Alarc-Aurèle, p
LES ESCLAVES MAETYES.
ne pouvaient être vaincus, puisque leur mort même était leur victoire.
Le martyre avait été pour le paganisme une grande révélation : il lui avait appris que la religion n’est pas une chose politique, une affaire de l’État, mais l’intime trésor de la conscience, plus précieux même que la vie. Le martyre des esclaves était une révélation plus extraordinaire encore : l’esclave, chez lequel l’antiquité croyait avoir tué la conscience, qu’Aristote avait déclaré incapable de libre arbitre, dans lequel on ne voyait plus un homme, se relevait tout à coup, conscience indomptable, homme libre, capable, comme le Christ, et par la grâce du Christ, de « déposer volontairement sa vie. jj C’était la destruction même de l’esclavage. « Celui-là, dit saint Ambroise, que l’on ne peut ni contraindre à faire ce qu’il ne veut pas, ni empêcher de faire ce qu’il veut, celui-là n’est plus esclave.
Incroyable acharnement du paganisme contre l’Évangile ! Tant qu’il ne s’est pas senti menacé, il a dédaigneusement rejeté des autels de ses dieux l’humble offrande de l’esclave. Mais, à mesure qu’il voit le christianisme grandissant, et les autels des dieux chaque jour plus délaissés, il apprend à faire cas de la prière des esclaves : il veut les pousser de force au pied des idoles. C’esb alors qu’il éprouve une résistance inattendue. Si l’histoire nous montre des esclaves attachés au paganisme, et empressés à
ESCLAVES, SEBFS, MAINMOETABLES.
dénoncer Jeurs maîtres chrétiens, elle nous montre aussi d’innombrables esclaves qui meurent pour le Christ. On les voit comparaître devant les tribunaux, mêlés à des hommes libres : on les entend élever la voix en présence des proconsuls, et cette voix a un fier accent. « Qui es-tu ? demande un préfet de Eome à l’esclave Evelpistus, traduit devant lui en même temps que l’apologiste saint Justin. — Esclave de César, répond-il, mais chrétien, ayant reçu du Christ la liberté, et, par sa grâce, ayant la même espérance que ceux-ci (1). n
Je ne puis raconter ici l’histoire de ces martyres d’esclaves. Rappelons seulement quelques noms. C’est, à Lyon, cette jeune esclave, Blandine, qui, pendant tout un jour, fatigue les bras des bourreaux, et, conduite vers l’amphithéâtre, “ semble une fiancée qui marche vers le banquet nuptial, et non une condamnée aux bêtes. « Les païens, dit le document authentique où son martyre est raconté, les païens avouaient n’avoir jamais vu une femme qui ait supporté d’aussi nombreux et d’aussi grands tourments. C’est, à Carthage, deux esclaves, Révocatus et Félicité, condamnés au supplice en même temps que la noble Perpétue et plusieurs chrétiens de condition libre : Perpétue et Félicité ont été, l’une après l’autre, renversées dans le
1. Voir mon Histoire des Persécutions, 1. 1, 2® édit., p. 374.
LES ESCLAVES MAETYKS.
cirque par une vache furieuse : Perpétue se relève, rajuste ses vêtements, renoue ses longs cheveux, court à Félicité, qui gisait à terre, lui tend la main, l’aide à se mettre debout : elles marchent ensemble à la mort comme deux sœurs. Combien de noms encore ! Saint Evelpistus, saint Boniface, saint Théodule, saint Ischyrion, saint Hespérus, saint Porphyre (ce jeune esclave élevé en philosophe par le martyr Pamphile), sainte Zoé, sainte Matrona, sainte Digna, sainte Eunomia, sainte Eutropia, sainte Dula, sainte Potamienne, et cette jeune esclave nommée Marie à laquelle un juge imbécile demande : “ Pourquoi, étant esclave, ne suis-tu pas la religion de ton maître? 7) A cette question, qui montre quelle idée le paganisme se faisait de la conscience des esclaves, la jeune fille fit la seule réponse qui convenait ; elle dit : « Je suis chrétienne, » et marcha au supplice (1).
J’ai parlé plus haut du désespoir de malheureux esclaves, d’infortunées servantes, contraints, par la loi même de l’esclavage, à servir, au prix de leur honneur, les dégradantes passions de leurs maîtres ou de leurs maîtresses. Quand l’esclave fut devenu chrétien, cette odieuse condition changea. Les forces de résistance qui étaient en lui furent soudain révélées. Dans les prédications qui lui étaient adressées, il avait entendu glorifier la vertu de Joseph se refu-