Colons d’origine barbare
LE SERVAGE ET LES INVASIONS
On pouvait briser leurs liens de famille, les enlever de leurs cabanes, les jeter dans les chariots, et les envoyer sous un ciel étranger servir une royale fiancée. Leurs larmes étaient vaines, leurs protestations sans écho : il n’existait plus un texte de loi qui parlât pour eux. A la fin du quatrième siècle on avait compté des serfs et des esclaves : à l’époque mérovingienne il n’y a plus que des esclaves.
La distinction entre les esclaves et les serfs reparaît sous Charlemagne.
Elle est, en effet, la conséquence logique de la constitution de la propriété à cette époque. Sous la première race, les immeubles se divisaient déjà en deux classes, les alleux et les bénéfices ; mais cette dernière espèce de biens reçut un accroissement très gTand pendant la domination carolingienne. Les alleux étaient des biens possédés en vertu d’une acquisition ou à titre héréditaire, dans les conditions de la pleine propriété. Les bénéfices étaient des portions détachées du domaine royal ou de quelque grand domaine, que le roi ou le propriétaire avait accordées à titre viager et qui devaient, après .l’extinction de l’usufruit, être restituées au donateur telles qu’elles avaient été primitivement concédées. C’était une manière fréquente de récompenser les services rendus : la terre était alors la monnaie la plus courante et de l’usage le plus commode. « En
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terres, dit M. Guizot, se payaient les récompenses des guerriers, les services des fonctionnaires publics, les travaux des employés personnels ; et toutes ces concessions, accordées sous la condition de la fidélité, faisaient pénétrer, dans tous les états et sous toutes les formes, les bénéfices et les relations qui en découlaient (1). «
Le bénéficier, se trouvant soumis aux obligations qui résultent de Tusufruit, était obligé de respecter ce que les lois romaines appellent « la substance de la chose w ; il avait droit d’en user, d’en recueillir les fruits ; il ne pouvait ni en changer la destination primitive, ni l’aliéner, ni la détruire. On aperçoit immédiatement les conséquences qui en découlaient pour l’esclave. Les bénéfices étaient ordinairement concédés avec la population servile qui les cultivait ; faire servir celle-ci à une autre destination, la transporter en tout ou en partie dans un autre lieu, en distraire même un seul esclave, était considéré comme un abus de jouissance.; Or l’abus de jouissance entraîne la perte de l’usufruit ; il pouvait entraîner de même la perte du bénéfice (2). Le pouvoir royal, tant qu’il demeura fort, surveilla avec une grande
1. Gtüizot, Dô Vétat social et politique de la France, du cinquième au dixième siècle, dans les Essais sur l'histoire de France, 10® édit.,, Paris, 1858, p. 137.
2. Voir Ls HcjÉaou, Ifisfoire des institutions carolingiennes et du gouvernement des Carolingiens, Paris, 1843, p. 159, 160.
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attention la conduite des possesseurs de bénéfices à l’égard des esclaves qui y étaient attachés. Par un capitulaire de 794, Charlemagne interdit au possesseur de vendre pour son propre compte aucune portion des denrées provenant du sol, s’il n’a pourvu auparavant à la subsistance des esclaves du domaine. “ Que nos missi, dit un capitulaire de 812, dressent avec le plus grand soin l’état des bénéfices, et que chacun d’eux, dans les provinces qu’il doit inspecter, fasse une liste exacte des individus attachés à ces bénéfices, Un capitulaire de 806 blâme énergiquement la conduite de comtes et autres détenteurs de bénéfices, coupables d’avoir employé sur leurs propres biens les esclaves dépendant des portions du domaine royal qui leur avaient été concédées. Quelques-uns de ces serviteurs de Charlemagne ayant amené à sa cour des esclaves appartenant à leurs bénéfices, l’empereur ordonna de renvoyer ceux-ci au lieu auquel ils étaient attachés.
Ainsi, de la nature même de la propriété bénéficiaire, renaissait le servage, c’est-à-dire Vimmohilisation de l’esclave.
A l’époque carolingienne, la propriété, même héréditaire, V alleu ^ recommençait à le connaître. Les textes du neuvième siècle font souvent la différence entre les esclaves casati et non casati : les premiers tiennent de la nature des immeubles, les seconds
de la nature des meubles. Les esclaves casati, c’està-dire domiciliés sur les terres qu’ils cultivent, y ayant leur cabane, leur case, ne peuvent être aliénés séparément ; seuls, les non casati le peuvent être. C’est un retour au droit romain. Quelle en fut l’origine? y eut-il, au huitième ou neuvième siècle, une loi formelle sur ce sujet ? ou bien la tradition romaine se renoua-t-elle d’elle-même, quand les premières violences et les premières confusions des invasions barbares eurent cessé ? Quoi qu’il en soit, un texte important du commencement du neuvième siècle rappelle cette distinction comme chose connue, établie, ayant force de loi, non comme chose nouvelle. En 806, Charlemagne fait entre ses fils le partage de son empire. « Nous ordonnons qu’aucun des trois frères (Charles, Pépin et Louis) ne reçoive d’aucun homme appartenant au royaume d’un des autres, soit par don, soit par vente, des immeubles, c’est-à-dire des terres, vignes, bois, esclaves déjà casés y ou toute autre chose possédée à titre d’hérédité ; excepté l’or, l’argent, les pierres précieuses, les armes, les vêtements, les esclaves non casés ^ les choses qui font l’objet du commerce, n
La distinction des deux classes d’esclaves est ici formellement indiquée : l’esclave attaché à la glèbe , d’une part, et, de l’autre, l’esclave meuble, objet d’usage domestique, de commerce, d’échange.
Nous allons voir cette distinction s’effacer de
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nouveau, mais dans le sens du progrès. Un siècle environ après le partage fait par Charlemagne entre ses enfants il y a encore des serfs, il n’y a pour ainsi dire plus d’esclaves.
Je n’ai point à raconter ici la dissolution de l’empire carolingien. C’est le sort ordinaire de ces grandes constructions politiques de ne point survivre longtemps à leur achèvement, et de s’écrouler pierre par pierre dès que la dernière assise de l’édifice a été posée ; seul l’empire romain fit exception à cette règle, sans doute parce que la Providence, dans l’intérêt de la propagation du christianisme, avait besoin que son unité durât, et aussi parce qu’il était l’œuvre non d’un homme, mais des siècles. Charlemagne vivait encore, et déjà le flot d’invasions nouvelles battait les frontières de ses États. Après lui, toutes les digues cédèrent, et le flot se précipita. M. Yanosky a dressé le tableau chronologique des incursions des Normands en France et en Allemagne. Depuis le milieu du neuvième siècle jusqu’au commencement du dixième (1), on compte peu d’années où ils n’apparaissent sur quelque point de l’empire, et souvent sur plusieurs à là fois. En même temps les Sarrasins envahissent le Midi. L’insécurité, la terreur sont partout. Alors, malgré
1. Yanosky, De Vabolition de Vesclavage ancien au moyen âge et de sa transformatimi en servitude de la glèbe, Paris, 1860, p. 96-98.
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une loi qui l’interdit (864), s’élèvent sur toutes les collines des cliâteaux où la défense peut s’organiser, où le peuple trouve un refuge. Le peuple, dans les jours périlleux, reconnaît d’instinct ses chefs naturels; il délaisse le pouvoir faible, et court au bras fort qui le protégera. “ La dissolution de l’Etat suscite une génération militaire. Chaque petit chef a planté solidement ses pieds dans le domaine qu’il occupe ou qu’il détient ; il ne l’a plus en prêt ou en usage, mais en propriété et en héritage. C’est sa manse, sa bourgade, sa comté, ce n’est plus celle d.u roi ; il va combattre pour la défendre. A cet instant, le bienfaiteur, le sauveur est l’homme qui sait se battre et défendre les autres, et tel est effectivement le caractère de la nouvelle classe qui s’établit (1). JJ Cette classe, c’est la noblesse féodale : elle est née de la force des choses, et fut légitimée par le capitulaire de Kiersi (877), rendant héréditaires non seulement les bénéfices, mais encore les fonctions et les honneurs, et créant ainsi sur tous les points du pays de petites souverainetés inamovibles et indépendantes.
Quelles furent pour les esclaves et pour les serfs les conséquences de l’établissement de la féodalité ? Ce fut, tout à la fois, de multiplier le nombre des
1. H. Taine, Les origines de la France contemporaine, t. I, Paris, 1876, p. 9.
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personnes attachées à la glèbe, et de diminuer celui des esclaves.
Plus la sécurité s’était trouvée menacée, plus les campagnes s’étaient vues exposées au pillage et aux incursions de l’ennemi et plus les petits propriétaires d’alleux, de manses dominicales (1), avaient senti la nécessité de ne pas demeurer isolés, et de s’assurer des protecteurs puissants. De là le grand nombre, à cette époque, des contrats connus sous le nom de recommandation, de précaire ; au lieu de posséder à titre de propriétaire, sans pouvoir compter, pour se défendre, sur un autre appui que sur lui-même, l’habitant des campagnes préféra devenir l’homme d’un seigneur laïque ou ecclésiastique, lui donner son bien, le recevoir ensuite à titre de tenure viagère, et acquérir ainsi pour soi, pour sa famille, pour son travail, une sécurité relative. Le jour où les bénéficiers étaient devenus indépendants du pouvoir royal, la féodalité s’était trouvée, si l’on peut ainsi parler, constituée par en haut : elle se constitua par en bas au moyen de la dépendance volontairement acceptée par le paysan et des liens conventionnels qui s’établirent entre lui et le grand propriétaire. Ce fut une autre sorte de bénéfice.
1. Mansus indominicatus, petit domaine exploité par son propriétaire. Annales de Saint-Bertin, éd. de la Société de l’Histoire de France, Paris, 1871, p. 255.
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« précaire du côté de rhomrue qui avait sollicité, bienfait du côté de l’homme qui avait accordé (1). « La France, ou plutôt l’Europe civilisée tout entière, se trouva dès lors morcelée en une multitude de petites souverainetés dépendantes du pouvoir central. Il sembla que la vie nationale se fût divisée, qu’elle n’eût plus un foyer unique, mais d’innombrables petits foyers. Dans cette société où chacun, suivant l’expression d’un historien, ayant pris définitivement sa place et son poste, faisait le guet et se tenait en embuscade (2), les communications entre les diverses provinces, entre les diverses localités d’une même province, devinrent de moins en moins fréquentes ; on s’accoutume à se suffire à soi-même, à vivre chez soi, autour de son donjon ou de son clocher. Les voyages furent rares, le commerce presque nul. Les produits du sol et de l’industrie humaine, au lieu de devenir des moyens d’échange, furent consommés sur place. Le luxe, qui se nourrit par l’échange et que le commerce seul fait vivre, s’éteignit, privé
1. Voir Fustel de Coulanges, Le Bénéfice et le Patronat 'pendant V époque mérovingienne, 1890, p. 179.
2. GrUÉEARD, Polyptiquc de Vahbé Irminon, ou Dénombrement des manses, des serfs et des revenus de V abbaye de Saint-Germain des Prés sous le règne de Charlemagne, avec des Prolégomènes pour servir à V histoire des personnes et des terres depuis les invasions des barbares jusqu'à l’institution des coutumes, Paris, 1844, 1. 1, p. 209.
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d’aliment. Dans une telle société, quelle place l’esclave. ce meuble de luxe des antiques civilisations, eût-il pu occuper ? On clierclie vainement sur quels marchés il eût été mis en vente et au moyen de quel trafic la population servile eût pu être recrutée. Elle disparut peu à peu, et on ne la renouvela point : les fonctions de la domesticité, les métiers nécessaires à la vie furent, dans les châteaux, dans les abbayes, exercés soit par des serfs, soit même par des hommes libres. On peut dire, sans crainte de se tromper, que, dès le milieu du dixième siècle, au moment des dernières convulsions de la dynastie carolingienne, il n’y avait plus en France d’esclaves proprement dits, et que la royauté capétienne y trouva l’esclavage partout absorbé par le servage. D’après Guérard, ce serait même “ dès le commencement du dixième siècle que le servage aurait succédé, en France, à toutes lesxlasses enfermées dans l’ancienne servitude (1).
Ainsi se termine, au profit définitif de l’esclave, ce grand drame des invasions dans lequel semblèrent près de périr tous les biens que la civilisation chrétienne lui avait successivement rendus.