CHAPITRE VII
Plan d'ëiuancipalion.
Mon intention n'est pas de rédiger ici un projet de loi , mais de proposer un ensemble de mesures qui appartiennent , les unes au domaine des règlements de police , les autres au domaine de l'ordonnance , les autres enfin au domaine législatif. En les présentant, je ne suivrai pas l'ordre de leur importance , ou celui qui leur serait assigné dans un acte officiel. Je suivrai l'ordre des idées développées au chapitre précédent; je parlerai d'abord de ce qu'exige l'instruction religieuse et morale des noirs ; et successivement, des encouragements à donner au mariage , de l'établissement de la personnalité civile des noirs , des allranchissements volontaires , et du rachat forcé.
Les principes généraux sur lesquels repose tout le système ont déjà été établis. Je n'aurai donc à donner, à l'appui de mes propositions , qu'un petit nombre d'explications de détail.
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Mais , avant de les faire connaître , qu'il me soit permis d'appeler l'attention sur un petit nombre de mesures spéciales , qui ont été conseillées par différents publicistes , et dont l'examen doit précéder fexposition d'un système, qui ne les admet logiquement dans aucune de ses subdivisions.
L'entretien d'une force militaire suffisante est la plus indispensable de ces mesures. Je n'insisterai pas sur ce point , que personne ne conteste ; et je ferai seulement remarquer que la répression énergique et immédiate d'un premier désordre a assuré pour longtemps , dans quelques-unes des colonies anglaises , le maintien de la tranquillité et du travail.
L'exemple de l'Angleterre pourrait me suggérer une autre recommandation dont l'importance serait également certaine. Je pourrais engager nos colons à faire naître, parmi leurs esclaves, ces besoins factices, qui sont une des plus fortes garanties contre la dispersion; quelques additions faites au costume ; des objets de toilette, distribués à propos, suffiraient pour éveiller et développer un goût naturel à la race noire, un goût qu'elle ne pourrait satisfaire après l'affi^ancbissement , sans continuer les cultures et renoncer à tout projet de désertion. iMais il y a, dans cet appel à la vanité, dans cette provocation adressée aux instincts les plus frivoles,
dans cette corruption volontaire et préméditée de la simplicité native de tout un peuple , il j a quelque chose d'immoral, qui m'éloigne invinciblement. Je ne crois pas que le bien puisse jamais sortir du mal, et je repousse des garanties, qui deviendraient un jour des dangers.
11 est une dernière proposition, que je présente, au contraire, avec confiance, d'abord, parce qu'elle me paraît éminemment utile, ensuite, parce qu'elle ne m'appartient pas, et qu'elle s'est déjà produite à plusieurs reprises, sous le patronage de noms qui ont plus d'autorité que le mien. Je veux parler de l'établissement d'une caisse d'épargne dans chacune de nos colonies.
On sait tous les services que les caisses d'épargne ont rendu et rendent chaque jour en France à l'éducation morale du peuple. Elles lui donnent ce qui lui manquait autrefois , des idées d'avenir. Elles créent chez lui les habitudes d'ordre et de travail , en même temps qu'elles l'attachent par un lien de reconnaissance et d'intérêt à la conservation de l'ordre légal. Hé bien ! une pareille institution s'adapte merveilleusement aux esclaves de nos îles. Le système qui reconnaît leur pécule, qui leur donne , dans le rachat de leur liberté , et dans la transmission héréditaire , un double motif d'en désirer l'accroissement, doit leur offrir un lieu de dé-
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pot; il doit récompenser et encourager par le service des intérêts, ces dispositions à la prévoyance, dont l'affermissement seul les rendra capables de se suffire un jour à eux-mêmes. Ne l'oublions pas ; le principal avantage que présente le système du rachat, consiste dans cette transformation partielle de l'esclave en ouvrier , qui doit précéder et préparer sa transformation définitive. Il ne faut donc pas refuser à ces ouvriers nouveaux des colonies , plus insouciants, plus étrangers encore que ceux de la métropole , aux pensées d'économie et de prudence , les ressources matérielles et l'appui moral dont ces derniers sentent si bien le besoin.
Quant aux moyens d'éducation religieuse et morale , je n'ai qu'une chose à en dire : c'est avant tout une affaire de budget. Entretenir aux colonies un plus grand nombre de prêtres et des instituteurs plus habiles , ajouter des écoles d'adultes aux écoles d'enfants , et rendre les maîtres responsables de l'assiduité de leurs esclaves. Voilà ce que je demande , ce que tous les systèmes demanderont comme le mien.
Pour encourager les unions légitimes , tous les systèmes sont encore unanimes à conseiller d'interdire la vente séparée de la femme et du mari. Je vais pïus loin. Les enfants et les petits-enfants issus de cette union , le père et la mère légitimes de
l'un des époux, tous les membres, en un mot, de la famille légale , doivent être placés sous la même protection. C'est la famille entière qu'il faut conserver précieusement, dont il faut empêcher la dispersion violente.
Si je parle ici des enfants issus de l'union légitime , je n'entends pas exclure les enfants naturels que leur père a reconnus en épousant leur mère. Cette réparation , toute tardive qu'elle est, est trop morale , trop nécessaire , pour qu'il ne convienne pas de la provoquer, et d'adopter sur ce point, pour les colonies, les dispositions de notre loi française.
La famille légale ne pourra donc pas être brisée par la vente séparée d'un de ses membres. Mais pourra-t-elle l'être par les affranchissements volontaires ou par les rachats? Évidemment non. Or, il n'y a que deux moyens de l'empêcher. Proscrire l'affranchissement et le rachat d'un membre isolé de la famille légale ; ou déclarer que , lorsqu'un de ses membres sera devenu libre, le trésor public rachètera sur-le-champ tous les autres. En d'autres termes , il faut que tous demeurent esclaves, ou que tous deviennent libres; il faut que le mariage entrave l'émancipation, ou qu'il en étende le bienfait. Entre ces deux partis, il n'est pas permis d'hésiter, et je ne crois pas aller trop
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ioin, en créant pour les familles légitimes cette povsition exceptionnelle , qui leur permet de concentrer les efforts de tous leurs membres sur leracliat d'un seul , avec la certitude que la famille entière passera à sa suite de l'esclavage à la liberté.
La création de la personnalité civile des esclaves est, nous l'avons vu, le plus puissant encouragement qu'on puisse donner aux unions légitimes; et je puis passer à ce qui les concerne, sans changer réellement de sujet.
La personnalité civile des esclaves ne peut se composer que des éléments qui forment la nôtre : constatation officielle des naissances et des décès ; intervention de la loi dans les mariages , et conséquences de cette intervention ; enfin , droit de propriété , c'est-à-dire, droit d'user et d'abuser, dont l'exercice libre pendant la vie, est limité ou suppléé, au moment de la mort, par les droits de succession que le mariage fait naître.
De ces trois éléments, le dernier seul me semble appeler une restriction, dans fintérêt même des esclaves. Ils ont tout à gagner à l'établissement d'un état civil , ou à la célébration du mariage civil , qui doit fonder parmi eux les rapports légaux d'époux , d'enfants , de parents et d'alliés , à tous les degrés reconnus par notre code. Mais, quant à cette extension du droit de propriété, qui
sert de base aux dispositions testamentaires, je ne vois aucunement la nécessité de la leur accorder. L'exercice de ce droit suppose une maturité qu'ils n'ont pas. Il vaut bien mieux établir, au profit de la famille légitime , la transmission héréditaire pure et simple, qu'institue notre droit. Et qu'on ne pense pas, qu'à défaut de familles légitimes, j'appelle les maîtres à recueillir la succession. Il faut que cet ancien usage , conséquence logique du principe qui assimilait l'esclave aux choses , soit entièrement eftacé par le principe nouveau , qui l'élève au rang des personnes. Dans le cas trop fréquent , où aucun héritier légitime ne peut réclamer le pécule d'un noir, je propose de partager ce pécule entre les esclaves qui travaillent sur la même plantation, au prorata des inscriptions prises par chacun d'eux à la caisse d'épargne. Je crée ainsi une association inoffensive entre ces compagnons de servitude ; j'utilise , pour la libération de ceux qui survivent, les efforts vainement tentés par celui qui est mort, pour sa propre libération. Ils deviennent les héritiers de ses économies , à la condition toutefois d'avoir économisé eux-mêmes, et dans la proportion des résultats qu'ils ont obtenus.
Il me reste à indiquer une dernière disposition, qui est comme la conséquence et le couronnement
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de celles qui précèdent. Par le mariage, par la reconnaissance des droits civils , nous fondons la famille des esclaves. Dès lors, apparaît la nécessité de leur donner des noms de famille. Cette proposition est plus sérieuse qu'elle ne le semble au premier abord. D'une part, l'influence des noms ne peut être mise en doute , et l'esprit de famille ne peut s'établir solidement , là où manque ce lien visible entre les générations successives. D'autre part , les blancs portent des noms patronimiques , et cet usage est un de ceux qui établissent le mieux la ligne de démarcation entre les deux races. L'importance des noms patronimiques, réelle en tous lieux, est donc plus grande encore aux colonies qu'ailleurs. Faut-il en donner à tous les esclaves ? je suis loin de le penser; ce serait renoncer k un précieux moyen d'émulation, qui doit contribuer pour sa part au succès des mesures que j'ai déjà indiquées. Mieux vaut réserver ces concessions aux esclaves qui se marient, à ceux qui deviennent libres. Les premiers ont besoin de donner un nom à la famille dont ils sont les fondateurs. Les seconds ont besoin de faire disparaître une distinction, incompatible avec l'égalité complète qui doit exister entre eux et les blancs.
La législation actuelle, sur les affranchissements
volontaires, ne réclame aucune modification essentielle. Elle a supprimé , Dieu merci , toutes les vieilles entraves , et n'a conservé qu'une prohibition , fondée sur l'intérêt même des esclaves , la prohibition d'affranchir les vieillards . les enfants , les infirmes , tous ceux , en un mot, que la liberté tuerait. Je ne puis qu'approuver cette législation , en faveur de laqiielle témoignent dès à présent les beaux résultats qu'elle a obtenus ; et je me contente de proposer l'allocation au propriétaire, d'une somme égale au quart de la valeur de l'esclave affranchi , et destinée à représenter le prix de la case et du jardin qu'il doit lui abandonner sur sa plantation. J'ai déjà exposé , au chapitre précédent , les motifs graves qui me portent à désirer que le noir libre conserve en toute propriété cette habitation et ce champ dont il a joui comme esclave. Quant au reproche qu'on pourrait m'adresser , de porter l'indemnité au delà de sa valeur , et d'accorder ici une véritable prime aux affranchissements volontaires , je l'accepte sans hésiter ; et j'avoue que je regarderai comme utile aux colonies, tout ce qui pourra encourager ce mode d'affranchissement.
Le rachat forcé est destiné à faire ce que les affranchissements volontaires ne feront pas. Mais il s'agit ici d'un principe nouveau à introduire dans
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notre législation coloniale. Ce principe demande une organisation complète ; et je dois entrer à son sujet dans une discussion plus approfondie et plus détaillée.
Le point de départ du rachat forcé doit être la fixation invariable du prix des esclaves ; et c'est avec intention que je parle d'une fixation invariable. Evidemment l'incertitude sur le but qu'ils ont à atteindre, découragerait les efforts des noirs. Il faut que leur affranchissement dépende d'eux seuls, et qu'aucune circonstance imprévue ne puisse les frustrer du fruitde leur travail et de leurs privations. Au reste , le système des arbitrages individuels n'a jamais été sérieusement proposé, et les déclarations multipliées qui ont été faites au nom des colons ^ prouvent de la manière la moins équivoque, que l'établissement d'un prix fixe n'a rien qui les effraie , pourvu que ce prix soit réglé équitablement. Or , je ne pense pas que les colons trouvent peu équitable un prix basé sur les évaluations mêmes de leurs délégués , et sur les estimations officielles.
Tel est le prix que je proposerai de leur assurer; car ce n'est pas moi qui me prévaudrai contre eux de la nature exceptionnelle de leur propriété. Ce n'est pas moi qui contesterai leur droit même ix une indemnité quelconque. Je sais que les lois de la France ont sanctionné et reconnu le fuit odieux
de l'esclavage ; et je ne pense pas que la FraïKè puisse opposer aux propriétaires d'esclaves une tin de non recevoir tirée de l'infamie de sa propre législation.
Je ne m'appuierai même pas sur un argument dont la justesse est incontestable. Je ne dirai pas aux colons : «Tout système qui conserve le travail, ne vous doit rien ; car il vous donne des ouvriers libres, en vous ôtant des esclaves , et vous rend ainsi plus qu'il ne vous a enlevé. Vous ne pouvez que gagner à une révolution qui vous décharge de l'entretien permanent des familles esclaves , et ne vous demande plus de salaire qu'en échange d'un travail réel, et jugé nécessaire par vous-mêmes. »
Ce langage serait strictement juste; car le maintien du travail libre n'est point une chimère. Quand l'exemple des affranchis de Porto-Ricco et de Cuba ne serait pas là pour l'attester ; quand nous ne verrions pas les noirs libérés par Bolivar , poursuivre leurs travaux dans les plantations, et même dans les sucreries de Caraccas; nous pourrions trouver, dans la conduite de nos propres affranchis , des motifs suffisants de confiance; et je ne parle même pas des nègres de traite , qui , passant des ateliers du gouvernement sur les propriétés de quelques colons , ont, au témoignage de M. de Mackau , ancien gouverneur de la Martinique, continué,
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quoique libres , de travailler avec ardeur. Je parle des affranchis ordinaires , de ceux qu'on accuse si souvent de se livrer à l'oisiveté. Je sais qu'ils ont répugné jusqu'ici au travail de la terre. Mais il devait en être ainsi de ces hommes jetés sans transition, sans préparation aucune, à une liberté qui ne leur apportait pas les droits réservés aux blancs , et qui ne pouvait les distinguer des esclaves que par l'abandon des occupations serviles. Ce résultat était inévitable. Il pouvait ne pas être le seul. On pouvait craindre la dispersion complète de la classe de couleur ; et , tout au contraire, cette classe s'est précipitée avec empressement dans toutes les professions qui ne rappelaient point trop son ancienne servitude. Il n'est pas une seule ville aux colonies où les trois quarts des maîtres ouvriers ne soient des noirs libres; et on ne peut douter de l'activité , de la bonne conduite et de l'économie d'un grand nombre d'entre eux , quand on voit qne le sixième de ces affranchis est parvenu au rang de propriétaires , qu'à la Martinique, ils possèdent 1 3,385 esclaves, sur 78,076, et 4î4^^ carrés de terre sur 26,000.
Que sera-ce à l'avenir , si les nouveaux affranchis, que l'encombrement des professions industrielles repoussera du sein des villes, sont retenus sur les plantations de leurs anciens maîtres , par
la conservation de leur case et de leur jardin , par les souvenirs d'une éd&cation religieuse et morale , par ies nécessités de l'entretien de leur famille, et par les habitudes déjk anciennes , d'un travail volontaire ? Les bras libres ne manqueront certes pas aux cultures ; et je pourrais tenir compte de ce fait, pour réduire les cliiflres de l'indemnité. Je n'en ferai rien.
Voici les bases du calcul auquelje dois me livrer.
M. Mauguin, dont le témoignage ne sera pas récusé par les colons, déclarait , il y a quelques jours, à la tribune, que l'indemnité, résultant de l'afFranchissement de 260,000 esclaves , s'élèverait à 260 millions au moins. 11 ne croyait donc pas devoir évaluer leur prix moyen , à une somme de beaucoup supérieure à 1,000 francs.
Les prétentions manifestées par M. Foignét , ancien délégué de la Guadeloupe, sont moins modestes. Il fait varier le prix des noirs entre 1,200 et i,5oo francs.
Les notices olïicielles publiées par le ministère de la marine portent ce prix à 1,200 fr. pour un esclave cultivateur; ce qui permet de supposer, qu'aux 3'eux de l'administration , les autres esclaves ne valent pas plus de i ,000 fr.
Enfin , nous pouvons connaître, sur ce point , l'opinion des colons eux-mêmes. Nous savons que
le prix des esclaves suppliciés leur est remboursé. Ayons le courage de parcourir cet odieux tarif. Il ne doit pas en coûter plus , pour afFrancliir un noir, que pour le tuer.
Or, la valeur fixée par les conseils coloniaux est, à la Martinique , de i,iii fr., sans distinction d'âge et de sexe; à la Guadeloupe, de i,o8i fr. pour un noir, et 972 fr. pour une négresse, sans distinction dage; à l'Ile-Bourbon, de i,5oo fr. pour un esclave de i5 à 45 ans, sans distinction de sexe, et de i ,200 fr. au-dessous et au-dessus de cet âge ; à la Guyane, de i ,200 fr. pour un noir, et de 1,000 fr. pour une négresse, sans distinction dage.
La moyenne de tous ces chiffres fournis par les colons, et par leurs défenseurs officiels ou officieux, s'élève à 1,1 63 fr.
Je puis donc fixer à i ,35o fr. le prix d'un noir, entre 18 ans et 40, et à 1,080 fr. le prix de tous les autres esclaves ; car, les premiers représentent le quart, et les seconds les trois quarts de la population noire des colonies ; en sorte que la valeur moyenne demeure arrêtée à i,i5ofr. environ.
Il est inutile de justifier, sans doute, la différence de 270 fr., que j'établis entre les hommes dans la vigueur de l'âge, et les femmes, les vieillards elles enfants. Une différence à peu près égale, ressort des ventes journalières de nos colonies.
200 ESCLAVAGE LT TRAlTJi.
Il est bien entendu que l'abandon de la case et du jardin est compris dans l'estimation de chaque esclave. L'importance de cette condition , qui est toute dans l'intérêt du maître , a été établie plus haut avec détail.
Les colons, qui ne donnent que 20 fr. de prime k celui qui leur ramène un esclave, après deux mois de marronnage ; qui ne donnent que 3o fr. après quatre mois, 45 fr. après un an; et enfin, qui payent 70 fr. la restitution d'un noir , dont la fuite déjà ancienne faisait regarder la perte comme définitive, ne se plaindront pas sans doute de l'évaluation que je viens de proposer. Ils ne s'en plaindront pas surtout , quand ils considéreront de près cet exemple de l'Angleterre , dont ils nous engagent à imiter l'équité. L'Angleterre a voté 5oo millions, cela est vrai. Mais l'Angleterre a 83o,ooo esclaves ; ce qui ne fait monter qu'il six cents /ra/zc^ l'indemnité payée pour chacun d'eux.
Je crois juste d'accorder le double.
Nous n'aurions rien fait pour l'esclave , en arrêtant, d'une manière invariable, la somme qu'il doit payer pour devenir libre ; si nous ne le mettions, en même temps, h même de se la procurer. La location de son travail extraordinaire, peut seule lui en fournir les moyens. Mais , cette location deviendrait souvent impossible , si la loi n'o-
bligeait le propriétaire à accepter, pour un certain prix , le travail extraordinaire de ses esclaves. Une coalition trop facile à prévoir les repousserait de toutes les plantations. Et il est d'autant plus sage de la prévenir, en assurant à chaque noir la faculté d'employer utilement son temps réservé chez son propre maître , que les habitudes de discipline seront mieux préservées par ce système. L'esclave ne sortira jamais de la plantation. 11 n'obéira qu'à un seul maître. 11 ne trouvera pas, dans la demi-liberté que la loi lui concède, un seul prétexte d'absence et de dissipation.
Reste à arrêter le tarif d'après lequel son travail extraordinaire sera payé.
La journée d'un noir est évaluée, en moyenne, tantôt à I fr. et tantôt à i fr. ^5 cent.
Son entretien pendant cette même journée , est estimé 6o cent, par quelques auteurs , et 5o cent, par d'autres.
Les premiers donnent ainsi le détail de leur estimation : il faut à chaque noir , par semaine , trois pots de farine de manioc , qui coûtent 3 fr. , et trois livres de morue , qui coûtent i fr. 20 cent. ; total : 4 fi^ 20 ; ou 60 cent, par jour.
Je prendrai moi-môme une moyenne entre ces diverses évaluations, et j'imposerai au maître l'obligation de payer 75 cent, pour la journée de
20a ESCLAVAGE ET TRAITE.
travail extraordinaire , d'un noir âgé de plus de dix-huit ans et de moins de quarante , dont l'entretien reste à sa charge; 5o cent, seulement , pour la journée de tous les autres esclaves.
Mais, je n'ai garde d'oublier que le salaire en argent n'est pas le seul mode de rétribution qu'on puisse employer. Je n'ai garde d'oublier qu'il eu est d'autres , plus propres à fonder ou à entretenir de bonnes relations entre le maître et l'esclave , à développer puissamment chez ce dernier le sentiment de la responsabilité , l'exercice de l'intelligence , la prévoyance de l'avenir.
J'autorise donc les propriétaires , à donner le choix à leurs esclaves , entre le salaire que la loi leur assure , et la jouissance d'une quantité déterminée de terrain, qu'ils cultiveraient en qualité de fermiers ou de métayers, et pour laquelle ils payeraient une rente en argent, ou abandonneraient une portion quelconque des fruits. Ces conventions, librement consenties des deux parts, pourront remplacer utilement le contrat que la loi doit prescrire à leur défaut. Je ne doute pas qu'elles ne finissent par se substituer au travail forcé lui-même, et que leur principe ne chasse pou à peu devant lui , le principe des tâches serviles , si les maîtres comprennent leurs véritables intérêts , et ofiVent à leurs noirs des conditions snllisamment nvanta-
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geuses. Il était trop difficile de prendre , à cet égard , ces garanties complètes , pour qu'il ne fût pas prudent , nécessaire même , de stipuler , en faveur des esclaves , une autre nature de convention.
En le faisant , nous n'avons pas levé tous les obstacles que la mauvaise volonté des propriétaires peutsusciter.Pourque l'esclave puisse louer son travail extraordinaire , il faut qu'il soit maître d'une partie de son temps. Or, en principe , son temps appartient tout entier au planteur , et l'abandon du samedi , consacré aujourd'hui , dans nos colonies , par un usage universel , peut être retiré , si la loi ne le rend obligatoire.
C'est ce que je propose. Les colons ne pourront pas , ne voudront pas se plaindre , de cette consécration donnée à une jouissance qu'ils ont euxmêmes accordée. Ils ne réclameront pas une indemnité ridicule, pour une modification du droit, qui n'en apporte aucune dans les faits.
On remarquera que je n'ai parlé que du samedi. Quant au dimanche, il n'est réservé ni à l'esclave, ni au maître ; il est réservé à l'accomplissement de la loi divine. C'est bien assez que cette loi soit publiquement violée dans la métropole; qu'un commandement formel de la religion chrétienne soit foulé aux pieds dans toute l'étendue du royaume très-chrétien ; qu'il le soit , non par les
simples particuliers seulement , mais par Tadministration elle-même , qui ne craint pas d'afficher ainsi hautement une indifférence dont tous ses actes font foi. C'est bien assez, que l'étranger, qui parcourt nos cités , au jour du repos, se demande, en voyant le commerce affairé , et les ateliers publics en mouvement , ce que croit ce peuple , qui ne professe même pas un respect extérieur pour les préceptes de son dieu.
Sachons épargner un scandale permanent à cette population noire , que nous voulons initier aux vérités de l'Evangile. Et si ce n'est pas dans l'intérêt des âmes , que ce soit dans l'intérêt des corps. L'abolition des jours de repos ne s'accomplit jamais qu'au détriment de la race pauvre. Le salaire des travailleurs ne peut être abaissé par la concurrence au-dessous de la somme nécessaire aux besoins de nourriture et d'entretien. Ces besoins fournissent la mesure constante du loyer qu'obtient le simple manouvrier. Qu'il observe ou non le dimanche , ses besoins restent les mômes. Le loyer de sa semaine ne varie donc pas. Mais il se divise , dans le premier cas , en six parties ; dans le second cas, en sept. 11 s'est épuisé pour ne rien recevoir de plus. Ah ! conservons le repos du dimanche , dans nos colonies. Consacrons-le par la loi. Faisons-le, si non par un sentiment religieux.
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du moins par charité pour cette nombreuse population ouvrière , qu'il est temps encore de préserver du joug de fer, que l'impiété de la France a imposé à ses prolétaires.
Le travail extraordinaire du samedi conduirait difficilement les esclaves jnsqu'à l'affiancliissement , si nous ne leur assurions la faculté de racheter leur liberté , pièce à pièce , et d'employer, pour en obtenir le complément, les premières portions qu'ils ont acquises.
Ce que ne peut accomplir l'esclave , qui entasse péniblement les salaires d'un seul jour réservé , et qui s'efforce d'atteindre ainsi à la somme fixée pour sa délivrance , sera possible à celui qui , avec les salaires d'un premier jour, en acquiert un second , qui réunit le travail de ces deux jours, pour en racheter un troisième, et qui, augmentant ainsi ses forces , à mesure qu'il avance , marche d'un pas toujours plus rapide vers le but, qui d'abord, paraissait hors de sa portée. Il y a dans cette progression si simple , une puissance que nul ne méconnaîtra. Il y a un encouragement , dont la persévérance des esclaves aurait peine à se passer; il y a enfin, un puissant agent de moralisation. C'est aux maîtres à bénir une combinaison , qui fait passer par tous les degrés de la liberté incomplète et du travail volontaire , ces hommes qui
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doivent un jour entrer en possession de l'indépendance la plus absolue. C'est aux maîtres , à se réjouir, de ce que l'esclave contracte ainsi, avant l'affranchissemeut, les habitudes qu'il doit conserver étant libre, pour le salut et la prospérité des blancs.
L'esclave ayant cinq jours à racheter, au moment où il commence son œuvre d'alïianchissejnent, j'ai été amené à diviser eu cinquièmes le prix total qu'il doit acquitter. Le payement du premier cinquième lui assurera la libre disposition du vendredi. Le payement du second cinquième, celle du jeudi ; et ainsi de suite ^ jusqu'au jour , où en payant le dernier cinquième ,il obtiendra sa libération délinitive.
J'ai dû prévenir l'injustice qu'entraînerait cette division du prix total , si le maître pouvait retenir tous les cinquièmes déjà versés entre ses mains par l'esclave qui meurt, avant d'avoir obtenu sa liberté complète. Les versements ne sont que de simples dépôts, jusqu'au moment, où ils se convertissent , par l'affranchissement, en un payement véritable , qui confère au maître la propriété du prix entier, en même temps qu'il confère à l'esclave l'équivalent de ce prix, la liberté. Ces dépôts doivent être restitués au pécule, et transmis comme lui aux héritiers que la loi donne à l'esclave; mais, non pas en totalité. Les sommes provenant de femploi du samedi, sont les seules
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que l'esclave eût conservées, s'il n'avait pas profité du système de division. Ce sont donc les seules qui n'appartiennent pas au maître , en cas de non affranchissement. Je propose de déclarer, en conséquence, qu'il rendra aux héritiers de l'esclave la totalité du premier versement, la moitié du second, le tiers du troisième et le quart du quatrième.
On me dira peut-être, qu'après avoir garanti de la sorte l'intérêt des esclaves , je devrais me préoccuper aussi de celui des maîtres , et remédier à l'inconvénient qu'entraîne pour eux le système du rachat forcé. Je sais qu'en effet, beaucoup de colons paraissent convaincus , qu'on ne saurait reconnaître le pécule des esclaves, et surtout convertir ce pécule en un instrument de liberté , sans donner une prime à tous les attentats contre la propriété. Mais, je ne comprends pas que cette crainte ait pu résister à un instant de réflexion. Est-ce que tout ne se tient pas dans la nature humaine ? est-ce que tout ne se relève pas , ne se dégrade pas en même temps ? Réveiller chez les noirs le sentiment de la moralité et de la responsabilité, est-ce le moyen de multiplier leurs déhts? Est-ce en les habituant au travail , en les entourant d'une famille , que nous fortifierons des penchants nés de l'isolement et de l'oisiveté ? Commettront-ils plus de crimes contre la propriété, quand ils seront euxmêmes propriétaires? Non. Ces conséquences fu-
nestes d'un bon principe sont moralement impossibles, etje vois d'autant moinsla nécessité de donner l'aggrava tionde la loi pénale pour corollaire à l'établissement du rachat forcé, que cette loi deviendra plus'redoutable et plus efficace, par cela seul que le rachat sera établi. Qu'importe aujourd'hui à un nègre de passer en prison le temps qu'il doit à son maître ? Il n'en sera plusainsi, quand une condamnation lui enlèvera à la fois , et la facilité de continuer son œuvre d'affi^anchissement , et le pécule déjà réuni, qu'absorberont les amendes ou les dommages-intérêts.
Quanta cette autre crainte que pourraient exprimer quelques colons, la crainte de ne pouvoir plus vendre aisément les esclaves qui auraient déjà racheté un ou plusieurs jours réservés; elle me toucherait peu si elle était fondée , et je ne verrais que des avantages à iixer plus complètement les noirs sur les plantations où ils se trouvent. Mais rien n'empêche que l'esclave ne passe à un nouveau maître, en conservant les privilèges qu'il s'est déjà acquis , et dont on tiendra naturellement compte, en retranchant du prix de vente le montant des cinquièmes déjà versés par ce nègre entre les mains de son ancien propriétaire.
J'ai dit que le gouvernement devait intervenir dans l'œuvre du rachat forcé pour en prendre sa part. Quelle doit être cette part? 11 sullit pour la
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déterminer, de suivre l'esclave dans la conquête successive des cinq fractions de sa liberté ; de le supposer aussi actif, aussi économe que possible, et de voir combien de temps réclameront l'œuvre complète, et chacune de ses parties.
Je prends un noir de dix-huit à quarante ans. J'admets qu'il ne perde pas un seul de ses jours réservés; que jamais il n'exerce aucun prélèvement sur les salaires qu'il reçoit; j'admets enfin que les intérêts servis par la caisse d'épargne , intérêts que je néglige dans mon calcul , compensent ce qu'il y a d'impossible dans cette hypothèse.
Le prix total de ce noir s'élève à i , 35o fr. Chaque cinquième monte donc à 270 fr. Or , les salaires réunis des cinquante-deux samedis que contient l'année ne lui fourniront qu'une somme de 89 fr., et il lui faudra près de sept ans pour racheter ainsi son vendredi.
Mais, dès qu'il est parvenu à ce point, sa force est doublée ; et, en trois ans et demi, il peut racheter le jeudi.
11 lui faut un an neuf mois pour le mercredi ; dix mois quinze jours pour le mardi; et enfin cinq mois huit jours seulement pour obtenir , avec le lundi, sa libération complète.
Le temps absolument nécessaire s'élève donc , en tout, à treize cuis et deîni.
Je me hâte d'ajouter, qu'une pareille rapidité n'est réellement pas probable. Aucun esclave ne pourra, pendant treize années et demie, employer constamment tous ses jours réservés; aucun ne s'abstiendra de toute dépense extraordinaire; celui qui parviendrait au but en aussi peu de temps , donnerait la meilleure preuve possible de son aptitude à la liberté.
Ma seconde observation porte sur la répartition très-significative de ces treize années et demie. De cette durée totale, plus de la moitié est consacrée au rachat du premier jour seulement. Ce simple fait indique suffisamment le rôle qu'il appartient au gouvernement de prendre ici. Il ne doit venir en aide aux esclaves que pour le payement du premier cinquième. Cette difficulté leur paraîtrait souvent insurmontable, si le trésor public ne leur faisait espérer un secours, comme récompense de leur bonne conduite.
Je me hâte d'ajouter que ce secours, essentiellement facultatif, ne doit, dans aucun cas, excéder certaines limites. S'il n'en était ainsi, les garanties que nous cherchons dans le rachat opéré par l'esclave lui-même, disparaîtraient entièrement ; l'affranchissement cesserait d'être une conquête lente et difficile de l'esclave, pour devenir l'effet insignifiant ou dangereux delà libéralité de la métropole.
PLAN D EMANCIPATION. 21 ï
11 me paraît convenable de déclarer que le trésor public ne pourra intervenir que pour le quart du premier cinquième des noirs de dix-huit à quarante ans , et pour le tiers du premier cinquième des autres esclaves.
Cette intervention , je !e répète , ne peut être que la récompense d'une bonne conduite , et elle doit être interdite par la loi elle-même , toutes les fois qu'il est prouvé par le maître que l'esclave a passé dans l'oisiveté le tiers ou plus de ses samedis.
Imposera-t-elle à la France des charges considérables? il est facile de le rechercher, et même de se faire une idée approximative de la dépense que doit entraîner l'apphcation complète de mon système.
On m'accordera que je ne m'éloigne pas beaucoup de la vérité, quand j'admets que l'augmentation de charges résultant de l'hypothèse d'après laquelle ^oz^^ les esclaves seraient secourus par le gouvernement, d'après laquelle tous recevraient le maximum du secours; tous seraient même secourus dans la proportion du ^/er^ réservée à la seconde catégorie ; que cette augmentation, dis-je , couvre à peu près la diminution que j'opérerai, en ne tenant compte ni des frais à faire, pour augmenter le nombre des prêtres et encourager l'instruction, ni de ceux qu'entraînera le rachat des autres membres de la famille légale, lorsquefun d'eux sera devenulibre.
Oi", en calculant sur ces bases, je trouve que fe gouvernement contribuera , pour le tiers du cinquième de 1,1 5o fr. (prix moyen), à la libération de chaque esclave ; soit yô fr.
Il y a 26i,5o2 esclaves dans nos colonies.
En conséquence , la dépense totale s'élèvera à 19,889,352 fr.
Mettons vingt millions, pour avoir un chiffre rond. Ainsi, le système de rachat, qui assure aux maîtres une indemnité complète, aux esclaves une prompte libération , qui conserve le travail , qui crée les bonnes mœurs ; ce système, qui amène des résultats si rapides, si inespérés , n'exige, ni les 400 millions dont parlent sans cesse les déléguésdes colonies, ni les 260 millions de M. Mauguin , ni même les 1 00 millions dont parlait vaguement le ministre delà marine, dans la dernière discussion. Il exige en tout, une somme de vingt millions.
Vingt millions ! je suis honteux de penser que ce chiffre sera peut-être le plus fort argument en faveur de ma proposition. Tel qui aurait continué à fermer les yeux sur les souffrances et la dégradation morale de trois cent mille de ses frères, tel qui aurait parlé de fépuisement de nos ressources, et qui aurait déclaré la France incapable d'entreprendre une grandeœuvre de justice et d'humanité, consentira peut-être à donnerrobole que je sollicite. Il
PLAN d'émancipation. 2i3
■en coûte trop peu d'être charitable et généreux , cette fois, pour ne pas s'en passer la fantaisie.
J'accepte toutes les adhésions, sans en scruter le motif. Je fais appel à tous les sentiments , qu'ils soient élevés ou vulgaires ; mais ma cause est trop belle pourne pas être défendue avec d'autres armes. Je n'ai point cherché, je le déclare, la combinaison la moins coûteuse, mais la plus sûre et la plus morale. En adoptant le rachat de l'esclave par l'esclave lui-même, je ne lui ai demandé qu'une chose, des garanties. S'il se trouve que le moyen le plus prudent est en même temps le plus économique, je m'en félicite, parce que le second avantage aidera plus puissamment que le premier à l'adoption de mon plan. Mais, s'il en avait été autrement, ce plan aurait été présenté avec la même conviction, la même fermeté, je dirai plus, la même certitude du succès, qui attend, sinon mes idées, du moins mon principe. Je ne me serais pas épouvanté des prétendues impossibilités de budget , car je sais qu'on trouve toujours de l'argent pour faire ce que l'on veut, et je sais aussi , qu'on finira par vouloir l'abolition de l'esclavaee.
Quant aux 20 millions que je réclame , il sera d'autant plus facile de les trouver, qu'ils doivent se répartir sur plusieurs exercices. La dépense des premières années ne dépassera pas 3 ou 4oo mille
il^ ESCLAVAGE ET TKAITE.
francs, que peuvent exiger l'envoi d'un certain nombre d'ecclésiastiques , l'organisation plus complète des écoles , et la fondation des caisses d'épargnes. Au bout de cinq ou six ans, un certain nombre de pécules dépasseront la limite des deux tiers ou des trois quarts du premier cinquième; un certain nombre de familles se seront formées ; et toutes les obligations du gouvernement commenceront à se faire sentir. Il faudra porterie crédit à un million au moins. Mais, de la dixième année h la quinzième , la très-grande majorité des esclaves arrivera au point que les plus intelligents et les plus actifs auront atteint avant elle. L'intervention du trésor public, qui prendra alors tout son développement, exigera un crédit annuel de 2 millions. — Enfin , de la quinzième année à la vingtième , l'action de la métropole ira s'affaiblissant rapidement , tandis que les esclaves arriveront en foule à la liberté.
Voilci donc quelle sera la marche probable de cette grande transformation. 20 millions répartis sur vingt années suffiront pour l'accomplir ; et , chose rare en ce monde , la génération qui aura décrété le principe , assistera elle-même h son triomphe définitif.
Je n'entends pas préciser d'avance le chiffre des allocations qui pourront être nécessaires. 11 faut
que le ministre de la marine le propose chaque année aux chambres; mais, je ne crois pas m'éloigner beaucoup de la vérité , en indiquant de la manière suivante , les charges qui pèseraient sur les divers exercices, si les dispositions que je présente pouvaient être adoptées en 1 838:
3oo,ooo fr.
3oo,ooo
3oo,ooo
i,5oo,ooo
i,5oo,ooo
2,5oo,ooo
i,5oo,ooo
5oo,ooo
3oo,ooo
3oo,ooo
Total , 20,000,000 fr.
21 6 ESCLAVAGL ET TRAITE.
En i858, il ne resterait plus dans nos colonies ^ que quelques centaines d'esclaves , dont une mesure générale d'émancipation , pourrait alors les délivrer , sans péril et presque sans dépense. La France aurait donné au monde le premier exemple d'un affranchissement systématique, accompli sans abolir le travail et sans mutiler la liberté.
Quant h la mesure générale dont je viens de faire mention , je ne pense pas qu'il convienne de l'annoncer aujourd'hui. Je ne pense pas qu'il soit prudent de déclarer , ou l'époque à laquelle elle sera appliquée, ou même le nombre d'affranchissements individuels, qui devra la précéder dans chaque colonie. La promesse d'une émancipation gratuite, pourrait décourager les efforts des noirs, que nous appelons à conquérir péniblement une tardive indépendance.
Il sera temps de prendre une détermination h cet égard , quand le système des affranchissements individuels sera près d'avoir achevé son œuvre ; quand il aura produit tout ce qu'il est en lui de produire ; l'épuisement de l'esclavage , par la réduction du nombre des esclaves. C'est sur cette œuvre-là , que nous devons fixer nos regards. Elle ne réclame pas seulement de nous , l'adoption de certaines mesures , le vote annuel d'une certaine somme ; elle exige que nous exercions sur les dé-
lails même de l'application, une surveillance active et continue. La négligence ou la mauvaise volonté pourraient tout compromettre; et personne ne s'étonnera , que je demande , comme le complément indispensable de ma proposition , la présentation annuelle aux chambres, d'un compterendu circonstancié sur l'emploi des ressources , l'exécution du système , et ses résultats. Je me résume.
J'ai proposé dans ce chapitre , 1° De fonder une caisse d'épargne, exclusivement destinée aux esclaves, dans chacune de nos colonies ; 2" D'accroître les ressources d'instruction et d'éducation religieuse; de rendre obligatoire la fréquentation des écoles ;
3° De déclarer que les membres de la famille légale ne peuvent être vendus séparément; que, lorsqu'un d'entre eux est volontairement affranchi, ou use de la faculté de rachat forcé, le trésor public rachète tous les autres ;
4° D'établir un état civil pour les esclaves ; de faire célébrer leur mariage civilement ; de reconnaître leur pécule; de le transmettre après eux à leurs héritiers les plus proches, aux termes du Code civil, quand ils ont une famille légale; et de le distribuer, dans le cas contraire, entre les esclaves de la même plantation, au prorata des in-
2l8 ESCLAVAGE ET TRAITE.
scriptions prises par chacun d'eux h la caisse d'épargne ; enfin , de donner des noms patronimiques aux esclaves qui se marient et aux affranchis;
5° D'accorder au propriétaire une prime égale au quart de la valeur de l'esclave qu'il affranchit, en exigeant de lui l'abandon à cet esclave de la propriété de sa case et de son jardin ;
6" De régler le rachat forcé d'après les dispositions suivantes :
Le prix des noirs âgés de plus de dix-huit ans et de moins de quarante est fixé à i ,35o fr. , et celui des autres esclaves à i ,080 fr.
Avec la liberté, l'affranchi reçoit la propriété pleine et entière de sa case et de son jardin.
Le travail extraordinaire d'un noir âgé de plus de dix-huit ans et de moins de quarante, lui est payé par son maître sur le pied de 'j,5 c. par jour, et celui des autres esclaves sur le pied de 60 c.
L'entretien des esclaves demeure à la charee du maître.
Le travail extraordinaire pourra aussi être rétribué par la jouissance d'une quantité déterminée de terrain , avec rente au profit du maître, ou abandon d'une fraction déterminée des fruits ; le tout au choix de fesclave.
Le dimanche, tout travail est interdit.
Lo samedi est réservé aux esclaves.
PLAN DÉBIANCIPATION. 2I9
Sur le payement du cinquième de leur prix total, le vendredi leur est réservé; et successivement, les quatre autres jours de la semaine, sur le payement de nouveaux cinquièmes.
Après le payement du dernier cinquième , l'esclave est alfonclii.
S'il meurt avant de devenir libre, le maître restitue à ses héritiers la totalité du premier cinquième, versé par lui, la moitié du second, le tiers du troisième, et le quart du quatrième.
Le trésor public intervient dans une proportion qui n'excède pas le quart pour les hommes de 18 à 40 ans, et le tiers pour les autres esclaves, dans le payement du premier cinquième.
11 n'intervient pour aucune partie de ce premier cinquième , quand il est prouvé que l'esclave a passé dans l'oisiveté , le tiers, ou plus, de ses jours réservés.
7° J'ai proposé d'imposer au ministre de la marine l'obligation de présenter le crédit jugé nécessaire chaque année, pour l'exécution des mesures qui précèdent, et de rendre un compte annuel et détaillé de cette exécution.
8" J'ai réservé la question de savoir h. quelle époque et dans quelles circonstances, il conviendrait que la France complétât, par une émancipation générale , les résultats du système que j'ai exposé.