Esprit des lois, 1. xv, ch
CHAPITEE X
LE SERVAGE ET LES INVASIONS
Cependant, avant d’atteindre ce but, vers lequel tendit, pendant plusieurs siècles, le mouvement de la civilisation chrétienne, les esclaves ont encore à traverser deux choses : une forme adoucie de la servitude, le servage, et une période « sombre comme l’enfer, « selon le mot d’Ozanam^ et qui sembla sur le point de les replonger dans l’enfer d’où le christianisme les avait tirés, les invasions.
Le servage, état intermédiaire entre la servitude et la liberté, est celui d’hommes soumis à un maître, obligés héréditairement à cultiver un domaine à son profit, sans pouvoir ni quitter ce domaine, ni en
LE SERVAGE ET LES INVASIONS
être détachés (à moins d’affranchissement) par le maître lui-même.
Ils ne sont pas libres, puisqu’il leur est interdit d’abandonner le lieu où, soit la naissance, soit le choix d’un maître, les a fixés : mais ils ne sont qu’à demi esclaves, puisque leur maître n’a pas la faculté de les vendre sans le domaine qu’ils cultivent, et que, par conséquent, ils peuvent s’y constituer une famille durable, s’y créer un foyer, y acquérir des intérêts.
Nous avons rencontré, en Grèce, quelques exemples d’un état analogue : les ilotes de Sparte, les pénestes de la Thessalie, de la Macédoine, etc., étaient moins des esclaves que des serfs attachés à la glèbe ; mais on a vu par quelles souffrances ils ■payaient ce que cet état, sous des maîtres plus humains, eût pu avoir de favorable. Le servage, constituant un progrès dans la situation matérielle, morale et légale de la population servile, date seulement du milieu du quatrième siècle après Jésus-Christ. Jusqu’à cette époque, il n’y avait eu, dans le monde romain, aucune différence entre les esclaves qui cultivaient la terre et ceux qui travaillaient dans les maisons ou dans les ateliers : les uns et les autres pouvaient être changés arbitrairement d’occupation, de lieu, vendus isolément, séparés des compagnons auxquels les unissaient les liens de l’amitié ou du sang. Une loi des empereurs chrétiens Yalentinien
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et Gratien créa pour les esclaves attacliés à la culture une situation privilégiée.
Les empereurs du quatrième siècle se préoccupaient vivement de la nécessité de maintenir un suffisant personnel de travailleurs agricoles dans les campagnes, dont nous avons constaté plus haut l’appauvrissement et la dépopulation. Dans ce but,
• ils avaient contraint à la résidence forcée même des cultivateurs libres : le colonat, une des institutions les plus singulières de cette époque, était l’état d’iiommes qui, sans perdre^ à d’autres points de vue, les privilèges attachés à la liberté, pouvant posséder, acquérir, tester, jouissant du titre d’mgémi^ étaient cependant obligés à résider, de père en fils, sur le champ qu’ils exploitaient. Mais les coloni ne suffisaient pas à repeupler les campagnes : on imagina de fixer au sol, non seulement, par le colo~ nat, une population libre, mais encore, par une institution nouvelle, une population servile. Une loi, dont nous n’avons pas la date précise, mais qui est postérieure à 367, interdit de vendre sans le domaine auquel ils étaient attachés les esclaves ruraux, inscrits sur les registres du cens (1). On peut compter, dès lors, deux classes d’esclaves : les esclaves urbains, dont l’état ne fut pas changé, et qui continuèrent à se vendre comme des meubles ; les