LA VIE D UN SEEF AU NEUVIEME SIECLE
Nous venons de voir ce que l'Église a fait pour les serfs : suivons maintenant ceux-ci dans leur cabane, à leur foyer, sur leur cliamp, et demandonsnous comment ils vivaient. Ce sont encore les documents ecclésiastiques, les polyptiques, les cartulaires qui nous fourniront le plus de renseignements ; mais s'il est vrai que l'Église possédât, au neuvième siècle, un tiers de l'Europe occidentale (1), en étudiant la
1. Garsonnet, Histoire des locations perpétuelles et des baux à longue durée, Paris, 1879. p. 208. — M. Taine, Les Origines de la France contemporaine, 1. 1, L'Ancien régime, Paris, 1876, p. 8, dit de même
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vie d'un serf attaché aux domaines de quelque abbaye, nous connaîtrons la condition d'une portion considérable de la population servile. L'état des serfs du roi ou des seigneurs, moins prospère, moins doux, vraisemblablement, n'en différait cependant que par les détails : les grandes lignes étaient les mêmes.
Un premier fait nous frappe : dès le neuvième siècle les serfs ne sont pas nombreux. D'après le polyptique, ou description territoriale, du domaine de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, rédigé en 826 par l'ordre de l'abbé Irminon, 17,000 hectares de terre étaient partagés entre 2,829 ménages, répartis ainsi: 8 ménages de personnes libres, 2,080 ménages de colons, 45 de Mes, 120 de serfs, 606 de personnes dont la condition n'est pas clairement in-
que « l'Eglise a tenu dans ses mains le tiers des terres, la moitié du revenu, les deux tiers du capital de l'Europe ; » il ajoute : « Ne croyons pas que l'homme soit reconnaissant à faux et donne sans motif valable. » Faut-il dire que le rapide accroissement territorial des abbayes a été nuisible, parce que des quantités considérables de terres furent retirées du commerce ? « C'est une erreur : la population étant très faible, ces terres fussent demeurées incultes, improductives, tandis qu'aux mains des moines elles ont fructifié, et leur exploitation a beaucoup contribué au développement du commerce. Les colons qu'ils y installaient, mieux instruits, moins exposés aux brigandages et aux guerres que ceux des seigneurs laïques, formaient nécessairement des améliorations utiles au commerce et à l'industrie. » Aubert, dans Bibliothèque de VÉcole des Chartes, 1890, p. 152.
diquée. Vers 853, l'abbé Adalard fit faire de mêmele tableau des villœ destinées à l'entretien des moines de l'abbaye de Saint-Bertin ; autant qu'il a été possible de l'apprécier, il s'y trouvait, sur 19 villœ, une population libre de 1,778 personnes, ^;/z<s les femmes, et une population servile de 462 personnes seulement, y compris les femmes (1). Ces chiffres, beaucoup moins connus que ceux de Saint-Germain des Prés, s'en rapprochent sensiblement. Le savant éditeur du cartulaire de Saint-Sauveur de Piedon, M. A. de Com'son, n'a pu réunir les éléments d'une statistique semblable ; mais il constate que les actes émanant de cette abbaye où l'on trouve mentionnés des mancipia et des servi sont très peu nombreux, et ne dépassent presque jamais la première moitié du neuvième siècle. On multiplierait aisément ces exemples , mais ils suffisent, sans doute, à montrer que, dans les domaines monastiques au moins, le nombre des serfs était déjà très peu considérable à l'époque carolingienne.
La situation de ces serfs était parfaitement établie : d'après le droit ecclésiastique, et d'après deux capitulaires de 853 et 867, ils ne pouvaient ni être vendus ni être échangés, « à moins, dit le premier de ces actes, que par ce moyen ils n'acquièrent la
1. Voir GuÉRARD, Cartulaire de Vahhaije de Saint-Bertin, Paris, 18-40, dans la Collection des documents inédits sur l'histoire de France.
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liberté. ?, Leurs services et redevances étaient fixes ; on n'avait pas la faculté de les augmenter arbitrairement. Les paysans serfs en connaissaient l'étendue, comprenant au moins autant que les paysans libres de nos jours la valeur des conventions et des titres qui les constatent. Beaucoup savaient lire : au sixième siècle, saint Grégoire le Grand rédige pour les domaines ecclésiastiques de la Sicile une sorte de charte, et ordonne à ses intendants d'en distribuer des copies aux intéressés, " afin qu'ils puissent, en vertu de notre autorité, se défendre contre des exactions injustes. « Quand un seigneur essayait de leur imposer des corvées nouvelles, d'exiger d'eux des redevances arbiti^aires, les serfs n'hésitaient pas à plaider. Il savaient très bien rappeler aux maîtres, tentés de l'oublier, la différence de leur état à celui de l'esclave. En 906, les serfs appartenant au monastère de Saint-Ambroise de Milan plaident contre lem^ abbé : ils se plaignent de ce que les charges qu'ils acquittaient à son prédécesseur ont été augmentées : le préposé du nouvel abbé enlevait arbitrairement leurs bestiaux, les obligeait à faire contre la coutume la cueillette des olives, à travailler au pressoir, à tailler les vignes, à battre les grains, etc., etc. " Les empereurs, répond l'abbé, ont donné ceux-ci au monastère en qualité d'esclaves : je puis par conséquent, leur commander tout ce que je veux. — Non, disent les serfs. Quand nous appar-
tenions aux empereurs, nous n'avions et nos pères avant nous n'avaient eu d'autres obligations que les suivantes ; n et ils énumèrent un certain nombre de redevances et de services. Des témoins furent entendus, et la sentence prononcée en faveur des serfs.
Les évêques des diocèses de Rouen et de Reims avaient écrit, en 858, à Louis le Débonnaire : " Que les juges n'oppriment pas les esclaves du domaine royal, et n'exigent pas d'eux des redevances excédant ce qu'ils avaient coutume de payer du vivant de votre père : qu'on ne leur inflige pas de corvées en temps inopportun. » Dans les réponses des serfs de Milan, comme dans la lettre des évêques au faible fils de Charlemagne, on voit déjà apparaître une des grandes forces sociales du moyen âge : la coutume. Nous ne croyons qu'aux lois écrites ; nos pères, qui accordaient peut-être un plus libre jeu à la spontanéité des individus et au développement naturel des sociétés, attachaient surtout leur foi aux coutumes, résultant soit de pactes anciens, soit de grâces volontairement octroyées, soit seulement d'habitudes traditionnelles, de l'expérience commune et de la nature des choses. « Ceci est contraire à la coutume ; « avec cette simple parole les serfs défendirent presque toujours victorieusement contre les usurpations et les tentatives rétrogrades des maîtres la liberté relative dont ils jouissaient.
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Ils en étaient ordinairement crus sur leur serment : Istijurati dixerunt ; isti juraverimt omnia ita ver a esse, lisons-nous à la fin de plusieurs paragraphes du Polyptique cVIrminon. Dans la rédaction des actes de cette nature, le serment des colons ou des serfs faisait foi des redevances et des charges dont ils étaient tenus ; dans les procès, c'était le serment des témoins qui était cru. « Cette procédure, fait observer avec raison un historien, était dans le plus grand nombre des cas favorable à la cause de la liberté, parce que ordinairement les témoins que l'on produisait étaient, par leur condition personnelle, disposés à favoriser le cultivateur plus que le maître (1). ??
Quand, après avoir lu dans Varron ou Columelle la description des demeures souterraines dans lesquelles dormaient les esclaves enchaînés de la campagne au premier ou deuxième siècle de notre ère, on reporte son regard sur le tableau que nous tracent les documents du neuvième ou dixième siècle, relatifs aux serfs, on se sent transporté dans un autre monde. Le serf des grandes abbayes de cette époque ne diffère de l'homme libre que par sa résidence forcée à la campagne. Les redevances et les services qui lui sont demandés sont, en réalité, le
1. LuiGi CiBRARio, Dclla Schiavitù e del Servaggio, Milan, 1868- 1869, t. I, p. 499.
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loyer de la terre qu'il occupe. Sa vie est honorable, suffisamment lucrative et douce. Il habite, avec sa femme et ses enfants, dans un manse, c'est-à-dire une exploitation composée d'une cour et de terres cultivées (1) : il y demeure seul avec sa famille, ou il partage la maison d'habitation avec plusieurs autres ménages qui, dans ce cas, cultivent le manse conjointement avec lui, formant une sorte de société. Sa femme est quelquefois une serve comme lui : plus souvent elle est d'une condition supérieure à la sienne : il a épousé la fille d'un lide ou d'un colon, ou même une femme ingénue. Sur 248 ménages mixtes bien constatés sur les terres de Saint- Germain, on en compte, dit Guérard, 190 oii la condition de la femme est supérieure à celle du mari, et seulement 58 où elle est inférieure (2). Quand le serf a eu le bonheur d'épouser une femme libre, il voit ses enfants grandir dans la condition (3)
1. D'après Guérard, Polyptiqiie d'Irminon, t. I, p. 892-897, le inarise servile comprenait en moyenne 7 hectares 43, rendant des redevances et services évalués à 162 francs. Mais il ne faut pas oublier que des serfs habitaient quelquefois des nianses ingémnles (10 hectares 59, payant 183 fr. 63 c), et que, réciproquement, des hommes libres, ingénus, colons ou lides, résidaient quelquefois sur des marnes servïles.