‹ Eschyle, Sophocle, EuripideChapitre 47 sur 96 · lu tremblement de terre · texte numérisé non relu

lu tremblement de terre

liO SOPHOCLE.

ce jour va vous enlever votre père. Tout est fini pour moi, et vous n'aurez plus la peine de me procurer ma subsistance, peine dure, je le sais, mes enfants! Mais un seul mot va vous récompenser de toutes ces fatigues! 11 n'est pas possible que nul vous aime plus que moi, que moi dont vous allez être désormais privées. » Ainsi ils gémissaient, sanglotaient à l'envi en s'embrassant. Quand ils ont eu fini de se lamenter, et qu'on n'entendit plus aucun cri, dans ce silence, tout à coup une voix l'appela, et nous sentîmes tous nos cheveux se dresser d'effroi. Car la Divinité répétait ses appels : « Allons, allons, Œdipe, pourquoi tarder? Il y a trop longtemps déjà que ton destin attend. » Dès qu'il a eu entendu les appels du Dieu, il a demandé qu'on fît venir près de lui notre roi, Thésée. Quand Thésée a été présent, il lui a dit : « 0 ami, donne ta main fidèle en gage de protection à mes enfants, et vous, mes filles, donnez-lui votre main aussi. Promets-moi que tu ne les livreras jamais de plein gré, et que tu les traiteras toujours avec bienveillance. » Thésée alors, en homme généreux, sans hésiter, a promis; quand il l'a eu fait, sur-le-champ Œdipe a touché de ses mains débiles ses filles, et a dit : a 0 mes enfants, armezvous de courage et sortez de ces lieux. Ne prétendez pas voir ou entendre ce qu'il vous est interdit de voir et d'entendre. Allez sans retard; que seul Thésée soit présent et voie ce qui se passera, car cela le concerne. » Telles sont les paroles que tous nous avons entendues; et nous suivions en gémissant les jeunes filles. Quand nous avons été partis, nous nous sommes retournés bientôt. Et nous n'avons plus vu Œdipe nulle part, mais Thésée se couvrait les yeux et la tête de ses mains, comme en face d'un spectacle terrible et impossible à regarder. Puis, après un très court instant, nous le voyons invoquer à la fois la Terre et l'Olympe, résidence des Dieux. Comment cepen-

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dant Œdipe a pôri, aucun mortel ne le pourrait dire, sauf Thésée. Il n'a pas été frappé par la foudre venue du ciel, ni enlevé par une tempête venue de la mer* à ce moment. Mais quelque messager des Dieux sans doute l'a emmené, ou bien le séjour souterrain des morts, où la douleur ne pénétre pas, s'est ouvert devant lui. Non, il ne faut pas le pleurer, et il n'est pas parti dans le malheur et l'infortune, mais son destin est merveilleux entre tous. Si maintenant mon récit semble insensé à quelquesuns, je ne me défendrai pas certes auprès d'eux.

La tragédie se termine par les lanu^ntations d'Antigonft et d'Ismène. Cette scène de deuil (c'est cf que les Grecs appelaient un comnios) est ici d'ailleurs fort adoucie, et ce beau drame, d'une beauté sereine et reposée, se termine par un épilogue d'un pathétique mesuré et religieux.

LES TRACHINIENNES

Les Trachinicnncs (dont la date est incomnie) sont, à tout prendre, la moins remai'cjuable des tragédies de Sophocle que nous possédions encore. Elles n'en otlVent pas moins de grandes beautés, soit dans la conception du personnage de Déjanire, l'épouse jalouse d'Hercule, soit dans le tableau des derniers moments du héros, où le poète a fait preuve, comme dans (l'itaines parties du Philoctète, d'un art si audacieux et si mesuré à la fois.

La tragédie (les Trnrltinieiuu's s'ouvre par un long monologue de Déjanire, où nous ajtprenons counnenl Héraclès la délivra

1. C'est ainsi ([uOii t^xpliipiait d'ordinaire les disparitions mystérieuses.

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du lleuve Achéloos, qui la voulait pour femme, et l'épousa luimême. Depuis elle vit dans uue inquiétude perpétuelle, à cause des longues et fréquentes absences du héros. Cette fois, tandis que, depuis le meurtre d'Iphitos", elle est réfugiée à Trachine, le héros est encore parti et quinze mois se sont passés sans qu'on ait eu de ses nouvelles. Ce qui avive les craintes de Déjanire, c'est qu'avant de partir il lui a remis, comme s'il prévoyait un sort fatal, une tablette renfermant ses dernières volontés. Cependant son fils Hyllos vient lui annoncer qu'on a enfin quelques nouvelles : Héraclès a, dit-on, passé un an en servage auprès d'une femme de Lydie ^, et maintenant il entreprend une expédition contre la ville d'Eurytos, en Eubée. Or, Déjanire sait, par une confidence du héros lui-même, que ce doit être là le dernier de ses travaux, après lequel il trouvera le repos ou la mort. Hyllos, quand sa mère lui a confié ce secret, part à la recherche de son père, et le chant du chœur, formé par les femmes de Trachine, célèbre les travaux d'Héraclès et essaie de rendre la confiance à Déjanire.

Déjanire expUque alors avec plus de précision les raisons de ses craintes : si Héraclès, avant son départ, lui a remis son testament, c'est qu'il savait par l'oracle de Dodone qu'il était parvenu maintenant à la crise décisive de sa vie. Mais un homme de la ville vient en hâte annoncer qu'Héraclès arrive vainqueur; son héraut Lichas serait déjà là s'il n'était arrêté par la foule avide de nouvelles. En efïét, à peine les femmes du chœur ont-elles chanté un joyeux péan à Apollon et à Artémis, que Lichas parait, confirme la victoire d'Héraclès, retenu encore par les sacrifices qu'il offre à Zens, et raconte les aventures du héros pendant sa longue absence; en même temps, il est chargé de conduire les captives conquises par son maître dans la ville d'Eurytos. Parmi celles-ci, Déjanire en a bientôt discerné une, qui a l'air de noble race; elle voudrait

1. Voici, en abrégé, la légende qui sert de point de départ au draine : Héraclès est outragé par Eurytos, roi d'tÊclialie, et se venge en lui enlevant ses cavales; il tue Iphitos venu à Tirynthe pour les reprendre ; à la suite de ces faits, lui-mèine est vendu en Lydie, à Oniphalc; rendu à la liberté, il prend (Echalie, et tue Eurytos et SCS fils.

'2. Omphale.

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savoir son nom, mais Lichas feint de l'ignorer, et la captive garde le silence, l)«''janire ignorerait donc qn'elle se trouve en présence d'Iole, tille d'Eurytos, si elle n'en était prévenue, après le départ de Lichas, par l'honnne qui, précédemment déjà, lui a appris le premier l'approche d'Héraclès; cet honmie a entendu raconter à Lichas, avant qu'il abordât Déjanire, qu'Héraclès est épris d'Iole, et que c'est pour la conquérir, non pour venger une vieille injure, qu'il a fait la guerre à Eurytos.

Déjanire interroge de nouveau Lichas et, comme il se dérobe encoi-e, elle feint d'être dis{)osée à supporter sans jalousie l'amour d'iléi-adès pour lole : n'est-elle pas assez accoutumée aux inlidélités de son époux? Lichas se laisse prendre à cette ruse et avoue la vérité. Le chœur, rassuré, chante la gloire de Déjanire, dont l'amour fut disputé par Héraclès et Achéloos. Mais celle-ci revient bientôt et fait coiitidence aux Trachiniennes qu'elle l'edoute vivement, au contraire, d'être délaissée par son époux pour sa rivale; car elle se sent vieillir. Aussi s'eslelle décidée à lui envoyer en don, par Lichas, une tunicjue trempée dans le sang du centaure Nessos ; le centaure, en mourant, lui a appris que grâce à ce sang elle disposerait d'un philtre qui lui assurerait la lidélité d'Héraclès. Lichas se charge du colfret scellé qui renferme la tunique, et le chœur chante avec joie le retour prochain du héros.

Lichas est })arti, et Déjanire revient etTrayée. Comme le lui avait recommandé Nessos. elle avait toujours gardé soigneusement le sang piécieux à l'abri des rayons du soleil. Mais voici (jue la laine dont elle vient de se servir pour enduire de ce sang la tunique, frappée par un rayon, s'est subitement consumée. Elle devine que Nessos l'a trompée, que le philtre n'est pas un philtre d'amour, mais un philtre mort«'l (pii fera i)érir son époux. Or, llyllos accourt précisénnMit : sa mère avait deviné juste, H racont»', dans un trèsémouvani lécit, comment Héraclès, à peine s'était-il revêtu de la tunicpie, s'est senti gagné de souH'rances atroces «M connnent il a précipité Lichas dans les Ilots. Cela sesl passé encore en Eubée, pendant (jne le héros sacriliail à Zcus. llyllos l'a ramené maintenant sur le continent et le jjrécède de (piehiues instants, j)our annoncer la fatale nouvelle et maudire sa mère. Le chu'ur se lamente.

car la nourrice de Déjanire vient annoncer le suicide de sa maîtresse. Cependant Héraclès lui-même apparaît, soutenu par son fils et par un vieillard. La dernière partie du drame est le tableau, tantôt déchirant, tantôt sublime, de l'agonie du héros, douloureuse et noblement supportée; comme nous le verrons plus tard dans le Philodète, la description poignante de la souffrance physique s'unit ici à la peinture de la plus haute force morale. Voici quelques extraits de ces scènes finales.

ENTREE D HERACLES

Hyllos. — Hélas! mon père, hélas! comme ton malheur me désole! Quel désastre! Que faire? hélas!

Le Vieillard. — Silence! mon fils, ne réveille pas la douleur sauvage de ton redoutable père! Tout gisant qu'il est, il vit! Mords ta langue et retiens-la.

Hyllos. — Qu'as-tu dit, vieillard? Yit-il encore?

Le Vieillard. — Ne prendras-tu pas garde de rompre le sommeil auquel il a cédé, et de rappeler, de faire renaître un accès de son mal terrible?

Hyllos. — Ah! mon esprit troublé ne peut supporter sa douleur !

Héraclès. — 0 Zeus! où suis-je? chez quels hommes me trouvé-je, abattu par des souffrances incessantes? Hélas! infortuné! de nouveau mon mal maudit me dévore ! Ah !

Le Vieillard. — Ne t'avais-je pas dit combien il valait mieux faire taire ta douleur, et ne pas dissiper le sommeil qui couvrait ses paupières?

Hyllos. — C'est que je ne puis endurer le spectacle de cette souffrance.

Héraclès. — 0 vous, autels de Cénée * ! Comme tu m'as récompensé de mes offrandes, ô Zeus! Quel tourment tu

1. Le promontoire de Céiiée, où l'on adorait Zeus. C'est là qu'Héraclès avait sacrifié au dieu, après la prise d'Œchalie.

LES TRACIIIMENNES. 445

m'as infligô, quel toiirmcnl I l'uiss(''-j(Mit' lavoir jnmais vu do mes yeux, ce jour où m'a frappé lincurable mal qui cause mon délire! Par quel charme, par quel remède le conjurer? Qui le pourrait, à part Zeus? Ah! ce serait un miracle! Hélas! hélas! laissez-moi, laissez-moi me coucher, laissez-moi me coucher pour la dernière fois! Où me touchez-vous? où me posez-vous? Vous me tuez! vous me tuez! Vous avez réveillé ma douleur apaisée! La voilà, ah! ah! elle revient! D'où ètes-vous*, ô les plus méchants de tous les Grecs! des Grecs que j'ai sauvés cependant, au péril de ma vie, moi qui sur mer et sur terre ai purgé le monde de tant de fléaux! Et maintenant, pour guérir mon mal, nul ne me donnera ni feu, ni glaive secourable! Ah! ah! nul ne me coupera la tète, pour me délivrer dune vie odieuse! Hélas! hélas!

Le Vieillard. — 0 fils de cet homme, soutenir* ce fardeau est au-dessus de mes forces! Viens à mon aide. Tu peux secourir ton père mieux que moi !

Hyllos. — Me voilà, mais je ne trouve ni en moi ni chez les autres le moyen de lui faire oublitM* ses douleurs : Zeus seul le peut.

Héraclès. — 0 mon (ils, où es-tu? Ici. ici, |)rends-nioi, soulage-moi. Ah! Ilieul L'alVreux mal, terrible et sauvage, s'élance de nouveau, s'élance pour me faire périr. 0 Pallas! Pallas! ma soullVance reiiail. Mon (ils, aie pitié de Ion père! tire ton épée, tu n'as pas de blâme à craindre: frap|)e-moi à la gorge, (inéris ma soullVance, mon déliri', œuvre de ta mère impie, fa mère, alil (pie je la voie périr ainsi, comme moi-même! 0 doux lladès! livre de Zeus! hâte mon destin! couche-moi, couche-moi, achève un infortuné!

I. I1('m-;icI('s int'coiniail, dniis son (li'liro, les lidrlt's jiniis qui IVnloureiit.

'2. Le viiMJianl iiivilo llyllos ;i le rcmiilacer yoyiv >oiitoiiir lléroclès.

KSf.llYI.K-SOPH(»( LK-KIUM'IOE. 10

Le Chœur. — J'ai frémi en apprenant ce malheur, ô mes amis ! le malheur terrible de ce chef illustre !

Héraclès. — Ah ! que de malheurs cuisants, terribles même à redire, de mes mains, de mon dos, j'ai supportés! Et cependant ni l'épouse de Zeus, ni l'odieux Eurysthée ne m'ont jamais prescrit rien d'aussi redoutable que la fdle astucieuse d'Œnée, quand elle m'a fait appHquer à mes épaules ce vêtement tissé par les Érinnyes, qui cause ma mort ! Collé à mon corps, il ronge à fond mes chairs, il pénètre dans mon flanc et dévore mes artères; déjà il a bu mon sang généreux, et je me sens périr dans tout mon corps, maîtrisé par cette entrave mystérieuse. Et cela, ni la lance guerrière, ni l'armée des Géants nés de la Terre, ou la force des bêtes féroces, ni Grec, ni Barbare, ni homme d'aucun pays que j'aie purgé de ses maux, nul ne l'a pu jamais! Une femme, oui une femme et non un homme, seule m'a vaincu, sans l'aide du fer. 0 mon fils, montre que tu es bien mon fils, et ne me préfère pas ta mère, qui n'est ta mère que de nom. Livre-la-moi de tes mains, va la chercher toi-même dans sa demeure, pour que je sache bien si mon sort doit t'affliger plus que le sien, quand elle sera justement punie. Va, mon fils, va sans crainte. Prends pitié de ton père que tous prennent en pitié! Ah! j'ai poussé des gémissements comme une jeune fille ! et nul ne pourrait dire qu'il m'a vu jamais auparavant faiblir ainsi, mais toujours je supportais mes maux sans me plaindre : maintenant mon malheur m'a rendu semblable à une femme....

Cependant llyllos parvient à calmer un instant le héros; il en profite pour lui apprendre que Déjanire s'est punie ellemême ; il lui révèle aussi dans quelle intention elle avait agi et que c'est le sang de Nessos qui lui a servi à imbiber la tunique. Dès lors, le héros comprend que sa dernière heure

LES TRACHLME»ES. 147

est venue', pt cette certitude même lui rend son courage. Il ne songe plus désormais ({u'à donner à Hylios les instructions nécessaires, afin ((u'on lui élève, sur le rocher d'Œta, le bûcher sur lequel il doit finir sa vie. Il les donne avec précision, il relève lui-même le courage de son fils, il lui confie lole et l'oblige à promelire (pi'il la prendra pour femme. Maintenant il peu! mourir.

Hkracli-:s. — C'est bien; et à cette promesse ajoute encore, sans retard, un bienfait. Avant la crise, avant l'accès fatal, place-moi sur le bûcher. Allons! hàtez-vous, emportez-moi. Cette accalmie de mes maux, c'est ma fin suprême.

Hyllos. — Uien n'empêchera ta volonté de s'accomplir, puisque c'est ta volonté, puisque c'est ton ordre.

IIkraclks. — Allons! avant que mon mal se réveille, ô mon Ame courageuse! mets à ma bouche un frein solide, un frein d'acier! P'ais taire mes cris, subis avec joie l'épreuve involontaire !

Hyllos. — Gardez-moi, compagnons, beaucoup d'indulgence pour ce que je dois faire, et reprochez aux Dieux ces événements! Le Dieu qui avait engendré ce héi'os, le Dieu qu'Ilèi'aclès appelait son père, le laisse souffrir ainsi! L'avenir, nul ne le prévoit. Le présent est pour nous plein de peine, pour eux plein de honte, cruel surtout pour cet honune, qui souffre plus qu'aucun honune! Kt toi non plus, jeune iille*, ne reste pas ici, toi (|ui viens de voir d'affreuses morts =, tant de souffrances inouïes, toutes œuvre de Zeus.

1. Vue prédiction de sou père lui revient à la méinoire, et lui donne cette certitude, continuée iiufile est par un oracle de Dodoue.

2. Hyllos sadresse à Iolt\ (ju'il invite à le suivi-e auprès du bûcher d'Héraclès.

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