‹ Esclavage et traiteChapitre 10 sur 21 · ÉTAT DE LA QUESTION EN FRANCE · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA QUESTION EN FRANCE

commissaires chargés de procéder à une enquête , et de porter la lumière sur une question, dont tout le monde parle, et que peu de personnes connaissent à fond.

Voilà notre histoire dans son inexorable vérité. Il m'en coûte de l'écrire ; mais , en le faisant , je crois être plus utile à mon pays, que ceux qui l'endorment au bruit de louanges monotones sur ses vertus et sa générosité.

A Dieu ne plaise cependant, que je méconnaisse ce qu'il y a de noble et d'élevé dans le caractère de notre nation. Je sais qu'on lui a souvent adressé un reproche , que , pour ma part , j'accepte comme un éloge. On a souvent dit qu'elle cédait imprudemment à une sorte d'instinct chevaleresque ; qu'oublieuse de ses propres intérêts , elle s'occupait à redresser des torts, et mettait son épée au service des faibles et des opprimés. On l'a dit, et avec raison. C'est une des gloires de la France, d'avoir été du côté des petits dans presque toutes ses guerres ; d'avoir soutenu le duc de Saxe contre l'Empire, les Pays-Bas contre l'Espagne, les Etats-Unis contre TAngleterre, la Grèce contre les Turcs, la Belgique contre l'Europe. Et c'est en vain qu'on essaie de déraciner ces antiques tendances ; qu'on nous répète des maximes de froide raison ; qu'on nous dit que le sang de la France n'appartient qu'à la

France , et qu'une nation dans ses alliances ne doit pas consulter ses sympathies , mais ses intérêts. Ces théories peuvent être admises aujourd'hui que tout est calme , aujourd'hui qu'il ne s'agit que de discuter à la tribune ou dans les journaux. Mais attendez qu'une grande occasion se présente, que le péril presse, que les passions soient en jeu ; et vous verrez reparaître le vieil esprit national , aussi énergique , aussi exclusif que par le passé ! La France ira chercher ses amis parmi ceux qui aiment son drapeau , ses principes , son influence ; et la vieille question entre l'oppression et la liberté reparaîtra aussi claire, aussi nette, aussi tranchée, que si la diplomatie ne s'était pas appliquée à l'obscurcir et à la rapetisser en même temps par mille complications d'intérêts.

Le même esprit ne se manifeste-t-il pas dans nos affaires intérieures? Que d'entreprises commencées sans le savoir , continuées sans le vouloir, folles aux yeux de tous , et qui n'en dureront pas moins jusqu'à l'entier épuisement de nos ressources. Nous avons beau nous vanter d être bourgeois ; ce sont là des manières de grands seigneurs.

L'Angleterre calcule mieux. Ce n'est pas elle qui , pendant des siècles , aurait enfoui ses trésors et ses soldats dans les fatales plaines de l'Italie. Ce

ÉTAT DE LA QUESTION EN FRANCE g

n'est pas elle qui aurait dépensé, sans résultat, toute la gloire militaire de la république et de l'empire. L'Angleterre a toujours devant les yeux un but solide, positif, et elle y marche constamment. Ses amitiés, son enthousiasme même ne cessent d'être au service de cette idée. Si vous voulez vous rendre compte de ses démonstrations en faveur de la Pologne, n'oubliez pas que la Russie menace l'influence britannique en Orient. Son intérêt maîtrise son orgueil lui-même, et ne craint pas d'accuser publiquement l'amiral Codrington d'avoir vaincu mal à propos à Navarin.

Tels sont les deux peuples, de leur propre aveu, du témoignage de l'Europe entière. L'un , aventureux, imprudent, plus curieux de gloire que de profit ; l'autre , politique , maître de lui , sachant attendre, et n'oubliant pas d'escompter tous ses succès. L'un , peuple gentilhomme ; l'autre, peuple marchand.

Et cependant, dans une question immense , qui, depuis un demi-siècle, est pendante devant les deux peuples , le peuple gentilhomme s'est montré impitoyable par intérêt; le peuple marchand s'est montré prodigue par conviction.

Comment expliquer ce phénomène?

lO ESCLAVAGE ET TRAITE.

L'explication est simple , mais vaut la peine qu'on la donne.

Pour secourir les infortunes qui sont à nos portes , dont la voix frappe notre oreille , il suffit de cette générosité vulgaire , qui nulle part (je le répète à l'honneur de mon pays) n'a plus d'énergie que dans son sein. La vanité seule pourrait commander de prendre en main des griefs récents, publics , qui retentissent dans l'Europe entière.

Mais quand il s'agit de ces infortunes lointaines, muettes, immobiles depuis des siècles de l'autre côté de l'Océan ; quand rien de nouveau , rien d'inattendu n'appelle l'attention sur elles ; il faut, pour nous dire à nous-mêmes ce que les autres ne nous disent pas, pour sonder volontairement cette vieille plaie , pour écarter ces commodes prétextes de la durée et du silence, il faut plus que la générosité, plus que la vanité humaine; il faut la charité évangélique.

On parle beaucoup de christianisme en France, depuis quelquf^ temps surtout. Dans la question qui nous occupe, en particulier, il n'y a pas d'incrédule qui ne croie devoir insister sur l'importance de l'instruction religieuse des esclaves. Mais, qu'on le sache bien , pour arriver à l'émancipation , le christianisme des blancs est aussi nécessaire que celui des noirs; et la France n'est pas chrétienne.

Page 1