‹ Esclavage et traiteChapitre 16 sur 21 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Bases générales d'un plan d'émancipation.

Avant de considérer en lui-même le grand problème de l'émancipation , j'ai pris sur moi , de contenir longtemps mon impatience , et de dégager peu à peu la question principale , de cet alliage étranger qui la défigure et la transforme aux yeux du public. J'ai pris sur moi de balayer successivement tous ces obstacles amoncelés, qui obstruent , en quelque sorte , l'entrée de la discussion ; qui ne permettent pas d'y pénétrer librement et sans préoccupation d'esprit.

Le premier de ces obstacles, et le plus dangereux sans doute , est l'indifférence obstinée que la question de l'affranchissement des noirs a toujours rencontrée en France. J'ai dû constater, qualifier cette indifférence. J'ai dû en signaler à la fois la cause et le remède.

J'aurais voulu pouvoir croire qu'aujourd'hui , le maintien de l'esclavage n'était plus soutenu en

principe, par personne. J'aurais aimé à me dispenser d'une démonstration, qui établit l'existence des doutes , par cela même qu'elle les combat. Mais les faits ne me permettaient point de reculer. J'ai surmonté mes répugnances. A ceux qui parlaient de l'infériorité irrémédiable de la race nègre, j'ai cité les témoignages de la statistique , et ceux , plus irrécusables, de l'histoire. A ceux qui prétendaient que l'esclavage n'était plus qu'un mot, j'ai montré que derrière le mot , la chose subsistait encore tout entière.

Après la question de principe , qu'abordent les hommes sincères et courageux, il a fallu s'occuper de la question d'opportunité , cet éternel prétexte des adversaires honteux de toute grande mesure. II a fallu prouver qu'il n'était pas opportun seulement , mais urgent , mais nécessaire , de poser les bases d'une réforme, qu'on ne dirige qu'à la condition de l'accepter.

Ce n'était pas tout. Les prétendus intérêts de la France se dressaient à leur tour devant moi , pour me demander compte de nos colonies , de notre commerce, de notre marine , de notre puissance nationale. Je suis descendu sur ce nouveau terrain. J'ai interrogé les chiffres, l'expérience des siècles passés ; et ils m'ont répondu qu(» la possession des colonies était plus funeste qu'utile à no-

tre prospérité et à notre influence. J'ai regardé autour de moi; et j'ai vu la condamnation du système colonial écrite dans un seul fait, connu de tous, et parfaitement étranger aux projets d'émancipation.

Enfin , je me suis arrêté quelques instants encore , à écouter les cris de détresse , que nos colons font retentir, à me demander ce qu'il y a de sincère dans leurs manifestations ; et il ne m'a pas été dilïicilede reconnaître, que s'ils étaient certains d'obtenir l'indemnité à laquelle ils ont droit, ils comprendraient bientôt que nul n'est plus intéressé qu'eux-mêmes, à cette révolution lente et progressive qui doit les délivrer un jour d'une propriété ébranlée et menaçante.

Me voilà en face de la question. Je ne regrette pas le temps que j'ai mis à en déblayer les abords. Isoler une telle question , c'est la résoudre à moitié ; car elle est simple de sa nature , et sa solution doit être simple comme elle ; d'abord pour être vraie; et ensuite , ce qui n'est pas moins important ici, pour être populaire.

Mon point de départ sera un lieu commua ; et je l'avoue sans honte ; car, je tiens que , les vérités anciennes , claires et incontestées , ne sont pas les moins bonnes. Celle que je présente ici , comme la base de tout mon système, peut s'exprimer en

ces termes vulgaires : « On ne doit donner la liberté, qu'à ceux qui sont capables d'en user convenablement. »

Si cet axiome n'a pas besoin d'être prouvé , il est également vrai , que lui-même ne prouve rien , tant qu'en le laisse à l'état de formule générale et vague; tant qu'on ne précise pas la nature et l'importance relative des diverses garanties qu'il faut exiger en échange de la liberté.

Ces garanties ne peuvent être que de deux sortes; générales ou individuelles; et il y a cette grande diÔerence entre les premières et les secondes , que les unes sont toujours incertaines , difficiles à constater, tandis que les autres ne laissent prise ni au doute ni à Terreur,

Comment, en effet, apprécier avec justesse le degré de développement d'un peuple ? comment reconnaître, si le point qu'ont atteint quelques hommes est le niveau commun de la masse? comment échapper aux détails pour saisir l'ensemble? comment étabhrsur desdonnées aussi vagues, une moyenne de quelque valeur ?

Qu'il est plus aisé d'avoir affaire à un seul individu , de concentrer sur lui son attention , de chercher dans ses habitudes d'ordre et de travail , dans sa conduite entière , la preuve de son avancement intellectuel et moral !

Or , à cette première différence , vient s'en joindre une autre non moins grave. S'il est plus facile de se tromper, en fait de garanties générales, l'erreur y est aussi bien plus dangereuse et plus funeste. Il importe assez peu que quelques individus soient appelés prématurément à la jouissance de la liberté. La même faute, commise à l'égard d'une race entière , peut avoir des suites incalculables.

Les garanties personnelles sont donc les seules qui ne laissent subsister ni incertitude ni péril. Elles sont donc les seules sérieuses, les seules réelles.

Cette simple remarque nous permet de faire un pas considérable vers la solution.

Les affranchissements en masse, à jour fixe, sont inconciliables (leur nom le dit ) , avec les garanties personnelles; et, par-là même , ils sont condamnés à n'être que des témérités , que le succès peut couronner parfois, sans les absoudre.

Il y a plus , ces affranchissements sacrifient les garanties générales comme les garanties individuelles ; et il ne peut pas en être autrement , car la pensée qui les a conçus n'est pas de celles dont on peut ajourner la réalisation. C'est une pensée impatiente , qui se hâte vers le but , sentant bien qu'il lui a suili de paraître pour tout ébranler, pour tout mettre en question, et qu'une conclusion telle

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quelle est encore préférable au provisoire inquiet et menaçant qu'elle a établi.

Eh bien! qu'on ne l'ignore pas, les garanties générales demandent, pour naître et s'affermir , autant d'années que les garanties personnelles. Elles demandent plusde patience encore ; car, dans ce système , chaque jour n'amène pas ses résultats; l'esclavage ne décroît pas sans cesse; et, pour avoir la gloire de l'anéantir d'un seul coup , il faut renoncer à ces succès de détail , qui soutiennent le courage et donnent la force d'attendre.

Qu'arrive-t-il ? c'est qu'on n attend pas, qu'on ne prépare rien , qu'on n'exige aucune garantie d'aucun genre , et qu'on viole ouvertement la maxime fondamentale que j'ai citée en commençant ; et qui , pour être admise par tout le monde en théorie , n'en est pas plus respectée dans la pratique.

C'est avec regret que j'écris ces lignes. Je voudrais que les affranchissements généraux fussent possibles. J'éprouve, moi aussi, ce premier sentiment irréfféchi, qui porte h répudier toute tentative partielle , comme une sorte d'impiété. Je me sens prêt à déclarer, sans autre examen ,que, dans une question si élevée , quand il s'agit d'expier une grande iniquité , de restituer à la dignité de l'homme ses droits inaliénables, toute demi-mesure

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est odieuse , toute réparation incomplète est une oftense de plus. Mon cœur se révolte à cette seule pensée.

Mais ma raison parle à son tour. Elle me dit quel'afFrancliissement individuel , qui serait injuste et révoltant , s'il s'adressait aux uns plutôt qu'aux autres, s'il faisait de la liberté une faveur, une exception ; ne manque ni de grandeur ni de dignité, quand il se met à la portée de tous; quand il donne à tous les mêmes moyens d'y atteindre ; quand il contient le germe d'une véritable émancipation générale, plus prudente et plus réelle à la fois que celles qui portent ce nom.

Elle me dit que l'afFrancliissement individuel n'est lent qu'aux mains de ceux qui ne veulent pas s'en servir ; qu'il est facile de concilier les garanties exigées par l'intérêt commun des maîtres et des esclaves , avec les justes impatiences de l'opinion. Elle me dit que les affranchissements généraux ne sont pas moins lents, quand on les prépare ; que d'ailleurs , le temps est, dans les affaires humaines, un puissant élément de succès; qu'il faut savoir s'en servir, et ne pas prétendre à faire en un jour, aux Antilles, ce que l'antiquité et le moyen-âge ont mis des siècles à accomplir parmi nous.

Mais , on adresse aux affranchissements indivi-

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duels un autre reproche, au moins singulier; le reproche d'imprudence.

On les accuse de compromettre le principe même qu'ils ont mission de garantir. On peint cette inquiétude vague qu'excite la présence des nouveaux libres parmi ceux qui ne le sont pas encore , ces espérances qui peuvent devenir des exigences , ce relâchement général de tous les liens , cette condamnation publique de la servitude. On s'écrie qu'un tel état de choses ne peut durer , et que le désordre moral introduit dans les sentiments , dans les idées, dans les habitudes , ne peut amener qu'un résultat , le désordre matériel.

Bien que ce tableau soit exagéré, je conviendrai sans détour que les aflPranchissements individuels doivent altérer le respect dont l'autorité des maîtres a été environnée autrefois. J'en conviendrai ; mais en ajoutant que tous les systèmes produisent nécessairement les mêmes eflfets, et qu'aucun ne les produit à un degré moindre que celui dont il est ici question ; par cela seul qu'il organise les moyens légitimes d'atteindre à cette liberté , qu'il présente aux yeux des esclaves , et que jamais ( notre expérience journalière le prouve) , jamais on envahit par la violence , ce que l'on peut obtenir par les voies légales.

Non , je ne connais pas de moyen de supprimer

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l'esclavage sans le discréditer ; je ne connais pas de moyen d'accomplir une révolution immense sans ébranler les anciens principes. Mais je connais deux moyens infaillibles de convertir en une commotion funeste cet inévitable ébranlement. Le premier consiste à suivre la marche adoptée jusqu'à présent dans nos îles ; à accorder assez de libertés par les alfrancliissements volontaires , pour éveiller des besoins de changement, et trop peu, pour donner satisfaction à ces besoins; à faire naître des espérances , sans présenter en même temps les moyens de les réaliser ; à produire le mal, sans apporter le remède. Le second consiste à annoncer une émancipation générale , une émancipation qui promet la liberté à jour fixe, qui la promet sans exiger de garanties , comme un droit, non comme une récompense.

En vérité, rien ne me surprend davantage que la prétention de ceux qui préconisent ce dernier système comme le moins aventureux et le plus sûr. Qu'on l'attribue à un mouvement irrésistible de justice ou de générosité; j'y consens, quoique je sois disposé à trouver sa source dans un sentiment moins noble , dans cette faiblesse de cœur qui, plus capable d'un grand sacrifice que d'un effort continu , nous porte à en finir au plus vite avec les difficultés dont la solution prévoyante exigerait trop

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de soins et de persévérance, et peut-être aussi , dans la vanité nationale, qui trouve mieux son compte à une révolution éclaiante, qu'à une transformation progressive et inaperçue. Mais, penser que la prudence est entrée pour quelque chose dans son adoption ; je ne le puis, car les règles de la prudence y sont toutes violées comme à plaisir.

Non-seulement , il ne veut ni ne peut exiger aucune garantie individuelle ou générale , et se met ainsi à la discrétion du hasard ; il va plus loin ; il provoque lui-même les dangers , il organise les obstacles , il prépare les colUsions.

Nous l'avons vu , dans un précédent chapitre ; la différence de race qui sépare les maîtres des esclaves , est une des difficultés principales que présente l'abolition de l'esclavage moderne. Par elle , la distinction d'origine se continue par de là l'affianchissement ; le noir libre conserve les marques indélébiles de sa servitude , et la couleur est un signe éternel de ralliement qui menace de réunir l'un des deux peuples contre l'autre.

Ce péril ne pourrait disparaître entièrement que le jour, où une race mixte, la race mulâtre, tenant à la fois des noirs et des blancs , vicndiait s'interposer, et amortir les préjugés ou les haines , en confondant les origines. Faut-il espérer que cette race se forme dans nos colonies ? J'ai déjà dit pour-

quoi je ne le pensais pas. Les mulâtres , à mon avis , y seçont toujours en trop petit nombre pour exercer sur les événements qui se préparent une influence décisive.

Mais à leur défaut, il est possible, il est facile de créer peu k peu ime autre race, mixte aussi , et moralement mulâtre , s'il m'est permis de hasarder cette expression ; je veux parler des affranchis. Les noirs libres appartiennent à la race esclave par la couleur, à la race blanche par la liberté. Ils ont des intérêts , des sympathies , des alliances dans les deux camps. Appelés individuellement à la jouissance des droits qui sont réservés aux maîtres, ils s'habituent insensiblement à ne plus se regarder comme étrangers à leur cause; et cependant, la communauté d'origine les rattache toujours à leurs anciens frères.

Qui ne voit tout ce qu'a de rassurant, l'existence de cette classe moyenne , de cette transaction vivante entre deux partis si peu disposés à transiger? Qui ne voit que le temps et les affranchissements individuels peuvent seuls la créer ?

C'est ici que se manifeste le plus clairement la fausseté du système d'émancipation générale. Au lieu de créer une classe mixte , il réunit les noirs, pour les mettre en présence des blancs. Au lieu de s'adresser aux individus, il s'adresse à la

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race. Il groupe ces hommes qu'il fallait diviser. Appelés le même jour, et par le même acte, à la liberté , ils n'oublieront pas qu'ils sont un même peuple , et que la même nation blanche leur avait imposé une même servitude.

Tel est le jugement à priori que ma raison porte sur les affranchissements généraux. Il est temps d'interroger l'histoire , et d'étudier les grands exemples d'émancipation ; afin de contrôler les raisonnements par les faits.

J'ai dit, \es grands exemples d'émancipation ; et c'est avec intention que j'ai parlé ainsi , car les affranchissements, qui n'ont lieu que sur une petite échelle , réussissent toujours, ou du moins, ne laissent dans la vie des peuples aucune trace visible et durable de leur insuccès. Je n'ai donc pas à m'occuper des actes plus ou moins imprévoyants par lesquels les états du nord de l'Union , et plusieurs républiques américaines, ont aboli l'esclavage dans leur sein. Je n'ai devant moi que trois grandes expériences : celle du christianisme, celle de la convention , et celle encore inachevée de l'Angleterre.

La première est bien connue, et ne peut être invoquée contre mon opinion , puisqu'elle s'est exclusivement opérée par des affranchissements individuels. Tout le moride sait que les chartes de

liberté du moyen âge étaient toujours personnelles; j'ajouterai qu'il ne pouvait en être autrement.

H est de l'essence du christianisme de s'adresser à chaque homme en particulier, de pénétrer les consciences une à une , et de préférer le moyen lent de la conversion successive des âmes, aux modifications législatives qui agissent sur les masses , et soumettent les résistances isolées.

Il est de l'essence du christianisme d'accepter toutes les formes politiques et sociales, de ne pas les attaquer de front , mais de changer peu à peu les mœurs; en sorte que les libertés publiques naissent un jour de ces dogmes qui avaient accepté le despotisme ; en sorte que l'abolition de la servitude est la conséquence naturelle de cette foi , qui avait porté le respect des institutions serviles jusqu'à déposer un évêque esclave.

Voilà la marche du christianisme : aussi rien ne ressemble moins à un affranchissement général que cette prudente initiation des hommes d'alors aux principes et aux habitudes de l'égalité. D'abord, le christianisme s'occupe des affranchis; il oubhe leur ancienne condition ; il en fait des diacres, des prêtres; il efface les distinctions humiliantes. Puis, il fait à l'esclave une famille ; il consacre son mariage par des cérémonies solennelles. L'esclave sort ainsi de la classe des choses ; il re-

devient homme ; et de ce moment , la loi civile s'empare de la révolution que le christianisme a commencée ; elle reconnaît les pécules , l'hérédité des esclaves; elle reconnaît entre leurs maîtres et eux des contrats de métayage , impossibles sous l'empire des vieilles idées ; elle détruit enfin la servitude personnelle ; et de l'esclave, elle fait un serf.

Si le christianisme a procédé par aifranchissements individuels , la convention n'a pas suivi la même marche. C'est en un seul article, et en un article fort simple, fort court, qu'elle a proclamé la suppression de l'esclavage.

Il est vrai qu'une autre loi, dans un autre article également simple et court, donne à la fois le commentaire le plus clair de la première , et le résumé le plus admirable de ses résultats.

Le décret du 1 6 pluviôse an II avait dit : « L'esclavage est aboli dans toutes les colonies françaises. «

Un an plus tard , la loi du 5 thermidor an IK ajoutait : « Dans toutes les colonies françaises, les cultivateurs seront tenus de cultiver leurs terres. »

J'ai voulu signaler ce rapprochement dès l'abord , pour appeler l'attention sur la véritable portée de l'afiranchissement général proclamé en l'an IL Nous allons voir qu'il n'a pu donner ce qu'il promettait , la liberté ; nous allons voir que partout, dans Saint-Domingue libre , comme dans

la Guyane gouvernée de loin par la Fiance, comme dans la Martinique et la Guadeloupe avant l'invasion des Anglais, partout, on comprit que la liberté ainsi proclamée, sans préparation , sans garanties, serait la source de désordres incessants et amènerait l'abolition définitive du travail ; nous allons voir qu'on fit la loi menteuse ; qu'on retira d'une main ce qu'on se vantait d'accorder de l'autre; et que, néanmoins, on ne put éviter les secousses, les souffrances et les périls, que les émancipations générales traînent à leur suite.

Je sais que le décret de pluviôse an II ne doit pas supporter seul la responsabilité de cette crise ; je sais que l'agitation avait commencé dans nos colonies dès l'époque où elles avaient connu le décret rendu par l'assemblée constituante le 3 juillet 1789, décret qui admettait la proposition rejetée l'année précédente par le conseil d'état , d'accorder une députation aux colons de Saint-Domingue; je sais qu'un autre décret de la constituante, celui du 2g juin 1791, en accordant les droits de citoyens actifs aux hommes de couleur nés de pères et de mères libres , avait achevé de mettre aux prises les deux races, qui l'une et l'autre avaient appelé les esclaves à leur secours ; je sais qu'au moment oii la convention vota son fameux décret , le bouleversement était déjà complet dans

nos îles; que les Bellegarde et les Ignace avaient déjà commis à la Guadeloupe les mêmes attentats que commettaient à Saint-Domingue les Jean- François et les Biassou ; je sais que déjà le Cap était incendié; que déjà les commissaires français avaient promis la liberté à tous les esclaves qui viendraient se ranger sous les bannières de la république; que déjà on avait ouvert dans tous les quartiers de Saint-Domingue ces registres qui reçurent la signature d'un si grand nombre de propriétaires d'esclaves , consentant à leur liberté.

Je sais aussi que , parmi les souflfrances et les malheurs de Saint-Domingue, en particulier, il en est peu qui ne puissent s'expliquer par des circonstances étrangères au fait même de l'afFianchissement; qu'ainsi, malgré l'expédition anglaise, et jusqu'à la déplorable descente de Leclerc , la vie et la propriété des colons furent protégées , la suzeraineté de la France reconnue ; que le directoire envoyait à Toussaint Louverture un sabre d'honneur et une paire de pistolets ; que Bonaparte lui écrivait en 1800 : « Si le pavillon français flotte sur Saint- Domingue , c'est à vous et à vos braves noirs qu'on le doit. »

Je prends la constitution adoptée par Saint- Domingue en 1801, et j'y lis : « Il faut tranquilliser les propriétaires al^sents sur la sûreté de leurs

propriétés. » Je lis plus loin : « Dans l'impossibilité où se trouve la France, engagée dans une guerre avec les puissances maritimes , de venir ellemême au secours de la colonie , l'assemblée législative a résolu de soumettre au gouvernement de France une constitution appropriée à ses besoins. » Et plus loin encore : « La propriété des colons non émigrés, ou ayant obtenu leur radiation en France, est garantie. »

Je reconnais que les atrocités commises par les noirs, en 1 802 , furent provoquées par d'autres atrocités moins excusables peut-être. Je ne veux point chercher à qui il faut demander compte de tout le sang versé à cette époque. Je ne veux point chercher si le décret qui rétablit l'esclavage et la traite n'était pas déjà rédigé , quand le premier consul donnait ordre à l'expédition de mettre à la voile. Quoi qu'il en soit, je ne suis pas surpris de voir l'industrie et l'agriculture languir et s'arrêter quelque temps, sur une terre désolée, chez un peuple qui est obligé d'écrire dans sa seconde constitution, celle de l'empereur Dessaline : « Au premier coup de canon d'alarme , les villes disparaissent et la nation est debout ! »

Ce qui me surprend , au contraire ; c'est qu'un gouvernement quelconque , une agriculture et une industrie quelconque , aient pu survivre à de tels

bouleversements ; c'est que Saint-Domingue puisse payer une partie quelconque de cette indemnité , par laquelle elle acheta , sa reconnaissance , en 1826, indemnité qu'elle n'aurait pu solder entièrement ci aucune époque; puisqu'avant 1789, et aux jours de sa plus grande prospérité, ses produits bruts annuels se vendaient i45 millions, qui, représentant un profit net du dixième au plus, n'indiquent pas que son revenu dépassât alors 1 4 millions.

Je ne compte donc pas m'armer des désastres de Saint-Domingue , contre le système des émancipations générales. Trop d'éléments divers sont venus compliquer la situation de cette île , pour qu'il soit possible de déterminer la part de ce système dans les souffrances qui ont précédé, accompagné ou suivi son établissement , et dont les traces ont été si bien effacées depuis.

Autant en dirai -je de la Martinique et de la Guadeloupe, où la guerre étrangère vint modifier ou interrompre l'expérience de la convention. Quant à l'Ile-Bourbon , je n'iii rien à en dire ; car l'assemblée coloniale refusa d'exécuter le décret de pluviôse an II , et maintint les noirs dans l'obéissance.

Mais, ce que je veux faire remarquer, à Saint- Domingue, comme à la Martinique et k la Guadeloupe ; c'est cette législation locale qui , sous le

titre modeste de règlements relatifs à la police rurale , établit uniformément , le lendemain de l'affranchissement, une restriction considérable de la liberté.

Les règlements promulgués dans les îles , par les commissaires mêmes de la convention, proscrivaient d'abord le vagabondage avec une sévérité extrême , et désignaient comme vagabond tout homme non propriétaire et noTi engagé. Ils fixaient, ensuite , les conditions/ôrcee^- du contrat d'engagement , et la part qui devait appartenir , soit au propriétaire, soit à l'engagé, dans le produit des plantations. Enfin , les gouvernements successifs d'Haïti , qui ont conservé avec le plus grand soin, ces germes de contrainte déposés sur le sol de l'île par les hommes qui se sont vantés de l'affranchir , les ont complétés depuis, en rendant plus profonde encore la distinction légale établie , dès l'origine , entre les propriétaires et les engagés, ou cultivateurs, et en déclarant que, pour passer de la seconde classe dans la première, il fallait acquérir une quantité de terrain déterminée , et assez considérable, pour qu'on ne quittât pas aisément la condition de travailleur au service d'autrui.

Ainsi , tout homme qui ne possède pas une plantation d'une certaine étendue, est cultivateur; tout cultivateur doit travailler chez un propriétaire,

fli6 ESCLAVAGE ET TRAITE.

SOUS peine d'aller eu prison ; et les conditions mêmes de ce contrat obligé sont réglées par la loi.

Voilà la liberté donnée à Saint-Domingue, par l'affranchissement général de l'an II,

Voilà la liberté que produirait aujourd'hui encore, un affranchissement général proclamé dans nos îles. Quelle est en effet la première condition que les colons mettent à cette mesure? c'est une loi spéciale contre les vagabonds. M . de Las-Cases vient de le déclarer à la tribune de la Chambre des députés; or, nous connaissons le véritable sens des lois sur le vagabondage.

Je conviens au restequ'un tel régime dépouille l'esclavage de ses caractères les plus odieux. Il donne aux esclaves une personnalité civile, une famille, une propriété. Mais, il conserve le travail forcé; il crée un état mixte, qui n'est pas l'esclavage, et qui n'est pas le servage non plus; car, d'un côté, les engagements sont temporaires, et, de l'autre , le travail est imposé par la loi.

L'exemple de la Guyane, que je vais faire connaître à présent, est bien plus positif encore que ceux dont j'ai parlé jusqu'ici. Nous avons l'avantage de pouvoir l'étudier dans tous ses détails ; tandis que finvasion anglaise a interrompu l'expérience de la Guadeloupt; et de la Martinique; et que l'isolement prolongé d'Haïti ne nous permet

pas de suivre avec certitude toutes les parties de son histoire, ou de pénétrer dans tous les éléments de sa législation.

A la Guyane , au contraire , des actes publics , nombreux, qu'un ancien magistrat de Cayenne, M. Armand, a pris soin de recueillir , permettent d'apprécier toutes les conséquences d'une émancipation , proclamée , accomplie , révoquée par le même gouvernement, dont les résultats ont eu huit années pour se développer , et n'ont pu être gravement modifiés , par la menace momentanée d'une invasion étrangère.

Après avoir rendu le décret de l'an II, la convention jugea qu'il était nécessaire, à' organiser la liberté dans le département de la Guyane française. Elle y envoya un neveu de Danton , le citoyen Jeannet.

Le premier acte de ce commissaire , fut une proclamation , qui déclarait vagabond tout individu non propriétaire, et non engagé. C'est le même système que nous avons vu se produire dans les autres colonies : Les engagements ordonnés, sous peine de prison.

Il paraît que cette mesure fut loin d'atteindre son but, et que le travail fut abandonné par les nouveaux libres ; car nous voyons l'assemblée coloniale prendre, le i6 vendémiaire an III , un ar-

rêté, dont les considérants et le dispositif sont également remarquables : « Considérant que la récolte du coton va se perdre, faute d'être ramassée ; considérant que le service des hôpitaux de la république a été interrompu ; voulant assurer à tous les citoyens, la précieuse indépendance que donne la nature , et que les vertus et le travail conservent seuls; arrête : article premier : tous les ouvriers cultivateurs sont de ce moment en état de réquisition, w

Ainsi , les affranchis , passaient déjà du régime de l'engagement au régime de la réquisition.

Ils se montrèrent fort peu touchés des soins que l'on prenait pour leur conserver la précieuse indépendance, que donne la nature; et fétabhssementdu nouveau système fut l'occasion de graves désordres.

Le 19 pluviôse an III, l'assemblée coloniale recourt à un autre genre de mesure. Elle fortifie la législation contre le vagabondage et l'indiscipline. Elle arrête un règlement, en vertu duquel ; tout citoyen qui ne justifie pas d'un travail ou métier quelconque , doit être emprisonné comme vagabond. La paresse, l'indiscipline, sont punies par les arrêts, les amendes, la privation du salaire , la barre (espèce de gêne). Et ces peines sont prononcées /JrtT le propriétaire , le conducteur des travaux , ou le conseil de discipline ,

composé du propriétaire , de deux cultivateurs à son choix , et de deux au choix de l'atelier.

Pour clore convenablement ces dispositions, dignes en tout du Gode noir, on a soin de déclarer, dans le jargon du temps , que ce règlement ne doit préjudicier en rien, aux droits naturels de ïhomme et du citoyen.

Et qu'on ne pense pas que ces actes fussent désapprouvés par le gouvernement qui avait aboli l'esclavage. Qu'on ne cherche pas à y voir les écarts d'une autorité locale , qui comprend mal les intentions du pouvoir central, ou s'y associe de mauvaise grâce. La convention marchait dans la même voie; et aux termes de son décret du 6 prairial an III, tous les citoyens et citoyennes qui sont dans l'usage de s'employer aux travaux des champs , sont en réquisition pour la prochaine récolte. Tout refus de la réquisition , sera puni comme crime de contre- révolution.

La convention donnait aux anciens esclaves le titre de citoyens et citoyennes. Mais, elle punissait de mort le refus de travail.

Cependant, les nègres ainsi traqués avaient cherché un asile dans la qualité de propriétaires. Ils avaientachetéquelquescoinsdeterre,etse croyaient ainsi à l'abri de la réquisition. D'autres s'étaient réfugiés dans les villes . où ils exerçaient les pro-

l3o ESCLAVAGE ET TRAITE.

fessions de domestiques , de chasseurs ou de pécheurs. L'assemblée coloniale ne s'arrêta pas devant ces prétextes. Elle prit un arrêté, en date du i " fructidor an III , portant : i ° que tout établissement de culture formé depuis le i" messidor sera évacué , et que les cultivateurs devront contracter un nouvel engagement de services ; 2° que ceux qui présenteront un garant solvable, pourront être maintenus , sous peine de prison et d'amende , en cas de mauvais entretien ; 3^ que les personnes ci-devant attachées aux travaux des habitations, sont tenues de sortir des chefs-lieux de canton , sous le délai de dix jours.

Mais le temps avait marché en France; et le commissaire civil , qui avait laissé son oncle au faîte du pouvoir , écrasant la Gironde sous la commune, apprit un jour que Danton venait à son tour d'occuper , au tribunal révolutionnaire , la place de Vergniaud ou de Jensonné , et qu'il était monté à l'échafaud en s'écriant : « J'entraîne Robespierre ! Robespierre me suit 1 »

Le citoyen Jeannet quitta la Guyane , et laissa l'autorité aux mains du gouverneur général Gointet.

Gelui-ci prend, le 28 frimaire an IV, un arrêté motivé par V horrible Jàmine prête à dévorer la colonie, à cause de Xoisheté des cultivateurs. Cet arrêté a pour but de mettre en réquisition, sur toutes

RASES GENERALES. lOI

les habitations abandonnées par leurs propriétaires, et devenues ainsi nationales , tous les citoyens non propriétaires qui ne sont point engagés par un traité particulier , signifié à la municipalité. Ils sont soumis à des peines qui peuvent aller, quand il y a résistance aux opérations du gouvernement, jusqu'au transfèrement en France, pour que leur conduite y soit examinée.

Quoique cet arrêté marquât un mouvement rétrograde dans le régime d'oppression substitué à l'esclavage ; qu'il ne parlât de réquisition que pour les propriétés nationales ; et qu'il ne fit aucune mention de la mort ; les nègres refusèrent de s'y soumettre. Il fallut prendre un arrêté nouveau , aux termes duquel tous citoyens rencontrés en état d'attroupement et armés devaient , s'ils ne se rendaient pas , être réduits par la force des armes , et jugés par une commission militaire , chargée de rechercher les acteurs et complices des complots et attroupements.

Plusieurs exécutions eurent lieu ; l'ordre se rétablit.

Pendant ce temps , Jeannet s'était rendu en France , il y avait trouvé la prédiction de son oncle accomplie. Mais la réaction qui avait suivi la mort de Robespierre avait mal secondé ses prétentions. Il fallut le 1 3 vendémiaire, pour rendre un peu de

faveur au neveu de Danton. Le directoire, à peine installé, le renvoya en Guyane comme son agent particulier. Il y revint au mois de germinal an IV.

Dès le 2 messidor , il prend un arrêté sur les moyens d'assurer la liberté par le travail , et cet arrêté a pour efîët de rétablir au profit de tous les propriétaires la réquisition que Cointet n'avait ordonnée que pour les propriétés nationales , de fixer la durée du travail dû par chaque ouvrier à chaque propriétaire , le tarif d'après lequel ce travail doit être payé , et les peines sévères qui forment la sanction de ce contrat forcé.

Le 1 3 messidor an V, Jeannet se félicite , dans une proclamation , des résultats de son arrêté , qui a retiré de l'oisiveté ces hommes, pour qui travail et servitude étaient synonymes la veille.

Si Jeannet avait profité du 1 3 vendémaire pour supplanter Cointet, le citoyen Burnel profita à son tour, pour supplanter Jeannet, de ce i8 fructidorqui donna lepremier exemple, trop bien suivi, l'année suivante, des déportations à la Guyane.

Le nouvel agent arriva le i8 brumaire an VII , et il fut aisé de reconnaître à son langage l'homme imbu des bonnes et pures traditions de i "793.

'( Quant à moi , dit-il en arrivant , je vous le déclare , le travail ou la mort. En cas de nouveaux troubles, il sera créé une commission mili-

taire, devant laquelle seront traduits tous les cultivateurs qui refuseront d'obéir aux chefs d'ateliers. Cette commission prononcera des peines capitales.

Nous voilà revenus au système qui assimile le refus de travail au crime de contre-révolution. Nous allons faire un nouveau pas. De la réquisition , nous allons passer au confinement.

L'arrêté du 16 frimaire an VII vaut la peine d être lu. « Par le motif, dit-il , que les cultivateurs, s'ils ne sont pas sagement et fortement dirigésy seraient portés, parla facilité de se procurer les choses de première nécessité , à laisser la colonie sans moyens d'existence ; il est arrêté : Tous les cultivateurs sont mis en réquisition. Pendant deux ajinées ils ne pourront sortir de Vhahitation dans laquelle ils sotU actuellement employés.

Le 9 nivôse an VII, arrêté semblable pour les domestiques : « Tous les domestiques actuellement employés , sont engagés pour un an. Ceux qui n'y voudront pas consentir, seront tenus d'aller travailler sur une habitation , où ils resteront en réquisition pendant deux ans . »

L'exécution de ces mesures fut troublée par la menace de l'invasion anglaise. Il fallut appeler le tiers des cultivateurs à la défense de la colonie.

Une tentative d'insurrection eut lieu , et elle était à peine réprimée, quand la nouvelle révolution du 18 brumaire amena son représentant en Gu yane, comme l'avaient fait, avant elle, le i3 vendémiaire , et le 1 8 fructidor. Le choix des consuls fut significatif. Il indiqua clairement la pensée , déjà arrêtée dans l'esprit pratique de Bonaparte, de mettre un terme à cette comédie libérale, et de rétablir ouvertement l'esclavage , que l'on avait tant de peine à maintenir sans l'avouer.

Victor Hugues, qui s'était fait connaître à la Guadeloupe par une fermeté souvent cruelle, vint remplacer Burnel à Cayenne , le 9 nivôse an VIII.

En arrivant, il publia la proclamation si connue des consuls : « La constitution de l'an III périssait.... »

Une autre publication ne tarda pas à suivre celle-là ; et la loi du 3o floréal an X , annonça aux nègres de la Guyane, que l'esclavage était maintenu , dans les colonies françaises , conformément aux lois et règlements antérieurs à

Un tribunal spécial fut créé. C'était une précaution inutile; et déjà, les vieux usages, interrompus depuis huit années, avaient repris tout leur empire , quand un arrêté des consuls, en date du 16 frimaire an XI, vint organiser l'applica-

tion de la loi du 3o floréal , en déclarant , que les individus portés sur les rôles d'une propriété, y sont attachés irrévocablement , et ne peuvent , ni s'y soustraire eux-mêmes , ni être aliénés arbitrairement par le propriétaire ; que les individus, qui sont devenus propriétaires depuis la liberté, et qui n'ont sei^i, ni comme domestiques , ni comme cultivateurs , ne redeviendront pas esclaves , à la condition du payement au maître de leur valeur estimative comme esclaves. »

Depuis cette époque , les noirs de Cayenue ont encore eu un jour de liberté. Ce fut en janvier 1809, quand les Anglais et lesPortuguais attaquèrent sérieusement la colonie. Mais le lendemain de la capitulation , le chef du gouvernement portugais , Manoël Marquez , publia une proclamation en ces termes : v Tous les nègres esclaves sont tenus de prendre leurs travaux accoutumés, sous peine de cent coups de fouet. »

Ce fut la fin, et une digne fin. On ne pouvait naieux clore cette période de liberté !

On me pardonnera d'avoir donné avec tant de développement l'histoire de l'affranchissement général à la Guyane.

Cette histoire est instructive , et nous sommes trop heureux de pouvoir l'étudier dans ses moindres détails. Quant à moi , je le dé-

l36 ESCLAVAGE ET TRAITE,

clare , alors même que je ne connaîtrais que l'issue déplorable, honteuse, de cette expérience, la seule qui se soit ainsi accomplie au grand jour , sans trouble extérieur , pendant un espace de temps considérable; je serais certain que la liberté véritable et complète n'avait pas été produite par l'émancipation générale de l'an II. On ne ramène pas deux fois de suite et sans résistance à leur chaîne, des hommes qui ont été réellement libres. Il faut des coups de fusil , et du sang versé, pour rétablir l'esclavage; quand il a cessé d'exister. Mais , ici , pour le substituer aux engagements, à la réquisition ou au confinement; il a dû suffire d'un ordre de Victor Hugues, ou du fouet de Manoël Marquez.

L'expérience anglaise ne peut être aussi concluante, puisqu'elle n'est pas terminée. Cependant, il n'est point inutile de pressentir, d'après les dispositions mêmes du bill, d'après les résultats constatés jusqu'ici, et consignés, dans le rapport adressé en i835 à lord Glenelg, par M. Jhonn Innés, de pressentir, dis-je, les conséquences définitives que doit amener cette grande tentative d'émancipation générale. Si nous voyons se manifester dès aujourd'hui dans les îles anglaises, ces symptômes alarmants d'abandon des cultures et de dépréciation des propriétés, qui ont provoqué

BASES GÉNÉRALES. 1 St

le maintien du travail forcé à la Guyane , comme elles l'avaient provoqué à la Martinique , à la Guadeloupe , à Saint-Domingue, et dans toutes les colonies, où l'émancipation en masse a eu lieu; il sera permis de supposer que le bill de la Grande- Bretagne, doit être aussi impuissant à produire une liberté complète, que l'ont été, avant lui, les autres afFrancliissements généraux.

Nous avons déjà vu que, selon l'usage, aucune préparation sérieuse n'avait précédé cette grande mesure ; et c'est un preriiier et grave motif pour mettre en doute son succès. J'ajouterai que sa généralité ne peut s'expliquer en présence des différences matérielles et morales, qui séparent profondément les diverses colonies auxquelles il s'applique .

N'importe. Examinons le bill en lui-même , et dans ses résultats immédiats.

Le bill est fort long, et cependant il ne contient, à vrai dire , qu'une seule et unique disposition : l'indemnité des propriétaires.

Après avoir déclaré que la somme de 20 millions sterling sera répartie par des commissaires, entre les dix-neuf colonies anglaises, les Bermudes, les îles de Bahama, la Jamaïque, Honduras, les îles Vierges, Antigues, Montferrat , Névis, Saint- Christophe , la Dominique, lesBarbades, la Grenade , Saint-Vincent , Tabago, Sainte - Lucie ,

l38 ESCLAVAGK V.T ÏRAITI:).

la Trinité, la Guyane anglaise, le cap de Bonne- Espérance et l'île Maurice; que les commissaires répartiront , d'après le nombre et la valeur moyenne des esclaves de ces colonies; que la sousrépartition entre les propriétaires de chaque colonie, se fera d'après le nombre des esclaves et la catégorie à laquelle ils appartiennent; il ne s'occupe réellement d'autre chose que de fixer le temps d'apprentissage.

Or, l'apprentissage n'est point, comme on aime h le supposer d'abord, une sorte de transition ménagée entre l'esclavage et la liberté , un moyen de donner aux nègres les lumières, les habitudes, la préparation morale qui leur manquent. L'apprentissage n'est que le solde , l'appoint de l'indemnité insuffisante accordée aux propriétaires; c'est le complément de la pensée unique dubill.

S'il en était autrement , le temps d'apprentissage serait plus long; il serait marqué par des soins plus assidus donnés h l'éducation des nègres; il précéderait l'affranchissement au lieu de lui succéder ; il instituerait surtout le travail libre, qui seul peut mijrir l'esclave pour l'indépendance qu'on lui destine; qui seul peut lui donner le sentiment de son intérêt propre , de sa propre responsabilité; qui seul peut le rclev(?r par l'accomplissenienl

d'une tâche volontaire; qui seul peut lui faire aimer cette existence laborieuse, à laquelle il ne peut renoncer un jour, sans danger pour lui-même et pour les autres. Or, si le bill anglais réserve aux nègres la jouissance d'un jour par semaine pendant l'apprentissage , il les oblige à payer leur lioue et leurs outils, du produit de ce travail prétendu libre ; et du reste , il ne les excite par aucun intérêt sérieux à employer utilement cette journée que l'usage des colonies leur abandonne depuis longtemps.

Mais, le véritable but de l'apprentissage a été indiqué clairement par les discussions anciennes et récentes du parlement. Il a été soutenu au nom des propriétaires, combattu au nom des esclaves. C'est tout dire. Et à défaut des discours officiels , on trouverait une explication suffisante dans le bill lui-même , qui en établissant une différence de deux années, entre l'apprentissage des domestiques et celui des esclaves ruraux , n'a eu d'autre motif que le service constant des premiers , qui doivent ainsi payer plus promptement à leurs maîtres, cet appoint que le trésor a voulu laisser à la charge des esclaves eux-mêmes.

Au reste, l'apprentissage tel qu'il vient d'être établi par le bill , n'est pas une nouveauté dans la

législation britannique. Un statut d'Elizabeth

l4^ ESCLAVAGE ET TRAITE.

avait ordonné que les enfants pauvres, seraient placés jusqu'à un certain âge chez les fermiers de leur paroisse , et que ceux-ci seraient tenus de leur donner la nourriture et le logement, en échange de leur travail. Ce n'était pas un moyen de moralisation. C'était un marché prescrit par la loi. Hé bien ! la loi prescrit le môme marché aux colonies. Seulement, il ne s'agit plus d'enfants; et on suppose que le marché sera assez avantageux aux propriétaires d'esclaves , pour qu'ils puissent rabattre quelque chose de leurs prétentions.

Le bill n'a donc eu qu'un seul objet ; régler l'indemnité due aux propriétaires d'esclaves. 11 leur a accordé une partie du prix en guinées, l'autre en prolongation du travail forcé. Mais ilse trouve quela première partie est beaucoup trop faible, et que la seconde est souvent nulle, ou même onéreuse. De là, l'indignation et les cris de détresse delà plupart des colons anglais. De là , la dépréciation presque universelle des propriétés coloniales. Le but unique du bill n'a pas été atteint. Les propriétaires sont fort mécontents. L'insuffisance de l'indemnité en est-elle seule cause ? c'est ce qu'il est temps d'examiner.

Nous avons des renseignements exacts sur onze des colonies anglaises. 11 faut les parcourir rapidement, et leur demander d'abord si l'on se montre

BASES GÉNÉRALES. l4t

en général satisfait des résultats déjà connus du bill , et rassuré sur l'avenir; si en conséquence, le prix des propriétés se maintient; si de nouveaux capitaux sont engagés dans les exploitations; si l'on néglige, comme inutile, l'appel de travailleurs étrangers. 11 faut rechercher ensuite s'il n'existe pas une cause spéciale et indépendante du bill , qui dans quelques-unes des colonies, explique en tout ou en partie leur situation actuelle. Il faut pénétrer enfin dans les détails de l'exécution du bill, et s'enquérir de l'intérêt que les apprentis attachent au temps de liberté qu'on leur assure , de l'emploi qu'ils en font, de l'activité avec laquelle ils s'acquittent de leur travail dans les jours réservés aux maîtres , de leur empressement à faire entrer leurs enfants en apprentissage , enfin , de la conduite des nègres déclarés libres par le bill.

Une analyse succincte établira clairement que, sur les onze colonies, une seule, An ligues , doit à des circonstances entièrement spéciales une prospérité qu'on regrette de ne pas trouver ailleurs; que trois autres, la Barbade, Saint- Christophe , Sainte-Lucie, ont été préservées jusqu'à présent, et par des causes particulières , de ces symptômes de décadence qui se manifestent , à des degrés différents, mais toujours avec évidence , dans les colo-

l42 ESCLAVAGE ET TRAITE.

nies les plus importantes et les plus nombreuses , à la Grenade, à la Guyane, à la Trinité, à Saint- Vincent, à Névis, à la Dominique et k la Jamaïque.

A Antigues, les planteurs ont atl'ranclii en un seul jour 3o,ooo esclaves, que le bill leur donnait le droit de conserver six années en qualité d'apprentis ; et depuis l'affranchissement , les baux des terres se sont élevés.

Ces faits en disent plus que toutes les déclarations, plus que tous les témoignages, sur le sentiment de sécurité qui domine dans cette colonie.

Mais, à Antigues, se trouvent réunies les deux circonstances les plus favorables que puisse rencontrer un affranchissement général, l'éducation morale et religieuse des noirs, l'appropriation de toutes les terres .

J'ai ditplushaut que l'éducation rehgieuseet morale des noirs se conciliait mal avec l'impatience ordinaire des affranchissements généraux ; et l'exemple d' Antigues confirme bien plus qu'il ne contredit cette assertion; car ce serait folie de compter partout sur le zèle volontaire d'une mission aussi active que celle des frères moraves. Ce serait folie de supposer que tous les conseils coloniaux montreraient, pour seconder cette œuvre, l'intelligence et la générosité qui se sont manifestées à Antigues.

BASES GÉNÉRALES. l^'6

J'ai ajouté que rien ne pouvait suppléer les garanties individuelles , et que les soins donnés à la masse des esclaves ne pouvaient créer seuls un état de choses exempt de périls. L'exemple d'Antigues vient encore à l'appui de ma pensée ; car l'action religieuse des frères moraves a eu besoin d'y trouver un auxiliaire puissant dans l'accident matériel dont j'ai fait mention , l'appropriation générale des terres.

Pour juger de l'importance de cette garantie, il suffirait de se représenter l'attraction presque irrésistible que doivent exercer sur les nègres ces solitudes inhabitées qui occupent le centre de la plupart des colonies, et particulièrement des nôtres. Là, indépendance absolue; là, quelques occupations sans fatigue , la chasse , la pèche , le défrichement d'un coin déterre, fournissant àl'entretien d'une famille. Partout où existent ces fatals refuges , il est bien difficile d'empêcher la dispersion , d'abolir la servitude sans abolir le travail. L'éducation morale et religieuse des nègres serait loin d'écarter entièrement de tels périls.

Lorsque, au contraire, il n'existe pas un seul arpent qui n'ait son propriétaire, la dispersion de vient impossible, le travail forcé survit nécessairement à l'esclavage , les nouveaux libres restent à la discrétion de leurs anciens maîtres, qui peu-

l44 ESCLAVAGE ET TRAITE.

vent les rançonner à leur gré , et qui fixent le taux de leur salaire de telle façon , qu'ils soient obligés pour vivre, de travailler autant d'heures que lorsqu'ils étaient esclaves.

C'est précisément ce qui s'est passé à Antigues. Le jour même où ils abolissaient l'apprentissage, les planteurs établissaient d'un commun accord le tarif qu'il leur était permis d'imposer. Ils fixaient à 1 schelling 9 deniers par jour , le salaire des ouvriers employés aux sucreries. Il en résultait, qu'en travaillant un peu plus de quatre jours, ceux-ci gagnaient leur nourriture de la semaine (les propriétaires fournissant d'ailleurs l'habitation , le jardin, elles frais de maladie). Qu'arriva-t-il? Le travail se renferma sur-le-champ dans les limites établies parle tarif. 11 fut impossible d'appeler sur les plantations, les affranchis qui avaient assuré leur subsistance ; et les propriétaires efiVayés , eurent recours au moyen unicpie, mais puissant , dont ils disposent encore, pour maintenir le travail sur l'ancien pied. Us annoncèrent l'intention d'abaisser les salaires. Cette simple menace ramena la plupart des nègres; mais on pense qu'il sera nécessaire de la réaliser bientôt, et de contraindre, par le besoin, ceux qu'on ne peut plus contraindre par le fouet.

Je conclus, d'une part , que le succès n'est pas aussi complet à Antigues , qu'on l'a prétendu. De

l'autre , qu'il est dû , en dépit des dispositions du bill , et de la généralité de la mesure , à la préparation tout exceptionnelle que la population noire a reçue , et principalement à la circonstance matérielle, qui la livre à la merci de ses anciens maîtres.

Je suis d'autant plus autorisé à considérer ce dernier fait comme le plus important et le plus décisif; qu'à la Barbade , où les mêmes soins n'ont pas été donnés à l'éducation morale et religieuse des esclaves , la possession par les blancs, de toutes les terres cultivables, a suffi pour amener des résultats presque aussi satisfaisants.

Là, comme à Antigues , les noirs se sentent condamnés pour toujours à la condition de prolétaires et de travailleurs. Comme à Antigues, la valeur des terres s'accroît, ou tout au moins, se maintient. Seulement , les colons de la Barbade n'ont pas été jusqu'à l'abolition immédiate de l'apprentissage ; et quelques troubles qui ont suivi la promulgation du bill , ont établi entre les deux îles une différence, dont il est juste d'accuser le défaut de préparation morale dans la seconde.

A Saint-Cliristophe , la période d'apprentissage n'a été signalée jusqu'ici par aucune diminution sensible du travail.

On attribue cet heureux résultat à la vigueur

l/\G ESCLAVAGE ET TRAITE.

avec laquelle a été réprimée Témeute chi 8 août,, causée par la promuli>atioiî dubill.

Je lie nie pas l'ellicacité d'une telle cause. Je reconnais que les mesures énergiques produisent sur l'esprit des nègres une impression profonde et durable. Mais il y aurait une grande imprudence à fonder sur ce souvenir seul l'espérance de la continuation du travail , après l'expiration de la période d'apprentissage. Les colons y comptent si peu, qu'ils engagent dès à présent des ouvriers européens. Ils trouvent d'ailleurs un avertissement dans le mauvais succès des tentatives faites par la société d'agriculture de Saint-Christophe pour encourager le travail libre sur les sucreries. Depuis plusieurs années , elle promet une prime assez forte h tout ouvrier libre qui aura travaillé pendant six mois chez le même maître à la culture ou à la fabrication du sucre; un seul avait mérité la prime, à l'époque où M. Jhonn Innés a visité l'ile.

J'aurais plus de confiance au maintien du travail dans l'île de Sainte-Lucie , où une cause en apparence frivole doit exercer un jour, sur k conduite des nègres hbres, la même influence quV'Ue exerce dès à présent sur celle des apprentis. Sainte -Lucie a appartenu à la France, et les esclaves y ont convservé le goût le plus immodéré pour les parures et les colifichets. Ils ont donc des besoins inconnus îj

leurs frères des autres colonies , et dont la satisfaction exige des efforts, que le soutien de leur existence ne rendrait pas nécessaires. Sous ce ciel brûlant , sur ce sol fécond , où les vêtements les plus légers suffisent , où les aliments naissent en foule , et sans être sollicités par un long travail , le noir qui a cessé d'être esclave n'a plus rien à demander k son maître , s'il trouve devant lui des forêts vierges , des terres incultes , et si lui-même ne s'est pas créé des besoins factices. A défaut de l'appropriation des terres, le goût de la parure est la plus forte de ces chaînes, que ne brise pas un bill d'émancipation .

La Grenade forme la transition entre les colonies prospères et celles qui ne le sont plus. Quoique le système d'apprentissage y marche mieux que les colons ne l'avaient espéré , on commence à y pressentir les souffrances qui suivront inévitablement l'entrée en jouissance de l'entière liberté, et plusieurs colons parlent de se rendre en Allemagne, pour y engager des familles de travailleurs.

A Saint-Yincent, le malaise est déjà plus général et plus complet. L'établissement de l'apprentissage y a été marqué par des refus detravail, qu'il a falhi réprimer. On se plaint du mauvais état des cultures, et on est convaincu que plusieurs d'entre elles ne pourront être continuées. Aussi, les plan-

l48 ESCLAVAGE ET TRAITE.

teurs évitent-ils toute mise en dehors de capitaux. Des symptômes trop visibles leur interdisent les opérations qui engageraient l'avenir ! Aucun enfant au-dessous de six ans n'a été mis en apprentissage; et quant au travail extraordinaire, on ne l'obtient guère que lorsqu'il s'agit de servir dans l'intérieur ou autour des bâtiments.

A la Dominique , même inquiétude , fondée sur les mêmes motifs. Bien que l'île ait appartenu aux Français , comme Sainte-Lucie, les nègres n'y sont pas aussi avides de colifichets , et le mauvais emploi de leurs jours de liberté témoigne assez de la simplicité extrême de leurs besoins.

A Névis , des faits plus graves ont jeté l'alarme parmi les propriétaires. Des pièces de cannes ont été volontairement incendiées ; et l'assemblée coloniale pourrait bien , en désespoir de cause , et par un motif fort différent de celui qui a déterminé les colons d'Antigues , proposer la libération immédiate.

A la Guyane , on ne doute pas que la fabrication du sucre ne devienne impossible , après l'expiration de l'apprentissage , et l'on s'occupe activement des moyens d'attirer dans la colonie , des ouvriers européens.

En effet, les apprentis manifestent par toute leur conduite, l'intention d'abandonner les cul-

BASES GÉNÉRALES. t^g

tures pénibles. Dès à présent, on ne peut obtenir d'eux que le tiers ou la moitié des anciennes tâches. Le travail extraordinaire s'achète à un prix excessif; et telle est l'indifférence des nègres , que beaucoup ont refusé le jour réservé auquel on attache tant de prix dans la plupart des colonies, et ont préféré travailler tous les jours pour leur maître, pendant un nombre moindre d'heures. Il y a plus; aucun des nègres, déclarés hbres parlebill comme ayant touché le sol anglais , n'a continué à travailler la terre , et sur 9,873 enfants affranchis par le même acte , aucun n'a été mis en apprentissage.

A la Trinité , les planteurs sont presque unanimes à penser, qu'à l'expiration de l'apprentissage, il deviendra impossible de continuer les cultures. Ils ont déjà fait venir, pour essayer de combler les vides, des travailleurs de divers pays.

Il est vrai que deux circonstances particulières viennent aggraver singulièrement la situation de cette île. C'est, d'un côté, le désordre complet de la législation , causé par le mélange des lois espagnoles et anglaises ; c'est surtout l'abandon de la presque totalité du territoire , dont la quatorzième partie à peine est cultivée; et l'existence dans l'Est d'une tribu considérable de noirs libres, provenant d'abord du licenciement des Black Troops, puis, des noirs trouvés sur les bâtiments-

l50 ESCLAVAGE ET TRAITE.

négriers, enfin, des nègres marrons réfugiés de tous les quartiers de l'île. On comprendra sans peine quelle excitation doit exercer sur l'esprit des apprentis le voisinage d'une telle colonie ; et l'on ne sera pas étonné d'apprendre que, deux mois après la promulgation du bill , on comptait à la Trinité 3,ooo marrons sur 24,000 apprentis.

Est-il nécessaire d'ajouter que les nègres libres ne travaillent que pour satisfaire aux besoins les plus restreints, et que les apprentis, afin de mieux annoncer leur résolution de marcher dans la même voie , ont préféré, comme à la Guyane, la diminution des heures de travail à la jouissance d'un jour réservé ?

Mais l'expérience la plus intéressante à observer est celle de la Jamaïque, car cette île a une véritable importance ; elle est pour l'Angleterre ce que Saint-Domingue était autrefois pour la France. Le succès à la Jamaïque couvrirait tout ; comme l'insuccès à la Jamaïque est la condamnation sans appel de la marche suivie par l'Angleterre.

Or , personne n'y doute plus des déplorables effets du bill. Depuis plusieurs années les récoltes sont misérables ; la diminution graduelle de la culture du sucre ne permet pas d'espérer qu'elle survive à l'apprentissage ; limportation

BASES GENERALES. IDI

ûes ouvriers européens est encouragée par des primes énormes , et la plupart des propriétaires (ce qui est plus grave ) règlent leurs comptes de manière à se retirer de l'île en 1 840.

Plusieurs causes spéciales concourent avec les résultats ordinaires de l'afFranchissement général, à rendre extrêmement critique la situation de cette colonie.

D'un côté , les plantations appartiennent pour la plupart à de grands propriétaires anglais , dont la présence pourrait avoir l'influence la plus heureuse ; mais qui abandonnent leurs intérêts à des procureurs fondés , indifférents au développement moral de la race nègre , et tout à fait impropres à établir quelque sympathie entre les deux populations. Ces souverains de bas étage, qui quelquefois régissent ou sont censés régir des propriétés distantes de plus de cent milles , et renfermant une population de dix mille âmes , entretiennent à la fois l'ignorance des noirs, et leur haine contre les blancs , plus implacable à la Jamaïque que partout ailleurs.

Ce n'est pas tout. La haine dont je viens de parler s'était déjà manifestée en i83i par une grande révolte; et le bill d'émancipation, accueilli dans les autres colonies comme un bienfait , est apparu dans celle-ci comme une vcrita])le conquête, comme

l52 ESCLAVAGE ET TRAITE.

une concession forcée de la métropole ; difiërence bien importante et bien regrettable.

Enfin, la Jamaïque a sa colonie noire, ainsi que la Trinité. Elle aussi , laisse sans culture la plus grande partie de son territoire , et dans les retraites inaccessibles de ses montagnes bleues , elle voit se former depuis long-temps le noyau d'un peuple libre, qui peut devenir un jour redoutable. Le gou' vernement de la Grande-Bretagne , qui le croirait ? a été obligé de traiter avec le gouvernement des nègres marrons. Il a reconnu son indépendance. La colonie vit en présence de cet ennemi encore obscur, que la libération complète grandira sans doute, et qui menace son avenir.

Je ne m'appesantirai pas sur les considérations que fait naître en foule cette esquisse de la situation actuelle des îles anglaises. J'ai fait connaître ce qui est , et je n'ai pas la prétention de prédire ce qui sera. La Providence réserve peut-être à cette grande et généreuse tentative , une issue plus heureuse que celle qui semblerait probable aujourd'hui. Nul ne le désire plus sincèrement que moi. Mais j'ai dû montrer que les résultats connus de l'expérience britannique étaient loin de contredire les leçons de l'expérience française. J'ai dû prouver combien il est difïicile d'espérer que ce nouvel affranchissement général soit plus capable que ceux

qui l'ont précédé, de produire à la fois la continuation du travail et de l'ordre , et une liberté complète.

A quoi bon , me dira-t-on , à quoi bon une liberté complète ? Les affranchissements généraux seront-ils proscrits par ce seul motif, qu'ils ne peuvent établir sur le-champ une égalité entière entre les blancs et les noirs ? Oui , je le déclare, ce motif (et il n'est pas seul) suffirait pour m'empécher de recourir aux affranchissements généraux.

C'est dire que je oe puis adhérer ni au système de tutelle avec engagements à terme, recommandé par la société de la morale chrétienne, ni au système de curatelle proposé depuis, ni même un système de métayage , présenté avec tant d'autorité et de science par M. de Sismondi. Oui , tout en reconnaissant les services que peut rendre le contrat hbre de métayer, substitué à l'esclavage; tout en admettant la convenance de faciliter ce genre de convention entre l'ancien maître et le nouvel affranchi; je ne puis me résigner à le rendre obligatoire , parce que ce serait restreindre la liberté , et que rien ne me paraît plus dangereux.

Ce serait assez pour justifier cette répugnance, de ce qui se passe de nos jours dans nos propres colonies. Là , ou n'accordait autrefois que des libertés incomplètes; l'esclave affranchi ne montait

l54 ESCLAVAGE ET TRAITE.

pas ail niveau du blanc. Il ne jouissait pas dci mêmes droits et des mômes prérogatives. Qu'en est-il résulté ? Que la classe de couleur méprisée par la classe blanche , cherchait h se distinguer de la race noire , en s' éloignant des travaux qui auraient semblé fortifier une assimilation conservée implicitement par les lois. En abrogeant ces lois , en établissant fégalité absolue , on a plus fait qu'on ne se l'imagine pour la bonne harmonie des races , pour la conservation du travail dans nos îles, pour la solution future du problème de l'émancipation.

Examinez les ressorts les plus intimes de notre nature morale ; consultez l'expérience de tous les peuples et de tous les temps, et vous reconnaîtrez ce qu'a de périlleux et d'insensé la concession d'une liberté incomplète, d'une liberté qui marche sans l'égalité. Voilà des hommes k qui vous avez donné des droits , des forces , des moyens d'action qui leur manquaient autrefois ; et vous prétendez qu'ils n'useront ni de leurs droits, ni de leurs forces pour renverser l'impuissante et ridicule barrière placée entre eux et vous ! et vous ne craignez pas que leur effort pour la briser ne les entrauie au delà du but î

Que sera-ce, si ces hommes sont d'une autre race que vous; si finjurc ne s'adresse plus aux individus, mais à la race? Si votre loi ne signifie plus seulement ; « Tu ne seras pas mon égal parce que

BASES GÉNÉRALES. l55

tu as été esclave ! » Mais « tu ne seras pas mon égal parce que tu es noir ! » Que sera-ce, si vous parquez ainsi , si vous réunissez contre vous ces hommes, qui seront redoutables , tant qu'ils ne vous seront pas assimilés I

Ah ! je comprends que l'inégalité ait pu se maintenir à Saint-Domingue; parce que là, tous sont d'une même race ; le propriétaire est noir comme le travailleur. Bien plus , tous ont été esclaves. Dès lors, rien d'injurieux dans les distinctions établies par la loi , parce qu'elles ne sont fondées sur aucune distinction orisçinelle et ineffacable. Point de barrière à renverser , parce que tous peuvent monter au rang de propriétaires , parce que tous peuvent descendre au rang de travailleurs.

Mais, chez nous , classer les affranchis , c'est les ranger en bataille.

C'est le vice inévitable des affranchissements généraux, de demander à l'homme de couleur, les garanties qu'il n'a pas su demander à l'esclave; de

placer après la liberté ce qu'il fallait mettre avant. Le système des affranchissements individuels

évite cet écueil. Il ne promet rien qu'il ne tienne;

il ne produit pas , sous le nom d'hommes libres ,

des incapables , des mineurs , mais des citoyens.

Quelle méfiance aurait-il à conserver contre ces

l56 ESCLAVAGE ET TRAITE.

noirs , qui ont fourni une à une toutes les preuves de leur moralité, de leur activité, de leur aptitude, et qui viennent seuls, pauvres et nus, se perdre dans une foule à laquelle ils ne demandent que l'oubli de leur origine ? 11 peut leur donner, au lieu des habitudes fausses et serviles de la demiliberté , au lieu de la paresse et des vices, qui sont le partage de toutes les classes suspectes , au lieu de ces mœurs sans énergie et sans dignité des affranchis d'autrefois , il peut leur donner une éducation que rien ne remplace, parce que, seule , elle instruit des devoirs par l'exercice des droits, et fait naître ce précieux sentiment de la dignité humaine , inséparable du sentiment de la responsabilité , l'éducation de la véritable indépendance. Quelqu'un serait-il tenté de soutenir que les affranchissements individuels sont aussi impuissants que les affranchissements généraux à produire la liberté complète , et viendrait-il appuyer cette assertion de l'exemple des affranchissements individuels de Rome et du moyen âge ? Je répondrais qu'à la vérité , l'affranchi romain devenait client , et que l'affranchi du moyen âge devenait serf; mais que, dans cette position, ils se trouvaient au niveau du peuple d'alors ; qu'ils obtenaient , dans le sens de la civilisation de ce temps , une liberté complète. A Rome , le patronage était

BASES GÉNÉRALES. iS'J

la relation ordinaire, générale, et il n'était pas nécessaire d'avoir passé par l'esclavage pour se trouver client d'un patricien , à une époque où Lacédémone était cliente des Glaudius, où les Marcellus rangeaient la Sicile sous leur patronat.

Autant en dirai-je des affranchis du moyen âge. Qu'en aurait-on fait, sinon des serfs? Fallait-il , pour leur donner une liberté complète , les élever au rang de seigneurs ? Non , ils entraient nécessairement dans la condition du grand nombre ; et c'est ce que je réclame aujourd'hui pour nos esclaves. Ne leur imposez pas le servage par respect pour les traditions historiques , car ce serait prendre l'histoire à contre-sens. Les affranchissements individuels doivent en faire aujourd'hui des citoyens , en vertu du même principe qui en faisait autrefois des serfs ou des patronés.

J'ai dû étabhr avec force les motifs qui m'obligent à repousser les affranchissements généraux. C'est, en effet, la question la plus grave peut-être que présente le problème de l'émancipation. De sa solution , dépend tout le reste ; et ici , choisir son point de départ, c'est s'engager sans retour dans l'une ou fautre de ces voies si différentes, qui sont censées conduire au même but. Dans ce choix décisif, je n'ai pas dû écouter le premier mouvement de mon cœur, mais les aver-

lissemenls de ma raison. Il est vrai, que j'ai été bientôt dédommagé de ce sacrifice: car il arrive rarement, Dieu merci , que le cœur et la raison fassent un long divorce, et je n'ai pas seulement trouvé dans le système des afFrancliissements individuels, les garanties que ma prudence exigeait ; j'y ai trouvé la satisfaction plus complète de mes vœux de liberté , de mes profondes sympathies pour la race esclave.

On me reprochera peut-être d'avoir passé sous silence un des motifs qui pourraient sembler les plus propres h déterminer un grand nombre d'esprits en faveur de mon système; de n'avoir pas parlé des répugnances si vivement manifestées par les colons contre les affranchissements généraux ; répugnances que ne saurait exciter un système qui cherche sa base dans les usages mêmes des colonies, qui ne hasarde rien , ne compromet rien , opère la transformation peu à peu , ne donne jamais une liberté sans exiger en échange une garantie , et n'ordonne jamais un sacrifice sans en apporter la compensation. Certes, nul n'est plus frappé que moi des services immenses que pourraient rendre à fœuvre dillicile dont nous nous occupons le concours et l'appui des propriétaires d'esclaves. Mais, la vérité pouvait se passer de cet argument, et j'aurais éprouvé un regret

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iii'ofoiicl , si , en y mêlant des considérations de ce i^enre , j'avais pu donner, à une conviction assise sur la nature même des choses , l'apparence d'une concession faite aux menaces et aux préjugés des personnes.

Ce que j'ai dit pourrait me dispenser de discuter la proposition dont la chambre des députés est saisie en ce moment. Elle repose sur le principe de la généralité ; et par cela seul, elle est inadmissible, selon moi.

Cependant, je ne puis m'empêclier de faire ici quelques réflexions rapides sur ce projet dicté par une pensée que j'honore , et qu'il est d'autant plus nécessaire d'examiner avec sévérité , de condamner môme sans réserve , qu'il peut compromettre une belle cause en voulant la servir , et que le noble dessein d'affranchir la race nègre risque de demeurer étouffé sous le poids des récriminations légitimes qu'une combinaison aussi vicieuse soulèvera de tous les côtés.

Le projet de loi tout entier est renfermé dans les deux premiers articles, ainsi conçus : « A dater de la promulgation de la présente loi , tout enfant qui naîtra dans les colonies françaises sera hbre , quelle que soit la condition de ses parents. Les enfants nés de parents esclaves resteront confiés aux soins de leurs mères , et une indemnité annuelle

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de 5o fr. par tête d'entant sera allouée aux propriétaires des mères pendant dix années consécutives. »

Je dis qu'il n'y a pas autre chose dans le projet. Qu'importe, en effet, queM. Passy cherche à y joindre d'autres dispositions , excellentes en ellesmêmes , mais frappées d'impuissance par le principe de la loi? Qu'importe qu'il établisse le rachat forcé pour les esclaves dont il affranchit les enfants? Qu'importe qu'il fasse intervenir le gouvernement dans la libération des esclaves unis par le mariage? Nul ne s'inquiète beaucoup de ces quelques libertés, qui viendront en aide à la mort, pour réduire et effacer enfin entièrement la génération qu'on réserve à Vesclavage. Il n'y aura là ni un grand avantage pour les nègres , ni une grande perte pour les colons. L'esclavage, une fois circonscrit, sera mort; et fou a eu cent fois raison, dans la discussion qui a précédé la prise en considération du projet , de négliger les dispositions secondaires qu'il renferme , et de ne s'occuper que de celle qui les domine, ou pour mieux dire, les absorbe toutes : Taffranchissement des enfants à naître.

C'est bien \k une émancipation générale. Mais elle ne s'annonce pas franchement comme telle. Un même jour ne veria pas une race entière secouer ses fers. Est-ce un progrès? Je suis loin de

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le penser. Il n'y a pas d'émancipation générale proprement dite qui ne me parût préférable, et de beaucoup.

Je sais que ce mode d'aJBfranchissement n'est pas nouveau ; et sans citer d'autres exemples, depuis le 4 juillet 1 799 , tous les enfants d esclaves qui naissent à New-York sont libres. Mais, pour répéter ici une remarque que j'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion de faire, tous les moyens sont bons, quand le nombre des esclaves est faible. Appliquez un faux sj^ème à des individus isolés; vous n'amènerez que des souffrances isolées. Appliquez-le à une grande masse , la paix et la sécurité publiques y périront. L'exemple de Nevs^-York n'est donc pas concluant pour nos colonies , et il faut examiner en elle-même la proposition de M. Passy.

Ma première remarque porte sur le refus complet de l'indemnité due aux propriétaires d'esclaves. L'auteur du projet a reconnu lui-môme que les 5o fr. qu'il accorde pendant dix années, ne peuvent représenter que l'entretien des enfants affranchis. A ses yeux, findemnité véritable se trouve sans doute dans l'abandon qu'il fait aux propriétaires de tous les individus nés avant la promulgation de la loi. Il paraît avoir raisonné comme le gouvernement lui-même, qui proposait, il y a peu de temps, à nos colonies, un projet ayant pour effet de ra-

eheter les enfants au-dessous de douze ans , en échange de leur travail pendant un certain nombre d'années.

Je conçois que de semblables plans alarment profondément les colons. Ils ont bien le droit de trouver dérisoire cette compensation de l'esclavage par l'esclavage. Us ont bien le droit de s'écrier : Niez franchement notre propriété; déclarez ouvertement que vous la supprimez sans indemnité , comme illégitime ; mais n'annoncez pas que vous voulez la payer , et que son prix consistera dan^sa continuation pendant un certain nombre d'années. Que penseriez -vous de l'homme qui, voulant acheter votre maison, vous dirait : Elle vaut cent mille francs , et en rapporte cinq mille. Hé bien ! au lieu de m'en emparer sur-le-champ, je vous la laisserai encore pendant vingt années ; et vous retirerez ainsi la valeur complète de cet immeuble !

Je n'aurais point insisté sur cette lacune, qu'un amendement peut combler, et qui ne répond certainement pas à une conviction sérieuse de M. Passy , si le fond même de sa proposition ne me semblait exprimer une erreur radicale et sans remède.

Qu'on porte successivement les yeux sur la génération qu'il fait libre et sur celle qu'il laisse esclave. A la première , il retire , en l'isolant , tous

ces éléments de moralité que l'esprit de famille crée seul. Il lui donne, sans doute , des écoles et des prêtres ; il lui refuse les plus importantes leçons de toutes , les leçons de l'obéissance et du respect filial. Que seront ces enfants qui apprennent, de la loi , le mépris de leur mère esclave , et qui , à peine échappés à ses soins , sont jetés , à dix ans, dans une société qui a brisé pour eux la famille , et leur a fait un présent bien lourd , celui de la liberté ? Suffira-t-il de décréter qu'ils sont citoyens , ces miisérables êtres, sans ressources, sans industrie, sans moralité, sans passé et sans avenir? On inventera sans doute un système de tutelle , d'apprentissage, une de ces restrictions de l'indépendance, destinées à réparer, après coup, les impiudences du législateur. Mais le mal sera fait ] on ^k aura placé une arme dangereuse , dans des mains inhabiles à s'en servir.

Et cette autre génération condamnée à la servitude ; ne faut-il pas en tenir compte ? Pense-t-on qu'elle demeure insensible à la vue du grand changement qui s'accomplira sous ses yeux? Quoi! tout est libre , excepté elle ! Quoi ! ses propres enfants sont afltranchis par droit de naissance! Et eUe ne se révolterait pas contre un abus de la force , qui se donne pour tel, à la face du monde entier ! Ah ! gardons-nous de faire à nos colons

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cette position fatale, entre les libres de la veille et les vieux esclaves , entre ces deux éléments semblables, qui tendront à se rejoindre , et qui ne se rejoindront qu'en les écrasant.

Je ne m'occuperai pas plus longtemps d'un projet , dont les vices ne doivent pas être imputés à son auteur , mais à notre indifîerence et à notre dureté. Si l'opinion du public et des chambres avait été disposée à accueillir une mesure réelle ; d'autres combinaisons se seraient présentées. Dans l'état des esprits , il fallait un certain courage pour appeler l'attention sur un sujet étranger à nos préoccupations du moment. M. Passj a eu ce courage; et il faut lui en savoir gré. 11 n'a voulu que mettre la question à l'ordre du jour ; il y est parvenu. Voilà ce qui reste de sa proposition, et c'est quelque chose.

Il est temps d'exposer les principales garanties dont je crois nécessaire d'entourer les affranchissements individuels.

Rien de plus simple. Éclairer, moraliser , relever la masse des esclaves ; et quant aux individus, déterminer de telle sorte les moyens légaux d'arriver à la liberté , que les hommes dignes d'elle y atteignent tous , et y atteignent seuls.

Occupons-nous d'abord de la masse.

Dans la réforme dont elle est l'objet, la pre-

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mière place appartient de droit à la religion. Personne ne le nie. J'ajouterai que la religion ne doit pas seulement être à la première place , mais partout. Elle doit être dans l'école, dans la famille, comme dans l'église. Ce sont ses ennemis, qui prétendent l'emprisonner dans le sanctuaire. Il faut qu'elle en sorte, et qu'elle mêle sa puissante et douce influence à tous les actes de la vie.

Tel n'est pas le rôle de la religion aux colonies. Ses seuls représentants sont les prêtres formés par le séminaire du Saint-Esprit ; et le directeur de ce séminaire avouait , dans une publication récente , que l'œuvre était encore peu avancée. Faut-il en accuser le zèle des missionnaires du Saint-Esprit? je suis loin de le penser. Leurs tendances religieuses ou politiques excitent-elles la défiance du gouvernement et celle des conseils coloniaux ? Je l'ignore. Mais, je ne puis pas méconnaître l'insuffisance des moyens actuels d'éducation religieuse. Je ne puis pas ne pas remarquer ces fluctuations perpétuelles, qui tantôt appellent et tantôt repoussent les prêtres du Saint-Esprit. Je vois la Martinique et la Guadeloupe rejeter dans leur session de 1 834 > les allocations qu'elles accordent dans leur session de i836; je vois le ministère de la marine interrompre ses subventions; et je me demande si un pareil état de choses peut durer sans scan-

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dale. Ce ne sont pas quelques prêtres que réclament nos colonies. Il en faut assez, pour pénétrer dans toutes les cases , pour y pénétrer sans cesse. Il faut des hommes dévoués, convaincus, sentant l'importance de leur tâche; de vrais missionnaires, en un mot. On assure que ce vœu , formé par tous les hommes que touche la situation morale de nos esclaves , a été entendu par la commission de la chambre des députés. On dit qu'elle proposera une résolution formelle à cet égard. S'il en est ainsi , elle aura posé la première pierre d'un édifice, qu'il faut commencer par la base, et qu'on ne construit pas en un jour.

Parler des écoles, c'est encore parler de la religion; car les écoles lui appartiennent de plein droit. Elle y règne ; ou du moins, elle doit y régner. Or, le nombre des écoles semble être à peu près suffisant dans nos colonies. A la Martinique, cinquantedeux, dont dix-sept dans l'arrondissement de Port- Royal, et trente-cinq dans l'arrondissement de Saint-Pierre. A la Guadeloupe , cinquante-une, dont neuf à la Basse-Terre, vingt à la Pointe-à- Pitre , dix-huit dans les dix quartiers du vieux fort, des Abîmes, du Morne à feau, de Saint-François, de Sainte-Rose, de la baie Mahault, du Moule, de Sainte-Anne , du Laurentin et de la Pointe- Noire; enfin, quatre à Marie-Galante.

Voilà une énumération qui semble rassurante ; et cependant rien n'est mieux constaté que l'ignorance universelle de nos nègres. On dirait , en les voyant, qu'ils sont soumis à une loi aussi dure que celle des états du sud de l'Union , où il est défendu d'enseigner à lire et à écrire aux esclaves.

Je ne commettrai pas l'injustice de rejeter sur les maîtres la responsabilité entière de ce mal. Je sais que plusieurs d'entre eux , loin de redouter les progrès intellectuels et moraux de leurs esclaves, loin de revendiquer pour les cultures le temps que ceux-ci devraient consacrer à leur instruction , leur fournissent tous les moyens de suivre assidûment l'école. Je sais que l'insouciance des nègres est pour beaucoup dans le résultat que je déplore. Aussi, faut-il chercher un remède qui triomphe aussi bien de la paresse des noirs que de la mauvaise volonté des blancs ; et ce remède est bien simple. Il faut rendre obligatoire la fréquentation des écoles.

C'est avec confiance que je présente ce moyen pour nos colonies ; car je le crois nécessaire à la métropole elle-même. Le principe de la coercition manque à notre excellente loi du 38 juin i833; et tant qu'il n'y aura pas été introduit , l'instruction primaire sera loin d'être aussi réelle dans le pays qu'elle le paraît dans les statistiques. On bâtira beaucoup d'écoles , on inscrira sur les registres une

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foule d'élèves. Mais ces élèves paraîtront à peine pendant quelques mois. Ce que j'ai reconnu vrai, chez nous , en visitant moi-même un certain nombre de communes , et en dépouillant les rapports de tous les inspecteurs de i833, doit être plus vrai encore aux Antilles. Il faut que l'instruction soit obligatoire, pour ne pas être nulle.

Ce mal n'est pas le plus grave. 11 en est un dont les chiffres suivants permettront de mesurer l'étendue, et qui accuse plus hautement que tout autre, fabandon moral dont notre population noire est victime.

Dans nos colonies, on constate, année moyenne, un mariage sur i5o blancs.

Pour la classe de couleur, la proportion est déjà plus faible. Il n'y a plus qu'un mariage sur 220 personnes.

Pour les esclaves, voici ce qu'on trouve :

A la Guyane , un mariage sur 53 1 esclaves ; A la Martinique, un mariage sur 5,5^7; A la Guadeloupe, un mariage sur 6,88o; A rile-Bourbon, aucun mariage, sur 70,000.

Qu'on retranche, si l'on veut, les deux extrêmes de cette épouvantable progression ; qu'on néglige, à la fois, le chiffre exceptionnel de la Guyane et l'infâme Zéro de l'Ile-Bourbon ; qu'on regarde

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comme vraie la moyenne de la Guadeloupe ou celle de la Mai tinirjue ; il demeurera certain que pour un esclave qui se marie, quarante et plus vivent dans le libertinage le plus avoué I

Et voilà l'état de choses , dont quelques hommes osent se montrer satisfaits! Voilà les mœurs communes, générales, acceptées de nos esclaves! ces malheureux n'ont jamais lu une phrase de l'Evangile. Us ne soupçonnent pas même les devoirs élémentaires, qu'ils foulent aux pieds. Le crime n'est pas sur leur tête. Il pèse tout entier sur ceux qui voient l'abomination, qui en connaissent l'étendue, et qui n'interviennent pas ; sur ceux qui provoquent la dissolution , pour augmenter leurs produits ; sur ces conseils qui , en présence d'un mal semblable, délibèrent, rejettent, réduisent des allocations , et ajournent l'application du remède ; sur la métropole , enfin , qui ne s'émeut pas ; sur les chambres , qui ne trouvent pas une heure , entre les embellissements de Paris et les subventions de la pohce , pour s'occuper de la régénération de ces âmes, qui se corrompent, se dégradent par milliers et par centaines de milliers. Il pèse sur nous tous, froids, insensibles spectateurs de ces scandales; sur nous, qui n'avons pas encore cherché et trouvé le moyen de les arrêter.

Ah! retirons les nègres de la fange où ils sont plongés; et nous les affranchirons ensuite. N'oublions pas que la liberté impose cks devoirs comme elle apporte des droits; et que celui qui ignore et néglige les obligations les plus simples; celui qui se livre, avec insouciance et sans remords, à ses appétits les plus grossiers ; celui qui se rapproche de la brute par son oubli de tous les instincts moraux de notre nature; celui-là a besoin de redevenir homme , avant de devenir citoyen.

Il n'y a pas jusqu'aux besoins matériels des noirs, jusqu'aux nécessités de leur conservation même , qui n'exigent impérieusement , que la création de la famille soit antérieure à l'afirancliissement. L'esclavage dispense les faibles de s'appuyer sur les forts. 11 reçoit, il nourrit, il élève tout pêlemêle, les vieillards, les enfants, les femmes, comme lee hommes jeunes et vigoureux. Mais la liberté isole. Chacun pour soi ; c'est sa devise. La liberté sans la famille, c'est donc la mort de tout ce qui est infirme et débile. Le lendemain de l'émancipation , à Antigues, on voyait les nègres dans la force de l'âge, dormir au soleil, tandis que les filles-mères succombaient à un travail inaccoutumé. Les premiers avaient gagné ce que perdaient les secondes. L'association de la servitude avait disparu , avant que l'association du mariage

fût prête à recueillir tous les êtres incapables de se suffire à eux-mêmes.

Sera-t il difficile de multiplier les unions légitimes parmi les noirs? Je ne le pense pas; car je vois les plus faibles encouragements suffire pour en augmenter considérablement le nombre. Sur quelques plantations anglaises , le payement seul des frais du mariage a amené des résultats inespérés. Entrons danscette voie. Entrons-y avec le sentiment d'une réforme immense à accomplir , et l'espérance fondée du succès. Ce n'est pas ici le lieu de faire connaître les moyens fort simples d'amener ce grand changement ; de rappeler les dispositions tutélaires des lois espagnoles, qui ne permettent pas de séparer, dans une vente , la femme de son mari ; de dire ce qu'il faudrait ajouter à cette première prescription, pour faciliter la libération des familles reconnues par la loi. Tout cela a son importance; mais ce qui importe surtout, c'est de réveiller tant de consciences endormies ; de relever vers Dieu tant de fronts courbés vers la terre ; de faire connaître à tant d'âmes qui les ignorent, les promesses et les menaces de l'Evangile.

n faut aussi rendre aux esclaves ce sentiment de dignité et de responsabilité morale, qu'a étouffe la législation barbare sous laquelle ils vivent encore. Cette législation peut et doit être modifiée dès au-

l'J'l ESCLAVAGE ET TI\AlTE.

jouid'hui. Tout en conservant ce qui est indispensable i» l'exercice des droits du maître , il importe de reconnaître au noir d'autres droits, compatibles avec les premiers , et qui le prépareront seuls à l'indépendance dont il sera digne un jour.

Il peut demeurer esclave, et recevoir une personnalité légale. 11 peut demeurer esclave , et contracter le mariage civil , recevoir un nom patronimique, que ses enfants porteront après lui ; faire constater ofliciellement la naissance de son fils, et le décès de son père. 11 peut demeurer esclave , et voir son pécule reconnu, transmis par sa mort, non à son maître , mais aux héritiers que la loi lui donne.

Voilà ce que je demande , comme le plus sûr moyen d'encourager les mariages , et d'épurer les mœurs des nègres. Respectez-les , si vous voulez qu'ils se respectent. Traitez-les en hommes, si vous voulez qu'ils se conduisent en hommes. N'oubliez pas que le premier efifet de la loi, qui a donné les droits civils et politiques aux hommes de couleur , a été de multiplier parmi eux les unions légitimes. N'oubliez pas que le premier effet de l'affranchissement d'Antigues, a été une augmentation telle du nombre des mariages , que le bijoutier de l'île a fait fondre des doublons pour les convertir en anneaux. N'oubliez pas que le vice et la servitude se

BASES GÉNKRALES. 1^3

donnent la main , et qu'il faut donner des droits à ceux de qui on exige des vertus.

En résumé , des principes religieux , de l'instruction, une famille, une personnalité civile. Voilà ce que réclame la masse des esclaves.

Quant aux individus , ils réclament la faculté d'étabhr et de faire prévaloir en toute circonstance leur aptitude à la liberté.

Je propose de leur assurer cette faculté par deux moyens : le premier, en maintenant et facilitant de plus en plus les affranchissements volontaires , qui ne sont autre chose que des constatations implicites de la capacité et de la bonne conduite des esclaves; le second, en établissant le rachat forcé , qui prouve explicitement les mêmes faits.

J'ai dit que les afiranchissements volontaires impliquaient la capacité et la bonne conduite. Assurément, il peut y avoir des exceptions à cette règle ; et si la plupart des maîtres font de la liberté une prime d'encouragement destinée aux meilleurs sujets , il s'en rencontrera quelques-uns qui l'accorderont sans discernement et à la légère. Mais l'un des avantages du système individuel consiste à enlever aux erreurs toute leur gravité; et d'ailleurs, il y a dans l'affranchissement volontaire un prin-

cipe moral , qui mérite d'être conservé précieusement.

11 établit entre les noirs libres et leurs anciens maîtres, des liens de reconnaissance et d'afïéction, qui peuventcontribuer un jour à assurer la bonne harmonie entre les deux races. Supprimer ou restreindre les alFianchissements volontaires, ce serait commettre l'imprudence la plus complète et la plus gratuite.

Je vais plus loin ; ce serait entrer dans une voie où marchent seuls les gouvernements décidés à maintenir la servitude. Que les Américains du sud aient enlevé aux propriétaires , dans la plupart des cas , la faculté d'affranchir leurs noirs ; je le comprends à merveille. Un instinct secret a toujours averti les maîtres, que la liberté, même volontairement accordée , était un danger pour l'avenir, et corrompait dans l'imagination des noirs les bonnes traditions de l'esclavage.

Notre ancienne législation en fournit des preuves sans nombre. Les déclarations et ordonnances de 171 3 et i^SS confiaient aux administrateurs des colonies le soin de prononcer définitivement sur les affranchissements faits par les maîtres; et ces administrations n'avaient pas même attendu, sur ce point, les ordres du gouvernement, car le conseil supérieur du Cap près-

crivait , dès 1712, la vente au profit du roi , des esclaves afïranchis outre mesure.

Nous sommes fiers de penser que le sol français aflfrancbit quiconque y a touché ; qu'il ue peut être foulé par un esclave. Eh bien! il y a vingt années à peine qu'il en est ainsi ; et l'ancien droit , loin de reconnaître au sol de la France ce noble privilège , défendait, au contraire , d'émanciper autrement que par testament les esclaves qui y avaient mis les pieds.

Inutile de parler ici des précautions prises autrefois contre la facilité présumée des mineurs ; des mesures , en vertu desquelles tout noir libre de fait, et non pourvu d'un acte d'affranchissement , devait être remis en esclavage.

Je ne veux plus citer qu'une seule disposition , qui suffira pour faire comprendre de quelles entraves on avait entouré l'afîranchissement volontaire. Aux termes de l'ordonnance du 22 mai 1775, une taxe de i ,000 fr. devait être payée pour l'affranchissement d'un nègre, et une taxe double pour celui d'une négresse.

Qui le croirait? cet impôt sur la liberté, d'autant plus lourd , qu'il retombait presque toujours à la charge de l'esclave, forcé de l'acquitter, outre son rachat, cet impôt n'a été supprimé qu'en i83i ; et ce n'est que l'année suivante , qu'une or-

l'jG ESCLAVAGE ET TRAITE.

donnance royale, a enfin levé les derniers obstacles qui s'opposaient encore aux affranchissements volontaires, en même temps, qu'elle a donné aux noirs libres de fait, les moyens d'obtenir une liberté légale.

Cette ordonnance a fait faire un grand pas à la question. Trente mille afifrancliissements depuis sept années! c'est un résultat dont je m'empresse de signaler l'importance. En présence de ce fait, on aurait mauvaise grâce à refuser aux afifrancliissements volontaires une place honorable parmi les mesures qui doivent conduire à fabohtion complète de fesclavage. Mais , seuls , ils n'en viendront jamais à bout. Jamais fémancipation définitive ne sortira des actes purement volontaires de nos colons ; ce serait fermer les yeux à la lumière du jour , que d'espérer le contraire. Il faut donc remettre aux esclaves , qui ont fait leurs preuves , le moyen d'exiger comme un droit , ce qu'on ne leur accorderait pas comme une faveur. Ceci m'amène au rachat forcé.

Je sais qu'il est repoussé par les colons ; et je ne m'en étonne pas. C'est l'arrêt de mort de l'esclavage; et ils ne consentiront pas à un tel arrêt. Il ne faut donc point s'eftrayer de voir les conseils de la Martinique et de la Guadeloupe rejeter, dans leur session de i836, les deux projets présentés

BASES GENERALES. l'J'J

parle gouvernement, et qui avaient pour objet, l'un, de constituer légalement le pécule, l'autre, d'établir le rachat forcé.

Leur motif réel, je le répète , est la crainte de porter à l'esclavage un coup dont il ne pourrait plus se relever. Quant au motif officiel , il était facile de le prévoir. Les libertés réclamées au nom du droit , ne laisseraient pas subsister entre le propriétaire et l'affranchi , ces précieuses relations de bienveillance et de gratitude , qui suivent les affranchissements volontaires. J'en conviens; mais cette intervention de la loi ne peut s'éviter. Pour obtenir un résultat, dont les propriétaires d'esclaves ne veulent point , il serait dérisoire de compter uniquement en leurs sacrifices volontaires. Il ne dépend d'ailleurs que d'eux , d'éviter l'inconvénient qu'ils signalent, et d'empêcher toujours l'exercice du droit de rachat forcé ; qu'ils le préviennent constamment par une émancipation volontaire. Ils ne le feront pas, et je suis loin de le leur reprocher, car agir de la sorte, ce serait renoncer à l'indemnité qui leur appartient; mais, encore une fois , je ne connais pas de réplique k cet argument , dont la simplicité touche presqu'à la niaiserie : « Nous voulons l'abolition de l'esclavage. Vous ne la voulez pas; il faut bien que nous vous forcions la main. »

in8 ESCLAVAGE ET TRAITE.

Je viens de parler de rindemnité due aux propriétaires d'esclaves , et je ne puis m'empêcher de signaler dès à présent l'un des avantages du rachat forcé, en faisant remarquer qu'il décharge le trésor d'une grande partie de cette indemnité. Voilà un avantage, qui, si jeneme trompe, touchera aujourd'hui beaucoup d'esprits.

Ce n'est pourtant pas celui qui me frappe le plus. Je trouve cela d'admirable dans le rachat forcé, qu'il ne peut avoir lieu qu'au moyen du travail libre de l'esclave, et qu'il crée ce travail libre avant la liberté, tandis que le bill anglais place l'apprentissage après raffranchissement, et n'y dépose pas même le principe du travail libre. Je m'explique.

Le pécule de l'esclave ne peut naître et s'accroître que par le travail volontaire, car son maître ne lui donne aucun salaire pour su tâche obligée. Il faut donc , qu'en dehors de cette tâche, il s'impose à lui-même un surcroît de fatigues; il faut qu'il le fasse avec un but d'avenir, qu'il subisse des privations, qu'il entasse denier sur denier, qu'il fasse, en un mot , preuve de fermeté , de prévoyance , d'activité , d'économie , pour arriver à réunir une somme qui représente son prix, ou même une partie notable de son prix.

Je laisse de côté, quant à présent, l'organisation détaillée du travail libre; je ne m'inquiète pasd e

BASES GÉNÉUALES, I79

savoir comment nous garantirons à l'esclave la jouissance de ce temps réservé dont il a besoin , comment nous l'augmenterons, en vertu même de l'usage qu'il aura fait de celui qu'on lui avait originairement assuré. Je ne me demande pas quelle part l'état doit prendre à l'accomplissement de cette œuvre , quels secours il doit accorder; je ne veux savoir qu'une chose en ce moment, c'est que le travail libre est la base du racliat forcé ; or, on peut affranchir sans crainte l'homme qui, pendant de longues années, a travaillé librement pour réaliser sa propre pensée ; ce n'est déjà plus un esclave, que celui qui accomplit ainsi sa volonté. Il était libre de fait, avant d'être déclaré libre de droit ; et cela vaut mieux, ce me semble, que de déclarer libres de droit , des hommes qu'on est obligé de conserver esclaves de fait.

Une dernière réflexion sur ce sujet : De tout temps et en tout pays , on a tellement senti ce qu'il y a d'excellent dans le principe du rachat, ce qu'il peut pour l'avancement moral des esclaves et pour la sécurité des maîtres , qu'on s'est accordé à lui donner place dans les usages ou dans la législation. L'Espagne inscrit le rachat forcé dans ses codes, et lui doit la situation propice de ses colonies ; la France admet le rachat libre; elle lui doit presque tous les aliranchissements opérés avant

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i83o, et le dixième, au moins, de ceux qui se sont opérés depuis ; l'Angleterre autorise par un bill , le rachat du temps d'apprentissage ; le gouvernement propose le rachat aux conseils coloniaux; M. Passy croit devoir faire intervenir le rachat dans son système d'émancipation des enfants à naître, comme M. de Sismondi dans son système de métayage.

Partout, nous retrouvons ce principe fécond; les serfs du moyen âge se rachetaient; les villes achetaient leurs chartes. Le rachat a fondé plus de libertés solides que la violence.

Telles sont les bases générales de mon plan d'émancipation.

Après avoir assuré l'éducation de la masse et l'afifranchissement successif des individus qui en ont profité , on ne s'étonnera pas qu'il s'arrête et ne prenne aucune mesure spéciale à l'égard des aflfranchis. Pour lui , l'affranchi est un homme libre, et s'il distinguait entre les hommes hbres , il ne tiendrait pas ses promesses; il donnerait, lui aussi, des libertés incomplètes. Ainsi, point de livrets, point de lois exceptionnelles sur le vagabondage, point de tutelle, point de ces règlements prétendus sur la police rurale. L'homme esclave la veille, pourra faire le lendemain, tout ce qui ne compromettra pas l'ordre public ; il pourra

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s'éloigner des plantations où il a vécu jusqu'alors ; il pourra rester oisif, ou travailler aussi peu que l'exigeront ses besoins.

Mais , je ne dissimule pas qu'un danger peut résulter de l'affranchissement ; ce danger , c'est la dispersion des noirs affranchis. Il existe dans nos îles, comme à la Jamaïque et à la Trinité , des retraites inaccessibles , de vastes forêts , des vallées incultes, qui exercent sur l'esprit des nègres une funeste attraction. A cette attraction, il m'est permis sans doute d'en opposer une autre; de créer pour les affranchis , un intérêt puissant, et propre à les retenir. On a remarqué dans les colonies anglaises, que les noirs, à qui leur maître avait concédé leur case et leur jardin, s'attachaient à la plantation, et manifestaient l'intention de ne pas la quitter après la période d'apprentissage. Il a été constaté qu'ils refusaient la liberté immédiate, quand elle devait entraîner la perte de leur habitation, etque ceux qui recevaientl'assurance de la conserver toujours, la réparaient avec un soin qui excluait pour l'avenir toute possibilité d'abandon.

J'ai profité de cette observation , confirmée par tous les témoignages, pour fixer les affranchis dans les lieuj^ù ils ont passé leur vie entière; et je ne doute pas que l'instinct de la dispersion , le goût de la vie errante et sauvage , déjà affaiblis , sinon

entièrement éteints cliezeux, par l'éducation qu'ils auront reçue, et par les habitudes d'une vie laborieuse , ne cèdent entièrement à cet attrait, qui triomphe chez les nègres anglais, d'une nature bien moins civilisée , et d'une antipathie bien plus profonde contre les blancs.

Je ne puis mieux terminer ce chapitre qu'en citant l'exemple des colonies espagnoles , dont la prospérité témoigne hautement en faveur des principes que je viens d'exposer.

Là, depuis longtemps, les noirs reçoivent quelque éducation religieuse. Depuis longtemps, leurs mariages sont encouragés; leur pécule est reconnu par la loi. Depuis longtemps, les affranchissements volontaires sont débarrassés de toute entrave. Depuis longtemps, l'égalité complète est établie entre les blancs et les affranchis, et l'on rencontre dans les salons des gouverneurs, des noirs qui portent les épaulettes de capitaines delà milice, ou même celles d'officiers généraux.

Aussi , le travail libre existe-t-il h. Porto-Ricco et à Cuba. La classe de couleur, très-nombreuse , n'y demeure pas un instant oisive. La population de Porto-Ricco décuple en trente années; et Cuba, vrai royaume, présente avec orgueil a^ étrangers ses trois grandes villes et sa capitale de i5o,ooo âmes. La conliancc est si entière entre

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les blancs et, les noirs , que c'est au milieu des cases de ces derniers que les propriétaires cherchent un asile en cas de péril ; et qu'au moment où éclate à Porto-Ricco la misérable tentative d'insurrection militaire de 1 835 , on ne voit pas les habitants des campagnes se réfugier dans la ville , mais ceux de la ville se réfugier à la campagne. Le contraire serait arrivé dans nos colonies françaises.

Mais, le plus beau résultat, sans contredit, qu'ait amené la sagesse de la législation espagnole, c'est le changement de la proportion primitive entre le nombre des maîtres et celui des esclaves. L'Espagne pourrait accomplir aujourd'hui , avec sécurité, ce que l'Angleterre et la France ne peuvent tenter sans imprudence; une émancipation générale. Ce qui est périlleux à la Jamaïque , avec ses 35,000 blancs, ses 3^,000 hommes de couleur, et ses 322,000 esclaves; ce qu'on a grande raison de redouter à la Guadeloupe , qui ne renferme que 22,324 hommes libres ( la classe de couleur comprise), et 97,339 esclaves; est on ne peut plus simple et facile à Porto-Ricco, qui, sur 374><^<^o habitants, compte 192,000 blancs, 117,000 mulâtres, 35, 000 noirs libres, et 40,000 esclaves seulement. Il suflirait même (laissant de côté les autres chiffres) de considérer

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celui des mulâtres, pour apprécier toute la différence qui a dû exister entre les mœurs , les usages de l'Espagne , et ceux de l'Angleterre ou de la France.

Cette différence disparaîtra bientôt, si nous savons voir et comprendre l'expérience espagnole , qui vaut bien l'expérience britannique. Admirons cette heureuse solution d'un problème, qu'on est tenté de déclarer insoluble ; le problème de la fusion des races. Sans aspirer, sous ce rapport , à un succès aussi complet que les Espagnols , qui ont pour eux la bonhomie de leur caractère , fantique douceur de leurs lois , et tout ce que les siècles donnent seuls , le mélange presque universel du sang européen et du sang nègre ; nous ferons mieux à d'autres égards.

Nous ferons mieux, d'abord , parce que nous ferons , le voulant et le sachant, ce que l'Espagne a fait sans le savoir et sans le vouloir. Nous compléterons par des mesures analogues, celles qui , à Porto-Ricco et à Cuba , ont amené la presque abolition de l'esclavage , sans amener l'abolition du travail.

Nous ferons mieux , parce que nous ferons plus vite. 11 faut savoir, sans doute, faire entrer le temps pour quelque chose, dans l'accomplissement d'un pareil dessein. Il faut, sans doute, éviter ces impa-

tiences fatales , qui retardent plus qu'elles n'avancent le progrès véritable des populations. Mais il faut aussi satisfaire aux impatiences légitimes , et ne pas ajourner inutilement, d'une heure, cette grande et solennelle réparation , que réclament la justice , l'humanité , la religion , l'honneur même de notre pays. Nous saurons y pourvoir, en assurant au gouvernement français une part d'intervention dans le système des rachats, et surtout, en facilitant, par l'augmentation progressive du temps réservé , les moyens de libération accordés aux esclaves économes et laborieux.

Nous ferons mieux , parce que nous ferons plus complètement. Nous ne nous contenterons pas de réduire le nombre des esclaves. Arrivés à ce point, où les proportions numériques des différentes classes permettent d'adopter sans danger une mesure générale , nous saurons y recourir, et supprimer d'un seul coup ces derniers vestiges de servitude , qui pourraient se perpétuer encore pendant des siècles-, à la honte de notre civilisation.

Nous ferons mieux enfin , parce que nous attaquerons à la fois , et le maintien de l'esclavage dans nos lies , et son alimentation par le dehors ; parce que nous achèverons de fermer nos colonies à la traite , le jour même où nous aurons posé les bases de leur émancipation graduelle.

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