ÉTAT DE L\ QUESTION EN FRANCE. I I
Ces paroles scandaliseront bien des gens , et je donnerais beaucoup pour qu'elles fussent l'expression d'une erreur. Mais comment nommer chrétiens ces hommes qui trouvent de la grandeur et de la poésie dans les pensées d'éternité , d'infini , de Providence ; qui admirent la mission du prêtre ; sont prêts , comme Diderot , à s'enthousiasmer pour les cérémonies extérieures du culte; aiment enfin la morale chrétienne, comme ils aiment l'art chrétien , comme ils aiment les cathédrales gothiques; et ne vivent pas les yeux fixés sur l'Evangile, avec l'idée de la mort et du jugement ? Comment nommer chrétiens ces hommes qui reconnaissent que la rehgion est excellente pour les peuples , et qui voient en elle un utile moyen de gouvernement ; mais qui reculeraient devant leur doctrine , si , au lieu de cette généralité qu'ils nomment religion , on leur présentait un de ses préceptes; si , au lieu de cette généralité qu'ils nomment peuple , on leur présentait un individu , et dans la vie de cet individu un acte , un seul , à éprouver au creuset du christianisme.
La religion véritable s'attaque à tous les détails de notre conduite. Si elle y mêle une douceur infinie; si elle la relève, en lui donnantpour principe les seuls sentiments désintéressés qui puissent exister icibas, l'amour de Dieu et l'amour des hommes;
elle n'en exige pas moins des sacrifices répétés et douloureux ; elle ne souffre pas qu'on la prenne à ses heures, pour faire delà politique ou de l'art, et qu'on l'oublie ensuite dans les diilicultés pratiques de la vie.
C'est cette religion de sacrifice et de détail qui a fait en Angleterre l'émancipation des esclaves. C'est au nom du christianisme que quelques voix se sont élevées d'abord , que des voix plus nombreuses leur ont répondu ; c'est au nom du christianisme que la proposition a été introduite dans le parlement; c'est au nom du christianisme qu'elle y a triomphé. Différentes sociétés, différentes sectes se sont disputé l'honneur de travailler à cette œuvre de charité. Elles ont passé les mers, et si quelques parties du territoire colonial de la Grande-Bretagne ont été préparées à la liberté, c'est à leurs efforts volontaires que ce résultat est exclusivement dû.
Qu'il me soit permis de faire appel en France au petit nombre de ceux qui sont mus par le même sentiment. Qu'il me soit permis d'invoquer aussi un autre sentiment, bien plus général, et que j'honore , la philanthropie.
Je sais qu'on a bonne grâce aujourd'hui à jeter sur elle le ridicule ou le dédain. Il est des gens qui craignent tellement qu'il ne reste dans notre pays
ETAT DE LA QUESTION EN FRANCE. l3
quelque chose d'élevé , quelque chose qui ne soit ni la rouerie parlementaire, ni la calomnie quotidienne, qu'ils ont proscrit la miséricorde et la générosité. Les philanthropes sont tous ou des hypocrites ou des sots ; souvent l'un et l'autre. On le prend de haut avec eux. Il faut entendre les hommes pratiques parler des projets soupçonnés de philanthropie , du projet pour la réforme des prisons, par exemple. Cela ne mérite pas un de leurs regards. Que d'autres, esprits vulgaires, s'inquiètent de savoir si nos prisons actuelles ne multiplient pas les crimes au lieu de les réprimer, s'il n'est pas urgent de briser cet aveugle niveau que la société elle-même promène sur tant d'êtres inégalement corrompus , pour les abaisser tous au rang des plus dégradés et des plus infâmes. Leur pensée, à eux, ne s'arrête pas à ces niaiseries sentimentales. Elle se fixe sur des questions plus hautes, et qui ne sont pas , comme celles-là , à la portée de tout le monde.
D'où vient qu'on ose afficher ce ton hautain ? D'où vient que les honnêtes gens , tout honteux de leurs vertus , affectent , pour se faire accepter, des vices qu'ils n'ont p;is ? D'où vient que les rôles sont intervertis à ce point?
Cela vient d'abord de ce que la philanthropie a été affaire départi, qu'elle s'est trouvée associée
l4 ESCLAVAGE ET TRAITE.
avec je ne sais quelle philosophie du siècle dernier, et qu'elle en a conservé un air de mauvaise compagnie, qui lui nuit aux yeux des gens bien élevés, et de ceux plus nombreux qui veulent le paraître. Gela vient surtout de ce que les hommes de bien , aujourd'hui comme toujours , ne sentent pas assez la dignité et la force de leur cause , et ne savent pas prendre le ton qui leur sied , l'attitude qui leur convient.
Quant à moi, qui, tout en estimant à leur valeur les facultés de l'esprit, ai toujours préféré un beau caractère à un beau talent , et ne connais rien de plus dangereux et de plus méprisable au monde qu'une immoralité spirituelle , je me déclare reconnaissant de tous les progrès amenés par la philanthropie. Est-ce sa faute, si certains hommes en font métier et marchandise ; s'ils la ravalent , comme nous l'avons vu de la religion , au rang d'un moyen de popularité ou d'un instrument d'ambition? Est-ce sa faute , si des hommes qu'aucune sensibilité réelle n'agite , se font une sensibilité de commande , et déplorent en public des infortunes qui ne troublent pas le repos de leurs nuits ? Est-ce sa faute, s'ils recherchent la place de président ou de secrétaire d'une association charitable, comme ils brigueraient toute autre marque de distinction ? Est-ce sa faute , enfin , s'ils mettent
ETAT DE LA QUESTION EN FRANCE. 1 f»
au service des malheureux beaucoup de discours ^ beaucoup de fracas , un vaste attirail de comités et de publications, et pas un centime prélevé sur leur bien-être ; s'ils sont aussi avares de leur bourse que prodigues de leurs paroles ?
Je pourrais en citer plus d'un exemple. Mais que prouveraient-ils? Ils prouveraient que la philanthropie peut avoir ses hypocrites comme la religion , comme le patriotisme , comme le vice luimême. Ils ne prouveraient pas que l'esprit philanthropique ne soit digne de notre respect; qu'il ne soit aussi supérieur à l'esprit d'intrigues qu'il est inférieur à la charité.
C'est à lui, encore une fois, qu'il fallait s'adresser aujourd'hui. Si les souffrances à guérir sont trop éloignées, il faut les rapprocher, il faut les faire toucher et voir ; si elles ont été trop longtemps silencieuses , il faut les faire parler; il faut intéresser l'amour-propre français à l'expiration de ce crime qui souille une des plus belles parties de nos annales; il faut prouver aux intérêts nationaux qu'on met en avant, qu'ils ne sont point, comme on le pense , engagés dans la question ; à l'intérêt des colons , si inquiet, si bruyant , il faut démontrer qu'il doit désirer , avant tout , une prompte solution ; il faut enfin montrer que cette solution est possible, facile même, et qu'on peut, par des
moyens fort simples , arriver à une émancipation complète , dans un temps assez court , sans bouleversement , sans interruption de travail , presque sans dépense , et en indemnisant les colons beaucoup mieux que ne Ta fait l'Angleterre.