‹ Eschyle, Sophocle, EuripideChapitre 52 sur 96 · Héraclès et Kéoptolème · texte numérisé non relu

Héraclès et Kéoptolème

Il courait chez les anciens, sur Euripide, beaucoup plus de légendes encore que sur Sophocle ou Eschyle. Voici ce qu'on sait de sûr ou de très probable de sa vie.

Euripide, fds de Mnésarchos ou Mnésarchidès et de ('lito, naquit, selon la tradition la plus commune, à Salamine, en 480, le jour même de la défaite de Xerxès'. Les conuques, Aristophane surtout, ont criblé de railleries son père, cabaretier, disent-ils, ou marchand de comestibles, et sa mère, vendeuse de léfiumes; mais les comiques sont fort loin de pouvoir être crus sur parole. Quoi ({u'il en soit, son éducation semble avoir été bonne. On le rei>i;ésente comme ayant subi particulièrement l'iniluence des sophistes Prodicos et l'rotagoras, et du pliilosophe Anaxagore, connue lié avec Socrate. Sa vie fut toute d'étude et de travail. De f,^oùts solitaires, d'humeur moins gaie que Sophocle, il vivait volontiers, nous dit-on, retiré à Salamine. Sur sa vie privée, sur son mariage avec Chœrilé, tille de .Mnésiloque, couraient une foule d'anecdotes de la vérité desquelles on ne sait trop ce qu'il faut p«Miser.

On dit qu'Euripide donna sa première pièce en iô5; il

1. Rioii n'est plus connu quo le rapprochement ({ue les unciens

se plaisaient si souvent à faire : Kui-ijùde nacpiit le Jour de la vic-

loirc de Salamine ; Kscliyle prit part à la bataille ; Sophocle dansa aux fêles instituées pour la céléhrer.

avait alors vingt-cinq ans. Beaucoup moins heureux que Sophocle, sur quatre-vingt-douze drames qui lui étaient attrihués, cinq fois seulement il avait remporté le premier prix. Mais, d'autre part, il est certain que sa popularité n'en fut pas moins très grande; il avait d'ardents adversaires, mais autant de chauds partisans.

A la fin de sa vie, il quitta Athènes, comme Eschyle. Il se retira auprès du roi de Macédoine, Archélaos. La tradition voulait qu'il eût péri déchiré par des chiens de chasse (406). Il nous reste sous son nom dix-huit tragédies, dont l'une, le Rhésos, n'est pas authentique, et un drame satyrique.

La date de Y Electre (rEiiri])ido n'est pas comme avec certitude; maison peut la déterminer avec une assez grande piobabilité; la tragédie fut jouée sans doute en 415. Si nous y avons pris pour une assez bonne part nos extraits, ce n'est pas que ce soit une des meilleures œuvres du poète, mais c'est une des plus caractéristicjues, et elle montre singulièrement bien les tendances nouvelles qu'il s'appliquait à faire prévaloir. En général d'ailleurs, c'est précisément lors(|u'il reprenait un sujet traité déjà par ses devanciers, qu'Euripide se donnait le plus de peine, — non pas très heureusement toujours, — pour être original; et, en composant son Electre, il avait à rivaliser avec Eschyle et avec Soi)hocle.

Eschyle, dans les Choéphores, n'avait sans doute en ri»Mi dissimulé l'homMU* de l'action ac(onq)lie i)ar ()rt>ste, mais les Eumênules venaient ensuite et adoucissaient l'impression produite, en conciliant les croyances anciennes avec la moralité plus douce des temps nouveaux. On a vu que Sophocle avait surtout montré, dans la conduite d'Electre et de son frère, le devoir au(piel ils obéissent, et (|u'en écourtant la fin du drame, il en avait voilé l'hon-eur. Ijiripide insiste encore pLiis qii'K^j;byle sur l'otlieux du parriclïïc, ci. so»f-Éb*rtrr-rvf tm*tt-f4>*é passionnée encore que celle du, SophudtiJ rlif deviciil ft''[|)(i'-

^Vest qu^uripide liesse soucie nullement de Justifier les croyances ancieinies; inn C(uitrah'e,.arveut eTrjTTontre^^

^l'odieuxet travaille à les ruiner pauujamiLii.Uji second caractère de sa tragédie est (pi'aulieu d'être d'accord avec la légende, elle en dilfère par plnsieuis points essentiels : Electre ne vit plus chez sa mère ; Clytemnestre l'a mariée à un sinq)le laboureur dont le poète décrit la pauvreté avec réalisme, tout en lui prêtant en même temps les plus nobles sentiments. Ainsi Jajragçklie prend une couleur à la fuis romaïK^^tlue et bour-

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geoisp (iiii plaisait à Euripide, et les tendances philosophiques "du poète se font jour par l'invention de ce personnage du laboureur, (lue l'ancienne tragédie n'eût pas cru digne de lui servir de héros. Enfin, dans la scène de la reconnaissance, Euripide fait la critique la plus vive de son prédécesseur Eschyle, et vise aussi peut-être Sophocle par quelques traits de détail moins inqiortants. Il résulte de tout cela une pièce bizarre, où les défauts se mêlent aux qualités, intéressante cependant, et en tout cas capable plus qu'aucune autre de donner une idée des procédés d'Euripide et de ses innovations. La scène est près d'Argos, devant la maison du laboureur. Celui-ci nous apprend dans le prologue qu'Égisthe l'a forcé d'épouser Electre, mais qu'il la respecte et n'est son époux que de nom.Tandisqu'Électre, ainsi qu'une pauvre femme, va chercher de l'eau à la fontaine, Oreste arrive avec Pylade, et, à la vue d'Electre, se retire à l'écart. Quand Electre revient, après un chant du chœur, conqiosé de jeunes paysannes, Oreste se montre, raconte à Electre qu'il est envoyé par son père pour lui porter de ses nouvelles. Electre elle-même lui fait le récit de ses infortunes. A ce moment, revient le laboureur.

Le Labourel'u. — Quels sont œs étrangers que je vois auprès de la porte? Pourquoi viennent-ils vers cette pauvre maison des champs? Est-ce moi qu'ils demandent? H n'est pas convenable pour une femme de converser avec des hommes jeunes.

Electre. — 0 mon cher époux! ne me soupçonne pas ; ce dont nous parlons, tu le sauras : ces étrangers sont venus nous porter des nouvelles d'Oreste. — Pour vous, étrangers, pardonnez-lui ses paroles.

Le Laboureur. — Que disent-ils? Oreste est-il en vie, et voit-il la lumière?

Electre. — fl vit, à ce qu'ils disent; et leurs paroles ne me semblent pas indignes de foi.

IjE Laboureur. — Se souvient-il des malheuis de ton père, et des tiens?

?^LKCTRE. — Sur coin, ri (Ml de plus quo des espérances; faible est l'exilé.

Le Laboureur. — Sont-ils venus nous porter quelque message de la part d'Oreste?

Electre. — Il les a envoyés pour se rendre conq)te de mes malheui-s.

Le Lahoureur. — Ils peuvent en voir une part; tu leur diras le reste.

Electre. — Ils le savent, il ne leur reste rien à apprendre.

Le LvBOuiŒUii. — S'il en esl ainsi, il fallait tout de suite leur ouvrir la porte. Knli'ez dans la maison; vous aurez, en échange de votre message fidèlement lempli, l'hospitalité telle que je puis l'ollrir. (Jue vos serviteurs portent dans la maison votre bagage; ne dites pas non, vous venez de la part d'un ami, et l'on vous reçoit en amis; il est vrai que je suis pauvre, mais mon cœur n'est pas vil, je vous le montrerai.

Oreste (à Kiecire). — Au uoui des Dieux, est-ce là cet homme qui de concert avec toi élude l'hymen que vous avez contracté, et ne veut pas déshonorer Oreste?

Éi.ECTiiE. — Oui, (-'(^sl relui (pi'on appelle l'époux de la malheureuse Electre.

Oreste. — Ah! il est donc bien vrai (pi'il n'y a pas d'indice certain de la valeur d'un homme, et la natui'e humaine est bien l'aile poui" déconcerlerî 11 m'est arrivé de ne renconticr nul méi'ili» chez les (ils d'iui homme magnanime, et de trouver d'honnêtes gens parmi les (ils du méchant; j'ai vu la misère dans les sentiments d'un homme riche, et chez le pauvre un cceur généreux. Comment donc, parmi ces incertitudes, poi'Iei' un jugement exact? Jugei'a-l-on d'api'és la richesse? (le serait se servir d'un indice bien ti'onq)eur. Fera-l-on du mérile le partage de la |)anvr(Mé? Mais la jiauvrelé a un vice : pai' le besoin.

elle enseigne à être pervers. Est-ce sur le champ de bataille qu'on jugera les hommes? Mais qui donc, dans la mêlée, pourrait discerner le vrai brave? Le mieux est de ne pas chercher de règle dans ce qui est l'effet du hasard. Ainsi cet homme n'est pas d'un rang élevé parmi les Argiens; il ne s'enorgueillit pas de sa race; il est du peuple; et cependant nous voyons quelle est sa vertu. Ne renoncerez-vous pas à votre erreur, vous qui êtes remplis de vains préjugés qui vous égarent, et ne préférerez-vous pas ceux qui, dans les l'apports nmtuels, se montrent nobles par le cœur? Ce sont eux qui savent bien gouverner les villes et les maisons; mais, au contraire, de beaux corps sans âme sont pareils à des statues, bonnes seulement à décorer la place publique. L'homme dont le bras est fort n'attend pas la lance de l'ennemi plus courageusement que le faible : la bravoure dépend de la force d'âme naturelle de chacun. — Mais acceptons l'hospitalité dans cette demeure; elle n'est pas indigne du fils d'Agamemnon, à la fois absent d'ici, et présent cependant : car c'est de sa part que nous sommes venus'. Entrez, serviteurs, dans cette maison; j'aime mieux un hôte pauvre mais empressé qu'un hôte riche. Louanges donc soient données à cet honune pour l'accueil qu'il nous fait; et cependant je préférerais que ce fût ton frère ^ qui me fit entrer, heureux, dans son heureuse demeure. Peut-être reviendra-t-il, d'ailleurs; car les oracles de Loxias sont surs, si les prophéties des hommes sont vaines!

Oreste entre avec ses compagnons. Electre, restée avec le laboureur, le gronde d'avoir offert l'hospitalité à des honnnes d'un rang supérieur au sien et auxquels il ne pourra faire

1. Mots à double entente, puisque celui (|ui les prononce, c'est Oreste lui-nièinc, encore inconnu de ses interlocuteurs.

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