AVANT-PROPOS. V]J
travail volontaire; car on se sera contenté d'envoyer dans nos îles quelques maîtres d'écoles et quelques prêtres , sans penser que la liberté seule peut enseigner la liberté, et que l'homme qui n'a jamais agi par l'impulsion de son libre arbitre, sous sa propre responsabilité, pour son propre compte, s'endormira au soleil, le jour où le fouet du maître ne le réveillera plus.
Les nègres de nos colonies seront libres; maissi nous ne secouons, dès demain, l'apathie où nous avons été plongés jusqu'à ce jour; si nous méconnaissons les signes visibles qui appellent une résolution immédiate; si nous restons insensibles et sourds aux avertissements d'un peuple voisin, qu'agite et préoccupe toujours plus l'accomplissement de cette grande œuvre; si nous croyons pouvoir attendre; l'affranchissement que nous n'aurons pas préparé , que nous n'aurons pas amené par les voies pacifiques et légulières, s'effectuera par la violence.
Voilà les pensées qui m'oppressent. Voilà
VJIJ AVANT-PROPOS.
ce ([lie je voudrais pouvoir dire avec cet accent qui persuade. Je voudrais faire comprendre à mes compatriotes, qu'ajourner ici , ce n'est pas seulement souiller l'honneur du pays, et convertir un oubli coupable en un crime prcmcdité; c'est compromettre l'avenir. Je voudrais faire comprendre que, vouloir l'affranchissement en masse, c'est vouloir l'ajournement; car, c'est demander, ce qu'on n'obtient pas en uneannée,trois ou quatrecentsmillions.
Je voudrais rendre aussi évidente pour tous les yeux, qu'elle l'est pour les miens, la convenance et la simplicité d'un système , que j'ai tiouvé écrit dans les faits , dans les usages de toutes les colonies ;d'un système qui , en s'adressantaux individus et non à la race, brise et dissout autant que possible l'organisation naturelle et vivace du peuple noir ; qui, en appelant chaque esclave à conquérir peu à peu sa liberté par son travail volontaire, fonde les habitudes de l'ouvrier et les mœurs de 1 homme libre, avant de supprimer la servitude légale; qui, on mettaiit à la charge des
AYAKT-PROPOS, IX
nègres la plus grande partie de l'indeninitc, écarte l'éternelle objection de la dépense , et prévient les demandes d'ajournement, par cela seul , qu'il n'exige que vingt millions à répartir sur vingt années.
Je supplie la chambre des députés , et surtout la commission saisie en ce moment de lexamen du projet qu'a présenté M. Passy, de bien peser ces considérations. Je les supplie de ne pas négliger d'autresconsidérations non moins graves, que fait naître la situation actuelle des pouvoirs publics, ou celle des partis; et que je demande la permission de signaler en quelques mots.
H importe, plus qu'on ne le pense peut-être, à la considération d'une législature nouvelle, que ses premiers travaux amènent quelques résultats sérieux ; et c'est avec une affliction véritable, que les amis sincères du régime représentatif, voient la session de i838, stérile et décolorée jusqu'au bout, se hâter prématurément vers son terme, comme fatiguée de son impuissance.