j)ére, à ce qu'on dit, dairs le bois sacré d'Arténiis. |)onrsuivil en se jouant une biche au pela,Lre tacheté, aux belles coi-nes, et peut-èli'e. en se vantant de l'avoir tuée, laissa-t-il échappercpn^hpn» parole imprudente. C'est là ce ((ui irrita la lilh^ de Eatone; voilà pourquoi elle empêchait le départ des (irecs, exii^^'ant (pie mon père, en conqiensation de la béte, lui sacrifiât s;^

ESCHYI.K-SOPHOCLE-EUKIPIUK. 7

t)8 SOniOCLE.

propre fille. Telle est l'histoire de ce sacrifice; il n'y avait pas d'autre moyen pour l'armée de regagner ses foyers ou de partir pour Ilion. Voilà pourquoi, contraint et forcé, après une longue résistance, il dut la sacrifier; ce ne fut pas pour plaire à Ménélas. D'ailleurs, si même, — car je veux bien parler un moment ton langage, — il avait agi pour rendre service à son frère, eût-il dû pour cela mourir de ta main? Quelle est cette loi? Prends garde, si tu établis cette loi chez les hommes, d'en souffrir toi-même et de t'en repentir. Si nous devons nous tuer les uns pour les autres, tu seras la première à périr, si justice t'est faite. Mais examine si ce que tu dis n'est pas vain. Car, si tu le veux, apprends-moi aussi en compensation de quoi tu te conduis maintenant de la façon la plus honteuse, toi qui visavec ton complice, avec celui qui t'a aidéejadis à frapper mon père, et qui lui donnes des descendants, tandis que tu rejettes tes premiers enfants, honnêtes rejetons d'une union honnête. Gomment pourrais-je approuver cela? Diras-tu encore que tu tires compensation du meurtre de ta fille? Langage honteux, si tu oses le tenir. Est-il beau de s'unir à des ennemis, à cause de sa fille? Mais il ne nous est même pas permis de t'avertir; tu vas répétant sans cesse que nous outrageons notre mère. Nous sommes tes esclaves plutôt que tes filles! car je traîne une existence misérable, et je vis au milieu des maux, par ta faute et celle de ton compagnon. Pendant ce temps, lui, en exil, échappe avec peine à tes coups; il mène une vie infortunée, le malheureux Orestc, Oreste que tu m'as reproché si souvent d'élever pour te punir. Et si j'en avais eu la force, je l'aurais fait, sache-le bien. Si c'est là ce que tu me reproches, tu peux publier partout que je suis méchante, insolente, pleine d'impudence, ce que tu voudras! Si vraiment je suis telle, on peut dire que je ne fais pas honte à ton sang.

Le Chœur. — Je la vois frémissante de colère; mais si c'est justement, c'est ce dont on n'a cure.

Clytkm.nestre. — Etqu'ai-jehesoin de m'intéressera celle qui a couvert sa mère de telles insultes, et cela à son àge^? ne te semble-t-elle pas décidée à tout, prête à ne rougir de rien?

Electre. — Sache bien que je rougis, quoi que tu en penses! Mais je sais pourquoi je tiens cette conduite qui ne convient ni à mon àgenicà mon caractère. Ton hostilité, tes actions, voilà ce (jui me contraint à cette violence. Les actions honteuses enseignent les actions honteuses.

Clytemnestre. — 0 fille insolente, assurément, moi^ mes paroles et ma conduite, nous te faisons trop parler.

Electre. — C'est toi qui parles, ce n'est pas moi. Car c'est toi qui agis, et les actions provoquent les paroles.

Clytemnestre. — Va! par Artémis souveraine, tu payeras la peine de ton audace, quand Égisthe sera de retour.

Electre. — Tu le vois? tu cèdes à la colère, quand tu m'avais permis de parler à mon gré, et tu ne sais pas écouter.

Clytemnestre. — Tu ne me laisseras donc pas sacrifier sans tes cris de mauvais augure, si je t'ai permis de tout dire?

Electre. — Je te laisse faire, va, sacrilie, et n'accuse plus ma bouche; car je ne dirai plus rien.

Clytemnestre ajoute encore (|iiel((iies mots invociuaiit Apollon, quand le pédagogue (|iii a accompagné Oreste se présente devant elle; il raconte la fable imaginée de concert avec son maître. « Oreste, dit-il, est mort, en concourant pour la course des chars- aux Jeux Pytliiqucs: la preuve va eu être donnée

1. I.lMcctre de Sophocle n'est pas jeune: elle a mie trentaine d'années.

2. Le pédagogue fait un ircit très déveloi)pé. et dun ton épiipie. de la course et de l'accident.

bientôt, car d'autres envoyés vont arriver, portant l'urne où sont déposés les restes du mort. » A cette nouvelle, Electre se lamente et Clytemneslre ne cache pas sa joie.

Cependant Ghrysothémis revient du tombeau toute joyeuse; elle a vu la boucle de cheveux déposée par Oreste, les traces des libations toutes fraîches; elle n'en doute pas, Oreste est de retour. Mais Electre lui communique la nouvelle apportée par le pédagogue, et, dans son désespoir, lui propose de s'unir à elle pour qu'elles frappent elles-mêmes Égisthe. La douce Ghrysothémis refuse, et rentre dans le palais. Après un chant du chœur, Oreste se présente, avec l'urne qui est censée contenir ses propres cendres, qu'il vient lui-même remettre entre les mains de sa mère.

Oreste. — 0 femmes, sommes-nous bien informés, et allons-nous bien à notre but?

Le Chœur. — Que cherches-tu, et pourquoi viens-tu?

Oreste. — Voilà longtemps que je cherche la demeure d'Égisthe.

Le Chœur. — Tu as pris le bon chemin, et on t'a bien renseigné.

Oreste. — L'une de vous veut-elle dire aux maîtres de la maison que nous sommes là, nous dont on souhaite la venue ?

Le Chœur. — En voici une, s'il faut avertir le plus proche parent.

Oreste. — Va, femme, et entre annoncer à Égisthe que des étrangers de Phocide le demandent.

Electre. — Infortunée! ne vont-ils pas apporter la preuve évidente du bruit qui vient de nous parvenir?

Oreste. — Je ne sais ce que tu veux dire; mais le vieux Strophios m'a chargé de porter ici des nouvelles d'Oreste.

Electre. — Qu'est-ce donc, étranger? quelle crainte s'empare de moi!

Oreste. — Tu le vois, nous venons remettre ces faibles restes qu'après sa mort nous apportons dans cette petite urne.

Electre. — Hélas! hélas! c'est donc vrai I mon malheur est là, devant moi, je n'en puis plus douter.

Oreste. — Si tu pleures sur les malheui^s d'Oreste, sache-le, cette urne renferme ses cendres.

Electre. — Étranger, donne-la-moi, au nom des Dieux, s'il est vrai qu'elle les contient; permets-moi de la prendre dans mes bras, afin que je pleure sur moi-même, et sur toute ma race, en pleurant sur ces cendres!

Oreste. — Vous qui portez cette urne, donnez-lalui, quel que soit son nom; car, ce me semble, ce n'est pas par malveillance qu'elle la demande ; mais elle doit être du nombre des amis d'Oreste, ou de ses parents.

Electre. — 0 souvenir de l'honnne que j'aimai le plus, ô cendres d'Oreste, comme mon espoir a été déçu! et comme tu ressembles peu, maintenant que je te reçois, à celui que je fis partir d'ici! Aujourd'hui tu n'es plus, toi que je porte dans mes mains, et tu étais brillant de jeunesse quand je te fis partir, ô mon enfant, de cette demeure! Plût au ciel que j'eusse quitté cette vie, avant de t'avoir envoyé sur la terre étrangère quand je te dérobai de mes propres mains, pour te sauver de la mort! Alors, tu aurais péri ce jour-là même, et tu aurais été enseveli dans le tombeau de famille en même temps que ton père! Mais maintenant tu es mort misérablement, loin de ta maison, sur la terre étrangère, sans ta sœur! Et je ne t'ai point donné de mes mains amies, infortunée! le bain funèbre, et je n'ai point, connue il convenait, enlevé tes restes, triste fardeau, du bûcher ([ui les a consumés! Ce sont des mains étrangères qui t'ont rendu les derniers devoirs, et tu reviens ici, fardeau léger, dans cette urne

légère ! Malheureuse que je suis! les soins que je t'ai donnés jadis n'ont servi de rien, ces soins que je te prodiguais et dont la fatigue m'était douce! Car ta mère ne te regardait pas plus que moi comme son trésor, et ce n'étaient pas les serviteurs, c'était moi qui étais ta nourrice. C'est à moi que tu t'adressais toujours, en me nommant ta sœur. Maintenant, en un seul jour, tout cela s'est évanoui, avec ta mort! Tu es parti emportant tout cela, comme une tempête! Notre père a péri; et je meurs de ta mort! Toimême tu n'es plus; nos ennemis se réjouissent; notre mère, cette mère indigne d'un tel nom, est folle de joie! Ah ! que de fois tu m'envoyais, à son insu, de tes nouvelles, promettant qu'un jour tu viendrais toi-même, comme un vengeur. Mais tout cela, notre génie malfaisant nous en a privés; il t'a renvoyé vers moi en cet état, cendres, ombre vaine, au lieu de cet Oreste que j'aimais! Hélas, hélas! 0 malheureux! Ah! tuas fait, hélas! le plus affreux des voyages, mon bien-aimé! et ta perte me tue! Oui, tu m'as tuée, ô mon frère ! Reçois-moi avec toi dans cette urne; je ne suis plus rien, ainsi que toi; que je sois avec toi désormais! Tant que tu fus sur cette terre, je partageai tout avec toi! et maintenant, après la mort, je ne veux pas être frustrée de partager ta tombe ! Car les morts au moins n'ont pas de douleurs!

Le Chœur. — Tu es née d'un mortel, Electre, penses-y ; Oreste aussi était mortel ; ne t'abandonne donc pas avec excès aux lamentations.

Oreste. — Ah! que dire? Je ne sais; je ne puis plus maîtriser ma langue.

Electre. — Quelle peine as-tu ressentie? pourquoi parles-tu ainsi?

Oreste. — C'est donc toi que je vois, noble Electre.

Electre. — Oui, c'est moi, Electre l'infortunée.

Oreste. — Ah! malheur affreux!

ti.ECTRE. — Est-ce donc à mon sujot qno tu t'affliges ainsi, t't ranger?

Oreste. — 0 toi que l'on traite (I'ihk» façon indigne et impie î

Electre. — C'est donc l)ien à moi que s'adressent tes tristes paroles, étranger?

Oreste. — 01a vie misérable que tu mènes sans époux!

Electre. — l*ouiquoi ces lamentations, étranger, et pourquoi me regardes-tu ainsi?

Oreste. — Parce que je ne me doutais pas encore, je le vois, de mon malheur I

Electre. — A quoi las-tn l'cconnu. dans ce que nous venons de dire?

Oreste. — En voyant tous les maux qui sont ta seule parure î

Electre. — Et cependant tu ne vois qu'une faible part de mes maux.

Oreste. — Comment pourrais-je en voir de plus affreux?

Electre. — Sache que je suis ol)ligée de vivre avec les meurtriers.

Oreste. — Meurtriers de qui? quels sont les auttMU's de ce forfait dont tu parles?

Electre. — f.es assassins d(* mon })ére; je snis leur esclave par foire.

Oreste. — Quel est celui (pii t'y contraint?

Electre. — Ma mère; c'est ainsi (ju'on l'appelle, mais elle n'a rien d'une nu'M-e.

Oreste. — Que le fait-elle donc? Te malli'aile-t-t>lle. ou te fait-elle mener une vie de privations?

Electre. — Elle me maltraite, elle me prive, elle me fait endurer tous les maux.

Oreste. — Et nul n'est là pour te défendre, et l'empécher?

Electre. — Non; car le seul qui l'eût pu, tu me rapportes ses cendres.

Oreste. — Malheureuse! comme ta vue me remplit de pitié depuis longtemps !

Electre. — Tu es le seul des mortels qui ait jamais eu pitié de moi, sache-le.

Oreste. — C'est que je suis le seul qui soit venu vers toi, souffrant de tes propres maux.

Electre. — Mais alors serais-tu mon parent, et d'où viens-tu?

Oreste. — Je le dirais, si je pouvais compter sur la bienveillance de ces femmes.

Electre. — Tu peux y compter; tu peux te fier à elles et parler.

Oreste. — Laisse donc cette urne maintenant , et apprends tout.

Electre. — Non, au nom des Dieux, ne me l'enlève pas, étranger !

Oreste. — Écoute ce que je dis, et tu n'auras pas à t'en repentir.

Electre. — Non, je t'en supplie, ne m'arrache pas ce que j'ai de plus cher.

Oreste. — Je ne t'écouterai pas.

Electre. — Que je suis malheureuse à cause de toi, Oreste ; je vais être privée même de tes cendres! Oreste. — Parle mieux; car tu as tort de t'affliger. Electre. — Comment aurais-je tort, quand mon frère a péri?

Oreste. — Il ne convient pas que tu tiennes ce langage.

Electre. — Suis-je donc si indigne de ce mort? Oreste. — Indigne de personne; mais cette urne ne te regarde en rien.

Electre. — Mais elle renferme les cendres d'Oreste.

EIJXTIIE. 105

Oheste. — Non, les cendres d'Oreste n'y sont pas, si ce n'est en paroles.

Electre. — Où donc est le tombeau de ce malheureux?

Oreste. — Nulle part; il n'y a pas de toml)eau pour les vivants.

Electre. — - Qu'as-tu dit, mon enfant?

Oreste. — Je ne dis rien de mensonger.

Electre. — Ainsi Oreste vit?

Oreste. — Oui, il vit, si je vis moi-même.

Electre. — Tu es donc Oreste, alors?

Oreste. — Regarde ce cachet de mon père, et vois si je dis vrai.

Electre. — 0 jour l)ienheureuxî

Oreste. — Bienheureux, je le répète avec toi!

Electre. — 0 voix chérie! tu es donc venu?

Oreste. — Tu n'as plus besoin de t'informei' auprès de personne autre.

Electre. — Je te tiens donc dans mes bras?

Oreste. — Puisse-t-il en être ainsi toujours!

Electre. — 0 clières femmes, ô mes compatriotes, voyez: c'est Oreste; une ruse le disait mort, et cette ruse même l'a sauvé*.

Le Chœur. — Nous le voyons, mon enfant, et cet événement fait couler de mes yeux des larmes de joie.

Dès niainttMiaiil, tout rst piét pom- la viMiircancc; Orest»% Electre et le pédagogue se concertent avant (l'a};ir. Puis les deux premiers entrent dans le palais, tandis ({u'HIectre veille à la porte. Le complot va s'accomplir.

Electre. — 0 chères femmes! h's hommes vont accomplir lein* œuvre; vous, attendez en silence.

1. I/iiivoiitioii d(^ la mort tlOivste a ou pour rrsultat do lui poriiuMtre de rentrer sain et sauf dans son pays.

Le Chœur. — Comment? que font-ils maintenant?

Electre. — P]lle, elle orne l'urne pour les funérailles; quant à eux, ils se tiennent auprès, tous les deux.

Le Chœur. — Et toi, pourquoi es-tu sortie?

Electre. — Pour épier Égistlie, de peur qu'il ne nous surprenne par sa venue.

Clytem^estre (à l'intérieiir). — Hélas ! 0 maisou vide d'amis, pleine d'assassins!

Electre. — On crie dans la maison; n'entendez-vous pas, amies?

Le Chœur. — Oui, j'entends, hélas! et je frémis d'horreur.

Clytemnestre. — Ah! malheureuse! Égisthe, où donc es-tu?

Electre. — Écoutez, on crie de nouveau.

Clytemxestre. — 0 mon fds! mon fils! aie pitié de ta mère !

Electre. — Mais, toi, tu n'as eu pitié ni de lui, ni de son père.

Le Chœur. — 0 ville, ô race infortunée! Aujourd'hui le destin c{ui s'est attaché à toi consomme ta ruine.

Clytemnestre. — Ah! je suis frappée!

Electre. — Frappe un second coup, si tu peux!

Clytemnestre. — Ah! hélas! encore!

Electre. — Plût aux Dieux qu'Égisthe fût frappé en même temps!

Le Chœur. — Les malédictions s'accomplissent; ils vivent, ceux qui sont sous terre ; car les anciens morts châtient leurs meurtriers ; sang pour sang. Ah ! les voici ; leurs mains sont dégouttantes de sang; mais je ne puis les blâmer.

Electre. — Oreste, où allez-vous?

Oreste. — Ce que nous avons fait est bien fait, si Apollon est bon prophète.

Éf.ectre. — Elle est morte, la malheureuse?

(Dreste. — Ne crains plus quo ta mère t outrage encore.

l.E Chœur. — Taisez-vous, car je vois arriver Égisthe.

Klectre. — (J mes enfants! ne rentrerez- vous pas?

Oreste. — Est-ce que vous le voyez quelque paît?

Klectre. — Il arrive joyeux du faubourg.

Le Chœir. — Rentrez dans le vestibule; préparez bien ce nouveau dessein, comme le premier.

Oreste. — N'ayez crainte : nous saurons l'accomplir.

Electre. — Hâte-toi, va, à l'œuvre.

Oreste. - — J'y vais.

Electre. — Le reste me regarde.

Le Chœir. — Il conviendrait de parler d'abord à cet lionune pacifiquement, pour qu'il se laisse entraîner, sans s'en douter, au piège, au cbâtiment.

Kgisthe. — Qui de vous sait où se trouvent ces étrangers de Pliocide, qui, dit-on, nous apportent la nouvelle qu'Oreste est mort, naufragé par son cliar?C'està toi que je parle, oui, à lui, naguère si insolente; car je pense que la cliose t'intéresse plus que personne, et mituix que personne tu dois pouvoir me renseigner.

Electre. — Oui, je le sais; conmient ne le saurais-je pas? Si je l'ignorais, je serais étrangère au sort des miens, qui est ce que j'ai de plus clier au monde''.

Egisthe. — Où sont donc ces étrangei's? Apprends-le-moi.

Electre. — Dans la maison; car ils ont trouvé une hôtesse hospitalière.

Egisthe. — Ont-ils annoncé véritai»ltMnent sa mort?

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