‹ Esclaves, serfs et mainmortables (volume 2)Chapitre 39 sur 87 · E. Renan, Marc-Aurèle et la fin du monde antique, p. 6io · texte numérisé non relu

E. Renan, Marc-Aurèle et la fin du monde antique, p. 6io

LA SOCIÉTÉ CHEÉTIENNE.

la loi romaine proteste : en vain elle protestera longtemps encore : l’égalité chrétienne a vaincu.

Pour bien comprendre cette primitive société des fidèles, descendons aux catacombes. Dans une obscure chapelle souterraine, quelques chrétiens sont réunis : le pontife est debout devant la table de marbre qui recouvre le tombeau d’un martyr. Ce pontife, regardez-le : c’est Calliste, l’ancien esclave. A ses pieds, un jeune homme et une jeune femme sont agenouillés : l’une porte sur son front la maj esté des grandes races romaines ; l’autre a les traits rudes et fatigués de l’homme qui a travaillé et souffert : il est esclave. Le pontife a reçu les confidences de ces deux jeunes cœurs, il s’est rappelé que la loi de Dieu est supérieure aux lois des Césars : il les bénit ; ils se relèvent mariés. Cependant des profondeurs de la catacombe des chants lointains se font entendre : ils roulent doucement le long des sombres galeries ; bientôt ils se rapprochent, et pendant qu’éclate un hymne de deuil et de résurrection, un cortège funèbre entre dans la chapelle. Un mort enveloppé dans un linceul est porté sur les épaules de quelques chrétiens. Après l’oblation du saint sacrifice pom* le repos de son âme — sacriflcium pro dormitione^ — il est déposé par les fossoyeurs dans un trou oblong creusé dans le tuf des murailles, puis une tablette de marbre ou de pierre est scellée sur ces dépouilles d’une âme immortelle. Une main

ESCLAVES, SEEES, MAINMOET ALLES.

amie j grave un nom, quelquefois une date, souvent les mots : « Dans le Clirist ou « dans la paix. ?? Quelque pieux symbole est naïvement dessiné auprès, et c’est tout. Celui qui vient d’être déposé dans cette muraille appartenait-il à une famille patricienne, comme la jeune fille qui est encore agenouillée là, sous son voile de mariée ? était-il esclave, comme l’époux qui se tient près d’elle, la main dans la main ? Qui le saura jamais ? Au seuil des catacombes, toutes les distinctions sociales s’évanouissent ; et nous qui, après tant de siècles, les parcourons, avides d’interroger leurs fresques, leurs pierres, leur marbres, nous y trouvons des documents innombrables sur les doctrines et les mœurs des premiers chrétiens, à peine un mot sur ce qui fut leur condition terrestre. Seule la forme servile d’un nom trahit quelquefois la condition de celui qui le portait : comme cet esclave Ampliatus dont le tombeau, récemment découvert, surpasse en magnificence la plupart des sépultures de la Eome souterraine (1).

« Dans la nouvelle société chrétienne, écrit un illustre archéologue, les hommes libres et les esclaves étaient frères et servaient ensemble le même Dieu. Parmi les fidèles de l’Église romaine, l’esprit

1. Voir le Bullettino cli arclieologia crisüana, 1881, p. 57-74 et pl. ni-iv. Cf. mon article intitulé : Le Tombeau d'un esclave chrétien, dans les Lettres chrétiennes, mars-avril 1882.

LA SOCIÉTÉ CHEÉTIENNE.

de fraternité triomplia de l’orgueil dont étaient infestées les institutions sociales de la république et de l’empire. On en trouve une preuve éloquente dans le silence que tant de milliers d’épitaplies découvertes dans les catacombes (1) gardent sur la condition des défunts. Étaient-ils esclaves ? affrancliis ? elles ne le disent pas. Je n’y ai jamais rencontré la mention tout à fait certaine d’un servus^ très rarement et par exception celle d’un affranclii ; tandis que nous ne pouvons lire dix épitaplies païennes du même temps sans y trouver désignés des esclaves et des affranchis (2). 55

1. M. de Eossi a compté quinze mille inscriptions appartenant à la Eome clirétienne et remontant aux six premiers siècles. C’est presque autant que celles provenant de la Eome païenne pour la même période.

2. Bullettino di archeologia cristiana, 1866, p. 24. Les découvertes faites dans les catacombes romaines depuis que ces lignes ont été écrites les confirment. Quand le mot affranchi, lïbei'tus, a été lu sur une tombe chrétienne, c’est le plus souvent l’affranchi luimême qui l’a écrit sur un monument consacré par lui à son ancien patron : ce n’est pas le patron qui a fait graver sur la tombe de l’affranchi cette appellation servile (voir Eoma sotterranea, t. III, p. 139). Les mots patronus, patro7ia, ne se rencontrent, dans Pépigraphie chrétienne, qu’en relation avec le mot alumnus, à peu près jamais avec le mot liberüis. Jj'alumnus est l’enfant trouvé, devenu légalement esclave, mais, dans les familles chrétiennes, élevé presque comme un fils par la charité du maître ou de la maîtresse ; la fraternité évangélique ne s’oppose pas à ce que ces liens d’affection soient rappelés sur les tombes, d’où toute allusion à la condition servile est ordinairement bannie (voir Bullettino di archeologia cristiana, 1886, p. 91-92, 126-127 ; 1892, p. 88).

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