CHAPITRE VIII
Dernières mesures à prendre contre la traite.
Ce serait vainement que nous aurions assuré l'extinction de l'esclavage dans le sein de nos colonies, si nous lui permettions de se recruter par la traite. Ce serait vainement que nous chercherions à le détruire au dedans , si nous lai permettions de rentrer sans cesse du dehors ; si nous laissions la traite, ce vieil allié de l'esclavage , combattre à ses côtés dans la lutte que nous allons engager contre lui, soutenir son courage, réparer ses pertes, et combler dans ses rangs tous les vides que nous allons y faire.
Nous n'aurions pas à nous occuper d'un tel péril , si nous avions adopté le système d'émancipation générale. Ce système, dont je dissimule d'autant moins les avantages, que j'ai signalé avec plus de force ses vices irrémédiables; ce système , dis-je, a le mérite de frapper du même coup l'esclavage et la traite. Nul intérêt n'appelle plus les
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pourvoyeurs de nègres dans les colonies , où tous les nègres sont libres; cela est évident.
J'en dirai presque autant du système qui refuse aux maîtres l'indemnité qu'ils réclament , ou qui réduit outre mesure le chiiïre de cette indemnité. Acheter cher ce qu'ils seront obligés de revendre bon marché, n'est pas un contrat qui puisse séduire beaucoup de colons, et les engager à vaincre une répugnance bien légitime.
La prudence m'ordonnait de repousser le premier système ; la justice condamnait le second.
J'ai dû accepter un système plus équitable et plus sage; mais je l'ai accepté avec toutes ses conséquences.
J'ai compris, qu'amener la suppression graduelle de la servitude, c'était ajouter sans cesse au prix qu'attachent les propriétaires à la conservation de leurs noirs. J'ai compris, que céder aux scrupules de l'équité la plus sévère , et fixer un prix de rachat qui peut se trouver, dans beaucoup de circonstances , supérieur au prix vénal , c'était provoquer les tentatives d'introduction ; c'était accorder à la traite une prime véritable.
Peu de gens seront disposés h considérer cet inconvénient comme aussi grave qu'il l'est en réalité. On est généralement convaincu que la traite a cessé. On ne suppose pas que tant de traités, de
déclarations, de lois, soient demeurés inellicaces. On ne pense pas , surtout , que les croisières combinées de la France et de l'Angleterre aient pu rester impuissantes contre un trafic que les consciences les moins scrupuleuses réprouvent énergiquement. Pourquoi s'occuper, dira-t-on , de quelques exceptions plus rares chaque jour; de quelques crimes isolés qui échappent parfois à la répression? Pourquoi s'inquiéter de l'influence que veut exercer sur l'émancipation de nos esclaves, un commerce qu'on a supprimé après l'avoir flétri , et qui n'existe réellement plus aujourd'hui que dans les romans maritimes, auxquels il fournit des combats imaginaires , et dans l'esprit toujours alarmé des abolitionistes de profession ?
Alors même qu'il en serait ainsi, alors même qu'il ne s'agirait que d'exceptions , je n'en croirai pas moins devoir signaler ces exceptions à la vigilance du gouvernement et des chambres, et réclamer les quelques mesures fort simples qui sufliraient pour arrêter le mal. Je ne me sens pas autorisé à fermer les yeux sur les tortures qu'on inflige à mes frères , sous prétexte qu'ils sont en trop petit nombre, et indignes par cela même de l'attention du législateur.
Mais ce prétexte du petit nombre ne subsiste paslui-mêmeen présenccdes faits; et Thistoireen-
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tière de la traite est là pour démontrer que les prohibitions légales et les prohibitions armées échouent également contre l'avidité des spéculateurs.
Il se trouve des hommes qui, afin de gagner un peu d'or, affrontent les galères ; il s'en trouve qui affrontent le canon des frégates; qui mettent au service de leur criminelle industrie, un courage et une intrépidité, qui prendraient le nom d'héroïsme , s'ils étaient consacrés à une autre cause.
Un commerce qui, après avoir perdu les encouragements du trésor, après avoir subi la double flétrissure de fopinion publique et des lois, a bravé les croisières réunies de la France et de l'Angleterre, et transporte encore aujourd'hui un nombre d'esclaves suffisant pour alimenter les populations noires de l'Amérique et des Antilles, un tel commerce ne peut pas être traité avec dédain; il faut le regarder comme un ennemi redoutable, et se mettre en garde contre lui.
Voyons donc ce qu'a été la traite pendant la période de protection ; ce qu'elle a été pendant la période suivante, période d'interdiction plus nominale que réelle ; ce qu'elle est enfin devenue pendant la période où nous sommes entrés , et où les faits ont été mis d'accord avec les déclarations, où les flottes ont été sincèrement employées à fexécution des lois.
La première période commence pour nous h la fondation même de nos colonies, et se termine h 1 époque de la restauration. Il ne serait cependant pas entièrement exact d'aîïirmer que la France ait accordé pendant deux siècles à ce trafic une protection oflicielle. Pour l'honneur de mon pays, je dois réduire, autant que la vérité le permet, la durée de cette odieuse faveur.
Or, il est certain , d'une part, que les primes ont été supprimées par la convention , en i -jgS , et n'ont reparu qu'avecla traite elle-même, en 1802 ; ce qui confirme , pour le dire en passant, les assertions que j'ai émises plus haut , sur les dispositions de l'assemblée constituante et de la législative , qui étaient si éloignées de vouloir fabolition de l'esclavage, qu'elles continuaient à considérer le commerce des noirs comme digne de tout l'intérêt du gouvernement. Quant h la convention , elle n'avait guère le pressentiment du fameux décret qu'elle devait rendre quelques mois plus tard, quand elle supprimait les encouragements du trésor, sans supprimer la traite elle-même.
Quoi qu'il en soit , le système de protection a été interrompu pendant huit années , et je dois en tenir compte. Je dois remarquer aussi , d'un autre côté, que l'introduction des esclaves d'Afrique n'est
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i3as entièrement contemporaine de la découverte des Antilles.
Dans les lettres d'établissement des premières compagnies françaises , en 1626 et 1642, il n'est point question d'esclaves, mais seulement de blancs engagés. C'était bien à peu près le même fait sous une autre dénomination. L'engagé appartenait au colon qui avait payé sa traversée. Il lui devait tout son temps , toutes ses forces, pendant la durée du contrat d'engagement. L'autorité la plus absolue était remise aux mains du propriétaire.
Eut-on trop de peine à recruter en Europe des hommes prêts à accepter dételles conditions? les colons eux-mêmes les trouvèrent-ils trop onéreuses? je l'ignore. jMais ce que je sais, c'est que les esclaves noirs ne tardèrent pas à être substitués aux esclaves blancs. Ils présentaient des avantages, que les colons ne pouvaient pas méconnaître. Le climat de nos îles ne les éprouvait point comme les ouvriers d'Europe; ils ne coûtaient pas plus; et, au lieu d'un engagement de quelques années, ils apportaient à leur maître une vie tout entière ; que disje, la vie de leurs enfants et celle des enfants de leurs enfants. Ce n'était pas tout; les ménagements que l'oppression des maîtres devait conserver envers les engagés appartenant à la même race et à la même nation , disparaissaient naturellement h
l'égard des nègres. L'esclavage pouvait prendre toute son énergie , toute sa brutalité ; il pouvait se transformer en institution , ériger ses usages en système , et prendre une place dans nos codes.
Ces avantages étaient trop évidents, pour que le régime des engagements ne cédât pas promptement la place au régime de l'esclavage proprement dit. L'activité de la traite dut être grande à cette époque ; puisque les documents olïiciels nous montrent, dès 1736, «^2,000 noirs à la Martinique, c'est-à-dire, 6,000 à peine de moins qu'aujourd'hui. Et il en était de même des autres îles. Nous pouvons en juger par l'alarme que causa la désertion d'esclaves qui eut lieu à Saint-Christophe, en
Cependant, la naissance de la traite ne semble pas antérieure à i65o; et la durée totale de la période de protection peut, en définitive, être ramenée à un siècle et demi.
Il est assez remarquable de la voir précédée par le régime des engagements, qui, après avoir amené l'esclavage à sa suite , semble destiné à lui survivre dans plusieurs colonies. Les colons de la Jamaïque essaient de refaire en 1 838 ce que les colons de Saint-Christophe faisaient il j a deux cents ans. La seconde tentative aura-t-elle plus de succès que la première? Te ne puis le penser. En
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tous cas , elle ne saurait entraîner les mêmes conséquences. On ne refait pas l'histoire; et la ressemblance n'est jamais qu'apparente entre deux faits que sépare un aussi long intervalle de temps.
Nous, du moins, nous aurons le bonheur, en abolissant l'esclavage, de l'abolir à jamais. S'il n'est plus au pouvoir de personne d'arrêter sa chute; encore moins serait-il possible de le ressusciter un jour. C'est bien assez, que le spectacle de son établissement systématique se soit présenté une fois dans les annales du monde ; c'est bien assez qu'une génération , qui venait d'assister à la dernière agonie de la servitude antique , n'ait pas craint de jeter les bases d'une servitude nouvelle; et que cette œuvre impie , commencée au nom des gouvernements, se soit continuée avec leur appui.
Leur première faveur fut , comme toujours , la concession d'un monopole. L'édit de 1664, portant création de la compagnie des Indes-Occidentales, lui concéda le commerce exclusif d'Afrique, y compris la traite des noirs. Ce privilège appartint successivement à la compagnie du Sénégal, età la compagnie de Guinée. Parfois, le tralicfut rendu libre, et, à partir de 1720, tous les sujets du roi de France entrèrent en jouissance définitive d'un droit
que les associations privilégiées avaient accaparé Ji leur détriment.
11 est vrai que la suppression du monopole fut provoquée par les plaintes des colons , qui accusaient la compagnie de ne pas introduire assez de noirs f afin d'en élever le prix.
Singulière occasion de professer et d'accueillir les principes de liberté commerciale !
Ce triomphe précoce de l'économie politique, ne fut pas le seul. Les droits d'entrée, qui pesaient sur tous les autres commerces, tombèrent sous les réclamations de ce commerce d'élite, le seul qui, au milieu du dix-septième siècle, ait fait céder à la fois devant lui , le monopole , et les lignes de douanes. Un arrêt du conseil, de l'année 1670, exempte les nègres du droit de 5 pour 100, perçu aux îles, sur toutes les importations.
Mais ce n'était pas assez. Après la suppression des droits , on devait passer à la promesse des primes. On n'eut garde d'y manquer. Une ordonnance de 1672 accorda une prime de i3 livres par tête de noir introduit dans nos colonies ; et ce système d'encouragement n'a été supprimé par la convention , que pour reparaître plus énergique et plus complet sous le consulat. L'article 3 de la loi du 20 mai 1802 déclarait que la traite des noirs et leur importation dans les colonies, auraient lieu
conformément aux lois et règlements existant avant 1789. Le premier consul , qui savait vouloir à la fois la fm et les moyens , tint plus qu'il n'avait promis. Aux termes des règlements antérieurs à 1789 , la prime ne devait pas dépasser i3 livres. Elle fut fixée à 1 5o fr. Ce chiffre était-il l'expression du progrès qui s'était opéré dans les idées, entre 1 789 et 1 802 ?
La période de protection s'est achevée sous l'empire de la loi que je viens de citer. Cette période avait accompli une œuvre dont elle était seule capable, la constitution de l'esclavage colonial. Jamais, en présence d'une législation hostile, une population de trois millions de noirs n'aurait été transportée des côtes de Guinée aux côtes d'Amérique. Il fallait le commerce privilégié, pour créer cette classe nombreuse, dont l'alimentation ne devait plus exiger qu'un transport annuel de 2 ou 3 cent mille esclaves , et des efforts à la portée du trafic que comporte la seconde période.
Celle-ci s'ouvre , à l'époque de la première entrée des Bourbons, et elle ne survit pas à la branche aînée.
Je parle de la France. Car, tous les peuples n'ont point marché du même pas qu'elle , dans la voie où j'essaie de la suivre.
11 en est , d'abord , qui sont désintéressés dans
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la question , parce qu'ils ne possèdent pas de colonies. Ceux-là ont toujours accepté, sans hésitation , les mesures les plus énergiques contre la traite. La Prusse , la Russie , l'Autriche ont accordé sur-le-champ une adhésion sans réserve, comme sans mérite, aux propositions de la Grande-Bretagne.
Celle-ci se trouvait dans une situation tout opposée. L'étendue de ses possessions coloniales, et le nombre des esclaves qu'elles renfermaient , semblaient devoir enchaîner longtemps sa générosité. Cependant, dès l'année 1807, ^^^^ prenait, par l'abolition solennelle de la traite, une glorieuse initiative.
Je ne crains pas d'employer ce mot; quoique je sache que le Danemarck et la Suède avaient devancé l'Angleterre de quinze années , et avaient les premiers, en 1792, donné le signal de ce grand progrès. IMais l'opinion de l'Europe n'en a tenu comntè. On n'a vu que l'Angleterre; parce que l'Angleterre a lait un sacrifice plus considérable; surtout, parce qu'elle a mis une influence plus décisive au service de la cause qu'elle embrassait ; parce qu'elle a parlé haut , et n'a pas parlé en vain.
Si l'Angleterre , la Suède et le Danemarck ont pris les devants sur nous , nous avons laissé en ar-
rière plusieurs autres états. L'Espagne, et plus encore, le Portugal , ont montré îa répugnance la moins équivoque pour l'abolition de la traite. Forcés enfin de signer la convention qui réunit toutes les puissances contre ce trafic , ils ont mis leurs soins à l'éluder , et n'y ont que trop bien réussi. Quelques autres adhésions se sont fait attendre plus longtemps encore, et il n'y a pas deux années qu'on a obtenu celle de Hambourg.
Mais ce qui est plus grave, c'est la mauvaise volonté des États-Unis. Une ville libre avait protesté la dernière en Europe contre la suppression de la traite. Il était juste qu'une république américaine opposât une résistance obstinée. Cette résistance, à la vérité , se cache sous un prétexte de dignité nationale. Le droit de visite peut seul donner aux mesures contre la traite une véritable efficacité. Les Etats-Unis refusent de se laisser visiter , et offrent ainsi au commerce des noirs un abri d'autant plus commode sous leur pavillon , qu'euxmêmes n'exercent aucune surveillance sérieuse sur les côtes d'Afrique.
Je reviens à la France.
La convention, conclue en i8i4? contenait une réserve qui exprimait à elle seule, et de la manière la plus éloquente , l'indifférence profonde du gouvernement d'alors. Louis XVIII assurait à ses su-
jets un délai de cinq années , pendant lequel ils pourraient s'approvisionner de noirs.
Napoléon se montra moins timide ; et à une époque où il sollicitait la popularité par tous les moyens , k une époque où il se montrait presque partisan de la liberté, il voulut expier son crime de 1802. La traite fut défendue pendant les cent jours.
Mais les Bourbons, à leur seconde rentrée , manifestèrent de nouveau les scrupules que leur inspirait la situation des colonies. On déclara à Vienne que, quelque honorable que fût le but des souverains , ils ne le poursuivraient pas sans de Justes ménagements pour les intérêts , les habitudes et les privations mêmes de leurs sujets.
Chaque époque a son argot. Les commissaires de la république, à Cayenne, terminaient les proclamations qui punissaient de mort le refus de travail, en réservant avec emphase les droits naturels et imprescriptibles de l'homme et du citoyen. La restauration s'associait au projet honorable d'abolir la traite, tout en se disposant à user de justes ménagements pour les habitudes de ses sujets.
Cependant , aux termes du traité de Paris , on s'était engagé à concerter les mesures les plus efficaces pour obtenir ï abolition entière et définitive dun commerce aussi odieux, et aussi haute-
MESURES CONTKE LA TllAltE. 2 33
ment réprouvé par les lois de la religion et de la nature. Il fallut bien satisfaire à cet engagement ; et on ne le pouvait à moins de frais , qu'en proposant et adoptant la loi du 1 5 avril 1818, dont les deux articles sont ainsi conçus :
« Toute part quelconque qui serait prise par des sujets et des navires français , au trafic connu sous le nom de traite des noirs , sera punie par la confiscation du navire et de la cargaison , et par \interdiction du capitaine, s'il est Français; les afikires seront instruites devant les tribunaux, qui connaissent des contraventions en matière de douanes , et jugées par eux. »
On comprend à merveille qu'une semblable loi ne satisfit pas entièrement aux vœux de l'Angleterre, et que le duc de Wellington ait jugé convenable de soumettre au congrès de Vérone une nouvelle note sur ce sujet.
La réponse des plénipotentiaires français est aussi peu favorable que possible aux prétentions de l'Angleterre ; et elle est d'autant plus digne de remarque, que M. de Chateaubriand, qui l'a rédigée, s'en fait un titre, aujourd'hui même, à l'estime de ses contemporains.
Qu'y lisons-nous?
« En Angleterre , pendant les longs débats qu'a soulevés la motion, le commerce qui prévoyait l'é-
vénement, prit ses précautions. Un nombre de nègres, surpassant les besoins des colons, fut transporté dans les îles anglaises , et l'on prépara des générations permanentes d'esclaves, pour remplir le vide laissé par la servitude casuelle, lorsqu'elle viendrait à s'abolir. Rien de tout cela n'a existé en France. La fortune et le temps lui ont manqué. »
De la part d'un gouvernement qui tenait ou autorisait un tel langage, les mesures contre la traite ne pouvaientêtre sérieuses, ni, par conséquent, efficaces. On prohibait l'importation des noirs, avec l'intention bien arrêtée de fermer les yeux sur ce trafic.
L'ordonnance de i823 est une nouvelle preuve de la mauvaise grâce avec laquelle le gouvernement français se prêtait au rôle qu'on lui avait imposé. La force des considérants , contraste encore ici avec la faiblesse du dispositif. Après avoir parlé de l'honneur national , de fhumanité , de la religion , on termine en déclarant que les capitaines, convaincus de contravention , seront interdits de la faculté de commander aucun navire français.
Nous remarquons un peu plus d'énergie dans la loi du 25 avril 1827 , aux termes de laquelle tous les individus qui ont dûment participé au trafic delà traite, sont punis de la peine du bannissement.
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Mais, qu'importait un texte de plus? les mesures effectives étaient négligées. La traite continuait d'une manière à peu prés publique; et la seconde période, qui avait trouvé deux cent vingtmille esclaves dans nos colonies , en laissa deux cent cinquante mille.
Le système de protection avait créé la population noire des colonies. Le système des prohibitions nominales l'avait accru. Le système des prohibitions sincères et armées le maintient. C'est ce qu'il me reste k établir.
La période qui va m'occuper, commence, je l'ai dit, à l'époque de la révolution de i83o.
Dès l'année i38i , une loi nouvelle annonce un changement complet dans les esprits. Cette loi veut réellement la répression de la traite , et emploie des moyens sérieux pour y parvenir.
Elle punit d'un emprisonnement de deux ans à cinq , les armateurs, bailleurs de fonds , assureurs , capitaines , et subrécargues , quand le navire destiné à la traite n'a pas quitté le port d'armement. Quand il est saisi en mer, avant tout fait de traite, les armateurs sont punis de dix ans à vingt ans de travaux forcés ; les bailleurs de fonds et assureurs , delà réclusion; le capitaine et le subrécargue, de cinq à dix ans de travaux forcés; les officiers, de la réclusion ; les hommes d'équipage , d'un emprisonne-
ment d'un an à cinq. Enfin, quand itn fait de traite a eu lieu , le capitaine et le subrécargue sont punis de dix à vingt ans de travaux forcés ; les officiers, de cinq ans à dix de la même peine ; et les hommes de l'équipage , sont punis de la réclusion.
La loi ne se borne pas à ces dispositions. Elle punit d'un emprisonnement d'un an à deux, les fabricants et vendeurs des fers destinés à la traite. Elle interdit aux colons l'achat des noirs de traite, sous peine de six mois h cinq ans de prison. Elle introduit un principe complètement nouveau , en décidant que les noirs de traite seront déclarés libres , et ne seront soumis envers le gouvernement qu'à un engagement de sept années.
Cette loi , si franchement répressive , a été exécutée , je le déclare , avec une entière loyauté. Le gouvernement n'a pas faibli devant la résistance , parfois violente, de certains conseils coloniaux ; et celui de Bourbon a été dissout , quand il a voulu s'opposer à la libération des noirs de traite , dont l'engagement était expiré.
Hé bien ! malgré ces efforts honorables ; malgré l'emploi de nos forces de mer ; malgré le concert complet et sincère, qu'une dernière convention vient d'établir entre l'Angleterre et nous ; la traite n'a cessé de conserver une activité suflisante pour
MESURES CONTRE LA TRAÎTE. â3^
alimenter tontes les populations d'esclaves ! Le nombre qu'elle transporte chaque année épouvante l'imagination. Que l'on porte les yeux sur nos colonies , sur celles de l'Espagne , sur celles de l'Angleterre, sur les Etats-Unis , ou que l'on compulse les registres des trois cours instituées à Rio-Janéiro, à la Havane , et à Sierra-Leone; partout on rencontrera des preuves nombreuses et irrécusables de ce que j'avance.
Nous n'avons pas, pour toutes nos colonies, l'aveu ofIiciel,qui nous a été fourni pour le Sénégal. Mais , l'existence des ateliers coloniaux , où travaillent les noirs de traite libérés, n'est-elle pas aussi un aveu officiel? Et quand nous voyons ces ateliers se composer de plus de cinq cents noirs k la Guyane, de près de mille à Bourbon ; quand nous voyons le conseil de la Martinique demander le renvoi des noirs de traite successivement conduits dans l'île ; ne devons-nous pas supposer que la loi de i83i et les mesures qui l'ont suivie, sont loin d'avoir mis fin à l'introduction des nègres d'Afrique dans nos colonies ?
Dans celles de VEspagne , l'importation n'a pas mêmebesoin d'être démontrée. Elle se fait, de nos jours encore, d'une manière à peu près publique.
Il en est de même aux Etats-Unis , et l'on trouve souvent dans les journaux de l'Union , des
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avissemblables'à celui que contenait l'£'mrt/2c//?a/or de New- York, à la date du 22 décembre i836: « Le commerce des esclaves est plus florissant que jamais à Matanzas et aux environs. Beaucoup de vaisseaux américains , nous assure-t- on , y sont vendus pour devenir des négriers. Au lieu des lins voiliers de Baltimore, qu'achetaient autrefois les traficants , ils recherchent aujourd'hui des bâtiments d'une allure plus lourde et moins suspecte. Il y a près de Matanzas , un ancrage où viennent s'arrêter très-souvent les navires , arrivant en droite ligne d'Afrique, avec des cargaisons de noirs qui sont mis à terre et transportés au marché de la ville. Là, ils sont publiquement vendus , sans que les magistrats aient l'air d apercevoir cette impudente violation des lois du monde civilisé. »
Quant à l'Angleterre , ses colonies, dès longtemps fermées à la traite par des mesures de police intérieure , dont je parlerai plus tard , la repoussent plus complètement encore , depuis la promulgation du bill. Mais, elle poursuit activement les négriers des autres nations ; et chaque jour, elle publie les bulletins de ses bâtiments qui reviennent de faire la chasse sur les côtes d'xifi ique. On peut en juger par le dernier : en trois années,
MESURAS COUTRE LA TRAITE. ^Sq
le Buggard, simple brigantin , a capturé douze vaisseaux négriers, et délivré 4»4^^ esclaves.
Ces esclaves sont, tantôt transportés dans les îles anglaises, où les colons les engagent comme apprentis ; tantôt versés dans la colonie noire de Sierra-Leone, qui, outre les noirs affranchis comme ayant pris le parti de l'Angleterre en Amérique , outre les esclaves exilés des colonies britanniques , comme rebelles ou marrons , outre les régiments africains licenciés , contient aujourd'hui plus de 40,000 noirs libérés par les commissions mixtes , et témoigne, ainsi par son accroissement , de l'opiniâtre persistance des négriers.
J'ai parlé des commissions mixtes. Leurs arrêts seuls peuvent me fournir une base solide , d'après laquelle il me soit permis d'apprécier l'importance réelle du commerce des noirs. Or , je ne veux m'appuyer sur aucun fait contestable ; je ne veux citer aucun chiffre qui ne soit officiel ; je ne veux pas qu'on dise : « Il est fort probable que la traite continue. » Mais, (c il est certain qu'elle transporte , chaque année, tel nombre d'esclaves au moins. »
La commission mixte de Sierra-Leone est la plus occupée de beaucoup. Le motif en est simple. Les croisières qui se font sur les côtes d'Afrique sont les seules qui amènent quelques résultats. La surveillance ne s'exerce là que sur une étendue de
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côtes parfaitement connue et limitée. Mais, une fois que les négriers ont percé cette première ligne, ils se perdent dans l'immensité de l'Océan. Les uns se rendent au Brésil , les autres à la Havanne, les autres aux États-Unis ou dans nos îles, et les poursuites les plus actives parviennent rarement à les atteindre.
La cour de Sierra-Leone a condamné, pendant les huit dernières années , 60 vaisseaux espagnols , portant 16,964 esclaves; 38 vaisseaux portugais, portant 5,896 esclaves; et 36 vaisseaux brésiliens, portant 5,i43 esclaves. En tout, 142 vaisseaux, qui contenaient 32,029 esclaves.
Le nombre des vaisseaux condamnés par cette cour, s'élève donc, année moyenne, h 18.
Je ne possède pas, sur les travaux des deux autres tribunaux , des relevés aussi complets. Mais, je sais que celle de Rio Janeiro, a condamné 10 vaisseaux en trois années, et celle de la Havanne , 29 vaisseaux en lo années.
Le nombre des vaisseaux condamnés par la première, s'élève donc, année moyenne, à 3 et demi.
Le nombre des vaisseaux condamnés par la seconde , à 2 un quart.
En conséquence , le nombre des vaisseaux condamnés, année moyenne, par les trois cours réu-
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nies, s'élève à 23 trois quarts; et comme les 142 vaisseaux condamnés, en huit années, par la commission de Sierra-Leone, contenaient 82,029 esclaves, un calcul fort simple me permet d'évaluer à 5,3oo le nombre de noirs que contiennent les 28 vaisseaux trois quarts, condamnés chaque annécparles trois cours.
Or, il est constant (et les commissions mixtes l'ont elles-mêmes établi), que 12 navires au moins échappent aux croisières, pour un qui est capturé. Si je prends pour bonne cette proportion, que je crois beaucoup trop faible , j'arriverai à ce résultat, que, chaque année, 009 vaisseaux négriers transportent 68,900 noirs.
Ce chiffre est un véritable minimum, et on ne doutera pas qu'il ne soit au-dessous de la vérité; si l'on consulte les relevés des importations réelles d'esclaves, tels qu'ils ont été publiés pour Cuba et pour le Brésil. Ces relevés, que je ne garantis pas entièrement, et sur lesquels je n'ai pas voulu fonder mes calculs, ont pu cependant être établis avec quelque exactitude, grâce à la présence des deux cours de Rio-Janeiro et de la Havanne.
Voici la liste fournie pour Cuba :