‹ Eschyle, Sophocle, EuripideChapitre 54 sur 96 · MEDEE · texte numérisé non relu

MEDEE

La Médée d'Euripide fut jout'e on 451. L«^ poète imite une pièce antérieure de Néophron, dont un fragment nous a été conservé. Tout court qu'il est, ce fragment prouve que Néophron avait eu déjà l'idée très dramatique de montrer dans Médée une mère (pii eu arrive à tuer elle-même ses enfants, quoiqu'elle les aime avec passion. Mais les vers de Néophron sont faibles, et Euripidt» a tiré un parti meilleur (pie lui de l'idée qu'il lui a empruntée.

Voici en quehpies mots le sujet de Médée. Médée est ai)andonnée par Jason, qui va épouser la tille du roi de Corinthe. Elle est bannie de la ville, avec ses deux enfants. Mais elle a obtenu un jour de délai; elle eu protlte pour euvoyer à sa rivale une robe et une couronne iuq)régnées d'un poison violent (|ui la tuera. Enlin elle se décide, pour punir Jason dans ce qu'il a de plus cher, à égorger ses proi)res »Mifants. Elle les égorge en etTet, puis la magicienne part sur un char Iraiué par des dragons ailés, et va se réfugier à Athèr.es, où Egée doit l'accueillir.

> L'intérêt de cette iragédie vient de l'art avec lecpiel Euiipide a décrit dans l'àme de Médée la lutte de sentiments opposés, •et rendu vraisemblable la passion (pii l'entraîne au crime. Il y a si bien réussi tpie sou héroïne, (piehpie odieux cpie soit son

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acte, inspire de la pitié en même temps que de l'horreur. Montrer l'entraînement fatal de la passion, c'est le triomphe du génie d'Euripide, ici comme dans YHippolijte.

La scène capitale de l'œuvre est donc celle où Médée exprime ses incertitudes, et finit par se résoudre au crime. C'est celle qu'Euripide avait imitée de Néophron. C'est celle que nous devons traduire.

Sénèque a imité la tragédie d'Euripide, et Corneille a eu le tort de s'inspirer, dans sa propre Médée, de la pièce latine, qui est curieuse, mais déclamatoire, plutôt que du chef-d'œuvre grec.

Le Pédagogue*. — Tu n'es pas la seule mère qui ait été séparée de ses enfants; il faut que les mortels sachent supporter l'infortune.

Médée. — Je le saurai. Mais toi, rentre dans la maison et prépare pour les enfants ce dont ils ont besoin chaque jour. 0 mes enfants! mes enfants! vous avez, vous, une ville et une demeure où, privés de votre mère infortunée, vous habiterez désormais, loin d'elle ! Mais moi je vais partir en exil pour une autre terre, avant d'avoir joui de vous, et de vous avoir vus heureux, avant d'avoir paré votre épouse, orné votre lit nuptial, porté le flambeau à vos noces! Malheureuse! ma fierté m'a perdue ! C'est donc en vain que je vous ai nourris, ô mes enfants, en vain que j'ai peiné et souffert pour vous, que j'ai supporté les cruelles douleurs de l'enfantement! Du moins, naguère, j'avais l'espoir, dans ma misère, que vous soutiendriez ma vieillesse, et qu'après ma mort vos mains rendraient les derniers devoirs à votre mère, destin que souhaitent les hommes ; maintenant cette douce pensée n'est plus. Privée de vous, je ne vivrai plus que pour moi, dans le

1. Créon, roi de Corinthe, vient de permettre aux enfants de Médée, (lu'il avait d'abord condamnés à partager l'exil de leur mère, de restei* à Corinthe.

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deuil et kl tristesse! Et vous, vous ne reverrez plus votre mère : pour vous une vie nouvelle commence. Héhis! hélas ! pourquoi me regarder ainsi, mes enfants? pourquoi me sourire, de ce dernier sourire? Ah! que feiai-je? Le cœur me manque, ô femmes! en face du regard limpide de mes enfants. Non, je ne pourrai pas; adieu les projets que je foi'mais! J'emmènerai mes enfants hoi's de ce pavs. Faut-il donc, pour faire souffrir leur pèi'e par leur malheur, me rendre moi-même deux fois plus malheureuse? Non, certes; je ne le ferai pas. Adieu mes pi'ojets. Et cependant, qu'éprouvè-je.^ Voudrais-je devenir un ohjet de risée en laissant mes ennemis impunis? Osons agir. Assez de lâcheté: connnent puis-je tenir ce langage })usillanime? Rentrez, enf^uits, dans la maison; que celui qui ne croira pas pouvoir assister à mon sacrifice, s'en détourne'; ma main, à moi, ne faihiii'a pas! Ah! non, mon cœur, non, ne fais pas cela! Laisse tes enfants, malheureuse, épargne-les! Ils vivront avec toi, dans l'exil, v\ seront ta joie*! Mais quoi? Par les démons veng(>urs qui hahitent sous terre, dans l'IIadès, il ne sera pas dit ([ue j'aurai laissé mes enfants aux mains de mes ennemis, en proie à leurs outrages! De toute façon, il faut qu'ils meurent ! Puisqu'il le faut, ce sera nous, qui les avons eidantés, qui les tuerons. La chose est décidée; elle est iiiévitahle. Déjà la coui'onne est posée sur la tète de la royale (lancée, et dans ses vêlements do noces la pi'iiicesse est frappée à mort, je le sais. Mais, puis(pie je vais enIrcM' dans ma route faillie, et jetei' ces enlanls dans une roule plus fatale

1. Méd(''0 veut sans ilouto lairo allusion à la Iradilinu tjui rapporte que le Soleil se détourna i)our ne pas voir le repas atnue d'Aticeel de Thyeste; elle pense (pi'il va faire de même aujourd'hui

2. Le texte de ee vers n'est pas bien sûr. Il semble que Mèd»>e. qui exprimait (l'abord l'espoir denunener ses enfants avec elle, doit y avoir renonci' maintenant : la suite des idées parait l'exijîer.

encore, je veux leur parler une dernière fois. Donnez, enfants, donnez votre main droite à votre mère, qu'elle l'embrasse. 0 chère main, tète bien-aimèe, aspect, visage empreints de noblesse, de mes enfants! Soyez heureux, mais là-bas; le bonheur sur terre, votre père vous l'a ravi! 0 doux embrassements! Allez, allez, je n'ai plus la force de vous voir, et je succombe à mes maux! Et je sais bien quel forfait je vais oser commettre, mais ma passion est plus forte que mes raisonnements, la passion, qui cause les pires maux des mortels!

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