‹ Esclavage et traiteChapitre 14 sur 21 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Intérêt de la France dans la question , comme puissance maritime et commerciale.

C'est ici le grand argument des adversaires de l'émancipation. Ils nous accusent, nous ses partisans , de répéter le mot fameux : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! » Et les colonies , ajoutent- ils, sont à la fois pour la France une source importante de revenus, une des branches les plus riches de son commerce extérieur, une admirable position militaire, et la base indispensable de sa puissance maritime.

Alors même que tout cela serait aussi vrai que cela l'est peu (et la démonstration ne se fera pas attendre) , je n'hésiterais pas à accepter hardiment l'accusation; et je me ferais fort de prouver sans peine, l'histoire contemporaine à la main , qu'il n'y a pas de branche de revenu , de position militaire ou maritime qu'on n'achète trop cher, au prix d'un principe; que les intérêts politiques et matériels des nations ne sont pas les derniers à

souflrir de ces sacrifices qu'on leur fait; et que, sans parler ici de morale ou même de dignité, on se repent vite d'avoir ôté aux peuples leur foi en la vérité et la justice. Oui, je ne craindrais pas de répéter hautement : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe. »

Mais je voudrais qu'on me fit comprendre pourquoi les colonies , qui devaient périr par la suppression de la traite , doivent périr encore par la suppression de l'esclavage.

Serait-ce que la culture de la canne à sucre ne pourra s'y conserver ? Je sais que cette culture , odieuse aux nègres , ne survivra pas dans les îles anglaises k l'expiration de l'apprentissage; et, sans admettre qu'une émancipation graduelle et sagement préparée doive amener les mêmes résultats qu'une mesure brusque et imprudente , je veux bien que la production du sucre puisse se ressentir, dans nos îles aussi, de l'afii-ancliissement des noirs. Je connais toute l'importance de cette production, qui, dans nos trois colonies des Antilles, couvre à elle seule 40,000 hectares sur 94,000; c'est-à-dire près de la moitié des terrains Hvrés à la

culture.

A présent, je demanderai à nos contradicteurs, s'ils connaissent un moyen d'empêcher que la production du sucre ne disparaisse de nos colonies;

s'ils espèrent sérieusement qu'elles paissent lutter contre le sucre indigène , qui déjà s'est emparé du marché français , et dont il n'est ni dans la volonté ni dans la puissance du gouvernement et des chambres de réprimer jamais les progrès.

La fabrication du sucre indigène. Voilà un fait immense, dont les partisans de l'émancipation sont fort innocents , mais dont la portée doit être évidente pour tous les esprits. Oui, la France sera bientôt entièrement fermée aux sucres des colonies ; et n'est-ce pas dire qu'elles ne réclameront point en vain la liberté de les transporter ailleurs? n'est-ce pas dire que le système colonial tout entier est frappé à mort, et disparaîtra bientôt pour toujours ?

Ce système ne périt donc point de la main des abolilionistes. Il n'était pas inutile de le prouver j de balayer une fois pour toutes cet épouvantail, qui , placé à l'entrée de la question , empêche qu'on ne l'examine en elle-même et de sangfroid.

Mais, quand il serait vrai que fémancipation des nègres pût entrer pour quelque chose dans ce grand changement commercial qui se prépare, que tout le monde sent venir, et qu'il n'est au pouvoir de personne d'empêcher ; quand il serait vrai en outre que la suppression du système colonial

entraînât nécessairement la perte de nos colonies^ il serait aisé de montrer que la responsabilité n'est pas assez lourde pour qu'on s'en effraie, et que nos colonies ne sont rien moins que ce qu'on prétend.

Et d'abord, sont-elles une source de revenu?

Je comprendrais difficilement que cette source fût bien abondante, par une première raison , qui toute simple qu'elle est, n'est pas inutile à donner ; je veux parler du petit nombre et de la faible étendue de nos colonies. On a tant parlé ^ et avec tant d'emphase , du régime colonial ; on a fait des colonies la base prétendue de tant de graves intérêts; on leur a si souvent demandé compte de notre commerce , de notre richesse , de notre puissance ; qu'on est tenté d'oublier leur exiguité , et de se figurer qu'elles occupent en effet une place assez respectable sur les cartes de géographie.

Détrompons-nous h cet égard.

La France a possédé des territoires assez étendus dans les deux Indes ; mais chaque guerre en a emporté un lambeau. La guerre de la Succession d'Espagne lui a coûté le Canada , Terre-Neuve, l'Acadie, la baie d'Hudson. Il fallait bien , malgré la belle protestation de Villars , payer aux Anglais, à Utrecht, leurs victoires

d'Hochstaedt, de Ramillies et de Malplaquet. La guerre de Sept-Ans nous a coûté la Louisiane. Les troubles de la révolution nousont enlevé Saint- Domingue ; les guerres contre l'Europe nous ont coûté Sainte-Lucie, Tabago , les Séchelles et l'Ilede-France.

Il ne nous reste aujourd'hui que l'Ile-Bourbon , la Martinique , la Guadeloupe et la Guyane française, qui représentent une population totale de 371,000 âmes, en y comprenant les blancs et les noirs, les hommes libres et les esclaves. Voilà tout; car je ne dois citer ici ni les annexes de la Guadeloupe, qui sont Marie-Galante, Désirade , les Saintes , et la partie française de Saint-Martin ; ni les pêcheries de Saint-Pierre et de Miquelon ; ni les simples comptoirs ; c'est-à-dire, le Sénégal, les établissements de Madagascar , Pondichéry et Karikal sur la côte de Coromandel , Mahé sur la côte de Malabar, Yanaon sur la côté d'Orixa, Ghandernagor au Bengale. Ces noms peuvent enfler une liste, et lui donner une apparence imposante. Ils représentent si peu des colonies véritables , que les lois relatives aux colonies ne leur sont point apphquées, et n'en font même pas mention.

N'importe. Je veux bien admettre pour un moment, que ces quatre petits coins de terre dont je

m'occupe, procurent à la France un revenu horsde proportion avec leur faible étendue. Mais pouvons- nous oublier à quel prix nous l'avons obtenu ?

Je passe sous silence , et l'extermination des indigènes , qui partout a marqué la fondation des colonies , et ces flots de sang européen versé pour les conserver, et ces sacrifices d'hommes et d'argent nécessités par leur garde , et ces crimes innombrables qu'elles ont provoqués, en donnant naissance à la traite et à l'esclavage. Non , il ne s'agit ici que de bénéfices commerciaux, et je ne veux parler , moi aussi , que des souffrances du commerce, que des entraves que l'existence des colonies lui a imposées, que des pertes sans nombre qu'ont supportées depuis leur fondation les producteurs, les consommateurs et les marchands des îles et de la métropole. Je demande que , laissant de côté les questions d'humanité et de morale , on se renferme dans une aride question de profits et pertes , et que l'on compare aux prétendus revenus de nos îles les désastreuses conséquences d'un système qui subsiste encore, et dont je vais rapidement énumérer les principales phases, tout en déclarant, pour être complètement exact, qu'il n'a pas été entièrement appliqué à l' Ile- Bourbon et à la Guyane , arrivées plus tard quo

la Martinique et la Guadeloupe à l'état de colonies agricoles.

La première phase est marquée par la domination exclusive des compagnies. C'est la plus purement, la plus systématiquement prohibitive et mercantile. On ne se contentait pas , à cette époque, d'interdire aux étrangers tout commerce avec les colonies françaises, ou même toute importation dans le royaume de produits similaires ; on frappait de la même interdiction les Français euxmêmes ; et quiconque ne naviguait pas pour le compte des compagnies à privilège, ne pouvait pénétrer sans crime dans les mers de l'Amérique.

Il était impossible d'exprimer plus naïvement la pensée qui fait le fondement du système , et qui lui a imprimé son cachet ; pensée d'exploitation, qui fait des colonies un domaine , et des privilégiés (qu'ils appellent société des Indes ou nation française) des propriétaires armés de tous les droits que la propriété confère : — Du droit d'user et d'abuser.

Ce régime cessa en i6'y4, et la faculté de commercer avec les îles fut étendu à tous les Français. Mais il faut voir, dans le règlement du roi du 20 août 1698 et dans les lettres-patentes d'aviil 1 -y 1 7 , avec quelle rigueur l'exclusion des étrangers

est maintenue. Que dis-je ? les Français eux-mêmes ne peuvent transporter ailleurs qu'en France les produits de nos colonies, et l'article 26 des lettrespatentes est ainsi conçu : (f Défendons aux habitants des îles et colonies, et aux négociants du royaume, de transporter desdites îles dans les pays étrangers aucune marchandise du crû des îles françaises. »

Nous suivions alors l'exemple de TAngleterre , qui avait promulgué en i65i, sous le nom d'acte de navigation, sa première loi prohibitive, et qui depuis, a été plus fidèle que nous au système qu'elle avait adopté; puisque, dans fintérêtde ses productions coloniales , elle a impitoyablement exclu de son sein toutes les fabrications semblables , telles que le sucre et le tabac.

On ne tarda pas à modifier la sévérité des principes posés en 17 17. L'arrêt du conseil, du 27 janvier 1726, et les lettres-patentes d'octobre 1727, introduisirent une exception en faveur de l'Espagne. Il fallait bien faire quelque chose pour un Bourbon. 11 fallait bien expier cette guerre déclarée à Philippe V le lendemain de la mort de Louis XIV ; cette guerre, qui prouvait si bien et si vite qu'il y avait encore des Pyrénées, et que tSint de sacrifices, tant d'humiliations, tant de revers, une si déplora]>l(' lin d'un si grand règne,

INTÉRÊT DE LA FRANCE. 5c)

avaient eu pour cause , non l'intérêt de la France , mais la vanité d'une maison.

A la paix de 1763, la perte de la Louisiane venant s'ajouter à celle du Canada , les Antilles ne se trouvèrent plus suffisamment approvisionnées d'objets de première nécessité. Il fallut bien faire encore une large brèclie au système prohibitif, en permettant , dans certains ports de nos îles , l'introduction, par navires étrangers, de marchandises déterminées. Cette exception s'est toujours maintenue, et a été reproduite, notamment par les ordonnances des 5 février 1826 et 29 avril 1829.

Jusqu'à cette époque, la Guadeloupe était restée dépendante de la Martinique. Ce n'était pas en France ; c'était à la Martinique qu'elle devait tout vendre et tout acheter, La Martinique seule était reconnue par la métropole. La France exploitait la Martinique , qui elle-même exploitait la Guadeloupe; et ainsi, nous avions des vassaux et des arrière -vassaux , une colonie de seconde main. Voilà un fait qui , mieux qu'aucun autre peut-être, est de nature à faire comprendre les souffi^ances qu'a fait naître le régime colonial. Cependant, la Guadeloupe se plaignait depuis longtemps; elle sollicitait une prison plus grande , comme on sollicite la liberté. En i-y^SjOn écoula enfin ses prières, et son indépendance fut reconnue.

6o ESCLAVAGE ET TRAITE.

La dernière modification importante a été introduite par l'arrêt du 3o août 1784. Les États- Unis venaient de faire reconnaître leur indépendance. La France avait pris une part glorieuse à leur lutte contre l'Angleterre. La sympathie qui alors unissait les deux peuples se manifestait dans tous leurs actes. La France permit à ses colonies de recevoir certaines marchandises des États-Unis , et de se libérer en taffias et en mélasses.

Telle est l'histoire complète du système colonial. Nous l'avons vu, absolu k son origine, accepter ensuite des exceptions qui diminuaient sa rigueur; nous avons vu son principe ( et c'est mauvais signe) céder sans cesse du terrain, et n'en regagner jamais.

J'ajouterai une seule réflexion. Quand, parunré-^ gime de monopole, on fait naître des productions artificielles , des industries que tuerait le grand air de la concurrence, il faut au moins avoir la force de leur conserver toujours cette situation exceptionnelle ; car la cessation ou l'interruption d'un tel régime amène des souffrances égales à celles de son établissement. Ceux qui sont sûrs , comme l'Angleterre , de ne jamais perdre leurs colonies ; ceux qui ont comme elle le courage de proscrire toutes les cultures coloniales , ceux-là ont le droit de se donner, à leurs risques et périls , ces plaisirs dis-

pendieux. Mais il est cruel et injuste de créer à son profit des industries qui vivent de monopole, sans avoir la force de le leur garantir. Quand je vois nos îles dépérir pendant vingt années sous la domination anglaise , alors que leurs produits n'étaient reçus en Angleterre , comme ailleurs , qu'en payant les droits imposés aux provenances étrangères ; quand je les vois attendre jusqu'en 1822 le rétablissement des droits protecteurs ; quand je vois enfin la fabrication du sucre indigène se développer sur notre sol, et fermer à la principale des productions coloniales , le seul marché que nous leur ayons ouvert , ce marché que nous faisons état de leur conserver par un droit différentiel de 5o p. 100 sur les étrangers ; je me dis que le système , qui n'est qu'absurde en Angleterre , est odieux en France , et ne peut pas être maintenu.

, Mais je vais plus loin , et je soutiens qu'en faisant même abstraction de tant d'impossibilités , d'injustices et de maux, les colonies n'ont jamais été et n'ont jamais pu être une source de revenus; et je n'en veux qu'une preuve. Tous les propriétaires de colonies s'y sont ruinés, les compagnies comme les particuliers. Une seule exception semblait protester contre cette destinée générale. Elle vient de disparaître à son tour. Malgré les ressour-

ces immenses dont elle disposait , malgré l'étendue de ses privilèges , et la richesse d'une colonie , où cent millions d'indigènes étaient exploités par quelques marchands , la compagnie anglaise des Indes- Orientales a demandé et obtenu qu'on la délivrât de la jouissance trop onéreuse pour elle de son monopole commercial. Quant au gouvernement , elle l'a conservé, sachant bien que ce n'était pas sur cette entreprise-là qu'elle avait perdu.

Nos compagnies françaises, quoiqu'elles gou* vernassent aussi , et très-despotiquement , n'ont pas eu une aussi longue durée. Leurs privilèges étaient assez complets cependant; et les secours, les encouragements ne leur manquaient pas. L'une comptait Richelieu au nombre de ses sociétaires ; l'autre recevait de Louis XIV trois bâtiments tout armés pour commencer ses opérations ,* toutes naviguaient seules et en souveraines sur les mers qui avoisinaient leurs possessions. Cependant , toutes ont succombé. Qu'on me permette de tracer en quelques mots cette histoire ; elle est instructive. Laissons encore ici de côté l'Ile-Bourbon. Le règne des compagnies était fini , quand elle est arrivée à l'existence de colonie véritable. Cette île, qui avait échappé à Vasco de Gama , et que rencontra cinquante ans plus tard le navigateur Mascarcnhas , n'avait reçu d'autre établissement

jusqu'à la fin du seizième siècle, que ceux des flibustiers de Madagascar.

Quant à la Guyane, je dois en dire quelques mots , parce qu'elle a eu , pendant trente années , des propriétaires autres que ceux de la Martinique et de la Guadeloupe. Or , avant d'assister aux catastrophes qui accablèrent ceux-ci, il n'est pas sans intérêt devoir si les premiers ont été plus heureux.

Découverte en 1498 par Christophe Colomb lui-même, la Guyane demeura oubliée pendant plus d'un siècle. Quelques colons à peine y étaient établis , quand des négociants de Rouen formèrent, en 1 633, une première société, et obtinrent le privilège du commerce entre l'Orénoque et l'Amazone.

Peu de temps après une compagnie nouvelle, formée dans la même ville , sous le nom de compagnie du Cap-Nord , héritait du privilège et de la ruine de sa devancière.

En i65i , Paris fit à son tour une tentative non moins désastreuse. La compagnie qui s'y fonda, sous la dénomination de compagnie de la France équinoxiale , se composait de douze associés , que l'on nommait les douze seigneurs. Ce nom pompeux n'empêcha pas une nouvelle catastrophe.

Enfin, une seconde compagnie de la France équinoxiale , formée en 1 663 , éprouva le même sort.

L'année suivante , la Guyane fut comprise dans le privilège de la compagnie des Indes-Occidentales , avec la Guadeloupe et la Martinique, dont il est temps de s'occuper.

Leur découverte est contemporaine, ou peu s'en faut , de celle de TAmérique ; et les progrès de la civilisation européenne y ont été si prompts; qu'après soixante années, les derniers Caraïbes étaient exterminés à la IMartinique ; tandis qu'à la Guadeloupe , les restes infortunés de ce peuple , enfermés dans un coin de l'île , où ils se sont perpétués jusqu'à nos jours, étaient mis dans l'impuissance de nuire à ceux qui les avaient dépouillés.

Dès 1626, la compagnie des îles d'Amérique obtenait la propriété et le commerce exclusif, pendant vingt années , des îles qu'elle mettrait en valeur ; et ce privilège (pour le dire en passant) aurait été fatal à ces possessions , si plusieurs fois , par une infraction heureuse, des navires étrangers n'étaient venus approvisionner ces colonies dénuées de tout, placées entre les horreurs de la famine et les flèches des Caraïbes.

Soutenue par la puissance naissante de Richelieu, comptant au nombre de ses souscripteurs les plus grands noms de cette noblesse qu'il devait décimer plus tard, la compagnie des îles d'Amérique corn-

mençahardinientsesopératious.En i635,M. d'Esnambuc,gouverneur fiançais de Saint-Christophe, prenait possession de la Martinique au nom de la compagnie, et chargeait son lieutenant, l'Olive, de s'emparer également en son nom de la Guadeloupe.

Dix ans après, non-seulement la compagnie originaire était ruinée , mais deux autres compagnies, héritières de ses privilèges, s'étaient ruinées comme elle ; et la dernière cherchait en vain à se défaire d'une propriété aussi onéreuse. Enfin, elle trouva , en 1 649 , un acquéreur pour la Guadeloupe. Le marquis deBoisseret lui en donna 60,000 livres; etdeux ans plus tard, iM . Duparquet lui donna la même somme de la Martinique et de quelques autres petites îles.

Bientôt, les nouveaux propriétaires s'aperçurent qu'ils avaient fait un mauvais marché. Ils manifestèrent l'intention de revendre ; et Louis XIV, qui venaitde succéder à Mazarin, profita de cette occasion pour acheter les deux îles, moyennant 246,000 livres , et pour renouveler la tentative de Richelieu. Comme lui , il créa une compagnie , à laquelle il remit la Guadeloupe et la Martinique , et qui reçut le nom de compagnie des Indes-Occidentales. Comme lui , il voulut se placer à la tête de l'entreprise , et il paya royalement sa souscription.

Le privilège de la compagnie des Indes-Occidentales devait durer quarante années. Au bout de dix, elle avait succombé comme les autres, malgré la faveur, les secours et la protection du roi , qui , généreux jusqu'au bout, riche d'ailleurs à cette époque , au moment de la conquête de la Flandre et de la Franche-Comté , paya les dettes de la compagnie , et fit ce que personne ne voulait plus faire, en prenant à son compte ces îles fatales. Elles furent réunies, en 1674? ^u domaine de l'état.-'

L'état a-t-il converti cette cause incessante de ruiue en une source abondante de revenus? II est assurément permis d'en douter, quoiqu'il soit tiiathématiquement impossible de prouver le contraire. En pareille matière , l'exemple des compagnies est seul concluant ; le succès s'y traduit en dividendes , le non succès en banqueroute, et rien n'est plus facile à constater. Mais la ruine de l'état, quand elle a lieu , marche avec une lenteur telle, et résulte de tant de causes diverses , que nul ne peut assigner à chacune d'elles sa part de responsabilité.

Il me suffit donc d'avoir rappelé les catastrophes si promptes et si éclatantes de nos compagnies privilégiées. Je laisse à chacun la liberté de tirer les conséquences de ces faits ; et , pour ma part , je n'ajouterai qu'un seul mot.

Alors même que la France aurait eu autrefois un intérêt véritable à monopoliser le sucre des Antilles , cet intérêt aurait disparu le jour où , par la perte de Saint-Domingue , elle a cessé de faire la loi sur les marchés du Nord, de régir la production du sucre comme la Hollande régissait celle des épices , et de mesurer les cultures de ses colonies sur les demandes des consommateurs européens. Notre gouvernement a si bien senti ce changement, que les lois rendues depuis la restauration ne considèrent plus ladmission des sucres coloniaux comme un droit , mais comme une obligation. Elles se résignent à leur ouvrir un débouché ; mais c'est à certaines conditions ; et cette pensée ressort bien clairement des termes de l'article 1 5 de la loi du 25 juillet 1822 , qui déclare que le privilège colonial ne sera accordé aux productions des colonies, que lorsqu'elles auront été rapportées directement, et par des navires français de soixante tonneaux au moins.

De leur côté, les colonies , qui longtemps ont été intéressées à la conservation des tarifs protecteurs , à l'abri desquels elles pouvaient débiter des produits que leur prix de revient aurait exclus de tous les marchés, les colonies ont perdu cet intérêt, depuis qu'elles produisent moins chèrement, depuis surtout que le sucre indigène leur ferme la métropole.

Voilà plusieurs années que des réexportations de sucres coloniaux ont lieu de nos ports pour Hambourg, et pour les Etats-Unis. Espère-t-on imposer longtemps à nos colonies un système, qui force les négociants de la Pointe-à-Pitre à faire passer leurs marchandises par le Havre , pour les envoyer à JNew-York ?

Je n'ai rien dit d'un argument que les partisans des colonies emploient assez volontiers. Les yeux fixés sur les tableaux de douanes, et convaincus de l'importance du commerce extérieur , ils nous demandent si nous pouvons envisager de sangfroid la perte d'une partie considérable de ce commerce.

Il est très-vrai que sur i milliard , 1 68 millions importés ou exportés par mer, année moyenne , 125 millions (le dixième environ) appartiennent à notre commerce avec les colonies. Mais les exportations et importations par mer ne constituent pas h elles seules notre commerce extérieur, et si on veut le connaître tout entier , il faut joindre , à la somme déjà mentionnée , celle de cinq cents millions à peu près que font ressortir les douanes sur nos frontières de terre ; en sorte que la part des colonies dans ce commerce extérieur doit descendre du dixième au treizième, ou au quatorzième seulement.

Que sera-ce, si nous examinons l'importance réelle de notre commerce extérieur. Je comprends à merveille qu'on se l'exagère en général. Ce commerce a pour centres et poiu- organes, de grandes et riches cités, sur lesquelles se fixent les regards. Ses opérations se font au grand jour et avec éclat. Elles sont officiellement constatées par les tableaux de douanes ; et seul , il a chaque année le privilège d'étaler des milliards aux jeux des chambres et du public.

Mais s'il y avait un moyen de constater la production et le commerce intérieur de notre pays ; si les douanes de province (qu'on me pardonne ce vœu impie), reparaissaient pour quelques semaines seulement , on serait surpris de voir pour quelle part modeste le commerce extérieur figure dans les ressources et la prospérité générales de l'état.

A défaut de douanes provinciales, on peut tirer une induction bien frappante d'un rapprochement que fournissent les tableaux de navigation. Il est une branche du commerce intérieur de transport dont l'importance est officiellement constatée. Je veux parler du cabotage. Le cabotage d'une mer à l'autre marque en quelque sorte l'extrême limite qui sépare le commerce intérieur du commerce extérieur. Le cabotage dans la même mer est déj.^

rjO ESCLAVAGE ET TRAITE.

plus éloigné de ce dernier commerce. Hé bien ! il est assez remarquablede voir le chiffretotal du cabotage dépasser de beaucoup l'ensemble des importations et exportations réuniesdescolonies et de l'étranger. Il est plus remarquable encore de voir le cabotage dans la même mer, plus central, plus intérieur que l'autre , le laisser bien loin derrière lui. Voici les chiffres.

Le commerce extérieur d'importation et d'exportation, par navires français et étrangers, présente en moyenne, depuis dix ans, un tonnage annuel de i,8o'7,2'yi tonneaux. La moyenne du cabotage dans la même période s'élève à 2,2o3,i53 tonneaux ; et sur ce total , le cabotage dans la même mer figure pour 2,041 »99^ tonneaux.

Mais il est possible d'établir d'une manière plus précise le fait que ces chiffres ne font qu'indiquer.

Plusieurs économistes ont prouvé que les fameux quarante écus de Voltaire, ou plutôt de Forbonnais, ne suffisaient plus aujourd'hui à la subsistance desouvriers placés sur cette extrême limite, au-dessous de laquelle commence la misère, et audessus de laquelle naît le superflu. Il est, sinon rigoureusement démontré , du moins , fort probable, que la moyenne du revenu s'élève aujourd'hui en France à 1 5o francs au moins. Il est donc

;)ermis d'évaluer li 5 millards le revenu total que notre pays doit produire , pour assurer l'existence de 33 millions d'habitants.

Sur ce bénéfice net de toutes les cultures, de toutes les industries, de tous les commerces, quelle part doit être équitablement attribuée au commerce extérieur ?

La valeur des importations par navires français s'élève, année moyenne , à 253 millions. Cette somme procure aux armateurs un bénéfice net qui ne dépasse pas 6 pour loo, et qu'on peut estimer à i5 millions et demi.

La valeur des exportations par navires étrangers s'élève à 485 millions. Si nous fixons à lo pour lOO le bénéfice net des producteurs des marchandises exportées, nous ne resterons pas au-dessous de la vérité. C'est une somme de 48 millions et demi.

Enfin, la valeur des exportations par navires français s'élève à 23 1 millions. Je fixe encore à I G p. 1 00 le bénéfice net des producteurs des marchandises exportées , et je suppose que le bénéfice net des armateurs s'élève à 6 p. i oo ; c'est en tout i6 p. 100, ou une somme de 3-^ millions.

Le bénéfice net que nous procure le commerce extérieur s'élève donc à loi millions environ, ou

un peu plus de la cinquantième partie du revenu total de la France.

La question n'est pas là, me dit-on. Peu importe de savoir si le commerce extérieur contribue pour une part plus ou moins grande à la prospérité du pays. Peu importe de savoir si nos colonies forment elles-mêmes une partie plus ou moins importante de ce commerce extérieur. Peu importe de savoir si la France trouve ou non dans la possession des colonies une source de revenus. Il sufîit que les colonies soient indispensables h la conservation et au développement de notre marine.

J'entrerai franchement dans la question.

Je ne me demanderai pas si la puissance maritime a gardé son rang ; si , dans nos grandes luttes de la révolution et de l'empire , les destinées des peuples se sont décidées sur terre ou sur mer , à Rivoli ou à Aboukir; si les opérations navales , en perdant de leur importance, n'ont pas rétréci leur théâtre, et, quittant les immensités de l'Océan, ne sont pas venues se concentrer dans cette Méditerranée , foyer de la vie de l'Europe et du monde entier , où se réunissent et se rencontrent tous les intérêts , où le nouveau monde vient à son tour rendre à l'ancien les visites qu'il en a reçues pendant deux sciècles. Je ne me demanderai pas si la supériorité maritime n'appartient point nécessairement

INTÉRÊT DE LA FRANCE. 'jZ

aux nations, qui, comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne , voient dans cette supériorité la condition même de leur existence. Je ne me demanderai pas si l'activité et la liberté croissantes des relations commerciales ne doivent pas établir entre les peuples des besoins réciproques , dont la guerre même ne pourra retarder la satisfaction, et si nous ne touchons pas à une époque où les escadres s'ouvriront toutes pour laisser passage aux convois, et où il sera vrai de dire que, lorsque le pavillon ne couvre plus la marchandise , c'est la marchandise qui couvre le pavillon.

Non. Je suis de ceux qui veulent que la France soit respectée partout, que partout elle garde ou reprenne la place qui doit lui appartenir. Je n'y regarderai donc point de si près, lime suffit que la prépondérance navale soit considérée , encore aujourd'hui, comme un élément essentiel delà puissance d'une nation. Cela me suffit, pour accorder tout ce qui est nécessaire au maintien et à l'accroissement de nos forces de mer.

Je ne demanderai pas non plus s'il est vrai de dire , ce qu'on a tant répété , que la marine militaire ne peut naître qu'appuyée sur la marine marchande , et recevant d'elle des matelots exercés. Je ne me demanderai pas s'il en était ainsi des Romains , qui , trouvant une galère carthagi-

noise échouée au rivage, construisirent sur ce raqdèle de grossiers vaisseaux, et triomphèrentdeCarthage sur ces flots même habitués à son empire ; s'il en était ainsi de Pierre le Grand , lorsqu'il copiait, lui aussi, des modèles de navires, dans les chantiers qu'il avait ouverts , et quand , le lendemain , il enlevait aux Suédois la Baltique , étonnée d'être soumise à ce nouveau maître ; s'il en était ainsi de Louis XIV, lorsqu'un jour, il lui vint à l'esprit de créer une flotte, et que cette flotte, créée la veille, disputa la souveraineté des mers aux vieux amiraux de la Hollande , de l'Angleterre , et maintint la supériorité du pavillon français jusqu'à la fatale rencontre de la Hogue.

Je ne me demanderai point enfin, s'il n'est pas prudent de tenir compte de cette grande révolution qui s'annonce et s'accomplit simultanément sur la terre et sur la mer ; de cette révolution qui, malgré les regrets et la résistance bien naturelle des marins, s'empare de nos navires pour les transformer ; qui renverse les mâts , coupe les cordages , nettoie le pont ; qui , à la place de tant d'hommes occupés à la manœuvre, de tant de matelots, de tant de mousses courant sur les vergues, ouvrant ou resserrant les ailes du vaisseau , met à bord un simple chauffeur et le charge d'entretenir son fo>er ; qui, avec ses deux roues , dépasse les plus fins voiliers , se

rit des vents , et prend toujours dans un combat la position qui lui convient ; qui ne rencontre d'autre obstacle que la difficulté des approvisionnements de combustible , et qui voit cet obstacle levé par une autre révolution , celle qui a resserré dans la Méditerranée le théâtre des opérations navales.

Encore une fois je ne veux pas approfondir ces doutes. La question est trop grave pour qu'il soit permis d'apporter, pour la résoudre, autre chose que des faits constants, des vérités mathématiquement étabhes. J'admets donc comme vraies ces deux assertions : la France doit avoir une grande marine militaire ; cette marine militaire ne peut exister sans une grande marine marchande.

Mais on ajoute que cette marine marchande a besoin des colonies pour se développer. C'est cette troisième assertion que je conteste seule , et que je demande la permission d'examiner à fond.

Sur 489 millions de valeurs que transporte, année inoyenne , notre marine marchande , le commerce colonial ( en y comprenant la grande pêche ) absorbe seul 1 16 millions; c'est-à-dire 24 p. 100, ou le quart environ.

Tel est le rapprochement victorieux par lequel on prouve imperturbablement , à quel point les colonies sont nécessaires à notre marine marchande.

Mais, ne voit-on pas que la force de l'argument s'accroît, en raison même de la décadence de cette marine? Ne voit-on pas que ce chiffre immuable de 116 millions , exclusivement réservés à nos vaisseaux, ne constituerait plus le quart seulement, mais la moitié de nos transports, si, au lieu de 480 millions , nous n'en transportions plus, en tout, que 240? Ne voit-on pas, que si notre commerce en concurrence disparaissait entièrement (comme , au reste , nous en sommes menacés), le rôle de nos colonies deviendrait plus important et plus triomphal encore , puisqu'elles alimenteraient à elles seules, la totalité de notre commerce maritime!

Qu'on cesse donc de citer cette proportion si vantée! Elle est plus accusatrice à elle seule, que tous les raisonnements que je pourrais présenter. Quoi! nous en serions venus à un tel point d'impuissance et de discrédit, que, dans notre commerce avec le monde entier, il faudrait donner la première place à nos relations privilégiées avec trois petites îles! Quoi! une navigation annuelle de 116 millions, de 200,000 tonneaux ; voilà l'espérance de notre marine militaire î voilà le fondement de cette supériorité , qu'on veut reconquérir à tout prix ! Quoi ! cinq ou six mille matelots, employés à naviguer de la métro-

pôle aux colonies et des colonies à la métropole ; voilà la pépinière de nos équipages de guerre ! voilà ia base d'un avenir, qu'on nous accuse de compromettre !

La rougeur me monte au front, quand j'envisage ces pauvretés. Il faut bien , cependant , avoir le courage de sonder nos plaies , si nous voulons les guérir.

Oui, il est vrai (à la honte du système adopté jusqu'à ce jour) , il est vrai que notre commerce avec les colonies constitue le quart de notre commerce maritime avec le monde entier. Oui , nous marchons rapidement vers l'heure où ce commerce nous restera seul. Oui, du second rang nous sommes descendus au troisième. Oui , l'intervention des étrangers dans notre commerce en concurrence a presque doublé depuis dix années. Oui, tandis que la Suède transporte elle-même quatre-vingt-seize tonneaux sur cent importés ou exportés chez elle ; tandis que les Etats-Unis en transportent quatre-vingt-six, l'Autriche soixantequinze , la Prusse soixante-treize , l'Angleterre soixante-dix, les Deux-Siciles soixante-dix, les villes anséatiques quarante-huit, le Danemark quarante-sept ; la France aujourd'hui , n'en transporte plus que quarante.

Ne dites pas que, si nous sommes exclus de

■Jf^ ESCLAVAGE ET TRAITE.

tout commerce en concurrence, il nous resterU du moins la navigation coloniale , et que, plus notre marine est privée des autres transports, plus il importe de lui réserver celui-là. Ne le dites pas. La France n'accepterait point cette consolation dérisoire. Elle aimerait mieux ne pas avoir de marine, que d'en avoir une repoussée par tous les peuples étrangers , repoussée par ses propres négociants, quand ils sont libres de choisir, et imposée, de par la loi, comme un inconvénient, comme une charge, comme une aggravation dernière d'une situation déjà déplorable, à quelques milliers de producteurs coloniaux.

J'ai le droit de conclure, que notre navigation privilégiée , insignifiante en elle-même, a été inutile au développement de notre commerce maritime, puisqu'elle compte , elle cliétive, pour un quart de ce commerce. Irai-je jusqu'à prétendre qu'elle lui a été funeste , et que notre rapide décadence doit lui être attribuée ? J'aurai la modéralion de ne pas le faire ; de ne pas demander compte au monopole, de l'inertie où nous sommes restés jusqu'ici , de ne pas faire sentir à quel point la certitude d'exécuter seuls, chèrement ou non, bien ou mal, un certain genre d'opérations, est propre à engourdir des esprits aussi peu portés que les nôtres aux aventures commerciales.

Mais je désire indiquer les causes de cette cherté , si inconcevable , qu'au premier abord on est tenté de se demander si nos matelots sont moins grands , moins forts , moins intelligents ou moins adroits que ceux des autres nations. On ne l'expliquera plus sans doute parles principes de prudence et d'humanité que nos règlements seuls auraient la gloire de ne pas fouler aux pieds. On ne nous dira plus que, si nous naviguons plus chèrement que les autres peuples , nous avons la consolation de compter, proportion gardée , un nombre infiniment moindre de naufrages. Les éloges ont cessé d'être de mise, depuis que M. Charles Dupin a apporté d'inexorables chiffres à la tribune de la chambre des pairs. Tout le monde sait aujourd'hui que , sur cent mille tonneaux , les Etat-Unis en perdent sept cent quatre-vingt-onze , et la France deux mille sept cent soixante - trois , plus du triple.

Si nos règlements n'ont pas protégé la vie des hommes , ils ont accru bien inutilement les dépenses de notre navigation marchande. On s'accorde à le reconnaître; les équipages exigés, les états-majors surtout, sont beaucoup trop considérables. H ne suffit pas de le reconnaître. Il faut agir, et agir promptement ; car le mal fait d'incontestables progrès , et bientôt il ne sera plus temps

SO hSCLAVAGE ET TRAITE.

de détourner au profit de notre navigation en concurrence, ces efforts que le gouvernement s'obstine à concentrer en pure perte sur la conservation de notre navigation coloniale.

Le vice que je viens de signaler n'est pas le seul. S'il est évidentque le nombre des hommes employés sur chacun de nos vaisseaux est trop considérable, il est plus évident encore que ces vaisseaux ont eux-mêmes une capacité beaucoup trop faible. Si chaque homme d'équipage porte aux Etats-Unis dix-neuf tonneaux, en Angleterre dix-huit , et en France douze seulement ; il est également vrai que la capacité moyenne des chargements , qui s'élève à cent quarante-deux tonneaux pour les navires étrangers, ne dépasse pas soixante - quinze tonneaux pour les nôtres.

Et il n'est pas inutile de remarquer que ces deux faits sont intimement unis; qu'ils marchent l'un avec l'autre , comme une cause et sa conséquence immédiate.

Ainsi , prenez en France tous les genres de navigations ; ne négligez que les grandes pêches , qui exigent des équipages particuliers et disproportionnés aux chargements ; vous verrez la navigation coloniale , dont les chargements moyens s'élèvent à deux cent cinquante-huit tonneaux, porter aussi dix-neuf tonneaux par homme

INTÉRÊT DE LA FRANCE. 8l

tVéquipage; la navigation de cabotage d'une mer à l'autre , dont les chargements moyens s'élèvent à cent trente-deux tonneaux , porter quinze tonneaux par homme ; la navigation en concurrence, dont les chargements s'élèvent à quatre-vingt-un tonneaux , porter dix tonneaux par homme ; enfin la navigation de cabotage dans la même mer, dont les chargements ne s'élèvent qu'à trente-trois tonneaux , ne porter que huit tonneaux par homme.

Je ne me harsarderai pas à dire , jusqu'à quel point la puissance réglementaire , dont on a tant abusé dans d'autres cas, pourrait intervenir utilement dans celui-ci , et faire pour les autres navigations ce qu'elle a déjà fait avec succès pour la navigation coloniale. Il me suffit d'avoir appelé , sur les deux vices essentiels de notre marine , l'attention du gouvernement et celle du commerce , dont les intérêts sont compromis. Il m'a suffi de leur montrer à la fois, et fimpuissance des colonies pour nous donner une marine, et l'efficacité que pourrait avoir la réforme de nos usages et de nos règlements sur la matière.

S'il est faux que la puissance maritime naisse de la possession des colonies , il est très-vrai que la possession des colonies résulte habituellement de la puissance maritime; il est très-vrai que les colonies ne peuvent être conservées que par un peuple

qui domine en souverain sur les mers. Et c'est ici la seule réponse que je croie devoir faire à ceux qui voient dans nos colonies de fortes positions militaires.

Qu'ils parcourent l'histoire du dernier siècle ; ils y verront la perte de nos îles marquer, avec une régularité effrayante, le commencement de toutes nos guerres. En 1769 , les Anglais s'en emparent, et les gardent jusqu'à la paix qui termine la guerre de Sept-Ans.En i -ygzj, ils rentrent en possession, et y demeurent jusqu'à la paix d'Amiens, En 1809, ils s'installent de nouveau , et restent les miaîtres jusqu'à la paix de Paris. Enfin , en 1 8 1 5 , ils font encore valair sur nos îles ce droit qu'ils n'ont pas laissé prescrire, de les garder pendant la guerre, à la charge de les rendre, en partie du moins, après la conclusion de la paix.

Certes , je suis autorisé à dire de nos colonies ce que je disais, il y a quatre ans (et j'en suis fier), de notre possession d'Alger : quand les avantages maritimes et commerciaux , dont on parle tant , seraient aussi démontrés qu'ils le sont peu , une seule considération devrait suffire pour empêcher la contirtuation de nos sacrifices ; c'est la certitude qu'ils profiteront à d'autres, et qu'au premier coup de canon , Alger cessera de nous appartenir.

Quelque profonde que fût ma conviction à cette

époque , j'étais loin de croire que les événements dussent venir la justifier si complètement et si vite; jetais loin de croire que, quatre ans à peine écoulés, nous aurions cinquante mille hommes dans l'Algérie; que nous y occuperions des postes aussi excentriques que Constantine, et que nous serions à la veille d'accepter la proposition ironique du général habile qui, après avoir commandé glorieusement en Afrique , déclarait à son retour qu'il se portait garant du succès, si on lui donnait cent mille hommes et cent années !

Quand les choses en sont là , la question estju^ gée pour tout le monde. On peut encore ne pas avouer à la tribune ce qu'on pense dans son cabinet, ce qu'on répète dans son salon. On peut avoir une opinion pour ses amis , une autre pour le public. Mais au fond, personne ne suppose que la France puisse laisser cinquante ou cent mille hommes de ses meilleures troupes de l'autre côté de la Méditerranée , quand elle aura à vider en Europe une querelle sérieuse. Personne n'oserait le conseiller dans l'occasion , et le terme d'une entreprise insensée et stérile, que nous n'avons eu ni le courage d'abandonner, ni le courage de restreindre ; ce terme est marqué pour les esprits les moins clairvoyants.

J'aurais pu me contenter de faire valoir pour

les colonies un argument semblable ; mais yài voulu ne laisser planer aucun doute sur cette grave question : Les intérêts maritimes , commerciaux ou militaires de la France peuvent-ils être compromis par l'abolition de l'esclavage?

J'ai montré, d'une part, que la conservation des colonies n'assurait à la France ni une source de revenus , ni une position militaire , ni un élément essentiel de supériorité navale. J'ai montré, d'autre part, que la perte des colonies elles-mêmes n'était pas le corollaire indispensable de la suppression du régime colonial. J'ai montré enfin que ce régime, également onéreux aujourd'hui pour les colonies et pour la métropole, était frappé de mort par une cause spéciale, et parfaitement étrangère au grand changement que je sollicite avec ardeur.

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