CHAPITRE II
Question de principe.
Jusqu'ici , j'ai parlé de l'esclavage comme d'un fait monstrueux et criminel. Je l'ai fait sans en fournir immédiatement la preuve, et j'ai eu le droit d'en agir ainsi ; car, malgré ce qu'on peut avancer ou insinuer de contraire , la conscience publique a peu de doutes à cet égard , et il est permis de supposer, pendant quelques instants , qu'il y a chose jugée.
Mais je sais que dans ce siècle de paradoxes, où, faute de découvrir des vérités nouvelles , on se fait assez volontiers l'apôtre des contre-vérités ; je sais que beaucoup d'hommes ont plus ou moins ouvertement défendu l'esclavage comme principe ; je sais qu'ils ont comparé la situation heureuse de nos esclaves aux misères qui sont le partage des ouvriers européens ; je sais que les vieux arguments sur la profonde inégalité des races, ofliciel lement abandonnés , ont été honteusement repro-
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duits; et mon intention n'est pas de laisser un seul prétexte à la mauvaise foi; encore moins, délaisser un seul doute aux esprits sincères.
Il est bon, d'ailleurs, de descendre quelquefois sur ce terrain; de révéler au public, sans exagération, mais sans réticence, ces détails dont il ne s'avoue pas complètement la réalité; de lui dire quelles sont les dispositions législatives encore inscrites au code de la France , et qui s'exécutent au nom de son gouvernement. Cette discussion , où toute l'éloquence est dans les faits, dans les textes, n'est pas celle qui porte le moins de conviction dans les esprits. Examinons donc la question de principe.
Et par-là je n'entends pas la question économique , mais la question morale. Pour la première , quand elle ne serait pas résolue depuis longues années, je croirais encore devoir la négliger, tant elle me semble secondaire et petite à côté de l'autre. Tout le monde sait que le travail d'un ouvrier libre est bien supérieur à celui d'un esclave. L'expérience pratique a toujours confirmé à cet éffard les affirmations de la science. Leur vérité a été constatée récemment dans celles des îles anglaises où des ouvriers blancs ont été introduits, dans celles même où les planteurs ont loué le travail des nègres libres. Elle l'avait été dès longtemps dans l'Amérique du nord , où les colonies à
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esclaves étaient toujours demeurées en arrière de celles qui n'en avaient pas.
Mais, je le répète, la question n'est pas là. Il s'agit de savoir si l'on peut trouver, ou dans la nature intellectuelle et morale des nègres, ou dans les dispositions législatives qui règlent leur position , une ustification quelconque du fait d'esclavage , que 'ai dénoncé comme odieux. Dans le cas où cette ustification serait impossible , j'aurais le droit de penser et de dire qu'aucune considération d'intérêt ou même de patriotisme , ne peut excuser les partisans de l'esclavage.
Les partisans de l'esclavage î me dira-t-on ; mais il n'en existe aucun. Si quelques hommes se résignent à subir un fait déplorable ; s ils ne croient pas à la possibilité actuelle de sa suppression ; ils sont loin cependant d'approuver ce fait.
Je voudrais le penser ; mais pour le penser, il faudrait perdre la mémoire. Entre tant de déclarations positives , je veux en rappeler une seule, plus solennelle et plus publique que les autres. 11 y a deux ans, M. Dufie, gouverneur delà Caroline du sud, écrivait, dans son message, qu'il considérait l'esclavage comme la pierre angulaire de la liberté républicaine ; et, qu'à l'article de la mort , sa dernière prière serait pour que les enfants de ses enfants no vécussent jamais qu'au milieu des in-
stitutions de l'esclavage. Et l'un des comités de la législature ne craignit pas d'acquiescer à tous les sentiments exprimés dans ce message !
Il j a donc des partisans de l'esclavage. Mais , Dieu merci , il n'y a plus de partisans de la traite. La traite, qui faisait dire à M. Canning , qu'un vaisseau négrier avait été reconnu contenir, dans le moindre espace possible , k plus grande masse de crimes contre l'humanité ; la traite , coupable des attentats qu'elle provoque comme de ceux qu'elle commet, et dont l'indigne commerce ne peut s'alimenter que par la violence et par la trahison. Hé bien ! l'esclavage, c'est la traite. En vain voulez - vous séparer ces deux faits. La raison , l'histoire les réunissent étroitement. L'histoire vous montre l'esclavage et la traite se donnant la main à la fondation de nos colonies. Elle vous les montre disparaissant l'un et l'autre sous la convention , rétablis l'un et l'autre sous le consulat. Elle vous montre l'abohtion de la traite votée en Angleterre , comme un préliminaire obligé de l'abohtion de l'esclavage. La raison vous dit , qu'en abolissant vous-même la traite , vous avez marqué l'esclavage au front d'un signe que tout le monde voit , les noirs comme les blancs , et que l'on ne soutient pas impunément les institutions qui sont marquées ainsi.
Mais , tout décisif qu'est ce rapprochement , je ne prétends pas m'en prévaloir. Je veux aller au fond même de la question, et demander d'abord aux faits si l'infériorité irrémédiable de la race nègre ne peut point être mise en doute. Certes (et je me hâte de le dire ) , cette infériorité serait loin d'être une excuse suffisante de la servitude ; mais si cette infériorité n'existe pas , si la capacité intellectuelle et morale des nègres est constatée jusqu'à l'évidence , il sera permis de demander à la législation un compte plus sévère de ces esprits qu'elle a déprimés , de ces âmes qu'elle a humiliées et dégradées.
Commençons par l'intelligence. Je n'ai pas mesuré langle facial des nègres , et je conviendrai volontiers qu'il est moins ouvert que celui des Européens. Je ne disputerai pas davantage sur l'état d'incivilisation complète où vivent les tribus africaines , semblables en cela à tous les peuples sauvages , depuis les Caraïbes que nous avons détruits en Amérique , jusqu'aux habitants de la Nouvelle-Zélande et de l'archipel des Amis , que leur peau soit noire , rouge , ou de toute autre couleur; mais que les nègres, pour avoir vécu pendant des siècles à l'état sauvage, soient déclarés incapables de tout progrès ; c'est une assertion que je ne saurais repousser avec assez d'énergie.
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Certes, c'est une civilisation bien imparfaite que celle qu'ils ont reçue de nous avec l'esclavage. Je n'ai pas besoin de rappeler quelles traces une oppression incomparablement plus douce a laissées chez les peuples les plus avancés. C'est une des grandes impiétés de la servitude que cette dégradation de 1 ame humaine.
Hé bien ! malgré l'esclavage , les nègres de nos colonies ont fait d'immenses progrès.
Je ne veux en croire ni le témoignage unanime des hommes qui les ont vus, ni ce préjugé significatif qui , dans toutes les îles, place le nègre récemment débarqué au-dessous de ceux qui ont été importés avant lui, et mesure en quelque sorte la noblesse de ces infortunés sur le nombre des générations de servitude. Je ne veux pas même en croire ce témoignage officiel que le gouvernement a consigné dans les notices imprimées par son ordre, et duquel il résulte que les enfants de couleur qui fréquentent les écoles font généralement preuve d'aptitude. Je ne veux pas non plus , m'appuyer sur des exemples trop éclatants pour ne pas être des exceptions, et rappeler que l'Académie des sciencescompteun noirau nombre de ses membres correspondants. Non, il faut voir des nègres qui ont passé par l'esclavage, livrésà eux-mêmes et aux prises avecd'immensesdifficultés, pour juger de l'éten-
duedesiegsourcesque Dieu déposa dans leur esprit.
S'il est une œuvre difficile , une œuvre qui exige de la persévérance, du génie, c'est l'œuvre de la constitution d'un gouvernement régulier le lendemain d'une révolution. Nous ne le savons que trop, nous qui, depuis huit années, luttons pour atteindre ce but, et dont la marche lente, laborieuse, incertaine, semble parfois même rétrograde ! Qu'eût-ce été si , au lieu de notre révolution de juillet, faite au nom de la Charte et des lois , si calme , si pure , si peu subversive, et, qu'on me passe le mot, si peu révolutionnaire, qu'eût-ce été si nous avions eu affaire à un de ces grands bouleversements qui mettent au-dessus de la société ce qui était au-dessous, et qui jettent à la tête des affaires une classe habituée à la servitude? Qu'eût-ce été, si cette servitude, mille fois plus absolue que le servage, avait égalé en rigueur l'esclavage des Antilles, et si la classe ainsi appelée au gouvernement, avait reçu à la fois et la personnalité civile et la souveraineté politique?
L'imagination s'épouvante à cette seule pensée. Eh bien , telle est la situation où se sont trouvés les nègres de Saint-Domingue. Non-seulement il a fallu improviser des chefs, qui , pas plus que la masse, ne pouvaient éclairer de l'expérience de la veille la conduite du lendemain , mais
il il fallu repousser successivement et les attaques de l'Angleterre, et l'invasion delà France. Vainqueurs dans ces deux terribles rencontres, il a fallu rester sur un sol dévasté , au milieu des cités en ruines et des plantations incendiées , et , ce qui est plus elTrayant, au milieu des souvenirs d'une lutte longtemps retardée , mais enfin rendue inévitable, entre deux races ennemies.
Les nègres de Saint-Domingue ont-ils rétrogradé vers la barbarie? ont-ils repris la vie de tribus sauvages? le travail a-t-il été abandonné? le dieu qu'ils avaient appris de leurs anciens maîtres, l'ont-ils délaissé pour les fétiches de la côte africaine ? Non. A la face du monde entier, étonné et frémissant d'une nouveauté si dangereuse , à la face de l'Angleterre qui les convoitait , de la France qui s'indignait de les avoir perdus pour elle , à la face de toutes les nations à colonies, effrayées d'un exemple si contagieux et si voisin , ils ont fondé une nationalité sérieuse, reconnue par les traités; ils ont fondé un gouvernement durable; ils ont continué, rétabli la culture des champs; ils ont si précieusement gardé le souvenir du dieu qui seul avait consolé leur servitude , qu'ils ont conservé à ses images cette couleur blanche , proscrite d'ailleurs dans l'île entière par une haine trop justifiée.
Et ne dites pas que ce miracle d'intelligence et
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de fermeté est dû à la présence d'une race plus avancée , intermédiaire en quelque sorte entre les Européens et les nègres, à la race mulâtre. L'histoire démontre le contraire. C'est un noir, Toussaint-Louverture , qui a posé les bases du nouvel état de choses. Ce sont deux noirs, Christophe et Dessalines, qui, par une administration dont la sagesse ne peut malheureusement pas faire oublier les cruautés, ont le plus contribué à l'affermir.
Les qualités morales des nègres ont été moins contestées que la perfectibilité de leur esprit. Cependant , qu'il me soit permis d'en dire quelques mots ; qu'il me soit même permis de faire une exception à la règle que je me suis imposée, en citant un témoignage non officiel , et d'emprunter à l'ouvrage publié récemment par miss Martineau sur la société américaine, l'anecdote suivante , qui porte , si je ne me trompe , l'inimitable cachet de la vérité.
« Une de mes amies connaissait à Washington une femme qui avait été esclave, et qui, après avoir gagné sa liberté, avait travaillé constamment pendant plusieurs années, s'imposant les plus dures privations , afin de racheter son mari et ses enfants. A l'époque où mon amie la connaissait, elle était garde-malade , et son mérite dans l'exer-
cice de ses devoirs lui procurait un salaire élevé. Elle s'était d'abord rachetée elle-même , après avoir, par des travaux supplémentaires, gagné trois ou quatre cents dollars. Elle avait ensuite gagné la même somme et racheté son mari ; sur cinq enfants, elle en avait déjà libéré trois, la dernière fois où mon amie l'avait vue. Elle ne faisait point parade de sa persévérance et de son dévouement ; ce n'est qu'en la questionnant qu'on put connaître son histoire, et elle semblait convaincue qu elle n'avait littéralement fait que son devoir. Mon amie était dans l'habitude de venir de loin chaque année , pour faire un présent à cette pauvre femme ; mais j'ignore ce qu'elle est devenue, et si elle est morte avant d'avoir complété sa tâche, l'affranchissement de sa famille. »
Je n'ajouterai qu'un mot. L'affection maternelle est tellement développée chez les négresses , qu'elles s'épuisent en se livrant à un travail audessus de leurs forces pour laisser plus longtemps à l'école leurs enfants déjà vigoureux, et en âge de les aider. C'est au rapport d'un commissaire envoyé récemment dans les colonies de la Grande-Bretagne que j'emprunte ce détail significatif.
Mais j'ai hâte d'arriver à des chiffres qui sont plus significatifs encore , à des chiffres que je puise dans les notices publiées par le ministère de la
marine et des colonies. Voici quelle a été, en 1 833, la répartition des condamnations entre les hommes libres et les esclaves qui habitent nos colonies.
A la Guyane, où la population libre s'élève à 5,o58 âmes , et la population esclave à 16,898, la première a subi trois condamnations, et la seconde douze, ce qui donne une condamnation sur i ,686 libres, et sur 1,408 esclaves.
A la Martinique , où la population libre s'élève k 37,955 âmes, et la population esclave à 78,076, la première a subi vingt condamnations, et la seconde quarante-quatre; ce qui donne une condamnation sur 1,897 ^^^^^^ 6t s"^ ï'774 esclaves.
A rile-Bouibon , où la population libre s'élève à 35,623 âmes, et la population esclave à 70,406; la première a subi vingt-deux condamnations , et la seconde vingt-six ; ce qui donne une condamnation sur 1,619 libres et sur 2,700 esclaves.
En tin , à la Guadeloupe, où la population hbre s'élève à 3 1,2 52 âmes, et la population esclave à 96,322, la première â subi vingt-six condamnations et la seconde dix-neuf; ce qui donne une condamnation sur i ,202hbres etsur 5,070 esclaves.
Prétendrait-on expliquer ces chiffres , en disant que le Code noir soumet à de simples peines disciplinaires, certains déhts qui, commis par les blancs, donneraient heu à des poursuites judiciaires? Je
répondrai que ce Code a aussi inventé pour les esclaves des crimes qui n'existent pas pour les hommes libres. Il y a au moins compensation ; et le fouet des planteurs a laissé entière sa part de la prison et de l'échafaud.
Je n'insisterai point sur les proportions que j'ai établies. Elles parlent d'elles-mêmes. La presque égalité qui existe à la Martinique et à la Guyane sutlirait seule à relever une populationque l'on calomnie; puisque, malgré la flétrissure de l'esclavage, elle demeure aussi pure que ses maîtres devant l'impartialité des tribunaux. Maiscelte supériorité immense que signalent les relevés de Bourbon et de la Guadeloupe, est plus éloquente encore. Sur le même nombre de blancs et d'esclaves, les premiers subissent un nombre double ou même quadruple de condamnations. Je n'en dirai pas davantage.
Je passe à la seconde partie de la question , à celle que l'on expose le plus volontiers. On se plaît à nous présenter des tableaux presque séduisants de la félicité dont jouissent nos esclaves, et l'on termine en aflirmant, qu'en fait, l'esclavage n'existe plus , et que c'est à un mot que les partisans de l'émancipation font la guerre.
S'il en était ainsi , je le déclare , je ne prendrais point la plume. Je ne me sens pas d'humeur à faire la guerre aux mots, quelque odieux qu'ils
soient; et à disputer à ceux qui les conservent pour l'amour d'eux-mêmes, la jouissance de cet inqualifiable plaisir.
Mais si je prouve , les textes à la main , que notre esclavage est bien , quoi qu'on en ait dit , l'enfant légitime de l'esclavage antique; que notre législation , comme celle de Rome , ne voit dans l'esclave que la chose de son maître , et ne craint pas de déduire elle-même toutes les conséquences de ce principe ; qu'elle est moins généreuse que Platon et Homère , qui accordaient aux esclaves une moitié de l'âme humaine; si je montre, qu'aux termes de nos lois non abrogées, l'esclave est une propriété mobilière , qui devient quelquefois immeuble par destination ; qu'il naît et meurt sans que la loi s'informe d'un fait étranger à son domaine, et que la statistique administrative peut seule revendiquer; que son mariage, reconnu par Dieu, n'existe pas aux yeux des hommes; que même, dans ce lien sacré, ses enfants , (ses petits, devrais-je dire) ne sont qu'une accession de la mère , et appartiennent de plein droit au maître de celle-ci ; que l'esclave ne peut acquérir que pour son maître ; qu'il est soumis à une législation exceptionnelle, dont une ordonnance récente a, pour la première fois, adouci l'atrocité; que son sang enfin est tarifé, et que la loi ditce qu'il coiîte, que ce
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soit une balle anglaise ou le glaive du bourreau ' qui l'ait versé ; si je montre tout cela, n'aurai-je pas le droit de dire que , derrière le mot, il y a la chose?
Ah ! je comprendrais à la rigueur que , dans les îles espagnoles, on élevât cette prétention, et qu'on voulût réduire l'esclavage à un simple mot.Là, du moins, la loi plus inconséquente, a toujours été plus humaine. Là, le pécule est reconnu , l'afFranchissement facile et complet, le mariage respecté, la pénalité égale pour tous. Là, jusqu'à un certain point , l'esclave est traité comme une créature semblable à nous. Dans nos îles, on est mal venu à vanter la situation légale des esclaves.
Je sais ce que l'on va me dire : leur situation réelle est bien supérieure à leur situation légale ; depuis longtemps le fait a pris la place du droit , et c'est du fait qu'il faut nous parler. Mais ne voyez-vous pas que ce fait, que je serai heureux de constater ici , pour l'honneur de nos colons , est lui-même la condamnation la plus énergique de la législation de l'esclavage ? Ne voyez-vous pas que c'est à cette législation que je m'attaque , et que si vous en faites si bon marché , si vous consentez à son abrogation, je me déclare entièrement satisfait ? Oui , reconnaissez légalement la personne de l'esclave; reconnaissez son mariage et toutes ses conséquences , son droit de propriété
QUESTION DE PRINCIPE 3l
et de transmission héréditaire ; abolissez la législation exceptionnelle qui le concerne; réduisez l'esclavage à un contrat d'abonnement par famille et pour de longues années , en vertu duquel le maître donne l'entretien et l'esclave son travail ; et il ne me restera plus qu'à vous demander que le contrat soit librement consenti des deux parts. Vous pourrez après, si bon vous semble, lui conserver le nom d'esclavage.
Jusques-là , et tant que vous maintenez avec Q;rand soin une législation exécrable, permettez qu'on en parle , et qu'on n'accorde pas aux usages généreux qui lui sont contraires , et dont vous faites tant de bruit , plus d'importance qu'ils n'en ont réellement.
Je ne crois pas que, dans nos îles, on voie , comme à la Jamaïque, des nègres conduits par des chevaux à eux , se promener en cabriolet avec des noirs en livrée ( i). Mais je reconnais que l'intérêt même du maître a, depuis l'abolition de la traite, introduit de notables amélioiations dans le sort de nos esclaves. Je reconnais qu'ils ont en général la jouissance d'un jour , outre le dimanche; qu'ils peuvent le consacrer à cultiver pour leur propre compte un terrain qui leur est gratuitement con cédé ; que les sommes gagnées par eux leur sont
(i) Rapport à lord Glenelg.
abandonnées ; qu'enfin , la durée de leur travail , dans les jours réservés au maître , n'excède pas neuf heures sur vingt-quatre.
Mais comment oublier que le maître est le propriétaire légal du pécule de son esclave , et que la vente de cet esclave n'est pas sujette à plus de difiicultés que celle de l'attelage de ferme auquel la loi l'assimile ?
Je reconnais que , tandis que les femmes de nos campagnes travaillent la veille de leurs couches , et quelquefois encore le lendemain , la femme esclave est dispensée de tout travail pendant les deux mois qui précèdent et qui suivent sa délivrance. Je reconnais qu'on a pour elle tous les soins que réclame la reproduction d'une race aussi précieuse.
Mais je ne comprends pas comment on proclame sans cesse, au lieu de la cacher par pudeur, cette ignoble provocation au libertinage. Oui, il faut qu'on le sache, la générosité des maîtres va plus loin que cela. Chaque enfant vaut à sa mère une prime de 12a 1 5 fr. Il lui vaut une augmentation de son temps de liberté ; et si elle est assez dévergondée et assez féconde pour arriver h huit , elle obtient sa liberté tout entière !
Il faut s'être familiarisé avec l'esprit de cet édit de 1 685 , si bien nommé Code noir , et avec l'esprit de toute la législation ultérieure , pour comprtMidre de pareilles abominations. Il faut y avoir
VU l'établissement du mariage religieux , sous la condition du consentement des maîtres , et l'absence de tout mariage civil , de toute constatation légale des naissances et des décès. Il faut avoir vu les proclamations par lesquelles les gouverneurs de nos îles prenaient soin de rappeler, en promulguant le Gode civil, que la loi ne reconnaissait pas d'état civil aux esclaves. Il faut avoir lu les dispositions en vertu desquelles l'enfant suit l'état de sa mère , et appartient au propriétaire de celle ci , alors même qu'il y a mariage , alors même que le père est libre.
Je n'ai pas le courage de citer , dans tous ses détails, cette législation monstrueuse. Les mutilations qu'elle ordonnait, repoussées dès longtemps par l'humanité des administrations coloniales , ont enfin été abolies par la loi. La loi a enfin détruit cette inégalité ineflaçable qui séparait des blancs les noirs affranchis; elle en a fait des citoyens. Elle a implicitement abrogé par-là , et l'interdiction de recevoir , et la menace permanente de rentrer en esclavage en cas de recel. Déjà, en 1827 et 1828, onavait limité à une durée de huit mois, et au seul cas de danger public, l'établissement de ces tribunaux exceptionnels, qui en 18 13 ont fait couler tant de sang à la Martinique , et qui sont restés debout à Bourbon, depuis l'an XII jus-
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qu'en iSi-^ ; à la Guyane, depuis 1819 jusqu'en
Combien d'autres dispositions n'ont pas encore été abolies. Je ne parle pas de celles qui prodiguent le fouet ; qui permettent , dans une foule de cas , d'aipYAïquerJacultatwement la peine de mort ; de celles qui , rendues pour la protection de l'esclave, fixent le maximum du nombre des coups que son maître peut lui donner , et menacent celui-ci d'une amende de 5oo fr. s'il met son esclave à la torture ; plus humaines en cela que la loi anglaise , qui permettait de tuer son esclave pour le même prix. J'aime à penser que tous ces articles n'existent réellement plus ; et qu'à défaut du législateur , les mœurs publiques les ont biffés de nos codes. Mais il en est d'autres qui sont encore en pleine vigueur, et cela à notre honte. IN'avons-nous pas vu , il y a trois ans , le conseil colonial de la Martinique rejeter un projet de loi portant diminution de l'indemnité due au maître pour un esclave justicié? Je ne sais si je me trompe ; mais il me semble que ce remboursement du sang , tout logique qu'il est dans le système de l'esclavage, a quelque chose de plus odieux que le reste même de ce système. Faites-vous payer, comme en 1759 et en 1804, le prix des esclaves estropiés ou tués pour votre défense, sous le drapeau national; exigez tant pour
une vie , tant pour un membre. Rien de plus juste. L'état a usé , pour son service , des instruments que vous réserviez pour le vôtre. Il vous doit une indemnité. Mais, au nom du ciel , ne marchandez pas avec le bourreau.
Je termine par une simple réflexion. Le premier article du Gode noir ordonne de baptiser les esclaves et de les instruire dans la religion chrétienne. Longtemps on a outragé cette religion en associant au commerce de la traite ses prétendus intérêts. Il est temps de lui donner la réparation à laquelle elle a droit, et de se souvenir des paroles de l'Apôtre : « En Christ , il n'y a ni maîtres ni esclaves. »