‹ Esclavage et traiteChapitre 15 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Intérêt des colons.

A NE considérer que leurs déclarations et ïeurs démarches , on devrait croire que les colons sont intéressés à la conservation du statu quo ; que le moindre changement doit compromettre leur fortune , et même leur existence.

Sans égaler la violence des Américains , ou celle de l'association anglaise qui, sous le nom de colonial Church-Union , chassait brutalement les abolitionistes de la Jamaïque , et luttait d'autorité et d'influence contre le gouverneur de l'île, nos colons , depuis qu'il est question d'émanciper leurs nègres , ont fait constamment preuve d'une passion intolérante, qui ne contrastait que trop avec l'indiflerence glaciale du public français. Dans leurs écrits , dans leurs pétitions, dans leurs votes, on voit percer une animosité mal déguisée, et cette disposition haineuse qui porte à suspecter les intentions de ses adversaires. Évidemment, la résis-

tance aux réformes est depuis longtemps leur pensée dominante ; et leurs sacrifices, pour atteindre à ce but , ne se sont pas renfermés , bien s'en faut , dans les affectations oflicielles de leurs budgets. Il est assez curieux de lire, dans la dernière déclaration de la cour des comptes , la mention de ces opérations non justifiées, de ces nouveaux fonds secrets, créés aux colonies contrairement à toutes les règles , dénoncés à la cour par le ministre de la marine , et qui , sous le titre assez intelligible de fonds à la disposition des délégués pour dépenses à faire en France dans t intérêt des colonies, ou sous celui de dépenses particulières du conseil colonial, ne se sont pas élevées, pendant les trois dernières années, à moins de 44^,000 fr., savoir : 21,000 à la Guyane, io5,ooo k l'Ile-Bourbon, 110,000 à la Guadeloupe, et 12,000 à la Martinique.

Il importe de vider cette question préjudicielle ; il faut que l'on sache , en France , que l'abolition de l'esclavage est réclamée par l'intérêt bien entendu des propriétaires d'esclaves ; il faut aussi qu'on le sache aux colonies. Car le concours des colons est utile, si non indispensable, au succès des mesures d'affranchissement ; et pour obtenir leur concours, il n'est pas moins nécessaire de dissiper tous les doutes légitimes, qui peuvent

«ncore exister dans leurs esprits, que de leur faire counaître la résolution ferme , arrêtée , et irrévocable de la métropole.

On ne conçoit pas bien, au premier abord, comment les colons peuvent hésiter ou se méprendre sur leurs véritables intérêts ; comment ils peuvent ne pas appeler de tous leurs vœux la fin de cette situation exceptionnelle , violente , où leur droit n'est plus reconnu par personne, ni par les maîtres, ni par les esclaves , où l'aifranchissement de tout un archipel les menace d'une contagion prochaine , où la crainte de l'insurrection est suspendue jour et nuit sur leur tête comme Fépée de Damoclès. On ne conçoit pas qu'ils n'aient point hâte de connaître la solution de ce terrible problème, qu'ils n'aient point hâte de faire disparaître cet édifice chancelant , qui peut s'écrouler un jour, et les ensevelir sous ses débris.

Pour expliquer ce phénomène moral, il suffirait peut-être de consulter l'histoire, et de se demander, si jamais une tyrannie a reculé volontairement. Mais, je crois qu'il y a autre chose dans la pensée de résistance qui anime nos colons. Il y a , d'un côté , la crainte d'être dépouillés sans indemnité suffisante (et, ù cet égard, mon avis bien formel, est qu'il faut les rassurer sur-le-champ). De l'autre, il y a une appréhension vague, qui

naît du spectacle de ce qui se passe aux Etats- Unis.

Comment ne pas redouter les conséquences d'une émancipation , quand on voit un grand peuple , fier de son indépendance , fier des principes de liberté démocratique qu'il a déposés dans ses lois, conserver l'esclavage, que sa religion, que sa conscience condamnent, l'esclavage, qui entrave son industrie, qui menace son avenir, qui fait son insécurité au dedans , et sa honte aux yeux de l'étranger, le conserver, dis-je , par cela seul , qu'ils pressent la guerre d'extermination qui suivrait de près l'afFrancliissement ?

Et c'est bien là le sentiment douloureux qui pèse sur l'Union américaine. C'est cette conviction seule, qui défend aux propriétaires du Sud de briser les fers de leurs esclaves. C'est elle qui, dans le sein même du congrès , crée ces majorités formidables , toujours prêtes à étoujfFer toute discussion, à repousser toutes les plaintes par l'ordre du jour. Dans les états du Sud , comme au congrès , on se souvient des paroles prophétiques de Jefièrson,qui, tout en déclarant que l'afirancliissement des noirs était clairement écrit dans le livre des destinées, ajoutait : « 11 est tout aussi certain , que les deux races, également libres, ne pourront vivre sous le même gouvernement. »

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Je n'entends pas justifier ; j'explique. Ce que je ne justifierai surtout pas, ce sont les violences de langage , et ces autres violences trop réelles qu'elles provoquent.

Quand un homme entouré , dit-on , de l'estime publique , ne craint pas d'écrire ces mots atroces : « Déclarons , par l'organe des journaux, que la question de l'esclavage n'est pas et ne sera pas mise en discussion ; que, du moment où un individu essaiera de nous endoctriner sur ses maux et son immoralité, on lui coupe la langue sur-lechamp. » Quand les mêmes paroles sont répétées par les personnes les plus considérables du pays; faut-il s'étonner que le peuple j réponde par les émeutes de New- York, de Boston, de Baltimore et de Cincinnati, par l'incendie du couvent de Charlestown , et la profanation du sanctuaire , par les attentats commis sur les élèves du collège Marion ? Faut-il s'étonner, s'il détruit les malles à Charlestown , s'il pend des hommes par douzaines, et sans forme de procès à Vicksbourg, s'il en brûle à petit feu , et en plein jour , à Mobile ou à Saint-Louis ?

Encore, ai-je tort de dire : le peuple. Les gens comme il faut ont été partout en majorité ; et nulle part , les magistrats n'ont voulu voir ; nulle part, la force armée n'a voulu réprimer; nulle

part, la presse n'a voulu dénoncer ces crimes odieux à l'indignation des autres états. Ah! je comprends la profonde douleur que dut éprouver Lalajette lors de sa dernière visite aux États- Unis, lui , qui avait vu les soldats noirs combattre à côté des blancs , pendant la guerre de la révolution.

Mais , je ne croirai jamais, pour ma part , que sur une question aussi essentielle , un peuple tout entier puisse être et persister longtemps dans l'erreur. Je ne croirai jamais qu'il n'y ait rien de réel , derrière ces appréhensions si générales et si durables , que les générations transmettent aux générations , qui , loin de s'atténuer, s'accroissent sans cesse, et font taire toutes les révoltes du cœur, toutes les protestations de la conscience. Ces passions , souvent criminelles , ne sont pas toujours aveugles. Les états du sud de l'Union doivent avoir des motifs sérieux de craindre. Et je dois les chercher, pour établir la complète inexactitude de l'assimilation qu'on veut établir entre la situation de nos îles et la situation de ces états.

Le danger que prévoient les Américains résulte de la combinaison de trois éléments : la différence physique, visible, ineflliçable , qui sépare les esclaves des maîtres; la proportion numérique des

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noirs et des blancs ; enfin, l'incompatibilité des deux races.

La différence extérieure qui sépare les maîtres des esclaves est un fait dont M. de Tocqueville a signalé avec son talent ordinaire la haute gravité , et qui distingue profondément l'esclavage moderne de fesclavage antique. A Rome, il suffisait de dire à un esclave : Tu es libre ! pour qu'il se confondît presque aussitôt dans la masse des citoyens ; et si l'avilissement moral , suite ordinaire de la servitude, pesait encore sur lui; si son chapeau d'affranchi , si ses cheveux coupés au temple de Féronie le faisaient remarquer pendant le reste de ses jours; son fils, au moins, ne portait plus après lui aucune des traces visibles de son origine. Ce que n'avait pas accompli la formule d'afïranchissement, le temps seul, et un temps assez court, achevait de l'accomplir. L'égalité et la liberté se donnaient la main.

Aussi, quel rôle ne jouent pas les affranchis dans cette société , dont une convention légale les avait seule séparés ! A eux , la supériorité de l'intelligence. C'est TajOTranchi Térence qui distrait les Romains des vicissitudes de la troisième guerre punique ; c'est Horace , le fils d'affranchi , qui chante le naissant empire d'Auguste. Aux affranchis , les honneurs , les places , le gouvernement.

L'empereur Macrin est un aflianchi, comme Phèdre le fabuliste. Chez nous , il en est autrement ► La liberté ne fait pas de l'esclave un affranchi, dont le fils sera confondu dans la foule des citoyens ; elle en fait un homme de couleur y dont le fils et le petit- fils seront hommes de couleur, dont les derniers descendants n'auront qu'à se montrer pour qu'on dise : Leur père était esclave l

Voilà une difficulté réelle ; mais on comprend^ qu'à elle seule, elle ne peut rendre périlleuse pour les maîtres toute mesure d'affranchissement. Partout où la proportion numérique des noirs et des blancs assure à ces derniers une immense supériorité , peu leur importe que quelques nègres fibres viennent se perdre dans la foule. Les plaintes qu'ils oseraient proférer y sont étouffées ; leur mécontentement , quelque légitime qu'il soit , ne peut devenir un danger. Aussi, les états du nord de l'Union , où le nombre des esclaves était peu considérable , ont-ils pu les aftVanchir sans crainte aucune. Tout ce qu'ils ont fait pour atteindre ce but leur a réussi. Les m.odes d'émancipation les moins préparés, les plus vicieux, ont obtenu le succès le plus complet ; ou , pour mieux dire , n'ont produit que ces maux individuels, que les gouvernements ignorent, et que la publicité n'enregistre pas.

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Les états du Sud ne sont pas dans une situation aussi heureuse. Le nombre des esclaves y fait un devoir de la prudence ; il défend d'j tenter ces expériences hardies du Nord , ces émancipations brusques, générales, à jour fixe, qui auraient l'inconvénient immense de grouper, de réunir, en les appelant ensemble à l'indépendance , tous les individus d'un peuple opprimé , qu'il faut scinder, diviser, au contraire, par des manumissions partielles et successives; qu'il faut initier peu à peu aux lumières , à la propriété , aux intérêts des blancs, de manière à dénationaliser en quelque sorte avant d'affranchir, et à empêcher que la confraternité de l'esclavage ne se retrouve entière par delà la liberté.

Mais pourquoi l'émancipation graduelle et sage a-t-elle alarmé les états du Sud, à l'égal d'une émancipation générale ? C'est que chez eux , à la difficulté qui naît d'une différence physique entre le maître et l'esclave , à celle que crée le nombre des noirs, vient se joindre une troisième difficulté, plus grave à elle seule , plus insurmontable , plus effrayante que les deux autres réunies , l'incompatibilité des races; c'est que, dans cette série ascendante d'obstacles et de périls, ils ne s'arrêtent ni au premier degré , où tout est permis , où la sécurité des blancs ne peut être compromise par aucun

acte, quelque insensé qu'il puisse être; ni au second , ou une marche sagement progressive est commandée à la (bis par l'intérêt des maîtres et par celui des esclaves; c'est qu'ils atteignent le troisième degré , et qu'il leur est difficile d'espérer que la prudence même , la lenteur et l'habileté des transitions puissent prévenir une lutte entre les deux races, quand elles seront hbres toutes deux , quand l'égalité de droit sera proclamée , et qu'il faudra accorder une égahté de fait, que les mœurs repoussent avec une indomptable énergie ; c'est qu'ils ne croient pas pouvoir assurer par aucune mesure la possibilité d'une vie commune entre deux peuples que séparent la haine et le mépris ; c'est qu'ils ne croient pas pouvoir faire que la substitution de l'un à l'autre, si elle doit avoir lieu, s'opère par des moyens pacifiques et réguliers.

Quelque exagérée que cette conviction puisse me paraître, je suis assurément frappé de la force des motifs sur lesquels elle s'appuie. Le dernier, surtout , est bien menaçant pour l'avenir. Je me hâte d'ajouter qu'il n'existe pas à notre égard.

L'incompatibilité des deux races ( qu'on le sache bien) est entièrement fondée sur l'orgueil et la dureté des blancs. Elle n'existe aucunement dans les îles espagnoles; elle est très-faible dans les nôtres ; elle est profonde et invincible dans les co-

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lonies de la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Partout où la race anglaise a pénétré, elle a apporté avec elle cette morgue intraitable qui repousse les sympatliies , qui refoule brutalement chez les inférieurs toute espérance d'une égalité future. Ces hommes qui, seuls, à Cuba , font retentir le fouet dans leurs plantations; ces hommes qui , à la Jamaïque, ont mieux aimé interrompre leurs assemblées, que de les continuer mêlés aux anciens esclaves que la loi vient d'élever à leur niveau ; ces hommes sont bien du même sang que ceux qui , aux Etats-Unis , en dépit des droits conférés aux nègres affranchis , leur interdisent l'accès des tribunaux , des théâtres , des églises ; qui ne consentent à voir en eux ni des citoyens ni des hommes , et qui leur font une existence si dure, si laborieuse, si impossible , que ces malheureux restes d'une race opprimée disparaissent rapidement , et que les tableaux de mortalité constatent pour les noire libres de Philadelphie , une proportion de décès presque double de celle des blancs.

J'ai dit que les choses se passaient autrement dans nos colonies ; les preuves abondent k l'appui de cette assertion. Si , aux États-Unis , les hommes de couleur ne peuvent s'asseoir comme jurés sur le banc où la loi les appelle ; chez nous, ils reçoivent des mains des gouverneurs , avec le consente-

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meut dos conseils coloniaux, les épaulettes d'officiers dans les milices ; et là, le noir commande au blanc, il punit ses fautes , il châtie ses insolences. Si , aux Etats-Unis , les hommes de couleur périssent de misère au milieu de la répulsion générale ; chez nous ils achètent des terres. Que dis-je ? ces nègres , nés pour la servitude , possèdent des esclaves à leur tour; ils donnent ainsi le démenti le plus éclatant et le plus public au principe de la distinction des races. Et qu'on ne croie pas que les faits dont je parle soient de rares et insignifiantes exceptions. Le septième des propriétés et des esclaves de nos colonies appartient aux hommes de couleur ; et malgré l'esprit qui a présidé à la fixation du cens d'électorat et d'éligibilité , ils comptent cent vingt-huit électeurs sur huitcent dix-neuf à la Martinique; ils y comptent quarante-huit éligibles , possédant en biens fonds une valeur supérieure à 60 mille francs.

Ce n'est pas tout. Les hommes de couleur se sont assis dans les conseils de nos colonies. A la Guyane, ils ont deux représentants élus par des collèges où les électeurs blancs étaient en majorité. A Bourbon, ils ont fait partie de cette grande assemblée qui , formée en 1790, par suite des décrets de la constituante , s'empara de tous les pouvoirs , repoussa les agents Bacot et Burnel , chargés de faire exécu-

ter les décrets pour l'abolition de l'Esclavage, déposa le gouverneur de l'île , reçut des ambassadeurs de Tippo-Saïb, lui envoya des secours contre les Anglais , et ne se démit de son autorité qu'en i8o3, après treize années d'un règne absolu.

Il nie semble impossible de méconnaître une différence aussi marquée. Ce n'est pas la seule. Je soutiens que la proportion numérique des deux races est moins menaçante dans nos colonies, qu'elle ne l'est dans les états du sud de l'Union américaine.

Qu'on ne se hâte pas trop de crier au paradoxe. Qu'on ne me cite pas des chifïres que je connais , et sur lesquels même je m'appuie. Oui , dans le Maryland, le nombre des nègres est inférieur à celui des blancs ; dans la Virginie , il le balance ; dans la Caroline du sud , il ne le dépasse pas de beaucoup ; tandis que, dans nos îles, il est triple. Le fait est vrai , et je m'en félicite. Ceci demande quelques explications. J'ai dit plus haut, qu'après l'extinction complète de l'esclavage , l'une de ces trois hypothèses devait se réaliser : ou lutte violente entre les deux races , ou vie commune, ou substitution lente et pacifique de l'une à l'autre.

J'ai prouvé que, Dieu merci , nous n'avions pas à nous occuper, pour notre compte , de la première

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hjqîothèse, impossible dans nos îles , si l'on n'y néglige pas les leçons de l'expérience la plus vulgaire.

Quant à la seconde , je ne la crois probable en aucun pays. A défaut d'incompatibilité , il existe entre les deux races une difierence trop réelle et trop durable, pour qu'on puisse imaginer qu'elles se mêleront jamais entièrement.Nousle voyons daiis noscolonies mêmes, où le préjugé a bien moins de force qu'aux Etats-Unis , et où cependant les mariages, entre les blancs et les personnes de couleur, autorisés depuis vingt années par la législation, se sont si peu multipliés, que les trois mariages qui ont été célébrés à la Guyane, en 1 836, entre des blancs et des femmes de couleur, ont été ci tés comme des faits dignes de remarque. Toutefois , à moins de supposer que le nombre des mulâtres s'accroîtra avec une grande rapidité ; que ce peuple mixte viendra s'interposer entre les deux autres , et finira par les absorber ; il est dillicile de croire que les blancs et les noirs libres continuent longtemps à vivre dans cet état de justa-position fatigante, où leurs génies seraient également comprimés.

Nous n'avons donc à nous occuper que de la troisième hypothèse. Mais d'abord, disons ce qu'il faut entendre par cette substitution pacifique et régulière d'une race à l'autre. J'entends par-là que,

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pendant de longues années, sans secousses, sans violence, sans spoliation, la race destinée à dominer gagnera sans cesse le terrain que l'autre ne cessera d'abandonner; que l'une achètera, et que l'autre vendra; que l'une recevra des émigrations du dehors , et que l'autre émigrera peu à peu ; qu'entin un jour viendra où , par une suite de contrats librement consentis , et par la force même des choses y l'une se trouvera maîtresse de toutes les propriétés , de toutes les industries , de toutes les influences; tandis que l'autre ne sera plus représentée que par quelques individus perdus dans une foule , dont ils altéreront à peine l'homogénéité. Telle est la solution la plus vraisemblable et la plus heureuse à la fois du grand problème de fémancipation. Il est facile de comprendre à quel point cette solution doit être secondée dans nos colonies et dans les colonies anglaises, par la grande infériorité numérique des blancs. Cette infériorité , qui serait une difliculté et un péril de plus dans les états du sud de l'Union , parce qu'ils touchent à d'autres états blancs f parce qu'ils font partie d'une confédération que les blancs gouvernent, parce que la substitution éventuelle de la race noire à la race blanche ne saurait y être admise ; cette infériorité , dis-je , est un bienfait dans ces îles isolées du monde entier, indépendantes par

leur position , et qu'aucune nécessité sociale ou politique ne réserve exclusivement aux Européens. Elle est un bienfliit , car elle rend le doute impossible. Or, le doute ici, c'est la lutte. Si les blancs pouvaient se croire en état de conserver ce sol qu'ils sont déjà forcés de partager avec leurs anciens esclaves , ils ne se résigneraient pas h les voir envahir progressivement toute sa surface. Ils essaieraient peut-être de résister. Mais l'évidence est trop palpable. Les destinées des deux peuples sont trop clairement écrites dans les chifîies et dans les faits. Si les affranchissements volontaires ont suffi pour former une classe de couleur, qui possède la septième partie des terres , qui a envahi les grades de la milice, les collèges électoraux et les conseils représentatifs; que sera -ce quand plus de deux cent mille esclaves seront devenus libres à leur tour ? La place des anciens maîtres sera bien petite alors; je le répète avec conviction et sans regret.

La certitude de cet avenir présente un autre avantage qui n'est pas à dédaigner. Il nous dispense de tenter , en pure perte , des expériences coûteuses.

Je crois que la pensée d'épuiser une race par l'exportation n'est destinée à réussir nulle part. Quand il s'agit surtout d'une exportation lointaine, les diflicultés s'augmentent dans une proportion

telle, qu'on ne peut espérer aucun résultat sérieux. La société américaine de colonisation est-elle sincère dans l'intérêt qu'elle témoigne aux esclaves ? J'ai déjà dit quel motif de douter je trouvais dans sa composition même, dans les noms et dans la conduite de ses chefs. Cependant je ne regrette pas , tant s'en faut , que trois ou quatre mille noirs aient échappé à ces tortures morales et physiques, que les préjugés anglo-américains leur réservaient; et que Libéria , avec son gouvernement représentatif, ses jurés, ses prêtres, ses journaux, ait donné au monde un nouvel exemple de l'esprit d'ordre et d'organisation dont la race noire est capable. Je maintiens seulement qu'il serait absurde de tenter dans nos colonies cette entreprise , dont les ejBTets sont demeurés insensibles pour les Etats - Unis , quoique son principe s'appliquât à merveille au mal qui presse et menace la société américaine. Non , ce n'est pas sérieusement qu'on a proposé , dans le sein de la commission d'Alger , de transporter sur les côtes de la régence, des nègres de nos colonies. Personne n'a pensé qu'on pût, par de semblables moyens , trop dispendieux pour être appliqués en grand, changer la situation respective des deux races dans nos xlntilles.

J'aimerais mieux l'opération inverse , celle que tentent en ce moment toutes les colonies anglaises,,

l'importation des ouvriers blancs. Je l'approuve pour deux raisons : d'abord, parce que je suis certain de son impuissance h modifier les rapports numériques des noirs et des blancs; ensuite, parce que rien n'est plus propre à développer le travail des noirs libres, que l'exemple des blancs qui travaillent comme eux. Par ce seul fait, le travail cesse d'être , ce qu'il a été jusqu'ici, l'attribut exclusif d'une race, et l'un des signes caractéristiques de l'esclavage. Par-là, il est relevé de cette flétrissure morale, qui contribue, autant que la nonchalance naturelle aux peuples du Midi , à entretenir l'oisiveté des hommes de couleur.

Si je ne pense pas que cette tentative ait des résultats assez importants pour accroître sensiblement la population blanche, ce n'est pas que je doute de la possibilité d'appliquer les ouvriers européens aux travaux, dont on avait cru jusqu'ici que les nègres seuls étaient capables. Il est bien reconnu aujourd'hui, qu'avec certaines précautions, les blancs peuvent travailler sous le soleil des Antilles ; et, en effet , pendant que les colons de la Trinité cherchent à combler, en louant des pions de la côte ferme espagnole, le vide causé par le relâchement général des travaux qui a suivi la promulgation du bill ; pendant qu'un ordre du conseil, en date du 12 juillet 1837, autorise l'intro-

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duction dans la Guyane anglaise de naturels des Indes-Orieniales engagés pour cinq ans; pendant qu'une maison s'établit à Londres dans le seul but de procurer aux colonies les ouvriers blancs qu'elles peuvent désirer; pendant qu'à la Jamaïque, on encourage par une prime de i5 livres sterling, l'importation des ouvriers blancs; pendant qu'on y vote une somme de 5,ooo livres sterl., destinée h fonder, pour les recevoir, une ville nouvelle, dans chacun des comtés de l'île ; l'expérience est déjà accomplie sur plusieurs points. Des Européens engagés pour un temps fixé, et venus de Madère , de Fayal , d'Irlande , d'Angleterre , d'Allemagne , travaillent dès aujourd'hui dans plusieurs des colonies anglaises à la culture du sucre, et surtout à celle du café. La possibilité d'employer des blancs n'est donc plus une simple présomption ; elle est parfaitement constatée.

Mais je ne pense pas que nos colons préfèrent en général faire venir de loin , et h grands frais , des ouvriers moins habitués au climat ; quand ils ont à leur disposition un nombre plus que suffisant de nègres. Je concevrais, à la rigueur, l'application de ce système dans les colonies anglaises , où l'émancipation, mal préparée, compromettra probablement les travaux ; et encore, aurais -je de la peine à comprendre comment des cultures, accomplies

par des moyens si extraordinaires et si dispendieux pourraient produire à un prix raisonnable. Dans les îles françaises, l'afFranchissement successif et sagement préparé, sera loin de restreindre le nombre et l'activité des travailleurs. Il n'est donc pas naturel de supposer que l'importation des blancs prenne jamais, chez nous, beaucoup plus de développement, que n'en recevra , je l'espère, l'exportation des noirs.

Au reste, il est impossible, selon moi, de ne pas être frappé de ce qu'il y a d'admirable , de providentiel dans cette fondation de royaumes noirs aux Antilles; et de ne point bénir Dieu, de ce qu'il n'a pas permis à la main des hommes d'altérer ces dispensations visibles de sa sagesse.

Oui, il est bon que l'Européen conserve sa fortune , qu'il soit indemnisé de toutes ses pertes , même de la perte d'un droit odieux. Il est bon que le nègre libre qui le remplacera achète à prix d'or l'héritage qu'il a si longtemps baigné de ses sueurs. Il est bon que cette révolution soit lente, progressive , pacifique , volontaire des deux côtés ; mais il estbon aussi, il est beau, que le noir, importé parla cupidité et la violence, reste le maître de ces îles où on avait cru l'emprisonner. Il est beau de voir la puissance divine transformer ainsi en bienfaits les crimes mêmes des hommes. Il y a là une expia-

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lion solennelle, dont tout cœur noble sera touché ; et nous serons heureux de pouvoir dire un jour : De l'esclavage, de l'exploitation de l'homme par l'homme , des calculs de l'avarice et de la cruauté, il n'est resté qu'une seule chose, la civilisation d'un peuple sauvage, la conversion de millions d'âmes au christianisme, la fondation de nouveaux empires entre le nouveau monde et l'ancien !

Ce n'est pas tout. Cette crise, qui menace les états du sud de l'Union ; cette crise, dont j'ai tant parlé , parce qu'il est impossible de ne point y penser sans cesse ; elle éclatera un jour. Déjà, mille symptômes efirayants l'annoncent. La violence des passions trahit des craintes qui ne sont pas toutes illégitimes. Cet esclavage enfermé dans sept ou huit états, et qui ne peut plus en sortir ; car, malgré l'admission récente de l'Arkansas , il est évident que l'Union américaine cherchera à resserrer sans cesse la sphère funeste où il lui est permis de vivre encore; cet esclavage , qui ne peut trouver asile dans aucun des pays voisins, tous libres ou à la veille de l'être, ne finira-t-il pas par briser ses entraves? Ne senton pas déjà que la servitude cherche à s'échapper du cercle fatal qui la circonscrit ; et les pertes d'esclaves fugitifs, et ces milliers d'affranchissements de la Virginie, qu'il a fallu restreindre par «ne loi , tout ne trahit-il pas un malaise croissant?

La lutte qui s'engagera ne sera-t-elle point une lutte h mort , une lutte d'extermination ; si les royaumes noirs des Antilles ne sont pas là, tout exprès, pour offrir un refuge à la race proscrite, et épargner aux blancs bien des crimes et des périls ? Ainsi , pour ceux qui le regardent de haut ^ tout se tient, tout se lie dans le gouvernement de ce monde; une grande infortune se prépare, et déjà l'asile est ouvert , et les noirs affranchis de l'archipel du Vent , tendent les bras aux noirs de la Caroline et de la Virginie !

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