‹ Eschyle, Sophocle, EuripideChapitre 44 sur 96 · ŒDIPE A COLONE · texte numérisé non relu

ŒDIPE A COLONE

UCEdipe à Colone est l'œuvre de la vieillesse de Sophocle. Si nous en croyons une didascalie, dont on a parfois contesté le témoignage, peut-être sans raison, il n'aurait été représenté qu'après la mort du poète, en 401, par les soins de son petitfds. Autant Y Œdipe Roi est tragique et émeut profondément, autant VŒdipe à Colone est plein d'une beauté calme etjaisse le spectateur ou le lecteur sur une impression sereine. Le vieil Œdipe, à qui le temps n'a pas enlevé toute sa passion d'autrefois, mais que les épreuves cependant ont apaisé, trouve enfin dans le dème attique de Colone le repos et le pardon des Dieux. La tragédie, si admirable en elle-même, avait un intérêt particulier pour les Athéniens, dont elle llattait le patriotisme tout aussi noblement que les Euménides d'Eschyle. Ce n'est pas Athènes seulement qu'elle célébrait, mais aussi le petit dème de Colone, dont le poète était originaire. Voici le début du drame :

Œdipe. — Fille du vieillard aveugle, Antigone, en quels lieux sommes-nous arrivés, en quelle ville? Oui accueillera aujourd'hui l'errant Œdipe? de qui recevra-t-il quelques pauvres dons? Il demande peu, il obtient moins encore, et ce qu'il obtient cependant lui suffit. Mes soulï'rances, le temps, et aussi ma force d'âme m'ont appris à n'être pas exigeant. Mais, ô ma fille! si tu vois un siège où je puisse me reposer, soit dans quelque endi'oit pi'ofane, soit dans

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quolqno oncointp sacrée, aiTète-nioi, aido-inoi à m'assooir, pour que nous nous informions du lieu où nous sommes. Étrangers, nous devons nous renseigner auprès des lial)itants de ce pays, et faiiv ce qu'on nous dira.

Amigone. — Père infortuné, Œdipe, je vois là-bas, il me seml)le, les tours qui protègent la ville. L'endroit où nous sommes, à n'en pas douter, est sacré : il abonde en lauriei's, en oliviers, en vignes; de nombreux rossignols l'animent de leui^ chants. Assieds-toi ici, sur cette pierre dui'e ; tu as fait une longue route, pour un vieillard.

Œdipe. — Place-moi bien, et veille sur l'aveugle.

Amigone. — Il y a longtemps que je le fais, et je n'ai plus besoin qu'on me le dise.

Œdipe. — Peux-tu me dire où nous nous trouvons?

Antigone. — Je reconnais Athènes, mais non pas ce lieu-ci.

Œdipe. — Mais le premier passant pourra nous renseigner.

Antigone. — Faut-il que j'aille à la recherche de quelqu'un, pour m'informer?

Œdipe. — Oui. ma fille, si nous sommes dans un lieu habitable.

ANTKiONE. — Certes, il est habité. Mais je crois qu'il n'est pas besoin que je m'éloigne : voici un homme non loin de nous.

Œ.DiPE. — Vient-il ici? Se hâte-t-il vei-s nous?

Antigone. — Le voici : dis ce que tu désires dire, car il est là.

Le passant apprend à Œdipo qu'il est dans le bois sacré de^ Euinénides, et le soinine d»' sortir de teTte enceinte inviolal)Tër Œdipe refuse, et tandis (pie le passant, sur sa demande, va

prévenir Thésée, il sp place, dans une belle prière, sous la

protection des déesses; il attend d'elles son salut. Cependant, le chœur, composé des vieillards de Colone, accourt en hâte : les habitants de Colone ont appris qu'un étranger a pénétré dans le bois sacré; ils veùiejit l'en expulser; ils l'obligent à en sortir; ils le pressent de questions indiscrètes, et le contraignent à se nommer ; ce nom maudit les effraie, ils hésitent à donner l'hospitalité à Œdipe. Celui-ci s'étonne que les Athéniens manquent à leurs traditions de générosité.

Œdipe. — Ah ! que signifient la gloire et la bonne renom^ mée? Sont-elles donc de vains mots? On dit qu'Athènes est la plus religieuse des villes, que seule elle sait sauver l'étranger maltraité, et seule lui venir en aide. Mais que dois-je en penser, moi, quand vous m'expulsez du lieu où je m'étais assis, quand vous voulez me chasser du pays, sur la crainte seule de mon nom? Car ce n'est pas mon corps que vous craignez, ni mes actions. Mes actions! je les ai subies plutôt qu'accomplies! Tu le verrais, si je pouvais te raconter celles de mon père et de ma mère î Et c'est pour cela que tu me crains! Je le sais bien cependant, comment serais-je mauvais par nature, moi qui n'ai fait que rendre le mal que j'avais souffert, si bien qu'eussè-je su ce que je faisais, alors même je n'eusse pas été méchant! Mais c'est sans savoir ce que je faisais que j'en suis venu où j'en suis, tandis qu'ils savaient ce qu'ils faisaient, ceux qui ont causé ma perte! C'est pourquoi, au nom des Dieux! je vous en supplie, étrangers, comme vous m'avez fait sortir de l'enceinte sacrée, ainsi sauvez-moi maintenant! Si vous honorez les Dieux dans un cas, ne les négligez pas dans un autre! Croyez que leurs regards n'oublient ni le mortel pieux, ni l'impie, et que l'homme qui est sans respect pour eux ne peut leur échapper! Ainsi, ne va pas ternir, en prêtant la main à un acte coupable, le renom de l'heureuse Athènes. Mais protège le suppliant' que tu as recueilli et veille sur lui;

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il est digne de ta confiance. Ne repousse pas ma prière, en voyant mon aspect misérable. Car celui qui est venu vers toi est sacré, et pieux, et sa venue est un grand l)ienfait pour les citoyens de cette ville. Lorsque sera arrivé votre chef, celui qui vous gouverne, alors vous entendrez, vous apprendrez tout ; jusque-là gardez-vous de devenir méchants !

Les vieillards attendront la venue de Thésée. Mais, sur ces entrefaites, Antigone apereoit une jeune femme, arrivant à cheval. Elle la reconnaît : c'est sa sœur Isméne. Isméne vient apporter à Œdipe des nouvelles de Thèbes; elle lui raconte la rivalité d'Étéocle et de Polynice, et surtout elle lui apprend qu'un oracle de Delphes a prédit que le corps d'Œdipe, après sa mort, serait une sauvegarde pour la contrée qui le posséderait. Aussi les Thébains sont-ils maintenant à la recherche de celui (pi'ils avaient banni, et veulent-ils le ramener chez eux de gré ou de fprce. Œdipe ne veut à aucun prix rentrer à Thèbes, et il maudit ses fils ingrats.

Œdu'k. — Non, que les Dieux n'éteignent pas la haine fatale qui les divise, et puissé-je avoir dans mes mains l'issue de la lutte à laquelle ils s'acharnent, levant la lance l'un contre l'autre! Alors celui qui maintenant a le sceptre et le trône ne les conserverait pas, et l'exilé ne rentrerait pas dans sa patrie. Car lorsque je fus expulsé honteusement de Thèbes, ils ne m'ont pas retenu, ils ne m'ont pas protégé, moi leur père, mais ils m'ont laissé chasser et proclamer banni. N'allez pas dire que je souhaitais nmiinéme cet exil, et que c'est avec raison que la ville nn^ l'accorda! Non, certes! le jour menu» de nn)n malheur, quand mon cœur bouillonnait, il nrenl été doux de moui'ir, d'être lapidé, mais personm* ne se prêta à contenter mon envie! Ensuite, au contiaire, (juand nu)n malheur avait mûri, (piand je conq)renais (|ue mon délire

s'était porté trop loin, et que ma punition avait été hors de proportion avec mes fautes, alors seulement, trop tard, la ville me bannit par force, et eux, qui pouvaient venir à mon aide, eux mes fils, n'en voulurent rien faire; mais, pour s'épargner la faible peine de dire une parole, ils m'ont laissé errer toujours, loin d'eux, fugitif, misérable. Ce sont celles-ci, ce sont mes filles, qui, autant que le leur permet la nature, me fournissent les moyens de subsister, un asile tranquille, l'appui enfin que doivent à un père ses enfants! Mais eux, à leur père ils ont préféré le trône, le sceptre, le gouvernement du pays! Aussi, non, ils ne m'auront pas pour allié, et ils ne jouiront pas du pouvoir dans Thèbes! Gela, je le sais bien, par les oracles qu'lsinène m'apporte, et par ceux dont je me souviens moi-même, ceux que Phœbos rendit jadis sur moi, et qui ont bien fini par se réaliser. Maintenant, qu'ils envoient Créon à ma recherche, ou tout autre chef thébain! Si vous consentez, étrangers, à prendre en main ma défense, de concert avec les augustes Déesses qui protègent ce dème, grâce à vous cette ville aura conquis un sauveur puissant, et mes ennemis seront punis ^

Le chœur, frappé par l'importance de l'oracle, devient alors plus bienveillant pour Œdipe, et lui indique dans quelles formes il doit accomplir en l'honneur des Euménides un sacrifice expiatoire, pour avoir profané leur bosquet. Ismène se charge de ce soin, tandis que le chœur arrache au vieillard le récit entrecoupé de ses malheurs et de ses crimes. L'arrivée de Thésée met fin à cette scène pathétique. La dignité, la générosité, la délicatesse que Sophocle a prêtées à Thésée en présence d'Œdipe étaient bien faites pour flatter ce qu'il y avait de plus noble dans l'orgueil athénien.

1. Le texte de ce dernier membre de phrase est incertain. Quelques-uns l'établissent de façon à avoir un sens différent : un sauveur puissant pour cette terre, redoutable pour ses ennemis. Quoique l'autre texte ine semble en somme préférable, il y a doute.

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Thkskk. -Ayant onlendu souvent déjà raconter la perte sanglante de tes yeux, je t'ai reconnu, à lils de Laïcs ! au récit qu'est venu me faire le messager, et mieux encore à mesure que je recueillais dans ma route de nouveaux renseignements. Car tes vêtements, car ton aspect infortuné nous font comprendre qui tu es, et, plein de pitié pour toi, je veux t'inlerroger, ô malheureux Œdipe, pour savoir ce que tu es venu demander à cette ville et à moimême, toi et avec toi ta malheureuse compagne. Parle : il faudrait que ce que tu demandes fût bien difficile à faire, pour que je ne voulusse pas te rendre ce service. Je n'oublie pas que moi-même j'ai été élevé à l'étranger' ; conune toi, et plus que personne, au péril de ma vie, j'ai supporté des dangers sur la terre étrangère. Aussi aucun étrangei", tel que toi, ne me verra me refuser à l'aider pour son salut. Car je sais que je suis lionmie, et que demain ne m'appartient pas plus qu'à toi.

Œnn-K. — Thésée, en quelques mots, ta générosité m'a permis de me boi'ner à une courte réponse. Tu m'as épargné la peine de d'ivo (pii je suis, de quel père je suis né, de quel pays je viens; de sorte ([ue je n'ai plus rien à faire, sinon à exprimer ce que je; désire, et j'aurai tout dit.

Théskk. — Apprends-moi donc ce (pie tu veux, et (pu* je le sache.

Œdipe ilciiiandc à Thésée la sépiillurc sur la Icnv aliiéuieiwic, et lui promet en échange, sur la foi de l'oracle, que son toiiiheau (leviciidra pour le pays nne sauvegarde contre les Thébaius. Il ajoute, dans une fort belle tirade tpii a sou intérêt d'allusion à l'histoire athénienne des temps

I. Thésée avait passé snii eiil'auce à Tré/éiie, cliez Pitthée, sou aïeul.

historiques, que les bons rapports qui existent actuellement entre Thèbes et Athènes ne dureront pas toujours. Thésée accorde à Œdipe ce qu'il demande, et le chœur glorifie, dans des strophes justement célèbres, le dème • de Colone.

Le Chœur. — En venant dans ce pays aux beaux chevaux, étranger, tu es venu dans le séjour le meilleur de la terre, dans la blanche^ contrée de Colone, où abonde plus que partout ailleurs le rossignol mélodieux, qui gazouille au fond de ces vertes vallées, habitant le lierre sombre et la feuillée du bois sacré, aux arbres de toute sorte, abrité du soleil et de tous les souffles violents. C'est là que toujours se promène le dieu des orgies bachiques, Dionysos, auquel font cortège ses divines nourrices^.

Là, sous la rosée céleste, fleurit chaque jour le narcisse aux belles grappes, couronne antique des Grandes Déesses'% avec le safran éclatant comme l'or. Toujours éveillées, toujours égales, y coulent les sources errantes des ruisseaux duCéphise; sources fécondantes qui répandent leurs eaux pures dans les plaines de cette terre au vaste sein. Les chœurs des Muses non plus n'ont jamais dédaigné ce pays, ni Aphrodite aux rênes d'or.

Ici pousse un arbre tel que je n'ai pas entendu dire qu'il ait son pareil en Asie, ni dans la grande île dorienne* de Pélops, arbre qui n'a pas été planté de main d'homme, qui est né de lui-même, que respectent les lances enne-

1 . Ce beau chœur est celui que Sophocle, selon la tradition, lut devant ses juges quand ses fils voulurent le faire frapper d'interdiction. Se souvenir aussi que Sophocle était né à Colone.

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